Je t'ai envoyé le conducteur de la voiture du Havre pour te donner de

mes nouvelles, chère mère. Mais, dans la crainte qu'il n'y aille pas, je

t'envoie un mot.

Je me suis sauvé avec notre armée en déroute; j'ai failli être pris.

J'ai passé de l'avant-garde à l'arrière-garde pour porter un ordre de

l'intendant au général. J'ai fait _15 lieues à pied_. Après avoir

marché et couru toute la nuit précédente pour des ordres, j'ai couché

sur la pierre dans une cave glaciale; sans mes bonnes jambes, j'étais

pris. _Je vais très bien._

Adieu. Plus amples détails demain. Je t'embrasse de tout cœur, ainsi

qu'Hervé. Compliments à tout le monde; bien des choses à Josèphe.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

À SA MÈRE.

Paris, ce samedi [1870].

Je t'écrirai encore quelques mots aujourd'hui, chère mère, parce que

d'ici à deux jours les communications seront interrompues entre Paris et

le reste de la France. Les Prussiens arrivent sur nous à marche forcée.

Quant à l'issue de la guerre, elle n'offre plus de doute, les Prussiens

sont perdus, ils le sentent très bien du reste et leur seul espoir est

d'enlever Paris d'un coup de main, mais nous sommes prêts ici à les

recevoir.

Quant à moi, je ne couche pas encore à Vincennes et je ne me presse pas

d'y avoir un lit, j'aime mieux être à Paris pour le siège que dans le

vieux fort, où nous sommes logés là-bas, lequel vieux fort sera abattu à

coups de canon par les Prussiens. Mon père est aux abois, il veut

absolument me faire entrer dans l'Intendance de Paris,--et il me fait

les recommandations les plus drôles pour éviter les accidents.--Si je

l'écoutais, je demanderais la place de gardien du grand égout collecteur

pour ne pas recevoir de bombes. Robert va se trouver au premier feu à

Saint-Maur. Les mobiles ont le chassepot, ils font bonne contenance.

Médrinal m'a écrit pour que je lui prête mon Lefaucheux, je vais lui

répondre que je l'ai promis à mon cousin Germer. Mme Denisane m'a offert

hier une place à l'Opéra, j'ai été entendre la _Muette_, c'est très

joli.

Faure-Dujarric, qui est très lié avec l'intendant général, s'est mis

tout à ma disposition pour me caser le plus agréablement possible, il a

été trouver l'intendant et il y retourne demain, car la vie de caserne

est bien ennuyeuse, je serai bien mieux dans les bureaux ou au camp,

mais on n'y verra plus personne, les communications avec l'armée étant

devenues très difficiles.

Adieu, chère mère, je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé. Bien des

choses à Josèphe. Mon père te serre la main.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

Je m'embête abominablement! Quand je serai repris à l'Intendance il fera

beau temps! Médrinal peut prendre l'autre fusil.

À SA MÈRE.

24 septembre 1873.

Tu vois que je ne tarde pas à t'écrire, mais en vérité je ne puis

attendre plus longtemps. Je me trouve si perdu, si isolé, et si

_démoralisé_ que je suis obligé de venir te demander quelques bonnes

pages. J'ai peur de l'hiver qui vient, je me sens seul, et mes longues

soirées de solitude sont quelquefois terribles. J'éprouve souvent, quand

je me trouve seul devant ma table avec ma triste lampe qui brûle devant

moi, des moments de détresse si complets que je ne sais plus à qui me

jeter. Et je me disais souvent dans ces moments-là, l'hiver dernier, que

tu devais avoir aussi d'affreuses tristesses pendant les longues et

froides soirées de décembre et de janvier. J'ai repris ma vie monotone,

en voici pour 3 mois. L. F. ne peut pas dîner avec moi ce soir; il dîne

en ville, cela m'ennuie, nous aurions pu causer un peu ensemble... J'ai

écrit tout à l'heure, pour me distraire un peu, quelque chose dans le

genre des _Contes du Lundi_. Je te l'envoie, cela n'a naturellement

aucune prétention, puisque je l'ai écrit en un quart d'heure. Je te

prierai cependant de me le renvoyer, parce que je pourrai en faire

quelque chose. Il y a plusieurs phrases peu correctes, mais je

corrigerai cela quand je m'en servirai. Je voudrais bien me trouver

reporté quinze jours en arrière, c'est décidément bien court, on n'a

pas le temps de se voir et de causer et une fois la vacance finie, on se

dit: «Mais comment cela s'est-il fait? Je suis à peine arrivé, je n'ai

encore causé avec personne.»

Adieu, ma chère mère, je t'embrasse mille et mille fois, ainsi qu'Hervé.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

À SA MÈRE.

MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

Paris, ce 30 octobre 1874.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Essaie de me trouver des sujets de nouvelles. Dans le jour, au

ministère, je pourrais y travailler un peu. Car mes pièces me prennent

toutes mes soirées, et j'essaierai de les faire passer dans un journal

quelconque.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quelques détails sur notre famille, trouvés dans les vieux papiers que

je lis en ce moment. Voici les titres de J.-B{te} de Maupassant: Écuyer,

Conseiller secrétaire du Roi, du G{d} Collège, Maison, Couronne de

France et de ses Finances, Noble du St Empire, Doyen de l'Ancien Conseil

de feu Sa Majesté Imp{le} en France, Doyen du Conseil de feu S. A.

M{gr} le Prince de Condé et Conseil particulier de S. A. Sérénissime

M{gr} Louis de Bourbon, Comte de Clermont, prince du sang.

Sa femme, dont nous avons le portrait, était Marie-Anne de La Marche.

Son fils _Louis-Camille_ de Maupassant eut pour parrain Louis de Gand de

Mérodes de Montmorency, et pour marraine, Marguerite Camille de Grimaldy

de Monaco. Son mariage avec Mlle d'Avignon, belle-sœur du Marquis

d'Aligre, se fit en présence et de l'agrément de très haut, très

puissant et très excellent Prince M{gr} Louis de Bourbon, Comte de

Clermont, Prince de sang, et de très haut et très puissant Seigneur

M{gr} le Marquis d'Aligre, Président du Parlement. Alliés par mariage:

les de Bar, Claude-Denis Dorat de Chameubles, commandeur de l'Ordre de

Saint-Lazare, Texier de Montainville de Briqueville, et Jacques-Gabriel

Bazin, marquis de Beszons, l{t} g{l} des armées du Roi, le Marquis de

Courtavel, etc.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

À SA MÈRE.

29 novembre 1874.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je vais faire présenter mon _Histoire du Vieux Temps_ à l'Odéon, par

Raymond Deslandes, en suppliant qu'on ne me la garde pas trop

longtemps, pour pouvoir la présenter au concours de la Gaîté.....

Paris, jeudi, 29 juillet 1875.

MA CHÈRE MÈRE,

Voici enfin le beau temps revenu et j'espère que cela va te faire louer

ta maison. Il fait aujourd'hui une chaleur terrible, et les derniers

Parisiens vont très certainement se sauver. Quant à moi, je canote, je

me baigne, je me baigne et je canote. Les rats et les grenouilles ont

tellement l'habitude de me voir passer à toute heure de la nuit avec ma

lanterne à l'avant de mon canot qu'ils viennent me souhaiter le bonsoir.

Je manœuvre mon gros bateau comme un autre manœuvrerait une yole, et

les canotiers de mes amis qui demeurent à Bougival (2 lieues 1/2 de

Bezons) sont supercoquentieusement émerveillés quand je viens vers

minuit leur demander un verre de rhum. Je travaille toujours à mes

scènes de canotage dont je t'ai parlé, et je crois que je pourrai faire

un petit livre assez amusant et vrai en choisissant les meilleures des

histoires de canotiers que je connais, en les augmentant, brodant, etc.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

Ce mercredi.

MA CHÈRE MÈRE,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je vais te raconter maintenant une aventure qui m'est arrivée l'autre

jour. Comme je passais rue N.-D. de Lorette, j'ai aperçu un

attroupement, je me suis approché. C'était à cause d'un homme du peuple

qui frappait avec fureur un enfant d'une dizaine d'années. La colère m'a

pris, j'ai empoigné l'homme au collet et je l'ai conduit au poste de la

rue Bréda. Là, les sergents de ville, après s'être assurés que l'enfant

était son fils, m'ont laissé entendre que je me mêlais de ce qui ne me

regardait pas, qu'un père avait bien le droit de corriger son fils si

l'enfant était indocile--et je suis parti avec ma veste--et sais-tu

pourquoi cela? Parce que si on avait donné suite à l'affaire, il aurait

fallu mettre dans le rapport que l'homme avait été arrêté par un

bourgeois et que le commissaire aurait flanqué un suif aux agents de

service dans la rue N.-D. de Lorette pour ne s'être pas trouvés là au

moment de l'affaire.....

Ton fils,

GUY.

8 mars 1875.

MA CHÈRE MÈRE,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous allons, quelques amis et moi, jouer dans l'atelier de Leloir une

pièce _absolument lubrique_ où assisteront Flaubert et Tourgueneff.

Inutile de dire que cette œuvre est de nous. En fait d'œuvre, voici

une pièce de vers que j'ai faite dernièrement.

SOMMATION RESPECTUEUSE.

Je connaissais fort peu votre mari, madame;

Il était bête et laid, je n'en savais pas plus;

Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme,

Que le mari soit borgne, ou bancal, ou perclus.

Je sentais que cet être inoffensif et bête

Se trouvait trop petit pour être dangereux,

Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux,

Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.

Que m'importait, d'ailleurs. Mais un jour, contre moi,

Vous avez fait surgir ce grotesque bonhomme;

Vous parlez de mari, de devoirs, et de loi;

Quel époux avez-vous et quel devoir en somme?

Il est votre mari! De quel droit, s'il vous plaît?...

De par l'autorité. L'Église et votre mère.

Parents et loi, madame, et le prêtre et le maire

N'ont pas le droit d'unir la plus belle au plus laid.

Car Dieu donne à chacun celle qui lui ressemble,

Dieu protège et bénit les amours assortis,

Les hommes, de ses mains, par couples sont sortis;

Il les fait l'un pour l'autre et dit: «Vivez ensemble!»

Dieu qui créa l'esprit pour aimer la Beauté,

Dieu qui ne comprend pas qu'on discute et calcule

Le plus ou moins d'argent par la dot apporté,

N'avait point fait pour vous ce magot ridicule.

Quoi, pourriez-vous avoir un instant de remords?

Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse,

Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps,

Que le ciel, par dégoût, jeta seul de sa race.

Oui, quand Dieu contempla ce burlesque portrait,

Il rit et, par dédain, il lui permit de naître,

Mais le voyant si laid sur terre, il eut regret

Et n'osa pas créer de femme pour cet être.

Vous n'êtes pas la sienne... infâme préjugé!

Vous n'êtes pas liée à cet homme factice

Que le ciel destina, dans sa grande justice,

Pour les noirs du sérail ou les noirs du clergé.

Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,

Puéril épouvantail que sur l'amour on juche

Comme on met sur un arbre un mannequin de bois

Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois.

Entre mes bras bientôt je vous aurai saisie;

Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement;

Qu'il reste entre nous deux ce bonhomme vessie,

Nous le ferons crever dans un embrassement.

Adieu, ma chère mère. Je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé; bien

des choses à tout le monde; compliments à Josèphe.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

À SA MÈRE.

Paris, ce 20 septembre 1875.

Ce lundi.

J'ai reçu ta lettre ce matin, ma chère mère, et, comme j'ai aujourd'hui

quelques minutes de liberté, j'y réponds de suite.

Je vais d'abord te raconter ma journée d'hier, d'autant plus que j'ai

fait une excursion _des plus remarquables_.

Je suis parti samedi soir par le chemin de fer de Limours, et j'ai pris

mon billet pour Saint-Rémy, village situé à 8 lieues de Paris et près de

Chevreuse. J'avais avec moi un seul camarade, M....., un peintre et

marcheur intrépide. De Saint-Rémy nous gagnons Chevreuse où nous dînons,

après quoi nous faisons un tour le long..... le long de l'Yvette, qui

nous paraît fort jolie, et nous nous couchons. Hier, à 5 heures du

matin, nous étions debout. Nous allons d'abord visiter les ruines du

château de Chevreuse, qui sont pittoresques et bien placées sur une

hauteur dominant la vallée; puis (pardon du détail) nous achetons du

saucisson, du jambon, 2 livres de pain, du fromage et un verre, et nous

nous mettons en route. La vallée est jolie, avec des points de vue

ravissants et une puissance de végétation remarquable, mais cependant

j'avouerai que j'attendais mieux. Nous nous dirigeons ensuite vers

Cernay, dont on m'avait beaucoup vanté les vaux remplis de cascatelles.

J'ai vu en route une chose qui m'a fait croire que j'étais près du

Paradou.

Un parc, ou plutôt un chaos de verdure immense où on ne distinguait pas

une éclaircie, pas un point de vue ménagé: une infranchissable muraille

de feuilles. Nous avons suivi _le mur d'enceinte pendant 5 kilomètres_

et nous n'en apercevions pas le bout, et comme nous demandions à une

vieille à qui appartenait cette merveilleuse propriété, elle nous a

répondu d'un air rogue et indigné: «Tout le monde sait, Monsieur, que

c'est la propriété du duc de Luynes.» Notre demande était pourtant

naturelle; nous nous savions à 6 kilomètres du château de Dampierre, le

parc a donc 6 kilomètres de large!!! et une longueur? Nous arrivons

ensuite à Cernay et nous descendons dans la vallée; là j'ai été

véritablement ébloui par la merveilleuse beauté du paysage: j'apercevais

devant moi une adorable petite vallée dont tout le fond était un étang

planté de roseaux. Nous descendons dans les bois et nous touchons aux

cascatelles. Je doute que les fameux jardins de Frascati, dont tu m'as

si souvent parlé, soient aussi beaux que cette vallée: figure-toi

d'abord un bois avec des chênes d'une grosseur et d'une hauteur

improbables, sur nos têtes une voûte de feuilles, autour de nous des

roches rouges et grises, grosses comme des maisons, et une rivière

sautant de rocher, courant à droite et à gauche; j'ai pensé à certaines

descriptions de la _Jérusalem Délivrée_. Nous avons ensuite continué

notre chemin le long des étangs que nous avons suivis pendant 3 lieues

au milieu d'un paysage féerique, suivant le pied d'un coteau boisé où

les arbres s'interrompaient tout à coup pour faire place à ces immenses

rochers gris qui perçaient la terre de tous côtés. Une seule chose nous

troublait, c'était la quantité prodigieuse de reptiles qui fuyaient

devant nous. Pendant près de deux heures nous n'avons pas vu une maison,

pas rencontré un habitant; nous allions à la découverte, et nous avons

été obligés de boire de l'eau à la rivière en mangeant notre frugal

déjeuner. On nous a dit ensuite que personne ne visitait cette vallée à

cause de la difficulté d'accès: il faut être marcheur enragé pour aller

jusqu'au bout. Le dernier étang, plus petit que les autres, est entouré

d'un rideau de sapins: il est aussi sombre et désolé que les autres sont

gais et riants. Nous arrivons ensuite à Fargis. De là, nous allons à

Trappes par une affreuse grand'route, et nous allons voir l'étang de

Saint-Quentin. Ça c'est autre chose. Figure-toi une immense plaine, une

nappe d'eau dont nous n'avons pas vu les bouts, elle a 5 kilomètres de

long, des roseaux sur les bords, au milieu des centaines de poules

d'eau, et sur la berge des douzaines de chasseurs. Les poules d'eau

regardent les chasseurs, les chasseurs regardent les poules d'eau, et on

attend. De minute en minute un coup de fusil, c'est pour quelque

malheureuse poule qui s'est aventurée trop près des bords; immédiatement

un gamin se met à l'eau et rapporte la victime.

Nous avons gagné Versailles, puis Port-Marly, enfin Chatou à 9 h. 1/2,

et nous avons retrouvé là nos amis. Nous marchions depuis 5 heures

du matin et nous avions fait _15 lieues_, ou si tu aimes mieux

60 kilomètres, environ 70.000 pas!!! Nos pieds étaient en marmelade.

Pendant toute cette journée, j'étais poursuivi par une idée fixe,

j'avais chaud, j'étais couvert de poussière et je me disais: comme un

bain de mer me serait agréable. Pendant la seule partie laide de notre

promenade, c'est-à-dire de Fargis à Trappes, nous avons été poursuivis

par une pluie battante. Il avait fait beau jusque-là; nous avons eu

ensuite beau temps jusqu'à 7 heures du soir et alors une nouvelle

averse. Aujourd'hui le temps est à peu près remis et il fait très chaud.

Je crois que l'été sera bientôt au mois de décembre et l'hiver au mois

de juillet. On pourra probablement cette année prendre des bains de mer

jusqu'à la fin d'octobre. Y a-t-il encore beaucoup de monde à Étretat?

C'est moi qui n'apprécierais pas du tout un souper au clair de la lune

sur le galet d'Antifer. Oh! non, mais non.....

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

À SA MÈRE.

Paris, ce 6 octobre 1875.

Je m'imagine que tu dois te trouver bien isolée, ma chère mère, et

l'hiver qu'on annonce devoir être très dur m'épouvante beaucoup pour

toi.

Si seulement nous étions au mois de janvier, le cap terrible serait

doublé; quand les jours s'allongent, pour moi, on est sauvé. C'est

décembre qui me terrifie, le mois noir, le mois sinistre, le mois

profond, le minuit de l'année. On nous a déjà donné des lampes au

ministère, dans un mois nous ferons du feu. Je voudrais bien être au

jour où on l'éteindra.

J'ai été l'autre jour pour voir si Flaubert était revenu, et j'ai appris

qu'il n'habitait plus rue Murillo, mais faubourg Saint-Honoré, 240. Je

me suis rendu à cette nouvelle adresse, et là on n'a pas pu me dire

quand il viendrait. Comme je sais par L..... que Louis a été à Croisset

l'autre jour et qu'Émile a répondu que M. Flaubert n'était pas à

Croisset et qu'il ignorait où il se trouvait, je crains qu'il soit

malade et que pour cette raison, il ait refusé de recevoir Louis et

Leloir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maintenant, je te prie aussi d'aller à la mairie prier M. E..... de me

faire savoir de suite les renseignements suivants demandés par le

Ministère de la guerre. Comme j'étais parti avant le tirage au sort

(classe 1870) le maire d'Étretat a évidemment tiré pour moi; par suite,

dans quelle subdivision de région a eu lieu le tirage au sort? Quel

était mon numéro du registre matricule? Il m'est arrivé hier soir un

petit accident qui aurait pu avoir des suites, mais qui heureusement n'a

rien été, en me penchant trop près d'une bougie j'ai mis le feu à ma

barbe: j'ai arrêté de suite l'_incendie_ avec ma main, mais tout un côté

était flambé et il a fallu me raser ce qui m'ennuie beaucoup, car je

vais avoir l'ennui de la laisser repousser et c'est bien incommode et

bien laid pendant les trois premiers mois.

Je ne sais absolument de quelle façon arranger mon chapitre de la bonne

et du singe dans _Héraclius_[27] et je suis très embarrassé. Je commence

ma comédie _Une répétition_ et aussitôt qu'elle sera finie je ferai en

même temps que mes nouvelles de canotage une série de nouvelles

intitulée: _Grandes misères des petites gens_. J'ai déjà 6 sujets que je

crois très bons. Par exemple ce n'est pas gai. Adieu, ma chère mère, je

t'embrasse de tout cœur. Bien des choses à tout le monde.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

[27] _Héraclius_ est une longue nouvelle dont nous avons lu le

manuscrit; elle fait partie des essais de jeunesse que nous ne

publions pas.

À ÉMILE ZOLA.

MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS.

Secrétariat.--1er bureau.

CHER MAÎTRE ET AMI,

Je viens vous demander un service que vous m'avez, du reste, promis le

premier: c'est de dire quelques mots de mon volume de vers dans votre

feuilleton du _Voltaire_. J'ai eu un article au _Globe_, un au

_National_, de Banville, deux citations fort élogieuses au _Temps_, un

article excellent au _Sémaphore_ de Marseille, un autre dans la _Revue

politique et littéraire_, des citations aimables dans _le Petit

Journal_, _le XIXe Siècle_, etc. et, hier soir, une conférence de

Sarcey.

La vente va bien, du reste, et la première édition est presque épuisée,

mais j'aurais besoin d'un bon coup d'épaule pour enlever les 200

exemplaires qui restent. La deuxième édition est prête.

Laffitte m'a demandé une nouvelle que je lui fais.--J'ai refusé de fixer

le prix, voulant vous consulter à ce sujet. Je viens, en outre, d'entrer

au _Gaulois_ ainsi que Huysmans. Nous donnerons chacun un article par

semaine et nous toucherons 500 francs par mois.

Je ne saurais vous dire combien je pense à Flaubert, il me hante et me

poursuit. Sa pensée me revient sans cesse, j'entends sa voix, je

retrouve ses gestes, je le vois à tout moment debout devant moi avec sa

grande robe brune, et ses bras levés en parlant. C'est comme une

solitude qui s'est faite autour de moi, le commencement des horribles

séparations qui se continueront maintenant d'année en année, emportant

tous les gens qu'on aime, ou qui sont nos souvenirs, avec qui nous

pouvions le mieux causer des choses intimes. Ces coups-là nous

meurtrissent l'esprit et nous laissent une douleur permanente dans

toutes nos pensées.

Adieu, mon cher maître et ami, croyez à mes sentiments bien affectueux

et bien dévoués et présentez, je vous prie, à Mme Zola mes compliments

empressés, respectueux.

GUY DE MAUPASSANT.

Étretat, ce mardi. [Janvier 1881.]

MA BIEN CHÈRE MÈRE,

Je t'écris sur un coin de table dans notre petit salon. Les deux chiens

fort maigres, mais gais et bien portants, sont couchés à mes pieds,

Matho me dérange sans cesse en se frottant contre ma jambe. Daphné est

tout à fait guérie.

Quant à moi je me mouche, j'éternue, envahi par un affreux rhume de

cerveau, car j'ai voyagé toute la nuit par un froid de cinq degrés, et

je ne peux pas m'échauffer dans notre maison glacée. Le vent froid

souffle sous les portes, la lampe agonise, et le feu vif m'éclaire, un

feu qui grille la figure et n'échauffe pas l'appartement. Tous les

objets anciens sont autour de moi, mornes, navrants, aucun bruit ne

vient du village mort sous l'hiver. On n'entend pas la mer.

J'ai froid plus encore de la solitude de la vie que de la solitude de la

maison.

Je sens cet immense égarement de tous les êtres, le poids du vide. Et au

milieu de cette débandade de tout, mon cerveau fonctionne lucide, exact,

m'éblouissant avec le Rien éternel. Cela a l'air d'une phrase du père

Hugo: mais il me faudrait beaucoup de temps pour rendre mon idée claire

dans un langage précis. Ce qui me prouve une fois de plus que l'emphase

romantique tient à l'absence de travail.

Il fait très froid tout de même et il fait lamentable.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je ferme celle-ci bien vite, car la poste part à 6 heures, la terre

étant couverte de neige.

Pourvu que je ne sois pas bloqué ici.

Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse bien tendrement et longtemps de

tout mon cœur.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

J'ai presque fini ma nouvelle sur les femmes de bordel à la première

communion. Je crois que c'est au moins égal à _Boule de Suif_, sinon

supérieur.

À SA MÈRE.

Saïda, vendredi. [Août 1881.]

Toujours un seul mot, ma bien chère mère, rien que pour te donner de mes

nouvelles qui sont excellentes. Je viens de pousser une pointe jusqu'aux

chotts sans avoir rencontré aucun Bou-Amama. Je pars dans une heure pour

Alger où je vais enfin trouver des lettres et des journaux, car je n'ai

rien reçu depuis mon départ de cette ville. Je supporte admirablement la

chaleur. Et je t'assure qu'elle était raide sur les hauts plateaux. Nous

avons voyagé un jour entier avec le siroco qui nous soufflait du feu

dans la figure. On ne pouvait plus toucher aux canons de nos fusils qui

nous brûlaient les mains. Sous toutes les pierres on trouvait des

scorpions. Nous avons rencontré des chacals, et des chameaux morts que

dépeçaient des vautours.

Un officier de zouaves dont nous avons rencontré le détachement en plein

désert m'a dit que Zola avait fait un article sur moi dans _le Figaro_.

À MADAME LECOMTE DU NOUY[28].

Hôtel de Catane; Ragusa, 15 mai 1884.

CHÈRE MADAME ET AMIE,

Je veux chaque jour vous écrire pour vous demander des nouvelles et de

vous et de votre famille; et puis le voyage prend toutes mes minutes. Je

me lève à quatre ou cinq heures du matin, et puis je roule en voiture et

je marche sur mes jambes. Je vois des monuments, des montagnes, des

villes, des ruines, des temples grecs étonnants en des paysages

bizarres, et puis des volcans, de petits volcans qui crachent de la

boue, et de grands volcans qui crachent du feu. Je vais partir dans une

heure pour faire l'ascension de l'Etna. Comment allez-vous? votre mari

est-il près de vous en ce moment? comment vont votre fils? votre mère?

votre frère? Votre père est-il revenu?

[28] A l'obligeance de Mme Lecomte du Nouy, nous devons communication

de la plupart des lettres que nous publions.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 01 · 第 6 / 13 段