trop près de la mer. Je partirais peut-être vers le 20 mars si tu
trouvais.
Cet hiver du pôle a été affreux; tout mon jardin d'Étretat a été perdu,
les lauriers étant tous morts.
Je veux essayer l'action du premier printemps dans le Midi, marcher et
naviguer, finir mon roman pour mai. J'en ai fait très peu, mais il sera
court, puis me reposer ensuite.
Je sais que vous avez en ce moment là-bas des temps magnifiques. Il fait
beau à Paris, mais ça ne sent pas encore du tout le réveil de la terre.
Quand j'aurai fini l'_Angelus_[32], je ferai tout doucement ma pièce
d'_Yvette_[33].
[32] L'_Angelus_ ne fut jamais achevé.
[33] Les six premiers feuillets seulement de cette pièce furent
écrits; nous les avons trouvés dans les papiers personnels de
l'auteur.
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur. J'embrasse
Simone. Bien des choses affectueuses à Marie-Thérèse.
Ton fils,
GUY.
Paris, mars 1891.
MA BIEN CHÈRE MÈRE,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il fait ici un temps affreux. La neige voltige encore dans l'air, le
thermomètre descend toutes les nuits à 2 ou 3 degrés au-dessous de zéro.
C'est horrible. Mon influenza m'a fait assez de mal. Quelle horrible
maladie!
Je suis à la fin tout à fait, mais j'ai eu une mauvaise période. Rien de
nouveau.
Cet affreux hiver m'a tellement lassé et fatigué, que si je trouve
quelque chose de chaud à Nice pour l'hiver prochain, je ne passerai pas
de si longues périodes dans le Nord.
On me dit qu'il ne fait pas trop beau non plus en ce moment dans le
Midi. Est-ce-vrai?
J'ai un besoin fou de soleil et d'air pur.
Je t'embrasserai dans bien peu de jours, ma bien chère mère, car
j'espère toujours pouvoir partir dimanche. Je compte passer à Nice avril
et mai. Juin à Paris, car c'est le plus joli mois de cette ville. Puis
je reviendrai prendre mon bateau pour aller sur les côtes d'Espagne ou
pour rôder sur celles de France. Il est certain maintenant que mon roman
ne paraîtra qu'à l'automne, mais _Musotte_ me permet d'attendre.
Je suis joyeux et content de te revoir, et je t'envoie tous mes baisers
à pleins bras.
J'embrasse Simone et je dis mille choses affectueuses à Marie-Thérèse.
Ton fils,
GUY.
MA BIEN CHÈRE MÈRE,
Le docteur M....., membre de l'Académie, est celui qui vient d'écrire et
va présenter à cette Académie un rapport violent et plein de faits dont
les journaux ont déjà parlé sur la cocaïne.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cet homme est charmant et me connaît comme s'il était mon proche parent.
Intérêt de lecteur pour l'écrivain.
Il sait toute ma vie comme moi-même, ma vie de canotier, car il a une
maison à Villennes et connaît beaucoup Zola.
Il a vu ma maison d'Étretat, sait mon existence à Paris et, possédant un
pied-à-terre à Théoule, m'a vu dans le Midi souvent.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Or, avant-hier, comme je n'avais pu aller le voir, il arrive chez moi.
C'est un vieux bien entendu.
Il me dit:--«Allons causons. Puisque j'ai la chance de vous rencontrer,
ce que je désire depuis longtemps, je vais vous donner des conseils de
sage, car vous avez mené une vie de travail qui aurait tué dix hommes
ordinaires. Il y a longtemps que je le pense et que je voulais vous
prévenir. Vous avez publié 27 volumes en dix ans, ce labeur fou a mangé
votre corps. Le corps se venge aujourd'hui et vous immobilise dans
votre activité cérébrale. Il vous faut un très long repos et complet,
monsieur. Je vous parle comme je ferais à mon fils. Ce que vous m'avez
raconté de vos projets ne me dit rien de bon. Que comptez-vous faire? Il
faut d'abord quitter Paris. Ne retournez pas à Nice, c'est une ville
énervante comme aucune autre, en été, le port est un enfer, le mont
Boron également.»
J'ai parlé de mon bateau. Il m'a dit:
«Je le connais. Je le trouve très joli. C'est un charmant joujou, pour
un garçon bien portant qui se promène en promenant des amis, mais ce
n'est pas une habitation de repos pour un homme fatigué de corps et
d'esprit comme vous.
«Par les beaux jours, c'est l'immobilité sous le soleil éclatant sur un
pont brûlant, à côté d'une voile éblouissante. Par les autres jours,
c'est une inhabitable demeure sous la pluie, dans les petits ports.
«Il serait deux ou trois fois plus grand et confortable comme un logis,
je vous dirais allez-y. Ou bien, vous seriez dans un pays presque sans
maisons, au bord de la mer et boisé, et seul, je vous dirais:
Servez-vous tous les jours de ce bateau, mais ne vivez pas dessus sans
autre domicile. Je vous voudrais _très isolé_, dans un pays _très sain_,
ne pensant à rien, ne faisant rien, et surtout ne prenant aucun
médicament d'aucune sorte. Rien que de l'eau froide.»
Voilà!..... Quant à moi, j'hésite tout à fait. Je ne sais plus que
faire. J'ai envie pourtant d'essayer de la mer. Si cela ne réussit pas,
j'irai dans les Pyrénées qu'on me recommande beaucoup. Nous causerons de
ça dans quelques jours. En tous cas je fais faire pour mon bateau une
tente très épaisse couvrant tout le pont qui m'assurera dedans un asile,
petit, mais frais, quel que soit le soleil dans les ports. En mer, si
nous marchons par des jours trop chauds, je resterai dans l'intérieur
comme dans un petit salon bleu où je pourrai sommeiller comme chez moi.
Dans les petits ports qui me plairaient, je passerais huit jours, en me
promenant surtout dans les ports d'Espagne, après un essai assez long
sur la côte de Provence pour être tout à fait renseigné.
J'attendrai que le temps soit tout à fait beau pour partir. Je passerai
quelques jours à Nice, puis je prendrai la mer, en excursionnant
beaucoup à pied sur les côtes.
A bientôt, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur.
J'embrasse Simone, mille amitiés à ma belle-sœur.
Ton fils,
GUY.
BOULE DE SUIF.
Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d'armée en déroute avaient
traversé la ville. Ce n'était point de la troupe, mais des hordes
débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en
guenilles, et ils avançaient d'une allure molle, sans drapeau, sans
régiment. Tous semblaient accablés, éreintés, incapables d'une pensée ou
d'une résolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue
sitôt qu'ils s'arrêtaient. On voyait surtout des mobilisés, gens
pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil; des
petits moblots alertes, faciles à l'épouvante et prompts à
l'enthousiasme, prêts à l'attaque comme à la fuite; puis, au milieu
d'eux, quelques culottes rouges, débris d'une division moulue dans une
grande bataille; des artilleurs sombres alignés avec ces fantassins
divers; et, parfois, le casque brillant d'un dragon au pied pesant qui
suivait avec peine la marche plus légère des lignards.
Des légions de francs-tireurs aux appellations héroïques: «les Vengeurs
de la Défaite--les Citoyens de la Tombe--les Partageurs de la
Mort»--passaient à leur tour, avec des airs de bandits.
Leurs chefs, anciens commerçants en draps ou en graines, ex-marchands de
suif ou de savon, guerriers de circonstance, nommés officiers pour leurs
écus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d'armes, de flanelle
et de galons, parlaient d'une voix retentissante, discutaient plans de
campagne, et prétendaient soutenir seuls la France agonisante sur leurs
épaules de fanfarons; mais ils redoutaient parfois leurs propres
soldats, gens de sac et de corde, souvent braves à outrance, pillards et
débauchés.
Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.
La Garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances
très prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres
sentinelles, et se préparant au combat quand un petit lapin remuait sous
des broussailles, était rentrée dans ses foyers. Ses armes, ses
uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle épouvantait naguère
les bornes des routes nationales à trois lieues à la ronde, avaient
subitement disparu.
Les derniers soldats français venaient enfin de traverser la Seine pour
gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard; et, marchant après
tous, le général, désespéré, ne pouvant rien tenter avec ces loques
disparates, éperdu lui-même dans la grande débâcle d'un peuple habitué à
vaincre et désastreusement battu malgré sa bravoure légendaire, s'en
allait à pied, entre deux officiers d'ordonnance.
Puis un calme profond, une attente épouvantée et silencieuse avaient
plané sur la cité. Beaucoup de bourgeois bedonnants, émasculés par le
commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu'on ne
considérât comme une arme, leurs broches à rôtir ou leurs grands
couteaux de cuisine.
La vie semblait arrêtée; les boutiques étaient closes, la rue muette.
Quelquefois un habitant, intimidé par ce silence, filait rapidement le
long des murs.
L'angoisse de l'attente fait désirer la venue de l'ennemi.
Dans l'après-midi du jour qui suivit le départ des troupes françaises,
quelques uhlans, sortis on ne sait d'où, traversèrent la ville avec
célérité. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la côte
Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs
apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les
avant-gardes des trois corps, juste au même moment, se joignirent sur la
place de l'Hôtel-de-Ville; et, par toutes les rues voisines, l'armée
allemande arrivait, déroulant ses bataillons qui faisaient sonner les
pavés sous leur pas dur et rythmé.
Des commandements criés d'une voix inconnue et gutturale montaient le
long des maisons qui semblaient mortes et désertes, tandis que, derrière
les volets fermés, des yeux guettaient ces hommes victorieux, maîtres de
la cité, des fortunes et des vies, de par le «droit de guerre». Les
habitants, dans leurs chambres assombries, avaient l'affolement que
donnent les cataclysmes, les grands bouleversements meurtriers de la
terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car
la même sensation reparaît chaque fois que l'ordre établi des choses est
renversé, que la sécurité n'existe plus, que tout ce que protégeaient
les lois des hommes ou celles de la nature se trouve à la merci d'une
brutalité inconsciente et féroce. Le tremblement de terre écrasant sous
les maisons croulantes un peuple entier; le fleuve débordé qui roule les
paysans noyés avec les cadavres des bœufs et les poutres arrachées aux
toits, ou l'armée glorieuse massacrant ceux qui se défendent, emmenant
les autres prisonniers, pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au
son du canon, sont autant de fléaux effrayants qui déconcertent toute
croyance à la Justice Éternelle, toute la confiance qu'on nous enseigne
en la protection du Ciel et en la raison de l'Homme.
Mais à chaque porte des petits détachements frappaient, puis
disparaissaient dans les maisons. C'était l'occupation après l'invasion.
Le devoir commençait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les
vainqueurs.
Au bout de quelque temps, une fois la première terreur disparue, un
calme nouveau s'établit. Dans beaucoup de familles, l'officier prussien
mangeait à table. Il était parfois bien élevé, et, par politesse,
plaignait la France, disait sa répugnance en prenant part à cette
guerre. On lui était reconnaissant de ce sentiment; puis on pouvait, un
jour ou l'autre, avoir besoin de sa protection. En le ménageant on
obtiendrait peut-être quelques hommes de moins à nourrir. Et pourquoi
blesser quelqu'un dont on dépendait tout à fait? Agir ainsi serait moins
de la bravoure que de la témérité.--Et la témérité n'est plus un défaut
des bourgeois de Rouen, comme au temps des défenses héroïques où
s'illustra leur cité.--On se disait enfin, raison suprême tirée de
l'urbanité française, qu'il demeurait bien permis d'être poli dans son
intérieur pourvu qu'on ne se montrât pas familier, en public, avec le
soldat étranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans la
maison on causait volontiers, et l'Allemand demeurait plus longtemps,
chaque soir, à se chauffer au foyer commun.
La ville même reprenait peu à peu de son aspect ordinaire. Les Français
ne sortaient guère encore, mais les soldats prussiens grouillaient dans
les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui traînaient
avec arrogance leurs grands outils de mort sur le pavé, ne semblaient
pas avoir pour les simples citoyens énormément plus de mépris que les
officiers de chasseurs, qui, l'année d'avant, buvaient aux mêmes cafés.
Il y avait cependant quelque chose dans l'air, quelque chose de subtil
et d'inconnu, une atmosphère étrangère intolérable, comme une odeur
répandue, l'odeur de l'invasion. Elle emplissait les demeures et les
places publiques, changeait le goût des aliments, donnait l'impression
d'être en voyage, très loin, chez des tribus barbares et dangereuses.
Les vainqueurs exigeaient de l'argent, beaucoup d'argent. Les habitants
payaient toujours; ils étaient riches d'ailleurs. Mais plus un négociant
normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de toute
parcelle de sa fortune qu'il voit passer aux mains d'un autre.
Cependant, à deux ou trois lieues sous la ville, en suivant le cours de
la rivière, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les
pêcheurs ramenaient souvent du fond de l'eau quelque cadavre d'Allemand
gonflé dans son uniforme, tué d'un coup de couteau ou de savate, la tête
écrasée par une pierre, ou jeté à l'eau d'une poussée du haut d'un
pont. Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures,
sauvages et légitimes, héroïsmes inconnus, attaques muettes, plus
périlleuses que les batailles au grand jour et sans le retentissement de
la gloire.
Car la haine de l'Étranger arme toujours quelques Intrépides prêts à
mourir pour une Idée.
Enfin, comme les envahisseurs, bien qu'assujétissant la ville à leur
inflexible discipline, n'avaient accompli aucune des horreurs que la
renommée leur faisait commettre tout le long de leur marche triomphale,
on s'enhardit, et le besoin du négoce travailla de nouveau le cœur des
commerçants du pays. Quelques-uns avaient de gros intérêts engagés au
Havre, que l'armée française occupait, et ils voulurent tenter de gagner
ce port en allant par terre à Dieppe, où ils s'embarqueraient.
On employa l'influence des officiers allemands dont on avait fait la
connaissance, et une autorisation de départ fut obtenue du général en
chef.
Donc, une grande diligence à quatre chevaux ayant été retenue pour ce
voyage, et dix personnes s'étant fait inscrire chez le voiturier, on
résolut de partir un mardi matin, avant le jour, pour éviter tout
rassemblement.
Depuis quelque temps déjà la gelée avait durci la terre, et le lundi,
vers trois heures, de gros nuages noirs venant du nord apportèrent la
neige qui tomba sans interruption pendant toute la soirée et toute la
nuit.
A quatre heures et demie du matin, les voyageurs se réunirent dans la
cour de l'Hôtel de Normandie, où l'on devait monter en voiture.
Ils étaient encore pleins de sommeil, et grelottaient de froid sous
leurs couvertures. On se voyait mal dans l'obscurité; et l'entassement
des lourds vêtements d'hiver faisait ressembler tous ces corps à des
curés obèses avec leurs longues soutanes. Mais deux hommes se
reconnurent, un troisième les aborda, ils causèrent:--«J'emmène ma
femme,»--dit l'un.--«J'en fais autant.»--«Et moi aussi.»--Le premier
ajouta:--«Nous ne reviendrons pas à Rouen, et si les Prussiens
approchent du Havre nous gagnerons l'Angleterre.»--Tous avaient les
mêmes projets, étant de complexion semblable.
Cependant on n'attelait pas la voiture. Une petite lanterne, que
portait un valet d'écurie, sortait de temps à autre d'une porte obscure
pour disparaître immédiatement dans une autre. Des pieds de chevaux
frappaient la terre, amortis par le fumier des litières, et une voix
d'homme parlant aux bêtes et jurant s'entendait au fond du bâtiment. Un
léger murmure de grelots annonça qu'on maniait les harnais; ce murmure
devint bientôt un frémissement clair et continu, rythmé par le mouvement
de l'animal, s'arrêtant parfois, puis reprenant dans une brusque
secousse qu'accompagnait le bruit mat d'un sabot ferré battant le sol.
La porte subitement se ferma. Tout bruit cessa. Les bourgeois gelés
s'étaient tus; ils demeuraient immobiles et roidis.
Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en
descendant vers la terre; il effaçait les formes, poudrait les choses
d'une mousse de glace; et l'on n'entendait plus, dans le grand silence
de la ville calme et ensevelie sous l'hiver, que ce froissement vague,
innommable et flottant, de la neige qui tombe, plutôt sensation que
bruit, entremêlement d'atomes légers qui semblaient emplir l'espace,
couvrir le monde.
L'homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d'une corde un cheval
triste qui ne venait pas volontiers. Il le plaça contre le timon,
attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais,
car il ne pouvait se servir que d'une main, l'autre portant sa lumière.
Comme il allait chercher la seconde bête, il remarqua tous ces voyageurs
immobiles, déjà blancs de neige, et leur dit:--«Pourquoi ne montez-vous
pas dans la voiture, vous serez à l'abri, au moins.»
Ils n'y avaient pas songé, sans doute, et ils se précipitèrent. Les
trois hommes installèrent leurs femmes dans le fond, montèrent ensuite;
puis les autres formes indécises et voilées prirent à leur tour les
dernières places sans échanger une parole.
Le plancher était couvert de paille où les pieds s'enfoncèrent. Les
dames du fond, ayant apporté des petites chaufferettes en cuivre avec un
charbon chimique, allumèrent ces appareils, et, pendant quelque temps, à
voix basse, elles en énumérèrent les avantages, se répétant des choses
qu'elles savaient déjà depuis longtemps.
Enfin, la diligence étant attelée, avec six chevaux au lieu de quatre à
cause du tirage plus pénible, une voix du dehors demanda:--«Tout le
monde est-il monté?»--Une voix du dedans répondit:--«Oui.»--On partit.
La voiture avançait lentement, lentement, à tout petits pas. Les roues
s'enfonçaient dans la neige; le coffre entier geignait avec des
craquements sourds; les bêtes glissaient, soufflaient, fumaient; et le
fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les
côtés, se nouant et se déroulant comme un serpent mince, et cinglant
brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort
plus violent.
Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons légers qu'un
voyageur, Rouennais pur sang, avait comparés à une pluie de coton, ne
tombaient plus. Une lueur sale filtrait à travers de gros nuages obscurs
et lourds qui rendaient plus éclatante la blancheur de la campagne où
apparaissaient tantôt une ligne de grands arbres vêtus de givre, tantôt
une chaumière avec un capuchon de neige.
Dans la voiture, on se regardait curieusement, à la triste clarté de
cette aurore.
Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l'un de
l'autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue
Grand-Pont.
Ancien commis d'un patron ruiné dans les affaires, Loiseau avait acheté
le fonds et fait fortune. Il vendait à très bon marché de très mauvais
vins aux petits débitants des campagnes et passait parmi ses
connaissances et ses amis pour un fripon madré, un vrai Normand plein de
ruses et de jovialité.
Sa réputation de filou était si bien établie, qu'un soir, à la
préfecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant
et fin, une gloire locale, ayant proposé aux dames qu'il voyait un peu
somnolentes de faire une partie de «Loiseau vole», le mot lui-même vola
à travers les salons du préfet, puis, gagnant ceux de la ville, avait
fait rire pendant un mois toutes les mâchoires de la province.
Loiseau était en outre célèbre par ses farces de toute nature, ses
plaisanteries bonnes ou mauvaises; et personne ne pouvait parler de lui
sans ajouter immédiatement:--«Il est impayable, ce Loiseau.»
De taille exiguë, il présentait un ventre en ballon surmonté d'une face
rougeaude entre deux favoris grisonnants.
Sa femme, grande, forte, résolue, avec la voix haute et la décision
rapide, était l'ordre et l'arithmétique de la maison de commerce, qu'il
animait par son activité joyeuse.
A côté d'eux se tenait, plus digne, appartenant à une caste supérieure,
M. Carré-Lamadon, homme considérable, posé dans les cotons, propriétaire
de trois filatures, officier de la Légion d'honneur et membre du Conseil
général. Il était resté, tout le temps de l'Empire, chef de l'opposition
bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement à
la cause qu'il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre
expression. Mme Carré-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari,
demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoyés à Rouen
en garnison.
Elle faisait vis-à-vis à son époux, toute mignonne, toute jolie,
pelotonnée dans ses fourrures, et regardait d'un air navré l'intérieur
lamentable de la voiture.
Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Bréville, portaient un
des noms les plus anciens et les plus nobles de Normandie. Le comte,
vieux gentilhomme de grande tournure, s'efforçait d'accentuer, par les
artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roy Henri
IV qui, suivant une légende glorieuse pour la famille, avait rendu
grosse une dame de Bréville dont le mari, pour ce fait, était devenu
comte et gouverneur de province.
Collègue de M. Carré-Lamadon au Conseil général, le comte Hubert
représentait le parti orléaniste dans le département. L'histoire de son
mariage avec la fille d'un petit armateur de Nantes était toujours
demeurée mystérieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait
mieux que personne, passait même pour avoir été aimée par un des fils de
Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fête, et son salon
demeurait le premier du pays, le seul où se conservât la vieille
galanterie, et dont l'entrée fût difficile.
La fortune des Bréville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on,
cinq cent mille livres de revenu.
Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le côté de la société
rentée, sereine et forte, des honnêtes gens autorisés qui ont de la
Religion et des Principes.
Par un hasard étrange, toutes les femmes se trouvaient sur le même banc;
et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes sœurs qui
égrenaient de longs chapelets en marmottant des _Pater_ et des _Ave_.
L'une était vieille avec une face défoncée par la petite vérole comme si
elle eût reçu à bout portant une bordée de mitraille en pleine figure.
L'autre, très chétive, avait une tête jolie et maladive sur une poitrine
de phtisique rongée par cette foi dévorante qui fait les martyrs et les
illuminés.
En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les
regards de tous.
L'homme, bien connu, était Cornudet le démoc, la terreur des gens
respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa grande barbe rousse dans
les bocks de tous les cafés démocratiques. Il avait mangé avec les
frères et amis une assez belle fortune qu'il tenait de son père, ancien
confiseur, et il attendait impatiemment la République pour obtenir enfin
la place méritée par tant de consommations révolutionnaires. Au quatre
septembre, par suite d'une farce peut-être, il s'était cru nommé préfet,
mais quand il voulut entrer en fonctions, les garçons de bureau,
demeurés seuls maîtres de la place, refusèrent de le reconnaître, ce qui
le contraignit à la retraite. Fort bon garçon, du reste, inoffensif et
serviable, il s'était occupé avec une ardeur incomparable d'organiser la
défense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous
les jeunes arbres des forêts voisines, semer des pièges sur toutes les
routes, et, à l'approche de l'ennemi, satisfait de ses préparatifs, il
s'était vivement replié vers la ville. Il pensait maintenant se rendre
plus utile au Havre, où de nouveaux retranchements allaient être
nécessaires.