des illustres capitaines, le bon sens de cette paysanne le faisait
songer à l'opulence qu'apporteraient dans un pays tant de bras inoccupés
et par conséquent ruineux, tant de forces qu'on entretient
improductives, si on les employait aux grands travaux industriels qu'il
faudra des siècles pour achever.
Mais Loiseau, quittant sa place, alla causer tout bas avec l'aubergiste.
Le gros homme riait, toussait, crachait; son énorme ventre sautillait de
joie aux plaisanteries de son voisin, et il lui acheta six feuillettes
de bordeaux pour le printemps, quand les Prussiens seraient partis.
Le souper à peine achevé, comme on était brisé de fatigue, on se coucha.
Cependant Loiseau, qui avait observé les choses, fit mettre au lit son
épouse, puis colla tantôt son oreille et tantôt son œil au trou de la
serrure, pour tâcher de découvrir ce qu'il appelait: «les mystères du
corridor».
Au bout d'une heure environ, il entendit un frôlement, regarda bien
vite, et aperçut Boule de Suif qui paraissait plus replète encore sous
un peignoir de cachemire bleu, bordé de dentelles blanches. Elle tenait
un bougeoir à la main et se dirigeait vers le gros numéro tout au fond
du couloir. Mais une porte, à côté, s'entr'ouvrit, et, quand elle revint
au bout de quelques minutes, Cornudet, en bretelles, la suivait. Ils
parlaient bas, puis ils s'arrêtèrent. Boule de Suif semblait défendre
l'entrée de sa chambre avec énergie. Loiseau, malheureusement,
n'entendait pas les paroles, mais, à la fin, comme ils élevaient la
voix, il put en saisir quelques-unes. Cornudet insistait avec vivacité.
Il disait:
--«Voyons, vous êtes bête, qu'est-ce que ça vous fait?»
Elle avait l'air indigné et répondit:
--«Non, mon cher, il y a des moments où ces choses-là ne se font pas; et
puis, ici, ce serait une honte.»
Il ne comprenait point, sans doute, et demanda pourquoi. Alors elle
s'emporta, élevant encore le ton:
--«Pourquoi? Vous ne comprenez pas pourquoi? Quand il y a des Prussiens
dans la maison, dans la chambre à côté, peut-être?»
Il se tut. Cette pudeur patriotique de catin qui ne se laissait point
caresser près de l'ennemi dut réveiller en son cœur sa dignité
défaillante, car, après l'avoir seulement embrassée, il regagna sa porte
à pas de loup.
Loiseau, très allumé, quitta la serrure, battit un entrechat dans
sa chambre, mit son madras, souleva le drap sous lequel gisait
la dure carcasse de sa compagne qu'il réveilla d'un baiser en
murmurant:--«M'aimes-tu chérie?»
Alors toute la maison devint silencieuse. Mais bientôt s'éleva quelque
part, dans une direction indéterminée qui pouvait être la cave aussi
bien que le grenier, un ronflement puissant, monotone, régulier, un
bruit sourd et prolongé, avec des tremblements de chaudière sous
pression. M. Follenvie dormait.
Comme on avait décidé qu'on partirait à huit heures le lendemain, tout
le monde se trouva dans la cuisine; mais la voiture, dont la bâche avait
un toit de neige, se dressait solitaire au milieu de la cour, sans
chevaux et sans conducteur. On chercha en vain celui-ci dans les
écuries, dans les fourrages, dans les remises. Alors tous les hommes se
résolurent à battre le pays et ils sortirent. Ils se trouvèrent sur la
place, avec l'église au fond et, des deux côtés, des maisons basses où
l'on apercevait des soldats prussiens. Le premier qu'ils virent
épluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la boutique
du coiffeur. Un autre, barbu jusqu'aux yeux, embrassait un mioche qui
pleurait et le berçait sur ses genoux pour tâcher de l'apaiser; et les
grosses paysannes dont les hommes étaient à «l'armée de la guerre»
indiquaient par signes à leurs vainqueurs obéissants le travail qu'il
fallait entreprendre: fendre du bois, tremper la soupe, moudre le café;
un d'eux même lavait le linge de son hôtesse, une aïeule toute
impotente.
Le comte, étonné, interrogea le bedeau qui sortait du presbytère. Le
vieux rat d'église lui répondit:--«Oh! ceux-là ne sont pas méchants;
c'est pas des Prussiens à ce qu'on dit. Ils sont de plus loin; je ne
sais pas bien d'où; et ils ont tous laissé une femme et des enfants au
pays; ça ne les amuse pas, la guerre, allez! Je suis sûr qu'on pleure
bien aussi là-bas après les hommes; et ça fournira une fameuse misère
chez eux comme chez nous. Ici, encore, on n'est pas trop malheureux pour
le moment, parce qu'ils ne font pas de mal et qu'ils travaillent comme
s'ils étaient dans leurs maisons. Voyez-vous, monsieur, entre pauvres
gens, faut bien qu'on s'aide... C'est les grands qui font la guerre.»
Cornudet, indigné de l'entente cordiale établie entre les vainqueurs et
les vaincus, se retira, préférant s'enfermer dans l'auberge. Loiseau eut
un mot pour rire:--«Ils repeuplent.» M. Carré-Lamadon eut un mot
grave:--«Ils réparent.» Mais on ne trouvait pas le cocher. A la fin on
le découvrit dans le café du village, attablé fraternellement avec
l'ordonnance de l'officier. Le comte l'interpella:
--«Ne vous avait-on pas donné l'ordre d'atteler pour huit heures?
--Ah bien oui, mais on m'en a donné un autre depuis.
--Lequel?
--De ne pas atteler du tout.
--Qui vous a donné cet ordre?
--Ma foi! le commandant prussien.
--Pourquoi?
--Je n'en sais rien. Allez lui demander. On me défend d'atteler, moi je
n'attelle pas. Voilà.
--C'est lui-même qui vous a dit cela?
--Non, monsieur, c'est l'aubergiste qui m'a donné l'ordre de sa part.
--Quand ça?
--Hier soir, comme j'allais me coucher.»
Les trois hommes rentrèrent fort inquiets.
On demanda M. Follenvie, mais la servante répondit que monsieur, à cause
de son asthme, ne se levait jamais avant dix heures. Il avait même
formellement défendu de le réveiller plus tôt, excepté en cas
d'incendie.
On voulut voir l'officier, mais cela était impossible absolument, bien
qu'il logeât dans l'auberge, M. Follenvie seul était autorisé à lui
parler pour les affaires civiles. Alors on attendit. Les femmes
remontèrent dans leurs chambres, et des futilités les occupèrent.
Cornudet s'installa sous la haute cheminée de la cuisine où flambait un
grand feu. Il se fit apporter là une des petites tables du café, une
canette, et il tira sa pipe qui jouissait parmi les démocrates d'une
considération presque égale à la sienne, comme si elle avait servi la
patrie en servant à Cornudet. C'était une superbe pipe en écume
admirablement culottée, aussi noire que les dents de son maître, mais
parfumée, recourbée, luisante, familière à sa main, et complétant sa
physionomie. Et il demeura immobile, les yeux tantôt fixés sur la flamme
du foyer, tantôt sur la mousse qui couronnait sa chope; et chaque fois
qu'il avait bu, il passait d'un air satisfait ses longs doigts maigres
dans ses longs cheveux gras pendant qu'il humait sa moustache frangée
d'écume.
Loiseau, sous prétexte de se dégourdir les jambes, alla placer du vin
aux débitants du pays. Le comte et le manufacturier se mirent à causer
politique. Ils prévoyaient l'avenir de la France. L'un croyait aux
d'Orléans, l'autre à un sauveur inconnu, un héros qui se révélerait
quand tout serait désespéré: un Du Guesclin, une Jeanne d'Arc peut-être?
ou un autre Napoléon Ier? Ah! si le prince impérial n'était pas si
jeune! Cornudet, les écoutant, souriait en homme qui sait le mot des
destinées. Sa pipe embaumait la cuisine.
Comme dix heures sonnaient, M. Follenvie parut. On l'interrogea bien
vite; mais il ne put que répéter deux ou trois fois, sans une variante,
ces paroles:--L'officier m'a dit comme ça: «Monsieur Follenvie, vous
défendrez qu'on attelle demain la voiture de ces voyageurs. Je ne veux
pas qu'ils partent sans mon ordre. Vous entendez. Ça suffit.»
Alors on voulut voir l'officier. Le comte lui envoya sa carte où M.
Carré-Lamadon ajouta son nom et tous ses titres. Le Prussien fit
répondre qu'il admettrait ces deux hommes à lui parler quand il aurait
déjeuné, c'est-à-dire vers une heure.
Les dames reparurent et l'on mangea quelque peu, malgré l'inquiétude.
Boule de Suif semblait malade et prodigieusement troublée.
On achevait le café quand l'ordonnance vint chercher ces messieurs.
Loiseau se joignit aux deux premiers; mais comme on essayait d'entraîner
Cornudet pour donner plus de solennité à leur démarche, il déclara
fièrement qu'il entendait n'avoir jamais aucun rapport avec les
Allemands; et il se remit dans sa cheminée, demandant une autre
canette.
Les trois hommes montèrent et furent introduits dans la plus belle
chambre de l'auberge où l'officier les reçut, étendu dans un fauteuil,
les pieds sur la cheminée, fumant une longue pipe de porcelaine, et
enveloppé par une robe de chambre flamboyante, dérobée sans doute dans
la demeure abandonnée de quelque bourgeois de mauvais goût. Il ne se
leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il présentait un
magnifique échantillon de la goujaterie naturelle au militaire
victorieux.
Au bout de quelques instants il dit enfin:
--«Qu'est-ce que fous foulez?»
Le comte prit la parole:--Nous désirons partir, monsieur.
--Non.
--Oserai-je vous demander la cause de ce refus?
--Parce que che ne feux pas.
--Je vous ferai respectueusement observer, monsieur, que votre général
en chef nous a délivré une permission de départ pour gagner Dieppe; et
je ne pense pas que nous ayons rien fait pour mériter vos rigueurs.
--Che ne feux pas... foilà tout... Fous poufez tescentre.»
S'étant inclinés tous les trois, ils se retirèrent.
L'après-midi fut lamentable. On ne comprenait rien à ce caprice
d'Allemand; et les idées les plus singulières troublaient les têtes.
Tout le monde se tenait dans la cuisine et l'on discutait sans fin,
imaginant des choses invraisemblables. On voulait peut-être les garder
comme otages--mais dans quel but?--ou les emmener prisonniers? ou,
plutôt, leur demander une rançon considérable? A cette pensée, une
panique les affola. Les plus riches étaient les plus épouvantés, se
voyant déjà contraints, pour racheter leur vie, de verser des sacs
pleins d'or entre les mains de ce soldat insolent. Ils se creusaient la
cervelle pour découvrir des mensonges acceptables, dissimuler leurs
richesses, se faire passer pour pauvres, très pauvres. Loiseau enleva sa
chaîne de montre et la cacha dans sa poche. La nuit qui tombait augmenta
les appréhensions. La lampe fut allumée, et comme on avait encore deux
heures avant le dîner, Mme Loiseau proposa une partie de trente et un.
Ce serait une distraction. On accepta. Cornudet lui-même, ayant éteint
sa pipe par politesse, y prit part.
Le comte battit les cartes--donna--Boule de Suif avait trente et un
d'emblée; et bientôt l'intérêt de la partie apaisa la crainte qui
hantait les esprits. Mais Cornudet s'aperçut que le ménage Loiseau
s'entendait pour tricher.
Comme on allait se mettre à table, M. Follenvie reparut; et, de sa voix
graillonnante, il prononça: «L'officier prussien fait demander à Mlle
Élisabeth Rousset si elle n'a pas encore changé d'avis.»
Boule de Suif resta debout, toute pâle; puis, devenant subitement
cramoisie, elle eut un tel étouffement de colère qu'elle ne pouvait plus
parler. Enfin elle éclata:--«Vous lui direz à cette crapule, à ce
saligaud, à cette charogne de Prussien, que jamais je ne voudrai; vous
entendez bien, jamais, jamais, jamais.»
Le gros aubergiste sortit. Alors Boule de Suif fut entourée, interrogée,
sollicitée par tout le monde de dévoiler le mystère de sa visite. Elle
résista d'abord, mais l'exaspération l'emporta bientôt:--«Ce qu'il
veut?... ce qu'il veut?... Il veut coucher avec moi!» cria-t-elle.
Personne ne se choqua du mot, tant l'indignation fut vive. Cornudet
brisa sa chope en la reposant violemment sur la table. C'était une
clameur de réprobation contre ce soudard ignoble, un souffle de colère,
une union de tous pour la résistance, comme si l'on eût demandé à chacun
une partie du sacrifice exigé d'elle. Le comte déclara avec dégoût que
ces gens-là se conduisaient à la façon des anciens barbares. Les femmes
surtout témoignèrent à Boule de Suif une commisération énergique et
caressante. Les bonnes sœurs, qui ne se montraient qu'aux repas,
avaient baissé la tête et ne disaient rien.
On dîna néanmoins lorsque la première fureur fut apaisée; mais on parla
peu: on songeait.
Les dames se retirèrent de bonne heure; et les hommes, tout en fumant,
organisèrent un écarté auquel fut convié M. Follenvie qu'on avait
l'intention d'interroger habilement sur les moyens à employer pour
vaincre la résistance de l'officier. Mais il ne songeait qu'à ses
cartes, sans rien écouter, sans rien répondre; et il répétait sans
cesse:--«Au jeu, messieurs, au jeu.» Son attention était si tendue qu'il
en oubliait de cracher, ce qui lui mettait parfois des points d'orgue
dans la poitrine. Ses poumons sifflants donnaient toute la gamme de
l'asthme, depuis les notes graves et profondes jusqu'aux enrouements
aigus des jeunes coqs essayant de chanter.
Il refusa même de monter, quand sa femme, qui tombait de sommeil, vint
le chercher. Alors elle partit toute seule, car elle était «du matin»,
toujours levée avec le soleil, tandis que son homme était «du soir»,
toujours prêt à passer la nuit avec des amis. Il lui cria:--«Tu placeras
mon lait de poule devant le feu,» et se remit à sa partie. Quand on vit
bien qu'on n'en pourrait rien tirer, on déclara qu'il était temps de
s'en aller, et chacun gagna son lit.
On se leva encore d'assez bonne heure le lendemain avec un espoir
indéterminé, un désir plus grand de s'en aller, une terreur du jour à
passer dans cette horrible petite auberge.
Hélas! les chevaux restaient à l'écurie, le cocher demeurait invisible.
On alla, par désœuvrement, tourner autour de la voiture.
Le déjeuner fut bien triste; et il s'était produit comme un
refroidissement vis-à-vis de Boule de Suif, car la nuit, qui porte
conseil, avait un peu modifié les jugements. On en voulait presque à
cette fille, maintenant, de n'avoir pas été trouver secrètement le
Prussien, afin de ménager, au réveil, une bonne surprise à ses
compagnons. Quoi de plus simple? Qui l'eût su, d'ailleurs? Elle aurait
pu sauver les apparences en faisant dire à l'officier qu'elle prenait en
pitié leur détresse. Pour elle, ça avait si peu d'importance!
Mais personne n'avouait encore ces pensées.
Dans l'après-midi, comme on s'ennuyait à périr, le comte proposa de
faire une promenade aux alentours du village. Chacun s'enveloppa avec
soin et la petite société partit, à l'exception de Cornudet, qui
préférait rester près du feu, et des bonnes sœurs, qui passaient leurs
journées dans l'église ou chez le curé.
Le froid, plus intense de jour en jour, piquait cruellement le nez et
les oreilles; les pieds devenaient si douloureux que chaque pas était
une souffrance; et lorsque la campagne se découvrit, elle leur apparut
si effroyablement lugubre sous cette blancheur illimitée que tout le
monde aussitôt retourna, l'âme glacée et le cœur serré.
Les quatre femmes marchaient devant, les trois hommes suivaient, un peu
derrière.
Loiseau, qui comprenait la situation, demanda tout à coup si cette
«garce-là» allait les faire rester longtemps encore dans un pareil
endroit. Le comte, toujours courtois, dit qu'on ne pouvait exiger d'une
femme un sacrifice aussi pénible, et qu'il devait venir d'elle-même. M.
Carré-Lamadon remarqua que si les Français faisaient, comme il en était
question, un retour offensif par Dieppe, la rencontre ne pourrait avoir
lieu qu'à Tôtes. Cette réflexion rendit les deux autres soucieux.--«Si
l'on se sauvait à pied,»--dit Loiseau. Le comte haussa les épaules:--«Y
songez-vous, dans cette neige? avec nos femmes? Et puis nous serions
tout de suite poursuivis, rattrapés en dix minutes, et ramenés
prisonniers à la merci des soldats.»--C'était vrai; on se tut.
Les dames parlaient toilette; mais une certaine contrainte semblait les
désunir.
Tout à coup, au bout de la rue, l'officier parut. Sur la neige qui
fermait l'horizon, il profilait sa grande taille de guêpe en uniforme,
et marchait, les genoux écartés, de ce mouvement particulier aux
militaires qui s'efforcent de ne point maculer leurs bottes
soigneusement cirées.
Il s'inclina en passant près des dames, et regarda dédaigneusement les
hommes qui eurent, du reste, la dignité de ne se point découvrir, bien
que Loiseau ébauchât un geste pour retirer sa coiffure.
Boule de Suif était devenue rouge jusqu'aux oreilles; et les trois
femmes mariées ressentaient une grande humiliation d'être ainsi
rencontrées par ce soldat, dans la compagnie de cette fille qu'il avait
si cavalièrement traitée.
Alors on parla de lui, de sa tournure, de son visage. Mme Carré-Lamadon,
qui avait connu beaucoup d'officiers et qui les jugeait en connaisseur,
trouvait celui-là pas mal du tout; elle regrettait même qu'il ne fût
pas Français, parce qu'il ferait un fort joli hussard dont toutes les
femmes assurément raffoleraient.
Une fois rentrés, on ne sut plus que faire. Des paroles aigres furent
même échangées à propos de choses insignifiantes. Le dîner, silencieux,
dura peu, et chacun monta se coucher, espérant dormir pour tuer le
temps.
On descendit le lendemain avec des visages fatigués et des cœurs
exaspérés. Les femmes parlaient à peine à Boule de Suif.
Une cloche tinta. C'était pour un baptême. La grosse fille avait un
enfant élevé chez des paysans d'Yvetot. Elle ne le voyait pas une fois
l'an, et n'y songeait jamais; mais la pensée de celui qu'on allait
baptiser lui jeta au cœur une tendresse subite et violente pour le
sien, et elle voulut absolument assister à la cérémonie.
Aussitôt qu'elle fut partie, tout le monde se regarda, puis on rapprocha
les chaises, car on sentait bien qu'à la fin il fallait décider quelque
chose. Loiseau eut une inspiration: il était d'avis de proposer à
l'officier de garder Boule de Suif toute seule, et de laisser partir les
autres.
M. Follenvie se chargea encore de la commission, mais il redescendit
presque aussitôt. L'Allemand, qui connaissait la nature humaine, l'avait
mis à la porte. Il prétendait retenir tout le monde tant que son désir
ne serait pas satisfait.
Alors le tempérament populacier de Mme Loiseau éclata:--«Nous n'allons
pourtant pas mourir de vieillesse ici. Puisque c'est son métier, à cette
gueuse, de faire ça avec tous les hommes, je trouve qu'elle n'a pas le
droit de refuser l'un plutôt que l'autre. Je vous demande un peu, ça a
pris tout ce qu'elle a trouvé dans Rouen, même des cochers! oui, madame,
le cocher de la préfecture! Je le sais bien, moi, il achète son vin à la
maison. Et aujourd'hui qu'il s'agit de nous tirer d'embarras, elle fait
la mijaurée, cette morveuse!... Moi, je trouve qu'il se conduit très
bien, cet officier. Il est peut-être privé depuis longtemps; et nous
étions là trois qu'il aurait sans doute préférées. Mais non, il se
contente de celle à tout le monde. Il respecte les femmes mariées.
Songez donc, il est le maître. Il n'avait qu'à dire: «Je veux», et il
pouvait nous prendre de force avec ses soldats.»
Les deux femmes eurent un petit frisson. Les yeux de la jolie Mme
Carré-Lamadon brillaient, et elle était un peu pâle, comme si elle se
sentait déjà prise de force par l'officier.
Les hommes, qui discutaient à l'écart, se rapprochèrent. Loiseau,
furibond, voulait livrer «cette misérable» pieds et poings liés à
l'ennemi. Mais le comte, issu de trois générations d'ambassadeurs, et
doué d'un physique de diplomate, était partisan de l'habileté:--«Il
faudrait la décider»,--dit-il.
Alors on conspira.
Les femmes se serrèrent, le ton de la voix fut baissé, et la discussion
devint générale, chacun donnant son avis. C'était fort convenable du
reste. Ces dames surtout trouvaient des délicatesses de tournures, des
subtilités d'expression charmantes, pour dire les choses les plus
scabreuses. Un étranger n'aurait rien compris, tant les précautions du
langage étaient observées. Mais la légère tranche de pudeur dont est
bardée toute femme du monde ne recouvrant que la surface, elles
s'épanouissaient dans cette aventure polissonne, s'amusaient follement
au fond, se sentant dans leur élément, tripotant de l'amour avec la
sensualité d'un cuisinier gourmand qui prépare le souper d'un autre.
La gaieté revenait d'elle-même, tant l'histoire leur semblait drôle à la
fin. Le comte trouva des plaisanteries un peu risquées, mais si bien
dites qu'elles faisaient sourire. A son tour Loiseau lâcha quelques
grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point; et la pensée
brutalement exprimée par sa femme dominait tous les esprits: «Puisque
c'est son métier, à cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-là plus
qu'un autre?» La gentille Mme Carré-Lamadon semblait même penser qu'à sa
place elle refuserait celui-là moins qu'un autre.
On prépara longuement le blocus, comme pour une forteresse investie.
Chacun convint du rôle qu'il jouerait, des arguments dont il
s'appuierait, des manœuvres qu'il devrait exécuter. On régla le plan
des attaques, les ruses à employer, et les surprises de l'assaut, pour
forcer cette citadelle vivante à recevoir l'ennemi dans la place.
Cornudet cependant restait à l'écart, complètement étranger à cette
affaire.
Une attention si profonde tendait les esprits, qu'on n'entendit
point rentrer Boule de Suif. Mais le comte souffla un léger:
«Chut» qui fit relever tous les yeux. Elle était là. On se tut
brusquement et un certain embarras empêcha d'abord de lui parler. La
comtesse, plus assouplie que les autres aux duplicités des salons,
l'interrogea:--«Était-ce amusant, ce baptême?»
La grosse fille, encore émue, raconta tout, et les figures, et les
attitudes, et l'aspect même de l'église. Elle ajouta:--«C'est si bon de
prier quelquefois.»
Cependant, jusqu'au déjeuner, ces dames se contentèrent d'être aimables
avec elle, pour augmenter sa confiance et sa docilité à leurs conseils.
Aussitôt à table, on commença les approches. Ce fut d'abord une
conversation vague sur le dévouement. On cita des exemples anciens:
Judith et Holopherne, puis, sans aucune raison, Lucrèce avec Sextus,
Cléopâtre faisant passer par sa couche tous les généraux ennemis, et les
y réduisant à des servilités d'esclave. Alors se déroula une histoire
fantaisiste, éclose dans l'imagination de ces millionnaires ignorants,
où les citoyennes de Rome allaient endormir à Capoue Annibal entre leurs
bras, et, avec lui, ses lieutenants, et les phalanges des mercenaires.
On cita toutes les femmes qui ont arrêté des conquérants, fait de leur
corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont
vaincu par leurs caresses héroïques des êtres hideux ou détestés, et
sacrifié leur chasteté à la vengeance et au dévouement.
On parla même en termes voilés de cette Anglaise de grande famille qui
s'était laissé inoculer une horrible et contagieuse maladie pour la
transmettre à Bonaparte sauvé miraculeusement, par une faiblesse subite,
à l'heure du rendez-vous fatal.
Et tout cela était raconté d'une façon convenable et modérée, où parfois
éclatait un enthousiasme voulu propre à exciter l'émulation.
On aurait pu croire, à la fin, que le seul rôle de la femme, ici-bas,
était un perpétuel sacrifice de sa personne, un abandon continu aux
caprices des soldatesques.
Les deux bonnes sœurs ne semblaient point entendre, perdues en des
pensées profondes. Boule de Suif ne disait rien.
Pendant toute l'après-midi, on la laissa réfléchir. Mais, au lieu de
l'appeler «madame» comme on avait fait jusque-là, on lui disait
simplement «mademoiselle», sans que personne sût bien pourquoi, comme si
l'on avait voulu la faire descendre d'un degré dans l'estime qu'elle
avait escaladée, lui faire sentir sa situation honteuse.
Au moment où l'on servit le potage, M. Follenvie reparut, répétant sa
phrase de la veille:--«L'officier prussien fait demander à Mlle
Élisabeth Rousset si elle n'a point encore changé d'avis.»
Boule de Suif répondit sèchement:--«Non, monsieur.»