embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif.
Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis,
étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses;
avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa
robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur
faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de
pivoine prêt à fleurir; et là dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux
noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre
dedans; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser,
meublée de quenottes luisantes et microscopiques.
Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables.
Aussitôt qu'elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les
femmes honnêtes, et les mots de «prostituée», de «honte publique» furent
chuchotés si haut qu'elle leva la tête. Alors elle promena sur ses
voisins un regard tellement provocant et hardi qu'un grand silence
aussitôt régna, et tout le monde baissa les yeux à l'exception de
Loiseau, qui la guettait d'un air émoustillé.
Mais bientôt la conversation reprit entre les trois dames, que la
présence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes.
Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs
dignités d'épouses en face de cette vendue sans vergogne; car l'amour
légal le prend toujours de haut avec son libre confrère.
Les trois hommes aussi, rapprochés par un instinct de conservateurs à
l'aspect de Cornudet, parlaient argent d'un certain ton dédaigneux pour
les pauvres. Le comte Hubert disait les dégâts que lui avaient fait
subir les Prussiens, les pertes qui résulteraient du bétail volé et des
récoltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix fois
millionnaire que ces ravages gêneraient à peine une année. M.
Carré-Lamadon, fort éprouvé dans l'industrie cotonnière, avait eu soin
d'envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif
qu'il se ménageait à toute occasion. Quant à Loiseau, il s'était arrangé
pour vendre à l'Intendance française tous les vins communs qui lui
restaient en cave, de sorte que l'État lui devait une somme formidable
qu'il comptait bien toucher au Havre.
Et tous les trois se jetaient des coups d'œil rapides et amicaux. Bien
que de conditions différentes, ils se sentaient frères par l'argent, de
la grande franc-maçonnerie de ceux qui possèdent, qui font sonner de
l'or en mettant la main dans la poche de leur culotte.
La voiture allait si lentement qu'à dix heures du matin on n'avait pas
fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des
côtes à pied. On commençait à s'inquiéter, car on devait déjeuner à
Tôtes et l'on désespérait maintenant d'y parvenir avant la nuit. Chacun
guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence
sombra dans un amoncellement de neige et il fallut deux heures pour la
dégager.
L'appétit grandissait, troublait les esprits; et aucune gargote, aucun
marchand de vin ne se montraient, l'approche des Prussiens et le passage
des troupes françaises affamées ayant effrayé toutes les industries.
Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du
chemin, mais ils n'y trouvèrent pas même du pain, car le paysan défiant
cachait ses réserves dans la crainte d'être pillé par les soldats qui,
n'ayant rien à se mettre sous la dent, prenaient par force ce qu'ils
découvraient.
Vers une heure de l'après-midi, Loiseau annonça que décidément il se
sentait un rude creux dans l'estomac. Tout le monde souffrait comme lui
depuis longtemps; et le violent besoin de manger, augmentant toujours,
avait tué les conversations.
De temps en temps, quelqu'un bâillait; un autre presque aussitôt
l'imitait; et chacun, à tour de rôle, suivant son caractère, son
savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou
modestement en portant vite sa main devant le trou béant d'où sortait
une vapeur.
Boule de Suif, à plusieurs reprises, se pencha comme si elle cherchait
quelque chose sous ses jupons. Elle hésitait une seconde, regardait ses
voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures étaient pâles et
crispées. Loiseau affirma qu'il payerait mille francs un jambonneau. Sa
femme fit un geste comme pour protester; puis elle se calma. Elle
souffrait toujours en entendant parler d'argent gaspillé, et ne
comprenait même pas les plaisanteries sur ce sujet.--«Le fait est que je
ne me sens pas bien, dit le comte, comment n'ai-je pas songé à apporter
des provisions?»--Chacun se faisait le même reproche.
Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum; il en offrit; on
refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu'il
rendit la gourde, il remercia:--«C'est bon tout de même, ça réchauffe,
et ça trompe l'appétit.»--L'alcool le mit en belle humeur et il proposa
de faire comme sur le petit navire de la chanson: de manger le plus gras
des voyageurs. Cette allusion indirecte à Boule de Suif choqua les gens
bien élevés. On ne répondit pas; Cornudet seul eut un sourire. Les deux
bonnes sœurs avaient cessé de marmotter leur rosaire, et, les mains
enfoncées dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles,
baissant obstinément les yeux, offrant sans doute au ciel la souffrance
qu'il leur envoyait.
Enfin, à trois heures, comme on se trouvait au milieu d'une plaine
interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant
vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d'une
serviette blanche.
Elle en sortit d'abord une petite assiette de faïence, une fine timbale
en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers,
tout découpés, avaient confit sous leur gelée; et l'on apercevait encore
dans le panier d'autres bonnes choses enveloppées, des pâtés, des
fruits, des friandises, les provisions préparées pour un voyage de trois
jours, afin de ne point toucher à la cuisine des auberges. Quatre
goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle
prit une aile de poulet et, délicatement, se mit à la manger avec un de
ces petits pains qu'on appelle «Régence» en Normandie.
Tous les regards étaient tendus vers elle. Puis l'odeur se répandit,
élargissant les narines, faisant venir aux bouches une salive abondante
avec une contraction douloureuse de la mâchoire sous les oreilles. Le
mépris des dames pour cette fille devenait féroce, comme une envie de la
tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa
timbale, son panier et ses provisions.
Mais Loiseau dévorait des yeux la terrine de poulet. Il dit:--«A la
bonne heure, madame a eu plus de précaution que nous. Il y a des
personnes qui savent toujours penser à tout.»--Elle leva la tête vers
lui:--«Si vous en désirez, monsieur? C'est dur de jeûner depuis le
matin.»--Il salua:--«Ma foi, franchement, je ne refuse pas, je n'en peux
plus. A la guerre comme à la guerre, n'est-ce pas, madame?»--Et, jetant
un regard circulaire, il ajouta:--«Dans des moments comme celui-ci, on
est bien aise de trouver des gens qui vous obligent.»--Il avait un
journal qu'il étendit pour ne point tacher son pantalon, et sur la
pointe d'un couteau toujours logé dans sa poche, il enleva une cuisse
toute vernie de gelée, la dépeça des dents, puis la mâcha avec une
satisfaction si évidente qu'il y eut dans la voiture un grand soupir de
détresse.
Mais Boule de Suif, d'une voix humble et douce, proposa aux bonnes
sœurs de partager sa collation. Elles acceptèrent toutes les deux
instantanément, et, sans lever les yeux, se mirent à manger très vite
après avoir balbutié des remerciements. Cornudet ne refusa pas non plus
les offres de sa voisine, et l'on forma avec les religieuses une sorte
de table en développant des journaux sur les genoux.
Les bouches s'ouvraient et se fermaient sans cesse, avalaient,
mastiquaient, engloutissaient férocement. Loiseau, dans son coin,
travaillait dur, et, à voix basse, il engageait sa femme à l'imiter.
Elle résista longtemps, puis, après une crispation qui lui parcourut les
entrailles, elle céda. Alors son mari, arrondissant sa phrase, demanda à
leur «charmante compagne» si elle lui permettait d'offrir un petit
morceau à Mme Loiseau. Elle dit:--«Mais oui, certainement, monsieur»,
avec un sourire aimable, et tendit la terrine.
Un embarras se produisit lorsqu'on eut débouché la première bouteille de
bordeaux: il n'y avait qu'une timbale. On se la passa après l'avoir
essuyée. Cornudet seul, par galanterie sans doute, posa ses lèvres à la
place humide encore des lèvres de sa voisine.
Alors, entourés de gens qui mangeaient, suffoqués par les émanations
des nourritures, le comte et la comtesse de Bréville, ainsi que M. et
Mme Carré-Lamadon souffrirent ce supplice odieux qui a gardé le nom de
Tantale. Tout d'un coup la jeune femme du manufacturier poussa un soupir
qui fit retourner les têtes; elle était aussi blanche que la neige du
dehors; ses yeux se fermèrent, son front tomba: elle avait perdu
connaissance. Son mari, affolé, implorait le secours de tout le monde.
Chacun perdait l'esprit, quand la plus âgée des bonnes sœurs, soutenant
la tête de la malade, glissa entre ses lèvres la timbale de Boule de
Suif et lui fit avaler quelques gouttes de vin. La jolie dame remua,
ouvrit les yeux, sourit et déclara d'une voix mourante qu'elle se
sentait fort bien maintenant. Mais, afin que cela ne se renouvelât plus,
la religieuse la contraignit à boire un plein verre de bordeaux, et elle
ajouta:--«C'est la faim, pas autre chose.»
Alors Boule de Suif, rougissante et embarrassée, balbutia en regardant
les quatre voyageurs restés à jeun:--«Mon Dieu, si j'osais offrir à ces
messieurs et à ces dames...» Elle se tut, craignant un outrage. Loiseau
prit la parole:--«Eh, parbleu, dans des cas pareils tout le monde est
frère et doit s'aider. Allons, mesdames, pas de cérémonie, acceptez, que
diable! Savons-nous si nous trouverons seulement une maison où passer la
nuit? Du train dont nous allons nous ne serons pas à Tôtes avant demain
midi.»--On hésitait, personne n'osant assumer la responsabilité du
«oui».
Mais le comte trancha la question. Il se tourna vers la grosse fille
intimidée, et, prenant son grand air de gentilhomme, il lui dit:--«Nous
acceptons avec reconnaissance, madame.»
Le premier pas seul coûtait. Une fois le Rubicon passé, on s'en donna
carrément. Le panier fut vidé. Il contenait encore un pâté de foie gras,
un pâté de mauviettes, un morceau de langue fumée, des poires de
Crassane, un pavé de Pont-l'Évêque, des petits-fours et une tasse pleine
de cornichons et d'oignons au vinaigre, Boule de Suif, comme toutes les
femmes, adorant les crudités.
On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. Donc
on causa, avec réserve d'abord, puis, comme elle se tenait fort bien, on
s'abandonna davantage. Mmes de Bréville et Carré-Lamadon, qui avaient un
grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec délicatesse. La comtesse
surtout montra cette condescendance aimable des très nobles dames
qu'aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme
Loiseau, qui avait une âme de gendarme, resta revêche, parlant peu et
mangeant beaucoup.
On s'entretint de la guerre, naturellement. On raconta des faits
horribles des Prussiens, des traits de bravoure des Français; et tous
ces gens qui fuyaient rendirent hommage au courage des autres. Les
histoires personnelles commencèrent bientôt, et Boule de Suif raconta,
avec une émotion vraie, avec cette chaleur de parole qu'ont parfois les
filles pour exprimer leurs emportements naturels, comment elle avait
quitté Rouen:--«J'ai cru d'abord que je pourrais rester, disait-elle.
J'avais ma maison pleine de provisions, et j'aimais mieux nourrir
quelques soldats que m'expatrier je ne sais où. Mais quand je les ai
vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi! Ils m'ont tourné le sang
de colère; et j'ai pleuré de honte toute la journée. Oh! si j'étais un
homme, allez! Je les regardais de ma fenêtre, ces gros porcs avec leur
casque à pointe, et ma bonne me tenait les mains pour m'empêcher de leur
jeter mon mobilier sur le dos. Puis il en est venu pour loger chez moi;
alors j'ai sauté à la gorge du premier. Ils ne sont pas plus difficiles
à étrangler que d'autres! Et je l'aurais terminé, celui-là, si l'on ne
m'avait pas tirée par les cheveux. Il a fallu me cacher après ça. Enfin,
quand j'ai trouvé une occasion, je suis partie, et me voici.»
On la félicita beaucoup. Elle grandissait dans l'estime de ses
compagnons qui ne s'étaient pas montrés si crânes; et Cornudet, en
l'écoutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant d'apôtre; de
même un prêtre entend un dévot louer Dieu, car les démocrates à longue
barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont
celui de la religion. Il parla à son tour d'un ton doctrinaire, avec
l'emphase apprise dans les proclamations qu'on collait chaque jour aux
murs, et il finit par un morceau d'éloquence où il étrillait
magistralement cette «crapule de Badinguet».
Mais Boule de Suif aussitôt se fâcha, car elle était bonapartiste. Elle
devenait plus rouge qu'une guigne, et bégayant d'indignation:--«J'aurais
bien voulu vous voir à sa place, vous autres. Ça aurait été du propre,
ah oui! C'est vous qui l'avez trahi, cet homme! On n'aurait plus qu'à
quitter la France si l'on était gouverné par des polissons comme
vous!»--Cornudet, impassible, gardait un sourire dédaigneux et
supérieur, mais on sentait que les gros mots allaient arriver quand le
comte s'interposa et calma, non sans peine, la fille exaspérée, en
proclamant avec autorité que toutes les opinions sincères étaient
respectables. Cependant la comtesse et la manufacturière, qui avaient
dans l'âme la haine irraisonnée des gens comme il faut pour la
République, et cette instinctive tendresse que nourrissent toutes les
femmes pour les gouvernements à panache et despotiques, se sentaient,
malgré elles, attirées vers cette prostituée pleine de dignité, dont les
sentiments ressemblaient si fort aux leurs.
Le panier était vide. A dix on l'avait tari sans peine, en regrettant
qu'il ne fût pas plus grand. La conversation continua quelque temps, un
peu refroidie néanmoins depuis qu'on avait fini de manger.
La nuit tombait, l'obscurité peu à peu devint profonde, et le froid,
plus sensible pendant les digestions, faisait frissonner Boule de Suif,
malgré sa graisse. Alors Mme de Bréville lui proposa sa chaufferette
dont le charbon, depuis le matin, avait été plusieurs fois renouvelé,
et l'autre accepta tout de suite, car elle se sentait les pieds gelés.
Mmes Carré-Lamadon et Loiseau donnèrent les leurs aux religieuses.
Le cocher avait allumé ses lanternes. Elles éclairaient d'une lueur vive
un nuage de buée au-dessus de la croupe en sueur des timoniers, et, des
deux côtés de la route, la neige qui semblait se dérouler sous le reflet
mobile des lumières.
On ne distinguait plus rien dans la voiture; mais tout à coup un
mouvement se fit entre Boule de Suif et Cornudet; et Loiseau, dont
l'œil fouillait l'ombre, crut voir l'homme à la grande barbe s'écarter
vivement comme s'il eût reçu quelque bon coup lancé sans bruit.
Des petits points de feu parurent en avant sur la route. C'était Tôtes.
On avait marché onze heures, ce qui, avec les deux heures de repos
laissés en quatre fois aux chevaux pour manger l'avoine et souffler,
faisait treize. On entra dans le bourg et devant l'Hôtel du Commerce on
s'arrêta.
La portière s'ouvrit! un bruit bien connu fit tressaillir tous les
voyageurs; c'étaient les heurts d'un fourreau de sabre sur le sol.
Aussitôt la voix d'un Allemand cria quelque chose.
Bien que la diligence fût immobile, personne ne descendait, comme si on
se fût attendu à être massacré à la sortie. Alors le conducteur apparut,
tenant à la main une de ses lanternes qui éclaira subitement jusqu'au
fond de la voiture les deux rangs de têtes effarées, dont les bouches
étaient ouvertes et les yeux écarquillés de surprise et d'épouvante.
A côté du cocher se tenait, en pleine lumière, un officier allemand, un
grand jeune homme excessivement mince et blond, serré dans son uniforme
comme une fille en son corset, et portant sur le côté sa casquette plate
et cirée qui le faisait ressembler au chasseur d'un hôtel anglais. Sa
moustache démesurée, à longs poils droits, s'amincissant indéfiniment de
chaque côté et terminée par un seul fil blond, si mince qu'on n'en
apercevait pas la fin, semblait peser sur les coins de sa bouche, et,
tirant la joue, imprimait aux lèvres un pli tombant.
Il invita en français d'Alsacien les voyageurs à sortir, disant d'un ton
raide:--«Foulez-vous tescentre, messieurs et tames?»
Les deux bonnes sœurs obéirent les premières avec une docilité de
saintes filles habituées à toutes les soumissions. Le comte et la
comtesse parurent ensuite, suivis du manufacturier et de sa femme, puis
de Loiseau poussant devant lui sa grande moitié. Celui-ci, en mettant
pied à terre, dit à l'officier:--«Bonjour, monsieur», par un sentiment
de prudence bien plus que de politesse. L'autre, insolent comme les gens
tout-puissants, le regarda sans répondre.
Boule de Suif et Cornudet, bien que près de la portière, descendirent
les derniers, graves et hautains devant l'ennemi. La grosse fille
tâchait de se dominer et d'être calme: le démoc tourmentait d'une main
tragique et un peu tremblante sa longue barbe roussâtre. Ils voulaient
garder de la dignité, comprenant qu'en ces rencontres-là chacun
représente un peu son pays; et pareillement révoltés par la souplesse de
leurs compagnons, elle tâchait de se montrer plus fière que ses
voisines, les femmes honnêtes, tandis que lui, sentant bien qu'il devait
l'exemple, continuait en toute son attitude sa mission de résistance
commencée au défoncement des routes.
On entra dans la vaste cuisine de l'auberge, et l'Allemand, s'étant fait
présenter l'autorisation de départ signée par le général en chef et où
étaient mentionnés les noms, le signalement et la profession de chaque
voyageur, examina longuement tout ce monde, comparant les personnes aux
renseignements écrits.
Puis il dit brusquement:--«C'est pien», et il disparut.
Alors on respira. On avait faim encore; le souper fut commandé. Une
demi-heure était nécessaire pour l'apprêter; et, pendant que deux
servantes avaient l'air de s'en occuper, on alla visiter les chambres.
Elles se trouvaient toutes dans un long couloir que terminait une porte
vitrée marquée d'un numéro parlant.
Enfin on allait se mettre à table, quand le patron de l'auberge parut
lui-même. C'était un ancien marchand de chevaux, un gros homme
asthmatique, qui avait toujours des sifflements, des enrouements, des
chants de glaires dans le larynx. Son père lui avait transmis le nom de
Follenvie.
Il demanda:
--«Mademoiselle Élisabeth Rousset?»
Boule de Suif tressaillit, se retourna:
--«C'est moi.
--Mademoiselle, l'officier prussien veut vous parler immédiatement.
--A moi?
--Oui, si vous êtes bien mademoiselle Élisabeth Rousset.»
Elle se troubla, réfléchit une seconde, puis déclara carrément:
--«C'est possible, mais je n'irai pas.»
Un mouvement se fit autour d'elle; chacun discutait, cherchait la cause
de cet ordre. Le comte s'approcha:
--«Vous avez tort, madame, car votre refus peut amener des difficultés
considérables, non seulement pour vous, mais même pour tous vos
compagnons. Il ne faut jamais résister aux gens qui sont les plus forts.
Cette démarche assurément ne peut présenter aucun danger; c'est sans
doute pour quelque formalité oubliée.»
Tout le monde se joignit à lui, on la pria, on la pressa, on la
sermonna, et l'on finit par la convaincre; car tous redoutaient les
complications qui pourraient résulter d'un coup de tête. Elle dit enfin:
--«C'est pour vous que je le fais, bien sûr!»
La comtesse lui prit la main:
«Et nous vous en remercions.»
Elle sortit. On l'attendit pour se mettre à table.
Chacun se désolait de n'avoir pas été demandé à la place de cette fille
violente et irascible, et préparait mentalement des platitudes pour le
cas où on l'appellerait à son tour.
Mais, au bout de dix minutes, elle reparut, soufflant, rouge à
suffoquer, exaspérée. Elle balbutiait:--«Oh la canaille! la canaille!»
Tous s'empressaient pour savoir, mais elle ne dit rien; et comme le
comte insistait, elle répondit avec une grande dignité:--«Non, cela ne
vous regarde pas, je ne peux pas parler.»
Alors on s'assit autour d'une haute soupière d'où sortait un parfum de
choux. Malgré cette alerte, le souper fut gai. Le cidre était bon, le
ménage Loiseau et les bonnes sœurs en prirent, par économie. Les autres
demandèrent du vin; Cornudet réclama de la bière. Il avait une façon
particulière de déboucher la bouteille, de faire mousser le liquide, de
le considérer en penchant le verre, qu'il élevait ensuite entre la lampe
et son œil pour bien apprécier la couleur. Quand il buvait, sa grande
barbe, qui avait gardé la nuance de son breuvage aimé, semblait
tressaillir de tendresse; ses yeux louchaient pour ne point perdre de
vue sa chope, et il avait l'air de remplir l'unique fonction pour
laquelle il était né. On eût dit qu'il établissait en son esprit un
rapprochement et comme une affinité entre les deux grandes passions qui
occupaient toute sa vie: le Pale Ale et la Révolution; et assurément il
ne pouvait déguster l'un sans songer à l'autre.
M. et Mme Follenvie dînaient tout au bout de la table. L'homme, râlant
comme une locomotive crevée, avait trop de tirage dans la poitrine pour
pouvoir parler en mangeant; mais la femme ne se taisait jamais. Elle
raconta toutes ses impressions à l'arrivée des Prussiens, ce qu'ils
faisaient, ce qu'ils disaient, les exécrant, d'abord, parce qu'ils lui
coûtaient de l'argent, et, ensuite, parce qu'elle avait deux fils à
l'armée. Elle s'adressait surtout à la comtesse, flattée de causer avec
une dame de qualité.
Puis elle baissait la voix pour dire des choses délicates, et son mari,
de temps en temps, l'interrompait:--«Tu ferais mieux de te taire, madame
Follenvie.»--Mais elle n'en tenait aucun compte, et continuait:
--«Oui, madame, ces gens-là, ça ne fait que manger des pommes de terre
et du cochon, et puis du cochon et des pommes de terre. Et il ne faut
pas croire qu'ils sont propres.--Oh non!--Ils ordurent partout, sauf le
respect que je vous dois. Et si vous les voyiez faire l'exercice pendant
des heures et des jours; ils sont là tous dans un champ:--et marche en
avant, et marche en arrière, et tourne par-ci, et tourne par-là.--S'ils
cultivaient la terre au moins, ou s'ils travaillaient aux routes dans
leur pays!--Mais non, madame, ces militaires, ça n'est profitable à
personne! Faut-il que le pauvre peuple les nourrisse pour n'apprendre
rien qu'à massacrer!--Je ne suis qu'une vieille femme sans éducation,
c'est vrai, mais en les voyant qui s'esquintent le tempérament à
piétiner du matin au soir, je me dis:--Quand il y a des gens qui font
tant de découvertes pour être utiles, faut-il que d'autres se donnent
tant de mal pour être nuisibles! Vraiment, n'est-ce pas une abomination
de tuer des gens, qu'ils soient Prussiens, ou bien Anglais, ou bien
Polonais, ou bien Français?--Si l'on se revenge sur quelqu'un qui vous a
fait tort, c'est mal, puisqu'on vous condamne; mais quand on extermine
nos garçons comme du gibier, avec des fusils, c'est donc bien,
puisqu'on donne des décorations à celui qui en détruit le plus?--Non,
voyez-vous, je ne comprendrai jamais ça!»
Cornudet éleva la voix:
--«La guerre est une barbarie quand on attaque un voisin paisible; c'est
un devoir sacré quand on défend la patrie.»
La vieille femme baissa la tête:
--«Oui, quand on se défend, c'est autre chose; mais si l'on ne devrait
pas plutôt tuer tous les rois qui font ça pour leur plaisir?»
L'œil de Cornudet s'enflamma:
--«Bravo, citoyenne!» dit-il.