de pages supérieurement exécutées et prodigieusement séduisantes? Non,
elles abondent et souvent elles sont d'une si incontestable grandeur
qu'elles nous voilent les défaillances de l'œuvre. Dans _Fort comme la
Mort_ et _Notre Cœur_, la pensée du romancier s'élève et plane. Il ne
nous raconte plus, semble-t-il, tel accident fortuit, tel drame isolé,
telle misère individuelle: c'est l'impossible amour, la torture du désir
stérile, la vanité des consolations que dit sa parole grave. Et jamais
Maupassant ne fut aussi éloquent qu'à cette époque; jamais il ne sut
nous ébranler ainsi de ses périodes haletantes, et nous tarauder l'âme
sous la vrille de ses mots clairs et abstraits. Un fluide pathétique
attaque nos nerfs qui vibrent longuement et douloureusement.
A de certaines heures troubles, c'est vers _Fort comme la Mort_ et vers
_Notre Cœur_ que s'en vont, malgré nous, nos préférences secrètes,
encore que l'écrivain n'ait pas suivi l'homme dans son épuration. En
perdant son impassibilité, il a perdu son génie: il ne lui reste plus
qu'une virtuosité entraînante et de grande allure.
Pourquoi faut-il que cette époque de son talent, qui correspond à la
période la plus intelligente, la plus délicate, la plus noble de sa vie
intime, demeure, au point de vue littéraire, la moins attachante?
Cette fois, ce n'est plus Olivier Bertin, ce n'est plus André Mariolle
qui parlent. Il faut que Maupassant cède à cette impérieuse nécessité
d'exhaler ses rancœurs, ses souffrances; il prend la parole en son nom,
sans artifices et sans détours et, dans un soliloque admirable, il nous
donne un chef-d'œuvre.
Depuis que le mal en lui se précise et s'exaspère, que la nuit obscurcit
ses yeux et descend sur son âme, c'est aux pays de la lumière, c'est à
la Côte d'Azur qu'il va demander l'illusion dernière. Il ne fait plus à
Paris que de brefs séjours; il consulte ses médecins, voit ses éditeurs,
et repart aussitôt. Là-bas, dans le vieux port d'Antibes, derrière la
digue de Cannes, le yacht qu'il chérit comme un frère, son _Bel-Ami_, se
balance et l'attend. Il l'emportera vers les cités blanches du golfe de
Gênes, vers les palmiers d'Hyères ou les rouges calanques d'Anthéor.
C'est dans une de ces croisières indolentes, au large d'Agay et de
Saint-Raphaël, qu'il a écrit _Sur l'Eau_. C'est sur la mer auguste des
vieux philosophes et des vieux poètes, sur la mer dont la voix a bercé
la pensée du monde, qu'il a jeté dans l'ombre cette longue plainte si
déchirante et sublime que la postérité en frémira longtemps. Les
strophes amères de ce lamento semblent cadencées par la Méditerranée
elle-même et rythmées comme sa mélopée; tantôt elles brasillent, avec
leurs incidentes uniformes, pareilles aux vagues courtes et pressées;
tantôt elles se replient et s'apaisent avec un clapotis berceur,
monocorde, dans la fadeur des calmes plats.
_Sur l'Eau_, c'est le testament, c'est la confession générale de
Maupassant; à ceux qui viendront, il lègue ses suprêmes pensées, puis il
dit adieu à tout ce qu'il a aimé, aux rêves, aux nuits étoilées et à
l'haleine des roses.
_Sur l'Eau_, c'est le livre du désenchantement moderne, le miroir fidèle
du dernier pessimisme. Le journal de bord, décousu et hâtif, mais si
noble en son tumulte, a pris place pour jamais à côté de _Werther_ et de
_René_, de _Manfred_ et d'_Obermann_.
L'homme est guary, qui se lamente.
Il a menti le vers de Ronsard: le glorieux écrivain est entré dans les
sombres défilés de la folie et de la mort.
Longtemps, douloureusement, il s'est vu défaillir sous les attaques d'un
mal obscur qui lui laissait, avec son irrésistible talent, assez de
conscience pour sentir la diminution de son être et son entrée dans la
nuit. Les symptômes de la paralysie générale sont venus, irrécusables
enfin, se confondre avec les désordres de la névrose. Maupassant est
méconnaissable; ceux qui, comme moi, le rencontrèrent, maigri et
grelottant en ce pluvieux dimanche de novembre où l'on inaugurait à
Rouen le monument de Flaubert, eurent peine à le reconnaître. Toute ma
vie, je reverrai son visage diminué par la souffrance, ses grands yeux
aux abois où la protestation contre l'inique fatalité faisait passer des
lueurs mourantes.
A dater de ce lugubre hiver, la sinistre maladie évolue sur le terrain
le plus propice, avec une aveugle rigueur. Sans doute, il n'est pas seul
à subir un sort infligé à tant de pitoyables victimes, mais son
supplice, à lui, connaît d'exceptionnels raffinements. A travers les
crises de persécution et de mégalomanie, dans les alternatives
d'excitation et d'affaissement, il garde, durant de longs mois, une
lucidité suraiguë qui le convie sans merci au spectacle de sa lente
destruction. Il semble que, par cette torture opiniâtre, la Nature le
veuille punir d'avoir lu si clair en son cœur de marâtre.
Maupassant s'est réfugié à Cannes, non loin de sa mère. Il lit des
traités de médecine et, en dépit des verdicts qu'ils énoncent, il
persiste à attribuer ses souffrances à un «rhumatisme localisé au
cerveau», contracté naguère parmi les brouillards de la Seine. Et, par
instants, le précaire espoir d'une rémission palpite en lui. Il écrit au
printemps:
«Il fait si chaud en ce moment sous le soleil qui emplit mes fenêtres!
Pourquoi ne suis-je pas tout entier au bonheur de ce bien-être?
Certains chiens qui hurlent expriment très bien cet état. C'est une
plainte lamentable qui ne s'adresse à rien, qui ne va nulle part, qui
ne dit rien et qui jette dans les nuits le cri d'angoisse enchaînée
que je voudrais pouvoir pousser. Si je pouvais gémir comme eux, je
m'en irais quelquefois, souvent, dans une grande plaine ou au fond
d'un bois, et je hurlerais ainsi durant des heures entières, dans les
ténèbres. Il me semble que cela me soulagerait[22].»
[22] Lettre inédite.
Vainement il essaie de travailler, il sombre, et l'idée de suicide
s'impose davantage: «Mon esprit suit des vallons noirs qui me conduisent
je ne sais où. Ils se succèdent et s'emmêlent, profonds et longs,
infranchissables. Je sors de l'un pour entrer dans un autre et je ne
prévois pas ce qu'il y aura au bout du dernier. J'ai peur que la
lassitude ne me décide plus tard à ne pas continuer cette route
inutile[23].»
[23] _Ibid._
Les mois s'écoulent cependant et, en juin, il peut aller faire une cure
à Divonne. Après un accès d'optimisme très caractéristique, il se rend
brusquement à Champel et il y stupéfie son entourage par ses effroyables
divagations. Un soir pourtant qu'il se trouve mieux, il veut lire au
poète Dorchain le début de son roman l'_Angelus_, qui sera, il
l'affirme, son chef-d'œuvre. Quand il eut fini, il pleura. «Et nous
aussi, nous pleurâmes, rapporte éloquemment Dorchain, voyant tout ce qui
restait encore de génie, de tendresse et de pitié dans cette âme qui
jamais plus n'achèverait de s'exprimer pour se répandre sur les autres
âmes..... Dans son accent, dans ses paroles, dans ses larmes, Maupassant
avait je ne sais quoi de religieux qui dépassait l'horreur de la vie et
la sombre terreur du néant[24].»
[24] LUMBROSO, _Souvenirs sur Maupassant_.
A la fin de septembre, le revoici à Cannes. Mais l'heure de l'échéance
prédite par les médecins a sonné. Comme une bête traquée, il erre, à
l'automne, sur la Croisette, devant ces deux îles où si souvent il s'est
étendu à l'ombre des pins embaumés, devant ces horizons nacrés vers
lesquels, jamais plus, ne cinglera le _Bel-Ami_. Puis, au crépuscule, il
gravit la Californie et, de son œil morne, regarde là-bas l'Estérel,
qui change de couleur et d'expression sous le ciel verdissant, l'Estérel
dont il a tant couru les sentiers, les forêts et les ravins où éclosent
les fleurs tropicales, l'Estérel qu'il a si fervemment décrit et qui fut
son dernier amour... Du moins la dolente montagne gardera-t-elle associé
à son nom léger le nom du Maître: elle lui appartient pour toujours,
comme la baie de Saint-Malo à Chateaubriand, et le lac du Bourget à
Lamartine.
Maupassant annonce sa fin prochaine, et dans ses lettres dernières,
pauvres billets semés de fautes, troués de lacunes et criblés de
surcharges, ce ne sont que des cris épouvantés, des appels de noyé venus
du large: «Il y a des jours entiers où je me sens perdu, fini, aveugle,
le cerveau usé et vivant encore.....
«..... Je n'ai pas une idée qui se suit, j'oublie les mots, les noms de
tout et mes hallucinations et mes douleurs me déchirent.....
«..... Je ne peux pas écrire, je n'y vois plus; c'est le désastre de ma
vie[25].»
[25] Lettres inédites.
Après des semaines tragiques, où d'instinct il lutta en désespéré, le
1er janvier 1892, il se sent irrémédiablement vaincu et, dans une minute
de clarté suprême, comme naguère Gérard de Nerval, il voulut se tuer.
Moins favorisé que l'auteur de _Sylvie_, il se manqua. Mais son esprit,
désormais «indifférent à toute misère», était entré dans les ténèbres
éternelles.
On le ramena à Paris pour l'interner chez le docteur Meuriot. Après
dix-huit mois d'une existence machinale, tout doucement le «météore»
s'éteignit.....
Les moralistes d'autrefois, plus préoccupés d'humanité que de pathologie,
auraient commenté cette fin en répétant la belle phrase de Cureau de la
Chambre: «Il ne faut pas s'estonner si la Mort suit souvent les grands
succès, parce qu'ils font perdre l'Espérance, qui est l'Ancre véritable
qui arreste l'âme, la vie et les années.»
_Septembre 1907._
POL NEVEUX.
CORRESPONDANCE.
Nous croyons intéressant de publier au seuil de cette édition les notes
de collège de «l'élève Guy de Maupassant» suivies de la lettre de Mme
Caroline Flaubert. Le lecteur verra naître les aptitudes et se
développer le caractère du grand écrivain.
PARIS.--LYCÉE IMPÉRIAL NAPOLÉON.
Année 1859-1860.
OBSERVATIONS.
Excellent élève dont la volonté et les efforts méritent d'être loués
vivement et encouragés. Il prendra peu à peu l'habitude de notre travail
et nous comptons sur des progrès certains.
INSTITUTION ECCLÉSIASTIQUE D'YVETOT.
Année 1863-1864.
OBSERVATIONS.
_Conduite_ Régulière.
_Travail_ Assidu.
_Caractère_ Bon, docile et agréable, s'est fait aimer de tout
le monde.
INSTITUTION ECCLÉSIASTIQUE D'YVETOT.
Année 1866-1867.
OBSERVATIONS.
A donné satisfaction pendant le temps qu'il a passé dans la maison.
INSTITUTION ECCLÉSIASTIQUE D'YVETOT.
Année 1866-1867.
OBSERVATIONS.
Toujours bon et agréable.
MADAME CAROLINE FLAUBERT
À MADAME LAURE DE MAUPASSANT.
Croisset, 3 octobre 1867.
CHÈRE MADAME,
Je ne puis trop vous dire tout le plaisir que m'a fait la visite de
votre fils. C'est un charmant garçon dont vous devez être fière; il vous
ressemble un peu et aussi à notre pauvre Alfred. Sa figure gaie et
spirituelle est extrêmement sympathique, et son camarade m'a dit qu'il
était rempli de moyens sous tous les rapports. Votre vieil ami Gustave
en est enchanté et me charge de vous féliciter d'avoir un semblable
enfant. Mais pourquoi ne l'avez-vous pas accompagné? Vous nous eussiez
fait tant de plaisir...
Caroline FLAUBERT.
CORRESPONDANCE.
LETTRES
À GUSTAVE FLAUBERT.
Paris, ce mardi soir.
CHER MONSIEUR ET AMI,
..... Je n'ai que le temps de fermer cette lettre et de la porter au
chemin de fer pour qu'elle parte ce soir. Je vous écrirai d'ici à
quelques jours pour causer un peu avec vous comme je le faisais ici
chaque dimanche. Nos causeries de chaque semaine étaient devenues pour
moi une habitude et un besoin, et je ne puis résister au désir de
bavarder encore un peu par lettre. Je ne vous demande pas de me
répondre, bien entendu, je sais que vous avez autre chose à faire.
Pardonnez-moi cette liberté, mais en causant avec vous, il me semblait
souvent entendre mon oncle que je n'ai pas connu, mais dont vous et ma
mère m'avez si souvent parlé et que j'aime comme si j'avais été son
camarade ou son fils, puis le pauvre Bouilhet, que j'ai connu celui-là
et que j'aimais bien aussi.
Il me semble voir vos réunions de Rouen. Et je regrette de n'avoir pas
été avec tous ceux-là au lieu d'être avec les amis de mon âge _qui n'ont
pas une idée de ce qui existe_.
Pardon pour ce griffonnage, veuillez croire à mon affection la plus
dévouée et la plus vive.
GUY DE MAUPASSANT.
Ce lundi.
CHER MONSIEUR ET AMI,
J'ai recopié hier soir mon _Histoire du vieux temps_, j'ai fait tous les
changements que vous m'aviez indiqués, et j'ai enlevé _cinq pages au
commencement_.
Je l'ai lue hier à F..... qui trouvait même que j'en avais trop
supprimé, disant que c'était un proverbe plutôt qu'une pièce faite
suivant les règles ordinaires, que j'avais enlevé des choses qui
auraient peut-être été applaudies et que, dans ce genre, l'action était
généralement presque nulle, etc. Enfin, moi, je crois que les
changements et suppressions que j'ai faits sont bons, qu'en pensez-vous?
elle va beaucoup plus vite ainsi.
Pourvu (si elle est acceptée?) qu'on ne m'embête pas pour le récit du
comte, je ne crois pas qu'on puisse en supprimer sans le gâter tout à
fait. J'y ai réfléchi et j'aurais à recommencer que je ne le ferais pas
plus court.
Je vous rapporte en même temps _La Demande_, puisque vous avez été assez
bon pour vous charger de les présenter ensemble. J'ai pensé qu'il était
inutile de la faire recopier, puisque le manuscrit est très lisible
malgré les quelques ratures que j'ai faites.
Je vous remercie mille fois pour le très grand service que vous me
rendez.
Je vous serre bien affectueusement la main.
GUY DE MAUPASSANT.
Paris, le 17 novembre 1876.
Je voulais attendre, pour vous écrire, mon cher maître, que j'eusse
quelque chose d'à peu près certain du côté de _la Nation_, car j'ai
d'abord été plein d'espérance, puis de désespoir, et depuis ce matin je
recommence à espérer.
Voici les faits:
Aussitôt en possession de votre lettre, j'ai été me présenter chez M.
Raoul Duval qui m'a reçu avec une bienveillance extrême et m'a dit ceci:
«Nous n'avons point encore de chroniqueur littéraire, faites-moi tout de
suite un article d'actualité sur un _livre nouveau_, je le ferai
passer; vous m'en donnerez un second quinze jours après environ, je le
ferai insérer également; puis je demanderai au Conseil d'administration
de compléter la rédaction du journal en vous prenant comme critique
littéraire. Vous pouvez être certain que je ferai pour cela tout ce que
je pourrai, parce que vous m'êtes chaleureusement recommandé par mes
meilleurs amis: G. Flaubert et les Lapierre.»
Là-dessus, je m'en vais enchanté, j'achète la correspondance de Balzac
et je prépare mon article, puisqu'il ne fallait qu'une actualité.
Mais j'apprends au bout de quelques jours, que _la Nation_ publie des
feuilletons littéraires signés par M. Filon, l'ex-précepteur du prince
impérial. Et un de ses amis m'affirme qu'il doit garder la critique des
livres.
Je termine néanmoins mon article et je l'ai porté hier chez M. Raoul
Duval que j'ai été voir ce matin. Il a été toujours aussi aimable, m'a
fait beaucoup de compliments sur mon étude qui va passer immédiatement.
Mais j'ai compris que je ne serais pas titulaire de la critique
littéraire, la place a été prise probablement par M. Filon; je crois que
je vais remplacer un _chroniqueur léger_, qu'on trouve trop bête, et
qu'on me laisserait toute latitude sur le choix de mes articles. Dans
tous les cas M. Raoul Duval paraît bien décidé à m'attacher à la
rédaction de son journal. Je l'en ai vivement remercié, mais c'est à
vous surtout, mon bien cher maître, que doivent aller tous mes
remerciements.
Je vous enverrai le numéro où mon article sur les lettres de Balzac
paraîtra et je vous tiendrai au courant des événements qui surviendront.
Je fais en ce moment, malgré les idées de Zola sur le _Théâtre
naturaliste_, un drame historique, corsé!!!!![26]
[26] _Princesse de Béthune._ Cette pièce fait partie des essais
littéraires de jeunesse que nous ne publions pas.
Mon cœur va bien. Ma foi, vivent les homéopathes. Love fait de mon
cœur ce qu'il veut, l'accélère ou le ralentit quand il lui plaît.
A bientôt, mon cher maître, je vous embrasse en vous serrant les mains.
Renouvelez à madame Commanville l'assurance de mes sentiments bien
dévoués et respectueux et rappelez-moi au bon souvenir de son mari.
Tout à vous.
GUY DE MAUPASSANT.
Revenez vite, car vous me manquez beaucoup. C'est aussi ce que me disait
Zola jeudi dernier.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 8 janvier 1877.
Je suis assez embarrassé pour _la Nation_, mon cher maître, et comme il
se peut faire que vous ayez vu R. Duval à Rouen pendant les vacances du
jour de l'an, je viens vous expliquer les choses et vous demander
conseil.
Lorsque M. R. Duval m'a demandé quelques articles littéraires, il s'est
refusé à prendre des études longues et sérieuses comme celle que je lui
proposais, et il m'a recommandé de faire _amusant_. Pour lui plaire, je
lui ai donné mon article sur Balzac, qui est de la critique à l'usage
des dames et des messieurs du monde, mais où il n'est pas question de
littérature. Il l'a trouvé charmant et il en a parlé avec _enthousiasme_
à Mme Lapierre, qui me l'a répété. Là-dessus, je fais un article très
littéraire et très sérieux sur une question fort grosse et fort grave,
l'_invasion de la Bizarrerie_, procédé des médiocres pour remplacer
l'originalité qu'ils ne trouvent pas. Le livre qui me servait de
prétexte pour cette étude était _Les morts bizarres_, de Jean Richepin.
R. Duval m'a objecté que cela n'était point _intéressant_ pour ses
lecteurs, que M. Richepin n'était point digne de la réclame qui
résultait toujours d'un article même ennemi (comme s'il s'agissait de
Richepin!!!), etc., etc. Là-dessus, je prends la réédition du 1er livre
de Ste-Beuve sur la poésie française au XVIe siècle et je fais un
troisième article. Raoul Duval a paru l'apprécier, m'a demandé la
permission de couper en deux quelques phrases, parce que dans _le
journalisme il faut faire la phrase courte_: et m'a annoncé qu'il
paraîtrait prochainement. J'attends encore!!! Comme le M. Noël qui fait
la chronique dramatique dans _la Nation_ est au-dessous de Mallarmé
comme galimatias, et que le journal ne peut réellement pas le conserver,
M. R. Duval m'a prié de lui faire quelques critiques de pièces. J'ai
pris d'abord _L'ami Fritz_, qui est certes ce qu'on a donné de meilleur
cette année. C'est l'avis de Daudet, de Zola, de Tourgueneff, ce qui me
suffisait, c'est le mien. J'apprends aujourd'hui que M. R. Duval a
trouvé cette pièce imbécile, atroce, et dit à tout le monde de n'y pas
aller. Est-ce son opinion ou celle du monde bonapartiste? Je l'ignore,
toujours est-il que mon article n'a pas dû lui plaire, quoique j'aie
fait un éloge bien modéré de cette œuvre.
Or je vois par mes yeux, je juge par ma raison et je ne dirai point que
ce qui est blanc est noir, parce que c'est l'avis d'un autre. Je compte
faire encore un article d'épreuve pour _la Nation_, après quoi je me
tiendrai tranquille. Non seulement j'ai dépensé 25 francs en livres et
places de théâtres à analyser, dépense dont je me serais certes abstenu,
mais j'ai perdu grandement un mois de travail, ce qui est beaucoup plus
important. Cette indécision continue me tracasse, ces articles divers,
irréguliers me troublent, je ne sais encore rien, et avec l'indécision
de M. Raoul Duval et la crainte qu'il a de sa rédaction évidemment
hostile à un nouveau venu, il peut me faire passer ainsi tout le
printemps en me demandant des articles d'épreuve qui ne me mèneront à
rien et ne sont point payés. J'ai pensé que vous vous étiez peut-être
rencontrés chez Mme Lapierre et qu'il avait pu vous parler de moi. Je
voudrais, en ce cas, savoir si j'ai quelque chance de remplacer M. Noël,
sans quoi il est inutile que je continue à dépenser de l'argent et du
temps pour rien. Je ne sais même quelle pièce choisir pour faire un
second article, et cette critique après coup ne peut avoir aucune espèce
d'originalité. Il est inutile dans tous les cas d'écrire pour moi à M.
R. Duval; je vous parlerai beaucoup plus longuement de tout cela quand
vous serez ici. Croyez-moi bien, cher maître, aucun journal ne me
laissera faire des articles vraiment littéraires et dire ce que je
pense. Je lis tous les jours _la Nation_; cette feuille est radicalement
imbécile, c'est le royaume des préjugés et du convenu, toute chose
nouvelle les effarouchera comme idée et comme forme. M. Noël dit bien
que la chanteuse, Mlle Ritter, est la «personnification de la gracieuse
figure de jeune fille que le compositeur (Victor Massé) a choisie pour
l'encadrer de ses _perles_ les plus _mélodieuses_!.....». Je vous
envoie, en outre, le feuilleton d'aujourd'hui, il est impossible d'être
plus mauvais. Je vous adresse, en même temps, un article de Zola qui
trouve que le _Drame scientifique_ est une heureuse innovation qui mène
au drame naturaliste. Cette fois, c'est trop fort!!! Quand donc
reviendrez-vous? Je suis désolé de vous voir rester si longtemps
là-bas.....
..... M. Tourgueneff m'a dit hier que vous ne seriez peut-être pas ici
avant la fin de février, et cela m'a rempli de tristesse. J'ai un besoin
énorme de causer avec vous, j'ai le cerveau plein de choses à vous dire:
je suis malade d'une trop longue continence d'esprit, comme on l'est
d'une chasteté prolongée.
Il y a sur Paris, en ce moment, une atmosphère de lubricité qui m'est
douce. On ne parle que des histoires de Mme Ch. H., du prince de
Hohenlohe, et d'une autre dame qu'on ne nomme pas. Demandez à Mme
Lapierre de vous raconter tout cela. Je travaille trop en ce moment.....
Mais l'impudicité du bon public me réjouit.
Revenez vite, cher maître, je vous embrasse en attendant avec une
affection toute filiale.
Votre
GUY DE MAUPASSANT.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 10 décembre 1877.
Il y a longtemps que je veux vous écrire, mon bien-aimé maître, mais _la
Politique_!!... m'a empêché de le faire. La politique m'empêche de
travailler, de sortir, de penser, d'écrire. Je suis comme les
indifférents qui deviennent les plus passionnés, et comme les pacifiques
qui deviennent féroces. Paris vit dans une fièvre atroce et j'ai de
cette fièvre: tout est arrêté, suspendu comme avant un écroulement. J'ai
fini de rire et suis en colère pour de bon. L'irritation que causent les
manœuvres scélérates de ces gueux est tellement intense, continuelle,
pénétrante, qu'elle vous obsède à toute heure, vous harcèle comme des
piqûres de moustiques, vous poursuit...
... J'ai l'air de faire des phrases--tant pis.--Je demande la
suppression des classes dirigeantes: de ce ramassis de beaux messieurs
stupides qui batifolent dans les jupes de cette traînée dévote et bête
qu'on appelle la bonne société.
Eh bien, je trouve maintenant que 93 a été doux, que les septembriseurs
ont été cléments, que Marat est un agneau, Danton un lapin blanc et
Robespierre un tourtereau. Puisque les vieilles classes dirigeantes sont
aussi inintelligentes aujourd'hui qu'alors, aussi incapables de
gouverner aujourd'hui qu'alors, aussi viles, trompeuses et gênantes
aujourd'hui qu'alors, il faut supprimer les classes dirigeantes
aujourd'hui comme alors, et noyer les beaux messieurs crétins avec les
belles dames catins. O radicaux, quoique vous ayez bien souvent du petit
bleu à la place de cervelle, délivrez-nous des sauveurs et des
militaires qui n'ont dans la tête qu'une ritournelle et de l'eau
bénite.
Voilà huit jours que je ne puis plus travailler, tant je suis exaspéré
par le bourdonnement que me font aux oreilles les machinations de ces
odieux cuistres.
Pourtant, j'aurai achevé de refaire mon drame (tout à fait remanié) vers
le 15 janvier. Enfin je vous le soumettrai peu de temps après votre
retour. J'ai fait aussi le plan d'un _roman_ que je commencerai aussitôt
mon drame terminé.
Et (par-dessus tout) Hugo--notre poète,--qui donne à dîner à tous les
JOURNALISTES de Paris,--et qui demande à avoir auprès de lui SARCEY et
VITU, lesquels ne daignent pas venir.--_On remarque leur absence et on
les regrette._--Il y avait là Albert Delpit! Cochinat! et cent inconnus
que Hugo a traités de grands artistes.--Lisez son discours, du reste.
Je ne vais pas mal, malgré tout, et vous embrasse en espérant causer
bientôt avec vous.
GUY DE MAUPASSANT.
Ma lettre n'a peut-être pas le sens commun. Elle vous prouvera toujours
que je pense souvent à vous.
Compliments au bon Laporte. Je pense, d'après votre dernière lettre, que
Mme Commanville est à Paris et je tâcherai de la voir demain.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.