Paris, ce 5 juillet 1878.

Vous me demandez des nouvelles, mon cher maître: elles sont toutes

mauvaises, hélas! D'abord ma mère ne va pas bien du tout.....

... Ajoutez à cela que mon ministère m'énerve, que je ne puis

travailler, que j'ai l'esprit stérile et fatigué par des additions que

je fais du matin au soir, et qu'il me vient par moment des perceptions

si nettes de l'inutilité de tout, de la méchanceté inconsciente de la

création, du vide de l'avenir (quel qu'il soit), que je me sens venir

une indifférence triste pour toutes choses et que je voudrais seulement

rester tranquille, tranquille dans un coin, sans espoirs et sans

embêtements.

Je vis tout à fait seul parce que les autres m'ennuient, et je m'ennuie

moi-même parce que je ne puis travailler. Je trouve mes pensées

médiocres et monotones, et je suis si courbaturé d'esprit que je ne puis

même les exprimer. Je fais moins d'erreurs dans mes additions, ce qui

prouve que je suis bien bête.

De temps en temps, je vais passer une heure ou deux chez notre bonne

amie Mme Brainne, qui est la meilleure femme de la terre et que j'aime

de tout mon cœur. Je lui raconte beaucoup d'histoires qui lui semblent,

je crois, par moments un peu crues. Elle me trouve bien peu

sentimental. Elle me raconte ses rêves et je lui narre des réalités.

J'enseigne, tout bas, à d'autres belles dames que je rencontre chez

elle, les arcanes de la lubricité, et je me déconsidère dans leurs

cœurs parce qu'elles ne me trouvent pas assez «à genoux».

J'ai rencontré des Indiens qui m'excitent.

Zola, propriétaire à Médan (Seine-et-Oise), s'est aperçu qu'un plancher

de sa maison pliait; il en a fait lever un bout et a reconnu que les

poutres étaient pourries. Alors, sans architecte, avec le conseil du

maçon du pays, il les a remplacées par des poutrelles en fer. De sorte

que je m'attends à voir quelque jour la maison tout entière s'écrouler.

O réalistes!

Il n'a pas l'air trop triste de la disparition du _Bien Public_.

Moi, je dis chaque soir, comme saint Antoine: «Encore un jour, un jour

de passé.»--Ils me semblent longs, longs et tristes; entre un collègue

imbécile et un chef qui m'eng..... Je ne dis plus rien au premier; je ne

réponds plus au second. Tous deux me méprisent un peu et me trouvent

inintelligent, ce qui me console.

Les figures des étrangers font grimacer les rues. On sent le nègre sur

le boulevard; et, de place en place, un encombrement de provinciaux vous

arrête. Les chevaux de fiacre me font pitié, tant ils sont maigres. Ils

ne meurent plus, ils disparaissent, ils se dissipent. Il flotte dans

Paris tant de bêtises venues de tous les coins du monde, qu'on en

éprouve comme un accablement.

Adieu, mon cher maître, je vous embrasse en vous serrant les mains.

GUY DE MAUPASSANT.

Rien de nouveau pour M. Bardoux.

MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.

Paris, ce 3 août 1878.

MON CHER MAÎTRE,

Je viens de voir notre amie Suzanne Lagier qui m'a supplié de vous

écrire tout de suite pour obtenir de vous un fort coup d'épaule auprès

de Zola. Elle a été à l'Ambigu, on lui a parlé du rôle de _Gervaise_

dans _L'Assommoir_ et elle meurt d'envie de le jouer. Elle affirme, elle

jure qu'elle en fera sa plus belle création, qu'elle étonnera Paris (ce

qui est possible), et que personne ne jouerait ce rôle comme elle (ce

que je crois).

Elle m'a montré qu'elle était énormément maigrie de partout (c'est

vrai), et m'a affirmé qu'à la scène elle aurait vingt ans. Elle est

tellement emballée qu'il est possible qu'elle réussisse fort bien. Dans

tous les cas, à mon avis, elle vaudrait infiniment mieux que la

chanteuse Judic.

Qu'en pensez-vous?

Je suis en ce moment en grande correspondance avec Mme Brainne, qui

prend les eaux de Plombières. Elle m'envoie des encouragements, des

exhortations à la patience et à la gaieté. Malheureusement, je n'en

profite guère. Je ne comprends plus qu'un mot de la langue française,

parce qu'il exprime le changement, la transformation éternelle des

meilleures choses et la désillusion avec énergie.....

L'amour des femmes est monotone comme l'esprit des hommes. Je trouve que

les événements ne sont pas variés, que les vices sont bien mesquins, et

qu'il n'y a pas assez de tournures de phrases.

Je vous serre les mains et je vous embrasse, mon cher maître.

Donnez-moi des nouvelles de _Bouvard et Pécuchet_.

GUY DE MAUPASSANT.

Paris, ce 21 août 1878.

Je ne vous écrivais point, mon cher maître, parce que je suis

complètement démoli moralement. Depuis trois semaines j'essaye de

travailler tous les soirs sans avoir pu écrire une page propre. Rien,

rien. Alors je descends peu à peu dans des noirs de tristesse et de

découragement dont j'aurai bien du mal à sortir. Mon ministère me

détruit peu à peu. Après mes sept heures de _travaux administratifs_, je

ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui

m'accablent l'esprit. J'ai même essayé d'écrire quelques chroniques pour

_le Gaulois_ afin de me procurer quelques sous. Je n'ai pas pu. Je ne

trouve pas une ligne et j'ai envie de pleurer sur mon papier. Ajoutez à

cela que tout va mal autour de moi. Ma mère, qui est retournée à Étretat

depuis deux mois environ, ne va nullement mieux. Son cœur surtout la

fait beaucoup souffrir, et elle a eu des syncopes fort inquiétantes.

Elle est tellement affaiblie qu'elle ne m'écrit même plus, et c'est à

peine si, tous les quinze jours, je reçois un mot qu'elle dicte à son

jardinier.

Elle compte toujours sur la visite de M. et Mme Commanville au

commencement d'octobre et elle espère aussi que vous voudrez bien venir

passer quelques jours près d'elle; cela la distrairait et lui ferait

beaucoup de bien. J'attends pour demander mes quinze jours de congé que

vous m'ayez répondu si vous pourrez, ainsi que Mme Commanville, être

libre à cette époque.

Notre amie Mme Brainne ne s'amuse guère à Plombières. Elle m'écrit de

temps en temps et je lui envoie beaucoup d'histoires qui ne sont pas

toujours très convenables, mais qui, du moins, peuvent l'égayer.

Suzanne Lagier vient quelquefois me voir à mon ministère; elle met tout

Paris en mouvement pour jouer Gervaise. Elle est bien farce, mais

monotone, et sa personnalité de cabotine tient dans son esprit une place

démesurée.

Comment se fait-il que Zola n'ait point été décoré après la promesse de

M. Bardoux? La chose a fait du bruit, du reste, car tous les journaux

avaient annoncé sa décoration. Je dois bientôt aller passer un dimanche

chez lui, j'ai envie de voir ce qu'il me dira. Je suis sûr qu'il est

très embêté. Qu'avait-il besoin de cela?

J'ai rencontré Tourgueneff quelques jours avant son départ pour la

Russie et je l'ai trouvé triste et inquiet. Quelques accidents qu'il

avait eus au cœur l'avaient décidé à consulter, et le médecin avait

constaté une maladie du ventricule gauche. Tout le monde a donc le cœur

détérioré?

Je vous embrasse de grand cœur, mon cher maître, et vous prie de

m'écrire quelques mots entre deux phrases de _Bouvard et Pécuchet_.

Je vous serre encore les mains.

GUY DE MAUPASSANT.

Paris, ce mercredi.

MON CHER MAÎTRE,

..... Mon chef, pour l'unique raison de m'être désagréable, sans doute,

vient de me donner le plus horrible service de bureau, service que

remplissait fort bien un vieil employé abruti: c'est la préparation du

budget et les comptes de liquidation des ports: des chiffres, rien que

des chiffres; de plus je me trouve auprès de lui, ce qui me met dans

l'impossibilité de travailler pour moi, même quand j'ai une heure de

répit; c'est là, je pense, le but qu'il veut atteindre.

J'ai des tristesses de tous les côtés. Ma mère va fort mal et ne se

trouve même pas en état de quitter Étretat.

Je vous embrasse bien fort, mon cher maître, et vous demande pardon des

embêtements que je vous donne.

GUY DE MAUPASSANT.

Ce 2 décembre 1878.

Zola nous a lu deux nouveaux chapitres de _Nana_; j'aime peu le second,

le troisième me paraît mieux. La division du livre ne me plaît pas. Au

lieu de conduire son action directement du commencement à la fin, il la

divise, comme le _Nabab_, en chapitres qui forment _de véritables actes_

se passant au même lieu, ne renfermant qu'un fait et, par conséquent, il

évite ainsi toute espèce de transition, ce qui est plus facile.--Ainsi:

1er chapitre: _Une représentation aux Variétés_.--2e chapitre:

_L'appartement de Nana_.--3e chapitre: _Une soirée chez le comte

Nupha_.--4e chapitre: _Un souper chez Nana_, etc.

Ma mère ne va pas mieux, mais _les_ médecins sont plus rassurants sur la

maladie quoiqu'ils ne s'entendent pas sur le traitement à suivre.

Adieu, mon cher maître, je vous embrasse fort et vous serre les mains.

Rappelez-moi au bon souvenir de Mme Commanville.

GUY DE MAUPASSANT.

Ce 13 janvier.

MON CHER MAÎTRE,

J'ai vu Zola hier soir et il m'a dit que vous ne viendriez pas cet

hiver!

Cette nouvelle m'a tellement étonné et désolé que je vous prie de me

dire tout de suite si elle est vraie. Passer l'hiver sans vous voir ne

me paraît pas possible; c'est mon plus grand plaisir de l'année d'aller

causer avec vous chaque dimanche pendant trois ou quatre mois et il me

semble que l'été ne peut pas revenir sans que je vous aie vu.--Mme

Commanville doit être à Paris, mais comme je ne puis quitter mon bureau

avant 6 heures et demie du soir, il m'est impossible d'aller chez elle.

Je ne sais trop ce que nous allons devenir. Je crois le ministère fini

et j'ai peur d'être oublié dans la débâcle. Je suis titularisé à 1,800

francs, mais si on ne me laisse que cela, c'est peu; d'autant plus que

je ne sais vraiment pas pourquoi notre ministre ne m'a point pris plus

tôt. Rien ne l'en empêchait.

Zola n'est pas décoré--à cause de l'article qu'il a écrit dans _le

Figaro_!!!!.. Le chef du cabinet m'a dit que le ministère ne _pouvait

vraiment pas_ lui donner la croix en ce moment!!!... on rêve..... En

quoi un article de critique détruit-il le talent de Zola?

Du reste je vois des choses ineffables. Plus on est haut, plus on est

(ou devient) imbécile. Et j'ai devant certains spectacles qui me sont

donnés ici, des envies subites de crier comme si j'étais pris d'une rage

de dents. Oh le beau roman sur les ministères!!... M. Bardoux qui n'est

pas bête, bien loin de là, s'est entouré d'une façon étonnante et ils

ont tous, comme pour la croix de Zola, des subtilités de raisonnements

politiques et malins d'hommes qui..... dans leurs chausses à faire la

joie du garçon.

La première de l'_Assommoir_ aura lieu jeudi ou samedi. Zola est navré

que vous ne veniez pas; il dit qu'on ne se retrouve que chez vous et

qu'il va passer un hiver solitaire.

On répète ma petite pièce au 3e théâtre Français, mais je n'ai pas

encore eu le temps d'aller voir une seule répétition. J'arrive ici à 9

heures et je pars à 6 h. 1/2. Vous comprenez qu'il me reste peu de

loisirs. Je me sépare de plus en plus de mon pauvre roman: j'ai peur que

le cordon ombilical soit coupé. Et cependant je voudrais que le ministre

restât, car je tâcherais de me faire une petite place ici. Je crois la

chose fort possible. Après cela je pourrais enfin travailler _un peu_

tranquille.

Notre pauvre amie Mme Brainne n'a pas de chance. Elle a en même temps

une inflammation d'un œil qui l'empêche de lire et d'écrire, et une

entorse!--Dites-moi vite si vous viendrez.

Je vous embrasse, mon cher maître, et vous supplie de quitter Croisset,

ne serait-ce que 15 jours afin que nous puissions un peu causer. Ce

monde est un désert où on ne parle même pas, faute de gens à qui on

puisse rien dire.

Tout à vous,

GUY DE MAUPASSANT.

CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES

BEAUX-ARTS.

Ce 28 janvier 1879.

MON BIEN CHER MAÎTRE,

_Le Figaro_ annonce que vous vous êtes cassé la jambe. Je suis plein

d'angoisse et d'inquiétudes. J'écris à Pouchet qui devait être à

Croisset dimanche; mais si l'immobilité à laquelle on doit vous

condamner ne vous empêche pas d'écrire, envoyez-moi un mot, je vous

prie.

Je m'efforcerai de me faire libre un dimanche (car je viens ici tous les

jours maintenant) et d'aller vous voir, causer avec vous, vous apporter

des nouvelles, l'air de Paris, un peu de distraction dans vos

tristesses. Vraiment cela est trop. Le ciel a donc comme les

gouvernements la haine de la littérature? Que vous devez être malheureux

dans votre lit, sans travailler. Je ne pense qu'à vous depuis ce matin.

Quand la lourde fatalité tombe sur quelqu'un, il faut qu'elle l'écrase

de toutes les façons.

Ce malheur ne fait pas que me désoler, il me révolte, parce qu'il m'a

l'air d'une lâcheté de la Destinée qui, ne pouvant vous atteindre

complètement en votre esprit, vous frappe en votre corps. Ne serait-il

pas possible de vous faire apporter ici, où, au moins, on irait vous

voir, on vous entourerait!

Je vous embrasse bien fort, mon bien cher maître, et vous demande en

grâce de m'écrire ou de me faire écrire un mot.

Votre

GUY DE MAUPASSANT.

Il m'a été impossible jusqu'ici d'aller voir Mme Commanville; j'en suis

honteux et désolé, mais j'arrive à mon bureau à 9 heures: j'en pars au

plus tôt à 6 heures et demie, ce qui ne me laisse pas une minute.

Naturellement je n'ai pu voir non plus Tourgueneff.

Paris, ce mercredi.

MON CHER MAÎTRE,

..... Ma pièce va passer dans dix jours chez Ballande. Pouvez-vous, mon

cher maître, m'envoyer une lettre d'introduction pour Théodore de

Banville que je voudrais prier d'y venir. Je tâche d'avoir autant de

critiques que je pourrai et je tiens à celui-là, parce que la pièce est

en _vers_.

J'ai vu Banville chez vous mais il ne me reconnaît pas quand je le

rencontre.

Je sais par Mme Commanville que vous allez mieux. Quand vous verra-t-on?

Vous ne vous imaginez pas combien j'ai envie et besoin de vous voir.

Je vous embrasse, mon bien cher maître, en vous serrant les mains.

Bien des choses à Laporte.

Votre

GUY DE MAUPASSANT.

CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES

BEAUX-ARTS.

Paris, le 18 février 1879.

Je ne vous écris qu'un mot en courant, mon cher maître, parce que je

suis surchargé de besogne. Puis ma pièce sera jouée _demain soir_ et

j'ai un travail considérable de distribution de places. J'espère que ce

ne sera pas mal. J'ai écrit à Daudet pour lui demander s'il pourrait

venir. _Il ne m'a pas plus répondu que pour la feuille de Rose._ Je lui

envoie tout de même deux fauteuils sous enveloppe.

Banville a été charmant. Il viendra. J'ai aussi Lapommeraye et _le

Gaulois_. (Peut-être!!! _le Figaro_.)

..... Je vais essayer d'aller vous voir; mais je ne réponds pas de

réussir......

Enfin je verrai l'état de mes finances à la fin du mois et j'espère que

je pourrai aller passer un jour avec vous. J'en ai grande envie et grand

besoin. Je désire aussi vous parler de vous, et vous donner, sur

l'histoire Gambetta, une appréciation que je crois plus juste que les

autres.

Je vous écrirai aussitôt que ma pièce aura été jouée, en attendant, je

vous embrasse.

GUY DE MAUPASSANT.

26 février 1879.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ma pièce a bien réussi: mieux même que je n'aurais espéré. Lapommeraye,

Banville, Claretie, ont été charmants; _le Petit Journal_ très bon, _le

Gaulois_ aimable, Daudet perfide: il a dit: «M. de M. a remis à la

scène, sans s'en douter, les roses jaunes d'Alphonse Karr. Personne sans

doute n'a oublié le sujet, le voici». Puis il fait l'analyse des roses

jaunes (que je ne connaissais nullement) de façon à ce que cela ait une

ressemblance absolue avec ma pièce, tandis que, d'après les

renseignements que j'ai pris, les différences entre les deux sujets sont

très sensibles; il termine par quelques mots d'éloge.--Zola n'a rien

dit, j'espère que c'est pour lundi. Du reste _sa bande_ me lâche, ne me

trouvant pas assez naturaliste; aucun d'eux n'est venu me serrer la main

après le _succès_. Zola et sa femme _ont applaudi beaucoup_ et m'ont

vivement félicité plus tard.--D'autres journaux en ont parlé avec éloge,

je n'ai pu encore me les procurer.--Mme Pasca va la jouer dans le monde.

Adieu, mon cher maître, je vous embrasse bien fort et j'ai grande envie

de vous voir.

Votre

G. DE M.

Paris, 24 avril 1879.

Je serai toujours, mon cher maître, une victime des ministères. Voici

huit jours que je veux vous écrire, et je n'ai pas pu trouver une

demi-heure pour le faire. J'ai ici des rapports très agréables avec

Charmes, mon chef; nous sommes presque sur un pied d'égalité, il m'a

fait donner un très beau bureau, mais je lui appartiens, il se décharge

sur moi de la moitié de sa besogne, il marche et j'écris du matin au

soir; je suis une chose obéissant à la sonnette électrique et, en

résumé, je n'aurai pas plus de liberté qu'à la Marine. Les relations

sont douces, c'est là le seul avantage; et le service est beaucoup moins

ennuyeux. Et le soir de ma petite pièce Charmes me disait: «Décidément

il faut que nous vous laissions du temps pour travailler et, soyez

tranquille, nous vous en laisserons!!!!!» Ah bien oui!! je lui suis

utile et il en abuse; c'est toujours ainsi du reste, j'ai voulu me faire

bien voir de lui et j'ai trop réussi.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Que dites-vous de Zola? moi je le trouve absolument fou. Avez-vous lu

son article sur Hugo!! son article sur les poètes contemporains et sa

brochure «la République et la littérature»?--«La république sera

naturaliste ou elle ne sera pas»,--«JE NE SUIS QU'UN SAVANT»--!!!!--

(rien que cela!--quelle modestie),--«l'enquête sociale»,--le document

humain,--la série des _formules_,--on verra maintenant sur le dos des

livres «grand roman selon la formule naturaliste».--_Je ne suis qu'un

savant!!!!!_ cela est pyramidal!!! et on ne rit pas.....

Vous n'avez pas reçu le nouveau livre d'Hennique, parce qu'il ne l'a

envoyé à personne. C'est un roman qu'il a écrit à 18 ans pour le journal

_l'Ordre_ et que Dentu lui avait acheté, _il ne le montre pas_.--Mme

Pasca (ceci entre nous) a failli mourir de chagrin de sa rupture avec

Ricard et vous pouvez être assuré qu'elle ne jouera pas ma pièce chez la

princesse Mathilde: elle n'a pas autre chose en la tête que son

désespoir d'amour. Nom de Dieu, que les femmes sont bêtes!--Zola m'a

chargé de vous dire qu'il vous attendait avec impatience pour donner le

dîner qu'il a promis pour la 50e édition de l'_Assommoir_; il espère que

vous serez ici dans les tout premiers jours de mai, parce qu'il compte

partir immédiatement après; il a retardé son départ pour cela.--Les

Charpentier descendent dans des profondeurs de stupidité prodigieuses,

la femme est encore plus étonnante que l'homme.

Je vous attends avec impatience, je m'embête, je suis un peu souffrant,

le sang circule mal, et les MÉDECINS ne peuvent que répéter leur

éternelle phrase: «de l'exercice, faites de l'exercice». Je n'ai pas le

temps de travailler, ce qui me rend fort grincheux. Adieu, mon cher

maître, je vous embrasse filialement.

A vous,

G. DE M.

CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES

BEAUX-ARTS.

Ce 26 décembre.

J'ai été fort bousculé ces jours-ci, mon bien cher maître, et je n'ai pu

encore vous écrire. Enfin je suis installé dans un beau bureau sur des

jardins, mais je trouve que ça sent le provisoire.....

Par exemple, pour du temps je n'en ai pas. J'arrive à 9 heures du matin

et je pars à 6 h. 1/2 du soir. Je sors deux heures dans le jour pour

déjeuner. Mais cela n'est qu'un moment à passer et je serai fort libre

quand je rentrerai dans l'administration.

Je jouis d'une haute considération. Les directeurs me traitent avec

déférence et les chefs de bureau m'adorent. Le reste me regarde de loin.

Mes collègues posent. Ils me croient, je crois, trop simple.

Je vois des choses farces, farces, farces, et d'autres qui sont tristes,

tristes, tristes; en somme, tout le monde est bête, bête, bête, ici

comme ailleurs.

Une chose me gêne, j'ai déplu au lampiste, qui n'a pas voulu me donner

de lampe. Si cela continue, j'en rendrai compte au chef du cabinet.

J'ai été de nouveau à la _Librairie nouvelle_. M. Achille n'a pu se

procurer nulle part le _Bien et le mal des femmes_. C'est tout à fait

épuisé.

Et Zola!..... Cet article-là quinze jours avant l'_Assommoir_! La jolie

presse qu'il aura!! Ballande va jouer en matinée (quand? je l'ignore)

mon _Histoire du vieux temps_.--C'est toujours ça; malheureusement ça ne

rapporte rien les matinées.

Détail embêtant. Au cabinet du ministre on vient tous les dimanches

jusqu'à midi. Je crois que j'aurai cependant du temps pour travailler,

la besogne de la maison ira vite quand j'y serai accoutumé, elle n'est

pas difficile.

Je vous embrasse tendrement, mon cher maître, en vous remerciant, et je

vous prie de présenter à Mme Commanville mes compliments respectueux et

dévoués.

GUY DE MAUPASSANT.

CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES

BEAUX-ARTS.

Ce lundi.

MON CHER MAÎTRE,

..... C'est aujourd'hui que le ministère doit tomber. Je n'ai pas de

chance.

L'_Assommoir_ est un succès!

Par exemple c'est interminable et pas très mordant. Mais les décors sont

superbes et il y a des scènes bien venues. Le _delirium tremens_ fait

évanouir les femmes. On ira voir. La _première_ a été fort bonne.

Quelques murmures ébauchés ont été arrêtés par trois salves

d'applaudissements. Je crois que la pièce tiendra longtemps.

Je vous embrasse, mon cher maître, et vous prie de venir le plus tôt

possible.

GUY DE MAUPASSANT.

A l'obligeance de Mme Commanville, aujourd'hui Mme Franklin Grout,

nièce de Gustave Flaubert, nous devons communication des LETTRES À

GUSTAVE FLAUBERT.

LETTRES

À SA MÈRE ET À SES AMIS.

Yvetot, ce 2 mai 1864.

CHÈRE MAMAN,

On ne donnera les places que cet après-midi, et je commence ma lettre ce

matin.

Je viens d'apprendre qu'on ne donnera les places que demain mardi, parce

que M. le Supérieur est à Rouen aujourd'hui. Nous n'avons plus une seule

rougeole. Je désespère pour mon RACINE; je croyais que nous avions

encore au moins cinq compositions en thème latin, et il n'y en a plus

qu'une, et deux en grec. Je ne comprends rien à cette malheureuse

langue. Donc, je n'espère rien de bien pour le grec. Quant à la

composition en version, dont on donnera les places demain, je crois être

bien. Nous ne composerons plus maintenant avant près de 3 semaines. Je

ne t'écrirai plus avant la sortie. Ainsi donc, entendons-nous pour

cela, tu sais que nous ne rentrons qu'à 7 heures du soir. Si Germer est

revenu, tu pourras venir avec ma tante, qui compte venir en voiture, et

ainsi partir le plus tard possible sans être fixée par le train, ni

obligée de coucher ici. Écris-moi pour me dire quelle est ta résolution.

Que vas-tu faire?

Eh bien, voici de la pluie; il y a assez longtemps que nous la

demandons. Je voudrais savoir quand commence l'été d'après le

calendrier.

Comment va Henri? a-t-il toujours ses camarades? Sais-tu si Germer va

bientôt revenir? va-t-il mieux? Il a eu des vacances assez longues,

j'espère; il n'a pas à se plaindre.

Tu diras que j'en parle bien longtemps d'avance, mais si cela ne te

faisait rien, au lieu du bal que tu m'as promis au commencement des

grandes vacances, je te demanderai un petit dîner, ou bien seulement,

toujours si cela ne te faisait rien, de me donner seulement la moitié de

l'argent que t'aurait coûté le bal, parce que cela m'avancera toujours

pour pouvoir acheter un bateau. Et c'est l'unique pensée que j'ai depuis

la rentrée, non seulement depuis la rentrée de Pâques, mais aussi depuis

la rentrée des grandes vacances. Je ne veux pas acheter des bateaux que

l'on vend aux Parisiens, cela ne vaut rien, mais j'irai chez un douanier

que je connais et il me vendra un bateau comme ceux qui sont dans

l'église, c'est-à-dire un bateau-pêcheur tout rond dessous. Si je n'ai

pas de prix, j'espère au moins avoir un accessit.

Je n'ai plus le temps de continuer ma lettre aujourd'hui, chère maman; à

demain.

Ce mardi.

Je suis 2e en version latine. Tu vois que me voici revenu entre les

1ers; j'ai manqué être premier: ma composition a été à 2 professeurs

avec celle du 1er. Mais je suis 2e, cela fait 30 sous que tu me dois, et

bonne maman 30. Cela me donne 3 francs. Mais il n'y a plus qu'une

composition en latin, je ne pourrai pas gagner mon RACINE, mais si j'ai

un ou deux accessit (_sic_), voudras-tu me le donner?

Adieu, chère maman, je t'embrasse très fort. Embrasse bien Hervé pour

moi.

Ton fils,

GUY DE MAUPASSANT.

A SA MÈRE.

1870

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 01 · 第 5 / 13 段