Je pense que je rentrerai à Paris dans quinze jours ou vingt jours. Et

puis j'irai un peu à Étretat, et puis en Auvergne, à Châtel-Guyon, car

mon estomac ne va guère et mes yeux ne vont pas du tout. Quant à mon

cœur, il marche avec une régularité d'horloge et je grimpe les

montagnes sans le sentir une seconde.

Écrivez-moi donc un mot à Rome, où je serai dans quelques jours chez le

comte Primoli, Palazzo Primoli, via Torre di Nina.

Je vous baise les mains, chère Madame et amie, en me rappelant au bon

souvenir de tous les vôtres.

GUY DE MAUPASSANT.

À MADAME LECOMTE DU NOUY.

Antibes, 2 mars 1886.

MADAME ET CHÈRE AMIE,

Que vous dirai-je d'ici? Je navigue, et je travaille surtout. Je fais

une histoire de passion très exaltée, très alerte, et très poétique. Ça

me change--et m'embarrasse. Les chapitres de sentiments sont beaucoup

plus raturés que les autres. Enfin ça vient tout de même; on se plie à

tout avec de la patience; mais je ris souvent des idées sentimentales,

très sentimentales et tendres, que je trouve, en cherchant bien! J'ai

peur que ça me convertisse au genre amoureux, pas seulement dans les

livres, mais aussi dans la vie; quand l'esprit prend un pli, il le

garde, et vraiment il m'arrive quelquefois en me promenant sur le cap

d'Antibes, un cap solitaire comme une lande en Bretagne, en préparant un

chapitre poétique au clair de lune, de m'imaginer que ces aventures-là

ne sont pas si bêtes qu'on le croirait.

Je vais assez souvent à Cannes, qui est aujourd'hui une cour ou plutôt

une basse-cour de Rois.--Rien que des Altesses et Tout ça règne dans les

Salons de leurs nobles sujets. Moi je ne veux plus rencontrer un prince,

plus un seul, parce que je n'aime pas rester debout des soirées

entières, et ces rustres-là ne s'asseyant jamais, laissent non seulement

les hommes, mais aussi _toutes les femmes_ perchées sur leurs pattes de

dindes de neuf heures à minuit, par respect de l'Altesse Royale.

Le prince X....., qui serait fort beau avec la blouse bleue du marchand

de porcs normand, bien qu'il ressemble à l'animal plutôt qu'au vendeur,

règne sur un peuple....., en face du comte....., un vrai serrurier, qui

règne sur un peuple de nobles, faux ou vrais. Cependant les.....

l'emportent de beaucoup en nombre et en fortune. Dans dix ans Cannes

sera..... ou ne sera pas.

A côté de ces 2 monarques on voit au moins cent altesses, roi de

Wurtemberg, grand-duc de Mecklembourg, duc de Bragance, etc., etc. La

société cannoise en est devenue folle. Il est facile de constater que ce

n'est pas par les Idées que périra la noblesse d'aujourd'hui comme son

aînée de 89. Quels crétins!!!

De temps en temps tous ces princes vont rendre visite à leur cousin

de..... Alors la scène change dès la gare. Les Altesses qui daignaient à

peine tendre un doigt, la veille, à leurs fidèles et très nobles

serviteurs, inclinés jusqu'à leurs genoux, sont bousculés par les

commissionnaires, coudoyés et poussés par des commis voyageurs, entassés

dans des wagons avec les hommes les plus communs, les plus grossiers et

les plus mal appris..... Et on s'aperçoit avec stupeur que, si on

n'était prévenu, il serait impossible de reconnaître la distinction

royale et la vulgarité bourgeoise; c'est là une comédie admirable,

admirable..... admirable..... que j'aurais un plaisir _infini_--vous

entendez _infini_--à raconter si je n'avais des amis, de très charmants

amis, parmi les fidèles de ces grotesques. Et puis le duc.....,

lui-même, est si gentil à mon égard que vraiment je ne peux pas: mais ça

me tente, ça me démange, ça me ronge..... En tous cas, cela m'a servi de

formuler ce principe qui est plus vrai, soyez-en convaincue, que

l'existence de Dieu.

Tout heureux qui veut garder l'intégrité de sa pensée, l'indépendance de

son jugement, voir la vie, l'humanité et le monde en observateur libre,

au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute

religion, doit s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations

mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse, qu'il ne

pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter, sans être,

malgré lui, entraîné par leurs convictions, leurs idées et leur morale

d'imbéciles.

Enseignez cela à votre fils au lieu du catéchisme, et laissez-moi vous

baiser les mains.

MAUPASSANT.

Le roman auquel il est fait allusion dans cette lettre est

_Mont-Oriol_.

À M. MAURICE VAUCAIRE[29].

MONSIEUR,

Établir les règles d'un art n'est pas chose aisée, d'autant plus que

chaque tempérament d'écrivain a besoin de règles différentes. Je crois

que pour _produire_ il ne faut pas trop raisonner. Mais il faut regarder

beaucoup et songer à ce qu'on a vu. _Voir_: tout est là, et voir juste.

J'entends par voir juste, voir avec ses propres yeux et non avec ceux

des maîtres. L'originalité d'un artiste s'indique d'abord dans les

petites choses et non dans les grandes. Des chefs-d'œuvre ont été faits

sur d'insignifiants détails, sur des objets vulgaires. Il faut trouver

aux choses une signification qui n'a pas encore été découverte et

tâcher de l'exprimer d'une façon personnelle.

[29] M. Maurice Vaucaire avait adressé à Maupassant quelques vers en

lui demandant des conseils.

Celui qui m'étonnera en me parlant d'un caillou, d'un tronc d'arbre,

d'un rat, d'une vieille chaise, sera, certes, sur la voie de l'art et

apte, plus tard, aux grands sujets.

On a trop chanté les aurores, les soleils, les rosées et la lune, les

jeunes filles et l'amour, pour que les derniers venus n'imitent pas

toujours quelqu'un en touchant à ces sujets.

Et puis je crois qu'il faut éviter les inspirations vagues. L'art est

mathématique, les grands effets sont obtenus par des moyens simples et

bien combinés. Buffon a dit: «Le génie n'est qu'une longue patience.»

Je crois que le talent n'est qu'une longue réflexion, étant donné qu'on

a l'intelligence.

Certes, vous avez des dons poétiques, un esprit qui reçoit bien les

impressions, qui se laisse bien pénétrer par les objets et les idées. Il

ne vous faudrait, à mon humble avis, qu'une tension de réflexion pour

_utiliser_ pleinement vos moyens en évitant surtout les _pensées_ dites

poétiques, et en cherchant la poésie dans les choses précises ou

méprisées où peu d'artistes ont été la découvrir.

Mais surtout, surtout, n'imitez pas, ne vous rappelez rien de ce que

vous avez lu; oubliez tout, et (je vais dire une monstruosité que je

crois absolument vraie), pour devenir bien personnel, n'admirez

personne.

Il est difficile, en cinquante lignes, de parler de ces choses sans

avoir l'air pédant, et je m'aperçois que je n'ai pas évité l'écueil.--Je

vous serre cordialement la main.

GUY DE MAUPASSANT.

MON CHER CONFRÈRE,

J'espérais vivement et vainement n'être point cité parmi ceux qui ont

refusé la croix. Votre article me démontre que j'ai eu tort d'espérer

cela. J'ai lu d'ailleurs des échos et reçu des lettres qui me prouvent

qu'on a fait, à ce sujet, quelque bruit. Je n'y suis pour rien et

j'ignore qui a répandu la nouvelle un peu erronée qui court.

On ne m'a point proposé la croix; on m'a interrogé seulement pour le cas

où le ministre songerait à moi. J'ai répondu que je considérais comme

une grossièreté de refuser une distinction très recherchée et très

respectable--mais j'ai prié qu'on ne me l'offrît point et qu'on demandât

au ministre de m'oublier.

J'ai toujours dit, tous mes amis en pourraient témoigner, que je

désirais rester en dehors de tous les honneurs et de toutes les

dignités. J'ai eu soin de le répéter souvent, et depuis fort longtemps,

afin qu'on ne me suspectât point d'arrière-pensée à un moment donné.

Quant à mes raisons, elles sont trop nombreuses pour être écrites.

Une seule suffirait, d'ailleurs: je n'admets point de hiérarchie

officielle dans les lettres. Nous sommes ce que nous sommes sans avoir

besoin d'être classés.

Si la Légion d'honneur n'avait point de degrés je la comprendrais

davantage, mais les grades constituent une échelle de mérite vraiment

par trop fantaisiste.

Vous avez cité Edmond de Goncourt. Peut-on contester sa haute valeur et

surtout son influence sur la littérature contemporaine? Personne,

peut-être, n'en eut plus que lui.

Or, il demeure chevalier de la Légion d'honneur, tandis que les grades

supérieurs sont réservés sans doute à ses élèves.

Quand on est décidé à ne jamais rien solliciter de personne, il vaut

mieux vivre sans titres honorifiques, car si on en obtient un, par

hasard, sans intrigue, on est presque certain d'en rester là, et.....,

quand on prend du ruban, on n'en saurait trop prendre.

Cette raison n'est peut-être pas la meilleure, mais quand on n'a point

envie d'une chose, la moindre raison vous décide à ne la point demander,

et à empêcher qu'on vous la donne. Je tenais cependant à vous dire,

après votre article, que j'ai, pour la Légion d'honneur, un grand

respect, et je ne voudrais point qu'on crût le contraire.

Recevez, Monsieur et cher Confrère, l'assurance de mes sentiments

dévoués.

GUY DE MAUPASSANT.

Nous avons trouvé cette lettre, surchargée de ratures, dans les

papiers personnels de Guy de Maupassant.

Rome, 15 avril 1886.

MA BIEN CHÈRE MÈRE,

Je viens de trouver ta lettre à la poste et je suis ravi de ce que tu me

dis au sujet de Sardou.

J'ai quitté Venise sans regrets, bien que j'aie admiré passionnément les

Véronèse et ce merveilleux, cet inimitable plafonnier qu'on nomme

Tiepolo: un des plus grands artistes du monde et le plus gracieux de

tous, sans aucun doute.

Je n'ai trouvé aucune Danaé. On voit bien au palais des Doges la _copie_

de la Danaé de Véronèse, dont l'original est à Bruxelles. Voilà tout. Il

y a eu ici, en effet, une Danaé attribuée au Titien, puis reconnue

fausse, et qu'on promène en ce moment par le monde en cherchant à la

vendre, le gouvernement italien n'ayant pas mis son _veto_.

Où était donc la tienne?

Je trouve Rome horrible. Le _Jugement dernier_ de Michel-Ange a l'air

d'une toile de foire, peinte pour une baraque de lutteurs par un

charbonnier ignorant, c'est l'avis de G..... et celui des élèves de

l'École de Rome, avec qui j'ai dîné hier. Ils ne comprennent pas la

légende d'admiration qui entoure cette croûte.

Les Loges de Raphaël sont fort belles, mais peu émouvantes. Saint-Pierre

est assurément le plus grand monument de mauvais goût qu'on ait jamais

construit. Dans les musées, rien--qu'un admirable Vélasquez. Comme c'est

loin de Venise et de Florence comme collection d'art!

Les thermes de Caracalla ont une grandeur vraiment imposante.

Je pars demain pour Naples, d'où je t'écrirai.

Je t'embrasse de tout mon cœur, ma bien chère mère, et je serre

cordialement la main d'Hervé.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

Châtel-Guyon, samedi. [Août 1886.]

MA BIEN CHÈRE MÈRE,

Je viens de faire tant d'excursions que je n'ai pas trouvé une

demi-heure pour t'écrire.

J'ai vu Châteauneuf, le plus joli coin d'Auvergne que je

connaisse,--vallée profonde au milieu de superbes rochers,--puis

Pontgibaud, autre vallée moins jolie, puis, au-dessus de Volvic, le

cratère de la Nachère, d'où l'on a un horizon extraordinaire sur la

Limagne et sur le haut plateau d'où surgissent les puys. Ils sortent de

ce plateau comme des clous énormes à tête tronquée.

Je ne fais rien que préparer tout doucement mon roman. Ce sera une

histoire assez courte et très simple dans ce grand paysage calme; cela

ne ressemblera guère à _Bel-Ami_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il y a beaucoup de monde ici, car Potain a adopté cette station, mais on

s'y ennuie d'une façon si formidable que la plupart des malades n'y

reviendront pas, malgré le bien que leur font les eaux.

Quant à moi, je compte partir mardi soir pour arriver jeudi à Étretat.

J'ai grand besoin de travailler. Il est probable que j'irai à Cannes, ou

à Nice si tu es à Nice, de fort bonne heure, pour y écrire d'un trait le

roman que je prépare ici afin de l'avoir fini pour l'été prochain et

d'avoir libre tout cet été-là pour circuler.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Adieu, ma bien chère mère; je t'embrasse mille fois de tout mon cœur.

Bonne poignée de main à Hervé.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

À MADAME LECOMTE DU NOUY.

Yacht _Bel-Ami_, novembre 1886.

MA CHÈRE AMIE,

Moi aussi, je vis dans une solitude absolue. Je travaille et je navigue,

voilà toute ma vie. Je ne vois personne, personne, ni le jour, ni le

soir. Je suis dans un bain de repos, de silence, dans un bain d'adieu.

Je ne sais pas du tout quand je reviendrai à Paris. Je voudrais bien

travailler tout l'hiver pour être un peu libre tout l'été. Paris ne me

dit rien d'ailleurs. Vous, ne viendrez-vous point à Villefranche?

J'irais vous y voir avec mon yacht, sans vous proposer de promenade en

mer, car je sais que cela ne vous plaît guère. Dites-moi jusqu'à quelle

époque vous resterez à Paris pour que je fasse coïncider mon apparition

dans cette ville avec le séjour que vous y ferez. Merci de vos gentilles

lettres et de toutes les nouvelles que vous me donnez. Si vous avez une

minute, écrivez-moi, et pardonnez-moi de vous répondre si peu, je n'y

vois plus, tant j'ai fatigué mes yeux. Donnez vos mains. Je vous baise

aussi les pieds.

MAUPASSANT.

Et j'embrasse Pierre.

À MADAME LECOMTE DU NOUY.

Chalet des Alpes, Antibes, 30 décembre 1886.

MA CHÈRE AMIE,

Merci mille fois. J'ai reçu la charmante épingle. Vous allez recevoir, à

votre tour, un bracelet. Pardonnez-moi s'il n'est pas neuf; voici son

histoire. Une femme qui fut belle, riche et heureuse, aujourd'hui

vieille, ruinée et cruellement frappée de toutes façons, restée

d'ailleurs fort honorable, m'a écrit pour me demander un entretien. Elle

habite Nice et me priait de la protéger pour obtenir un petit emploi.

Comme je l'interrogeais avec beaucoup d'intérêt, elle se mit à parler

avec confiance, me conta sa vie et sa profonde misère, son abominable

misère.

Je lui offris de l'argent qu'elle refusa, mais elle me dit: «Avez-vous

une amie assez intime pour lui offrir un bracelet que j'ai porté, en lui

disant d'où il vient, sans me nommer, bien entendu, et en lui répétant

surtout qu'il a appartenu à une honnête femme, à une très malheureuse et

très honnête femme? Dans ce cas, je veux bien vous vendre ma gourmette

en or.»

J'ai donc acheté cette gourmette, à laquelle elle a voulu ajouter un

très vilain petit médaillon. J'ai acheté un écrin et je vous envoie le

tout.

J'ai pensé que cela ne vous déplairait pas. Je vous baise les mains, en

vous envoyant tous mes souhaits pour vous, pour Pierre, pour vos parents

et pour «Filles du monde».

GUY DE MAUPASSANT.

Paris, novembre 1887.

MA BIEN CHÈRE MÈRE,

Je vais peut-être me trouver forcé de rester à Paris plus longtemps que

je n'avais pensé, et je demeure en tout cas fort embarrassé.

En présence des événements qui nous menacent au printemps, Ollendorff

veut mettre en vente _Pierre et Jean_ le 3 janvier et non le 20. De

sorte que je vais me trouver peut-être dans la nécessité de rester

jusque-là, et de ne pas faire un second voyage à Paris comme je le

pensais, mes finances ne me permettant plus aucune dépense superflue.

Une fois _Pierre et Jean_ lancé, j'irai à Cannes pour le reste de

l'hiver.

_Pierre et Jean_ aura un succès littéraire, mais non pas un succès de

vente. Je suis sûr que le livre est bon, je te l'ai toujours écrit; mais

il est cruel, ce qui l'empêchera de se vendre. Il faut donc que j'avise

à gagner ma vie sans trop compter sur la librairie et je vais essayer du

théâtre que je considère comme un métier, afin d'écrire mes livres

absolument à ma guise sans me préoccuper le moins du monde de ce qu'ils

deviendront. Si je peux réussir au théâtre je dors tranquille, sans

abuser d'ailleurs de ce trafic pseudo-littéraire.

Je vais très bien en ce moment, car mon logis est terriblement chauffé.

Je compte aller à Étretat dans une dizaine de jours. Il faudra que j'y

reste au moins quatre jours pour ne rien oublier. Je pense bien dès mon

retour à Cannes que je louerai l'appartement Pierrugues, qui ne me

déplaît pas et qui ne mangera pas trop de meubles.

On est très préoccupé des événements politiques et surtout des menaces

du côté de l'Allemagne. Je crois qu'Ollendorff a raison de mettre en

vente _Pierre et Jean_ dès les premiers jours de janvier, car on peut

espérer à ce moment 15 jours ou 3 semaines de tranquillité. Mais après?

_Mensonges_, de Bourget, a un grand succès littéraire, mais la vente est

contrariée par toutes ces inquiétudes qui oppressent le public. On dit

que _La Terre_, en volume, a beaucoup de puissance et d'ampleur. Seuls

les théâtres sont en pleine vogue et gagnent beaucoup, car il faut bien

passer ses soirées quelque part. J'y vais en ce moment pour apprendre un

peu ce que c'est, et je m'aperçois que c'est une éducation à faire

entièrement. Je suis en train de dégager les fonds du monument Flaubert

et ce n'est pas facile, Lapierre les ayant placés à la Banque de France;

s'il mourait nous serions plongés en des difficultés innombrables.

Adieu, ma chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur. Mille choses au

ménage Hervé.

Ton fils,

GUY.

Paris, mai 1888.

MA BIEN CHÈRE MÈRE,

Depuis mon retour je fais des courses, des démarches et des visites, de

sorte que je n'ai pu encore penser au travail. Je compte d'ailleurs

aller à Étretat dans quelque temps pour voir si aucune bêtise n'a été

faite. Mon procès[30] se trouve retardé indéfiniment et va me créer de

nouveaux ennuis. L'avocat du _Figaro_, Lachaud, malade depuis quelque

temps, vient d'être atteint de paralysie partielle et d'un commencement

de ramollissement, dit-on, de sorte que Straus et moi sommes bien

embarrassés. Nous allons cependant mettre en demeure _le Figaro_ de

faire plaider M. Lachaud, ce qui est difficile, ou de choisir un autre

avocat. En dehors de cela, rien de neuf. Il fait tiède et il pleut de

temps en temps, ce sont des alternatives de boue et de soleil. Je

prépare tout doucement mon nouveau roman[31], et je le trouve très

difficile, tant il doit avoir de nuances, de choses suggérées et non

dites. Il ne sera pas long, d'ailleurs, il faut qu'il passe devant les

yeux comme une vision de la vie terrible, tendre et désespérée. Nous

sommes en pleine crise de librairie. On n'achète plus de livres. Je

crois que les réimpressions à bon marché, les innombrables collections à

40c jetées dans le public tuent le roman. Les libraires n'ont plus en

montre et ne vendent plus que ces petits livres propres pour le prix.

[30] _Le Figaro_ avait publié la préface de _Pierre et Jean_, après

avoir supprimé quelques phrases, sans avoir l'autorisation de

l'auteur.

[31] _Fort comme la Mort._

Donne-moi des nouvelles le plus que tu pourras, ne fût-ce que par quatre

lignes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Si tu veux que je t'envoie quelques livres, dis-le moi, je choisirai les

moins embêtants parmi ceux que je reçois. Je sais que tu ne lis que très

peu, mais peut-être pourrais-tu en parcourir quelques pages. Cela

m'inquiète tellement de te sentir si seule, si tourmentée et si malade,

que je cherche sans cesse ce qui pourrait te distraire un peu. Hélas! ce

n'est pas facile à trouver.

Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse bien tendrement.

Ton fils,

GUY.

Étretat, 1889.

MA BIEN CHÈRE MÈRE,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le pays que je viens de visiter est un des plus beaux qu'on puisse voir.

Des vallées immenses enfermées en des montagnes portant de gigantesques

forêts de pins et de hêtres. Le long de toutes ces pentes,

d'innombrables sources, torrents, ruisseaux. Au fond de toutes ces

vallées, des lacs.

En somme, de l'eau, de l'eau, encore de l'eau qui court, qui tombe, qui

glisse, qui rampe; des cascades, des rivières sous l'herbe, sous les

mousses les plus belles que j'ai vues, de l'eau, partout de l'eau, une

humidité froide, pénétrante, légère, car l'air est vif, le pays étant

fort élevé.

J'ai eu des douleurs de rhumatisme, mais mon estomac allait bien mieux

au bout de quatre jours.

Mes jambes étaient redevenues élastiques, bien que je souffrisse de

crampes dans les mains et dans les épaules.

Aujourd'hui, à peine revenu à Étretat, je suis repris de migraine, de

faiblesse et d'impatience nerveuses. Le travail m'est absolument

impossible. Dès que j'ai écrit dix lignes je ne sais plus du tout ce que

je fais, ma pensée fuit comme l'eau d'une écumoire. Le vent ici ne cesse

pas et je ne laisse jamais éteindre mon feu. Je voudrais bien que le

jardin public qu'on va faire contre moi me permît de vendre cette

maison.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur.

Ton fils,

GUY.

Le pays décrit au début de cette lettre est Gérardmer.

Paris, juillet 1890.

MA BIEN CHÈRE MÈRE,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je t'enverrai un tas d'articles sur _Notre Cœur_, dès que j'aurai pu

remercier les journalistes. Tu me les renverras. La publication dans la

_Revue_ fait tout de même du tort à la vente. Les gros libraires de

Paris me disent que parmi mes acheteurs fidèles 6 sur 10 l'ont lu dans

la _Revue_ et ne prennent pas le volume. Un autre inconvénient est

celui-ci. Tout le bruit--et il a été énorme--se fait au moment de

l'apparition dans la _Revue des Deux-Mondes_; et on a fini d'en parler

quand le volume arrive. Malgré tout cela la vente marche, quoique

ralentie, et elle passera, je crois, celle de _Fort comme la Mort_, qui

est à trente-deux mille. Ça a été cependant une excellente chose, en

principe, pour moi que _Notre Cœur_ dans la _Revue_.

Le public spécial de ce périodique me connaît, et m'achètera plus tard.

J'y ai gagné des lecteurs.

Je t'embrasse bien tendrement, ma très chère mère. J'embrasse Simone.

Mille choses à Marie-Thérèse.

Ton fils,

GUY.

Je ne couche pas encore rue Boccador, où on porte, chaque jour, mes

meubles. Ce sera joli et confortable. Je m'y installe samedi, mais j'y

passe mes journées.

Constantine, octobre 1890.

MA BIEN CHÈRE MÈRE,

Nous voici arrivés à Constantine après dix-huit heures de chemin de fer.

Le voyage s'est bien passé, sans trop de fatigue. Nous partirons demain

matin pour Biskra et nous y serons le même soir. C'est là que j'espère

goûter le désert, car ce pays a vraiment pour moi une saveur unique. Il

n'y manque que des logements confortables. Je commence à sentir vraiment

l'influence bienfaisante de la chaleur après quelques troubles

d'acclimatation bien plus légers d'ailleurs que ceux d'Aix. Mais c'est

un long séjour qu'il me faudrait ici. Je t'ai envoyé par la poste des

photographies de Biskra, et je suis bien certain qu'en les voyant, tu

seras presque au regret de n'avoir pas loué là plutôt qu'à Nice.

Nous avons un nouveau compagnon de voyage, M. Pichot, directeur de la

_Revue britannique_, grand ami de la princesse Mathilde. C'est un

aimable homme, confortable et bien élevé.

Mme X..... qui a été un peu souffrante pendant quelques jours va mieux,

et je crois que ce pays lui a donné vraiment une forte impression. Elle

en redoute un peu le soleil, car celui d'ici est un ogre qui mange tout.

L'Afrique est bien la terre préférée de cet astre devenu féroce de

l'autre côté de la mer. Nous allons, d'hôtel en hôtel, en geignant sur

les chambres et sur les nourritures. Le bruit du port d'Alger sous mes

fenêtres m'a rappelé l'avenue Victor-Hugo, mais une avenue Victor-Hugo

formidable, avec des trains, des sirènes de transatlantiques, des grues

à vapeur et des Arabes de somme chargeant et déchargeant des paquebots.

Nous avons dîné chez M. Tirman dont la cour et le palais m'ont fait

songer à un roi d'Yvetot africain. Il ne manquait aux invités, députés,

magistrats, etc., que de chanter, au dessert, des chansons arabes. Les

dames du cru étaient deux. Aucun désir ne pouvait venir d'augmenter leur

famille. J'avais pour voisine une baronne jaune, hystérique et maigre,

décolletée dans le dos jusqu'aux jambes. La discrétion relative du

devant indiquait plutôt de la prudence que de la pudeur.

Des envies de rire me faisaient mal comme des crises d'estomac. Le

dîner, d'ailleurs, ne pouvait consoler des voisinages.

Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur, très

tendrement.

J'embrasse la petite Simone et j'envoie à Marie-Thérèse mes plus

affectueuses pensées.

Ton fils, GUY.

Paris, mars 1891.

MA BIEN CHÈRE MÈRE,

La 1re de _Musotte_ a lieu mercredi. Je crois que cela marchera bien,

sans être une pièce remarquable. Les acteurs sont bons et jouent bien.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 01 · 第 7 / 13 段