Vous me demandez des nouvelles, mon cher maître: elles sont toutes
mauvaises, hélas! D'abord ma mère ne va pas bien du tout.....
... Ajoutez à cela que mon ministère m'énerve, que je ne puis
travailler, que j'ai l'esprit stérile et fatigué par des additions que
je fais du matin au soir, et qu'il me vient par moment des perceptions
si nettes de l'inutilité de tout, de la méchanceté inconsciente de la
création, du vide de l'avenir (quel qu'il soit), que je me sens venir
une indifférence triste pour toutes choses et que je voudrais seulement
rester tranquille, tranquille dans un coin, sans espoirs et sans
embêtements.
Je vis tout à fait seul parce que les autres m'ennuient, et je m'ennuie
moi-même parce que je ne puis travailler. Je trouve mes pensées
médiocres et monotones, et je suis si courbaturé d'esprit que je ne puis
même les exprimer. Je fais moins d'erreurs dans mes additions, ce qui
prouve que je suis bien bête.
De temps en temps, je vais passer une heure ou deux chez notre bonne
amie Mme Brainne, qui est la meilleure femme de la terre et que j'aime
de tout mon cœur. Je lui raconte beaucoup d'histoires qui lui semblent,
je crois, par moments un peu crues. Elle me trouve bien peu
sentimental. Elle me raconte ses rêves et je lui narre des réalités.
J'enseigne, tout bas, à d'autres belles dames que je rencontre chez
elle, les arcanes de la lubricité, et je me déconsidère dans leurs
cœurs parce qu'elles ne me trouvent pas assez «à genoux».
J'ai rencontré des Indiens qui m'excitent.
Zola, propriétaire à Médan (Seine-et-Oise), s'est aperçu qu'un plancher
de sa maison pliait; il en a fait lever un bout et a reconnu que les
poutres étaient pourries. Alors, sans architecte, avec le conseil du
maçon du pays, il les a remplacées par des poutrelles en fer. De sorte
que je m'attends à voir quelque jour la maison tout entière s'écrouler.
O réalistes!
Il n'a pas l'air trop triste de la disparition du _Bien Public_.
Moi, je dis chaque soir, comme saint Antoine: «Encore un jour, un jour
de passé.»--Ils me semblent longs, longs et tristes; entre un collègue
imbécile et un chef qui m'eng..... Je ne dis plus rien au premier; je ne
réponds plus au second. Tous deux me méprisent un peu et me trouvent
inintelligent, ce qui me console.
Les figures des étrangers font grimacer les rues. On sent le nègre sur
le boulevard; et, de place en place, un encombrement de provinciaux vous
arrête. Les chevaux de fiacre me font pitié, tant ils sont maigres. Ils
ne meurent plus, ils disparaissent, ils se dissipent. Il flotte dans
Paris tant de bêtises venues de tous les coins du monde, qu'on en
éprouve comme un accablement.
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse en vous serrant les mains.
GUY DE MAUPASSANT.
Rien de nouveau pour M. Bardoux.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 3 août 1878.
MON CHER MAÎTRE,
Je viens de voir notre amie Suzanne Lagier qui m'a supplié de vous
écrire tout de suite pour obtenir de vous un fort coup d'épaule auprès
de Zola. Elle a été à l'Ambigu, on lui a parlé du rôle de _Gervaise_
dans _L'Assommoir_ et elle meurt d'envie de le jouer. Elle affirme, elle
jure qu'elle en fera sa plus belle création, qu'elle étonnera Paris (ce
qui est possible), et que personne ne jouerait ce rôle comme elle (ce
que je crois).
Elle m'a montré qu'elle était énormément maigrie de partout (c'est
vrai), et m'a affirmé qu'à la scène elle aurait vingt ans. Elle est
tellement emballée qu'il est possible qu'elle réussisse fort bien. Dans
tous les cas, à mon avis, elle vaudrait infiniment mieux que la
chanteuse Judic.
Qu'en pensez-vous?
Je suis en ce moment en grande correspondance avec Mme Brainne, qui
prend les eaux de Plombières. Elle m'envoie des encouragements, des
exhortations à la patience et à la gaieté. Malheureusement, je n'en
profite guère. Je ne comprends plus qu'un mot de la langue française,
parce qu'il exprime le changement, la transformation éternelle des
meilleures choses et la désillusion avec énergie.....
L'amour des femmes est monotone comme l'esprit des hommes. Je trouve que
les événements ne sont pas variés, que les vices sont bien mesquins, et
qu'il n'y a pas assez de tournures de phrases.
Je vous serre les mains et je vous embrasse, mon cher maître.
Donnez-moi des nouvelles de _Bouvard et Pécuchet_.
GUY DE MAUPASSANT.
Paris, ce 21 août 1878.
Je ne vous écrivais point, mon cher maître, parce que je suis
complètement démoli moralement. Depuis trois semaines j'essaye de
travailler tous les soirs sans avoir pu écrire une page propre. Rien,
rien. Alors je descends peu à peu dans des noirs de tristesse et de
découragement dont j'aurai bien du mal à sortir. Mon ministère me
détruit peu à peu. Après mes sept heures de _travaux administratifs_, je
ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui
m'accablent l'esprit. J'ai même essayé d'écrire quelques chroniques pour
_le Gaulois_ afin de me procurer quelques sous. Je n'ai pas pu. Je ne
trouve pas une ligne et j'ai envie de pleurer sur mon papier. Ajoutez à
cela que tout va mal autour de moi. Ma mère, qui est retournée à Étretat
depuis deux mois environ, ne va nullement mieux. Son cœur surtout la
fait beaucoup souffrir, et elle a eu des syncopes fort inquiétantes.
Elle est tellement affaiblie qu'elle ne m'écrit même plus, et c'est à
peine si, tous les quinze jours, je reçois un mot qu'elle dicte à son
jardinier.
Elle compte toujours sur la visite de M. et Mme Commanville au
commencement d'octobre et elle espère aussi que vous voudrez bien venir
passer quelques jours près d'elle; cela la distrairait et lui ferait
beaucoup de bien. J'attends pour demander mes quinze jours de congé que
vous m'ayez répondu si vous pourrez, ainsi que Mme Commanville, être
libre à cette époque.
Notre amie Mme Brainne ne s'amuse guère à Plombières. Elle m'écrit de
temps en temps et je lui envoie beaucoup d'histoires qui ne sont pas
toujours très convenables, mais qui, du moins, peuvent l'égayer.
Suzanne Lagier vient quelquefois me voir à mon ministère; elle met tout
Paris en mouvement pour jouer Gervaise. Elle est bien farce, mais
monotone, et sa personnalité de cabotine tient dans son esprit une place
démesurée.
Comment se fait-il que Zola n'ait point été décoré après la promesse de
M. Bardoux? La chose a fait du bruit, du reste, car tous les journaux
avaient annoncé sa décoration. Je dois bientôt aller passer un dimanche
chez lui, j'ai envie de voir ce qu'il me dira. Je suis sûr qu'il est
très embêté. Qu'avait-il besoin de cela?
J'ai rencontré Tourgueneff quelques jours avant son départ pour la
Russie et je l'ai trouvé triste et inquiet. Quelques accidents qu'il
avait eus au cœur l'avaient décidé à consulter, et le médecin avait
constaté une maladie du ventricule gauche. Tout le monde a donc le cœur
détérioré?
Je vous embrasse de grand cœur, mon cher maître, et vous prie de
m'écrire quelques mots entre deux phrases de _Bouvard et Pécuchet_.
Je vous serre encore les mains.
GUY DE MAUPASSANT.
Paris, ce mercredi.
MON CHER MAÎTRE,
..... Mon chef, pour l'unique raison de m'être désagréable, sans doute,
vient de me donner le plus horrible service de bureau, service que
remplissait fort bien un vieil employé abruti: c'est la préparation du
budget et les comptes de liquidation des ports: des chiffres, rien que
des chiffres; de plus je me trouve auprès de lui, ce qui me met dans
l'impossibilité de travailler pour moi, même quand j'ai une heure de
répit; c'est là, je pense, le but qu'il veut atteindre.
J'ai des tristesses de tous les côtés. Ma mère va fort mal et ne se
trouve même pas en état de quitter Étretat.
Je vous embrasse bien fort, mon cher maître, et vous demande pardon des
embêtements que je vous donne.
GUY DE MAUPASSANT.
Ce 2 décembre 1878.
Zola nous a lu deux nouveaux chapitres de _Nana_; j'aime peu le second,
le troisième me paraît mieux. La division du livre ne me plaît pas. Au
lieu de conduire son action directement du commencement à la fin, il la
divise, comme le _Nabab_, en chapitres qui forment _de véritables actes_
se passant au même lieu, ne renfermant qu'un fait et, par conséquent, il
évite ainsi toute espèce de transition, ce qui est plus facile.--Ainsi:
1er chapitre: _Une représentation aux Variétés_.--2e chapitre:
_L'appartement de Nana_.--3e chapitre: _Une soirée chez le comte
Nupha_.--4e chapitre: _Un souper chez Nana_, etc.
Ma mère ne va pas mieux, mais _les_ médecins sont plus rassurants sur la
maladie quoiqu'ils ne s'entendent pas sur le traitement à suivre.
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse fort et vous serre les mains.
Rappelez-moi au bon souvenir de Mme Commanville.
GUY DE MAUPASSANT.
Ce 13 janvier.
MON CHER MAÎTRE,
J'ai vu Zola hier soir et il m'a dit que vous ne viendriez pas cet
hiver!
Cette nouvelle m'a tellement étonné et désolé que je vous prie de me
dire tout de suite si elle est vraie. Passer l'hiver sans vous voir ne
me paraît pas possible; c'est mon plus grand plaisir de l'année d'aller
causer avec vous chaque dimanche pendant trois ou quatre mois et il me
semble que l'été ne peut pas revenir sans que je vous aie vu.--Mme
Commanville doit être à Paris, mais comme je ne puis quitter mon bureau
avant 6 heures et demie du soir, il m'est impossible d'aller chez elle.
Je ne sais trop ce que nous allons devenir. Je crois le ministère fini
et j'ai peur d'être oublié dans la débâcle. Je suis titularisé à 1,800
francs, mais si on ne me laisse que cela, c'est peu; d'autant plus que
je ne sais vraiment pas pourquoi notre ministre ne m'a point pris plus
tôt. Rien ne l'en empêchait.
Zola n'est pas décoré--à cause de l'article qu'il a écrit dans _le
Figaro_!!!!.. Le chef du cabinet m'a dit que le ministère ne _pouvait
vraiment pas_ lui donner la croix en ce moment!!!... on rêve..... En
quoi un article de critique détruit-il le talent de Zola?
Du reste je vois des choses ineffables. Plus on est haut, plus on est
(ou devient) imbécile. Et j'ai devant certains spectacles qui me sont
donnés ici, des envies subites de crier comme si j'étais pris d'une rage
de dents. Oh le beau roman sur les ministères!!... M. Bardoux qui n'est
pas bête, bien loin de là, s'est entouré d'une façon étonnante et ils
ont tous, comme pour la croix de Zola, des subtilités de raisonnements
politiques et malins d'hommes qui..... dans leurs chausses à faire la
joie du garçon.
La première de l'_Assommoir_ aura lieu jeudi ou samedi. Zola est navré
que vous ne veniez pas; il dit qu'on ne se retrouve que chez vous et
qu'il va passer un hiver solitaire.
On répète ma petite pièce au 3e théâtre Français, mais je n'ai pas
encore eu le temps d'aller voir une seule répétition. J'arrive ici à 9
heures et je pars à 6 h. 1/2. Vous comprenez qu'il me reste peu de
loisirs. Je me sépare de plus en plus de mon pauvre roman: j'ai peur que
le cordon ombilical soit coupé. Et cependant je voudrais que le ministre
restât, car je tâcherais de me faire une petite place ici. Je crois la
chose fort possible. Après cela je pourrais enfin travailler _un peu_
tranquille.
Notre pauvre amie Mme Brainne n'a pas de chance. Elle a en même temps
une inflammation d'un œil qui l'empêche de lire et d'écrire, et une
entorse!--Dites-moi vite si vous viendrez.
Je vous embrasse, mon cher maître, et vous supplie de quitter Croisset,
ne serait-ce que 15 jours afin que nous puissions un peu causer. Ce
monde est un désert où on ne parle même pas, faute de gens à qui on
puisse rien dire.
Tout à vous,
GUY DE MAUPASSANT.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES
BEAUX-ARTS.
Ce 28 janvier 1879.
MON BIEN CHER MAÎTRE,
_Le Figaro_ annonce que vous vous êtes cassé la jambe. Je suis plein
d'angoisse et d'inquiétudes. J'écris à Pouchet qui devait être à
Croisset dimanche; mais si l'immobilité à laquelle on doit vous
condamner ne vous empêche pas d'écrire, envoyez-moi un mot, je vous
prie.
Je m'efforcerai de me faire libre un dimanche (car je viens ici tous les
jours maintenant) et d'aller vous voir, causer avec vous, vous apporter
des nouvelles, l'air de Paris, un peu de distraction dans vos
tristesses. Vraiment cela est trop. Le ciel a donc comme les
gouvernements la haine de la littérature? Que vous devez être malheureux
dans votre lit, sans travailler. Je ne pense qu'à vous depuis ce matin.
Quand la lourde fatalité tombe sur quelqu'un, il faut qu'elle l'écrase
de toutes les façons.
Ce malheur ne fait pas que me désoler, il me révolte, parce qu'il m'a
l'air d'une lâcheté de la Destinée qui, ne pouvant vous atteindre
complètement en votre esprit, vous frappe en votre corps. Ne serait-il
pas possible de vous faire apporter ici, où, au moins, on irait vous
voir, on vous entourerait!
Je vous embrasse bien fort, mon bien cher maître, et vous demande en
grâce de m'écrire ou de me faire écrire un mot.
Votre
GUY DE MAUPASSANT.
Il m'a été impossible jusqu'ici d'aller voir Mme Commanville; j'en suis
honteux et désolé, mais j'arrive à mon bureau à 9 heures: j'en pars au
plus tôt à 6 heures et demie, ce qui ne me laisse pas une minute.
Naturellement je n'ai pu voir non plus Tourgueneff.
Paris, ce mercredi.
MON CHER MAÎTRE,
..... Ma pièce va passer dans dix jours chez Ballande. Pouvez-vous, mon
cher maître, m'envoyer une lettre d'introduction pour Théodore de
Banville que je voudrais prier d'y venir. Je tâche d'avoir autant de
critiques que je pourrai et je tiens à celui-là, parce que la pièce est
en _vers_.
J'ai vu Banville chez vous mais il ne me reconnaît pas quand je le
rencontre.
Je sais par Mme Commanville que vous allez mieux. Quand vous verra-t-on?
Vous ne vous imaginez pas combien j'ai envie et besoin de vous voir.
Je vous embrasse, mon bien cher maître, en vous serrant les mains.
Bien des choses à Laporte.
Votre
GUY DE MAUPASSANT.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES
BEAUX-ARTS.
Paris, le 18 février 1879.
Je ne vous écris qu'un mot en courant, mon cher maître, parce que je
suis surchargé de besogne. Puis ma pièce sera jouée _demain soir_ et
j'ai un travail considérable de distribution de places. J'espère que ce
ne sera pas mal. J'ai écrit à Daudet pour lui demander s'il pourrait
venir. _Il ne m'a pas plus répondu que pour la feuille de Rose._ Je lui
envoie tout de même deux fauteuils sous enveloppe.
Banville a été charmant. Il viendra. J'ai aussi Lapommeraye et _le
Gaulois_. (Peut-être!!! _le Figaro_.)
..... Je vais essayer d'aller vous voir; mais je ne réponds pas de
réussir......
Enfin je verrai l'état de mes finances à la fin du mois et j'espère que
je pourrai aller passer un jour avec vous. J'en ai grande envie et grand
besoin. Je désire aussi vous parler de vous, et vous donner, sur
l'histoire Gambetta, une appréciation que je crois plus juste que les
autres.
Je vous écrirai aussitôt que ma pièce aura été jouée, en attendant, je
vous embrasse.
GUY DE MAUPASSANT.
26 février 1879.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ma pièce a bien réussi: mieux même que je n'aurais espéré. Lapommeraye,
Banville, Claretie, ont été charmants; _le Petit Journal_ très bon, _le
Gaulois_ aimable, Daudet perfide: il a dit: «M. de M. a remis à la
scène, sans s'en douter, les roses jaunes d'Alphonse Karr. Personne sans
doute n'a oublié le sujet, le voici». Puis il fait l'analyse des roses
jaunes (que je ne connaissais nullement) de façon à ce que cela ait une
ressemblance absolue avec ma pièce, tandis que, d'après les
renseignements que j'ai pris, les différences entre les deux sujets sont
très sensibles; il termine par quelques mots d'éloge.--Zola n'a rien
dit, j'espère que c'est pour lundi. Du reste _sa bande_ me lâche, ne me
trouvant pas assez naturaliste; aucun d'eux n'est venu me serrer la main
après le _succès_. Zola et sa femme _ont applaudi beaucoup_ et m'ont
vivement félicité plus tard.--D'autres journaux en ont parlé avec éloge,
je n'ai pu encore me les procurer.--Mme Pasca va la jouer dans le monde.
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse bien fort et j'ai grande envie
de vous voir.
Votre
G. DE M.
Paris, 24 avril 1879.
Je serai toujours, mon cher maître, une victime des ministères. Voici
huit jours que je veux vous écrire, et je n'ai pas pu trouver une
demi-heure pour le faire. J'ai ici des rapports très agréables avec
Charmes, mon chef; nous sommes presque sur un pied d'égalité, il m'a
fait donner un très beau bureau, mais je lui appartiens, il se décharge
sur moi de la moitié de sa besogne, il marche et j'écris du matin au
soir; je suis une chose obéissant à la sonnette électrique et, en
résumé, je n'aurai pas plus de liberté qu'à la Marine. Les relations
sont douces, c'est là le seul avantage; et le service est beaucoup moins
ennuyeux. Et le soir de ma petite pièce Charmes me disait: «Décidément
il faut que nous vous laissions du temps pour travailler et, soyez
tranquille, nous vous en laisserons!!!!!» Ah bien oui!! je lui suis
utile et il en abuse; c'est toujours ainsi du reste, j'ai voulu me faire
bien voir de lui et j'ai trop réussi.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Que dites-vous de Zola? moi je le trouve absolument fou. Avez-vous lu
son article sur Hugo!! son article sur les poètes contemporains et sa
brochure «la République et la littérature»?--«La république sera
naturaliste ou elle ne sera pas»,--«JE NE SUIS QU'UN SAVANT»--!!!!--
(rien que cela!--quelle modestie),--«l'enquête sociale»,--le document
humain,--la série des _formules_,--on verra maintenant sur le dos des
livres «grand roman selon la formule naturaliste».--_Je ne suis qu'un
savant!!!!!_ cela est pyramidal!!! et on ne rit pas.....
Vous n'avez pas reçu le nouveau livre d'Hennique, parce qu'il ne l'a
envoyé à personne. C'est un roman qu'il a écrit à 18 ans pour le journal
_l'Ordre_ et que Dentu lui avait acheté, _il ne le montre pas_.--Mme
Pasca (ceci entre nous) a failli mourir de chagrin de sa rupture avec
Ricard et vous pouvez être assuré qu'elle ne jouera pas ma pièce chez la
princesse Mathilde: elle n'a pas autre chose en la tête que son
désespoir d'amour. Nom de Dieu, que les femmes sont bêtes!--Zola m'a
chargé de vous dire qu'il vous attendait avec impatience pour donner le
dîner qu'il a promis pour la 50e édition de l'_Assommoir_; il espère que
vous serez ici dans les tout premiers jours de mai, parce qu'il compte
partir immédiatement après; il a retardé son départ pour cela.--Les
Charpentier descendent dans des profondeurs de stupidité prodigieuses,
la femme est encore plus étonnante que l'homme.
Je vous attends avec impatience, je m'embête, je suis un peu souffrant,
le sang circule mal, et les MÉDECINS ne peuvent que répéter leur
éternelle phrase: «de l'exercice, faites de l'exercice». Je n'ai pas le
temps de travailler, ce qui me rend fort grincheux. Adieu, mon cher
maître, je vous embrasse filialement.
A vous,
G. DE M.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES
BEAUX-ARTS.
Ce 26 décembre.
J'ai été fort bousculé ces jours-ci, mon bien cher maître, et je n'ai pu
encore vous écrire. Enfin je suis installé dans un beau bureau sur des
jardins, mais je trouve que ça sent le provisoire.....
Par exemple, pour du temps je n'en ai pas. J'arrive à 9 heures du matin
et je pars à 6 h. 1/2 du soir. Je sors deux heures dans le jour pour
déjeuner. Mais cela n'est qu'un moment à passer et je serai fort libre
quand je rentrerai dans l'administration.
Je jouis d'une haute considération. Les directeurs me traitent avec
déférence et les chefs de bureau m'adorent. Le reste me regarde de loin.
Mes collègues posent. Ils me croient, je crois, trop simple.
Je vois des choses farces, farces, farces, et d'autres qui sont tristes,
tristes, tristes; en somme, tout le monde est bête, bête, bête, ici
comme ailleurs.
Une chose me gêne, j'ai déplu au lampiste, qui n'a pas voulu me donner
de lampe. Si cela continue, j'en rendrai compte au chef du cabinet.
J'ai été de nouveau à la _Librairie nouvelle_. M. Achille n'a pu se
procurer nulle part le _Bien et le mal des femmes_. C'est tout à fait
épuisé.
Et Zola!..... Cet article-là quinze jours avant l'_Assommoir_! La jolie
presse qu'il aura!! Ballande va jouer en matinée (quand? je l'ignore)
mon _Histoire du vieux temps_.--C'est toujours ça; malheureusement ça ne
rapporte rien les matinées.
Détail embêtant. Au cabinet du ministre on vient tous les dimanches
jusqu'à midi. Je crois que j'aurai cependant du temps pour travailler,
la besogne de la maison ira vite quand j'y serai accoutumé, elle n'est
pas difficile.
Je vous embrasse tendrement, mon cher maître, en vous remerciant, et je
vous prie de présenter à Mme Commanville mes compliments respectueux et
dévoués.
GUY DE MAUPASSANT.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES
BEAUX-ARTS.
Ce lundi.
MON CHER MAÎTRE,
..... C'est aujourd'hui que le ministère doit tomber. Je n'ai pas de
chance.
L'_Assommoir_ est un succès!
Par exemple c'est interminable et pas très mordant. Mais les décors sont
superbes et il y a des scènes bien venues. Le _delirium tremens_ fait
évanouir les femmes. On ira voir. La _première_ a été fort bonne.
Quelques murmures ébauchés ont été arrêtés par trois salves
d'applaudissements. Je crois que la pièce tiendra longtemps.
Je vous embrasse, mon cher maître, et vous prie de venir le plus tôt
possible.
GUY DE MAUPASSANT.
A l'obligeance de Mme Commanville, aujourd'hui Mme Franklin Grout,
nièce de Gustave Flaubert, nous devons communication des LETTRES À
GUSTAVE FLAUBERT.
LETTRES
À SA MÈRE ET À SES AMIS.
Yvetot, ce 2 mai 1864.
CHÈRE MAMAN,
On ne donnera les places que cet après-midi, et je commence ma lettre ce
matin.
Je viens d'apprendre qu'on ne donnera les places que demain mardi, parce
que M. le Supérieur est à Rouen aujourd'hui. Nous n'avons plus une seule
rougeole. Je désespère pour mon RACINE; je croyais que nous avions
encore au moins cinq compositions en thème latin, et il n'y en a plus
qu'une, et deux en grec. Je ne comprends rien à cette malheureuse
langue. Donc, je n'espère rien de bien pour le grec. Quant à la
composition en version, dont on donnera les places demain, je crois être
bien. Nous ne composerons plus maintenant avant près de 3 semaines. Je
ne t'écrirai plus avant la sortie. Ainsi donc, entendons-nous pour
cela, tu sais que nous ne rentrons qu'à 7 heures du soir. Si Germer est
revenu, tu pourras venir avec ma tante, qui compte venir en voiture, et
ainsi partir le plus tard possible sans être fixée par le train, ni
obligée de coucher ici. Écris-moi pour me dire quelle est ta résolution.
Que vas-tu faire?
Eh bien, voici de la pluie; il y a assez longtemps que nous la
demandons. Je voudrais savoir quand commence l'été d'après le
calendrier.
Comment va Henri? a-t-il toujours ses camarades? Sais-tu si Germer va
bientôt revenir? va-t-il mieux? Il a eu des vacances assez longues,
j'espère; il n'a pas à se plaindre.
Tu diras que j'en parle bien longtemps d'avance, mais si cela ne te
faisait rien, au lieu du bal que tu m'as promis au commencement des
grandes vacances, je te demanderai un petit dîner, ou bien seulement,
toujours si cela ne te faisait rien, de me donner seulement la moitié de
l'argent que t'aurait coûté le bal, parce que cela m'avancera toujours
pour pouvoir acheter un bateau. Et c'est l'unique pensée que j'ai depuis
la rentrée, non seulement depuis la rentrée de Pâques, mais aussi depuis
la rentrée des grandes vacances. Je ne veux pas acheter des bateaux que
l'on vend aux Parisiens, cela ne vaut rien, mais j'irai chez un douanier
que je connais et il me vendra un bateau comme ceux qui sont dans
l'église, c'est-à-dire un bateau-pêcheur tout rond dessous. Si je n'ai
pas de prix, j'espère au moins avoir un accessit.
Je n'ai plus le temps de continuer ma lettre aujourd'hui, chère maman; à
demain.
Ce mardi.
Je suis 2e en version latine. Tu vois que me voici revenu entre les
1ers; j'ai manqué être premier: ma composition a été à 2 professeurs
avec celle du 1er. Mais je suis 2e, cela fait 30 sous que tu me dois, et
bonne maman 30. Cela me donne 3 francs. Mais il n'y a plus qu'une
composition en latin, je ne pourrai pas gagner mon RACINE, mais si j'ai
un ou deux accessit (_sic_), voudras-tu me le donner?
Adieu, chère maman, je t'embrasse très fort. Embrasse bien Hervé pour
moi.
Ton fils,
GUY DE MAUPASSANT.
A SA MÈRE.
1870