ses nerfs», et qui professe pour les hommes tant de mésestime, celui-là
considère la solitude comme un des plus amers tourments de l'existence.
Et il se lamente de ne pouvoir se livrer tout entier, de «garder au fond
de lui ce lieu secret du Moi, où personne ne pénètre».
Hélas! a dit son maître: «Nous sommes tous dans un désert.» Personne ne
comprend personne et «quoi que nous tentions, quels que soient l'élan de
nos cœurs et l'appel de nos lèvres, nous serons toujours seuls!»
Dans cette géhenne de la mort, dans ces nostalgies du passé, dans ces
transes de l'éternel isolement, faut-il voir quelque abandon de son
système? Non certes, puisque ces contradictions renforcent encore le mal
de vivre et deviennent une source nouvelle de souffrances.
En tous cas, le pessimisme de Maupassant redevient logique en
aboutissant comme celui de Schopenhauer, à la pitié. Ici je sais que je
heurte certains des admirateurs de l'écrivain. La pitié, on n'a pas
voulu la trouver dans son œuvre: il est entendu qu'il est impitoyable.
Mais, examinez de plus près ses récits et vous la verrez s'y révélant à
chaque page, pourvu que vous pénétriez dans les entrailles mêmes du
sujet. C'est là qu'elle vit naturellement, presque contre le gré du
conteur qui ne la provoque ni ne l'enseigne.
Et puis, si elle est demeurée cachée pour tant de lecteurs, c'est
qu'elle n'a rien à faire, cette pitié, avec la pitié humanitaire,
débitée par les rhéteurs. Elle demeure philosophique et hautaine,
dégagée de tout caractère «anthropocentrique». C'est la souffrance
universelle qu'elle embrasse. Et même, pour dire vrai, c'est l'homme,
c'est le bipède hypocrite et sournois qui y participe le moins;
Maupassant est secourable à tous ceux de ses semblables que tenaillent
les fatalités physiques, les cruautés sociales et les criminels hasards
de la vie, mais il les plaint sans les estimer et sa bonté observe des
distances. Par contre, le pessimiste a pour les animaux, que
dédaignèrent les Évangiles, toutes les tendresses boudhistes. Quand il
plaint les bêtes qui valent mieux que nous, leurs bourreaux, quand il
plaint les créatures élémentaires, les plantes et les arbres, ces êtres
exquis, il s'abandonne et il épand son cœur. Plus la victime est humble
et plus généreusement il épouse sa douleur. Sa compassion est infinie
pour tout ce qui vit misérablement, se débat sans comprendre, «souffre
et meurt sans parler». Et s'il a pleuré Miss Harriet avec ce lyrisme
inusité, c'est que, comme lui, la pauvre déshéritée chérissait d'un même
amour «toutes les choses, tous les êtres vivants».
Tel m'est apparu, tour à tour conteur, écrivain, philosophe, le
Maupassant nouvelliste. J'ajouterai un trait: il est dénué de tout
esprit critique. Quand il essaie d'échafauder une théorie, on demeure
stupéfait de trouver chez ce grand lucide une pareille imprécision de
pensée et une argumentation si débile. Sur Flaubert, sur le vieux
patron mort qui lui avait «pris le cœur d'une façon inexprimable», il a
écrit l'étude la moins éloquente, la plus diffuse. Et plus tard, même
faiblesse à exposer comme à prouver, dans son essai sur _l'Évolution du
roman_, dans l'introduction de _Pierre et Jean_, dans ses Salons enfin
qu'il ne faut pas relire. Veut-il édicter un principe, il en cherche le
fondement dans son œuvre propre, spécule, systématise et conclut
d'après elle. Ainsi il élabore sans méthode, au hasard, des doctrines
qu'il s'évertue ensuite à réduire en axiomes...
En revanche, il possède entre tous un pouvoir de créer, obscur et
intime, qui s'exerce sans qu'il en ait expressément conscience. Vivant,
spontané et pourtant impassible, il est le glorieux agent d'une fonction
mystérieuse. Par elle il domine la littérature et il la dominera
jusqu'au jour où il désirera être littéraire.
Il est grand comme un arbre. L'auteur des _Contemporains_ a écrit que
Maupassant produisait ses nouvelles comme un pommier des pommes. Jamais
jugement ne fut moins contestable. Maupassant lui-même, dans des lettres
qu'ignora le critique, y souscrit.
A maintes reprises, il s'applaudit de la fertilité que développent en
lui «les terres puissantes où une furie vous monte au cerveau par
l'odorat et par les yeux[11]». Il subit même l'influence des saisons et
il écrit de Provence: «Je suis en sève, c'est vrai. Le printemps que je
trouve ici à son premier éveil remue toute ma nature de plante et me
fait produire ces fruits littéraires qui éclosent en moi, _je ne sais
comment_[12].»
[11] Lettre inédite.
[12] Lettre inédite.
Le «météore» rayonne à l'apogée de sa course. Tous l'admirent et le
glorifient. C'est l'époque où Alexandre Dumas fils par trois fois lui
écrit: «Vous êtes le seul auteur dont j'attende une œuvre avec
impatience.»
Il a du génie.
Un jour vint pourtant où cette impassibilité maîtresse perdit sa
raideur, où le marbre s'amollit au contact de la vie et de la
souffrance. Et l'œuvre de romancier, inaugurée par le nouvelliste, va
s'attiédir d'une tendresse qui point pour la première fois dans _Mont
Oriol_. Aux dernières pages de ce livre, Maupassant se désintéresse
brusquement de son sujet qui est la création, le «lancement» d'une ville
d'eaux, pour se consacrer tout entier au malheur d'un personnage
épisodique, au malheur de Mme Andermat abandonnée par Paul Brétigny. La
comédie pittoresque où évoluaient baigneurs et charlatans, paysans et
spéculateurs, s'achève en drame d'amour. Le maître prête à sa jeune
mondaine délaissée une attention insolite et il éprouve pour son
infortune, cruelle sans doute mais banale, une pitié singulière et
profonde. L'amant de _Marocca_, de _La Patronne_, se penche sur cette
âme fragile, y découvre des noblesses qu'il ignorait, des résignations
qui le touchent. Gauche encore, mais avec des délicatesses charmantes,
il s'évertue à panser la blessure, à endormir le chagrin de son héroïne.
--Bah!--lui dit un camarade au lendemain de la publication du volume,
en empruntant le ton sceptique de l'auteur lui-même--bah! Mme Andermat
fera comme les autres: elle reprendra Paul Brétigny marié.
Or voici que Maupassant s'indigne et sérieusement se fâche:
--Non, elle n'est pas comme les autres celle-là, je vous en réponds!...
Allons, je vois que vous ne l'avez pas regardée!
Mais cet élan sentimental qui a étonné ses admirateurs s'est vite
amorti, car l'année suivante paraît ce sobre _Pierre et Jean_, cet
admirable chef-d'œuvre de vérité typique, construit avec de la «pâte
d'humanité», sans nul mélange d'assaisonnements littéraires ou de
combinaisons romanesques. Le lecteur a retrouvé dans sa splendide
intégrité le maître d'autrefois.
Il est touché cependant. Dans les livres qui vont suivre, comme un
édifice longuement miné, l'impassibilité s'écroule. Avec une émotion
toujours grandissante, il racontera, en les transposant à peine, toutes
ses détresses physiques, toutes les affres de son esprit et de son
cœur.
Quel est le secret de cette évolution? La lecture de ses œuvres nous le
dévoile suffisamment.
Le jongleur a été accueilli dans les châteaux; il a été admis «aux
chambres des dames». Il a renoncé à composer ces fabliaux rapides qui
firent sa gloire, pour s'ingénier aux beaux romans d'amour et de mort.
Tristan a succédé à la _Vieille Truande_. Le conteur a laissé les
manants et les vilains, les compagnons des _Repues franches_ pour les
seigneurs et les riches; celui qui naguère fréquentait chez Mme Tellier
exalte à présent Michèle de Burne: Yseult a remplacé Macette. Dans
l'«Ostel de courtoisie», Maupassant cultive les abstractions coutumières
de la moderne Table Ronde: Distinction et Mesure, Ferveur et
Délicatesse. Le voici qui rédige les requêtes d'amour et devient le
servant de la passion chevaleresque. L'apologiste des satisfactions
immédiates s'est voué «au culte de la Dame».
Maupassant désormais vit dans les salons et les raconte, exclusivement.
Depuis longtemps, il avait résolu d'élargir son cycle; un écrivain,
affirmait-il, doit «tenir tous les articles et décrire les marches des
trônes comme celles, moins glissantes, des cuisines[13]».
[13] Lettre inédite.
Soutenu par les conseils, encouragé par les succès d'un camarade de
lettres, il voulut à son tour scruter d'un œil, qu'il croyait encore
implacable, la société mondaine de son époque. L'observateur qui était
en lui se flattait d'y récolter une moisson copieuse, l'homme espérait
peut-être y échapper dans l'agitation bourdonnante à ses pressentiments,
à ses cauchemars.
Partout, il fut recherché, choyé, fêté. Mais le monde ne put se flatter
d'avoir circonvenu l'écrivain. Jamais Maupassant ne s'abusa sur le
clinquant de son prestige et la puérilité de son ensorcellement. Il
méprisa aussi foncièrement les fantoches qui s'agitaient autour de lui
que jadis ses plumitifs et ses petits bourgeois: «Ah! j'en vois,
s'écrie-t-il, des têtes, des types, des cœurs et des âmes! Quelle
clinique pour un faiseur de livres! Le dégoût que m'inspire cette
humanité me fait regretter plus encore de n'avoir pu devenir ce que
j'aurais voulu être avant tout: un satirique destructeur, un ironique
féroce et comique, un Aristophane ou un Rabelais[14].» Et il ajoute peu
après: «Le monde fait des ratés de tous les savants, de tous les
artistes, de toutes les intelligences qu'il accapare. Il fait avorter
tout sentiment sincère par sa façon d'éparpiller le goût, la curiosité,
le désir, le peu de flamme qui brûle en nous[15].»
[14] Lettre inédite.
[15] _Ibid._
Mais les salons, s'ils n'entamèrent point la personnalité du romancier,
pas plus qu'ils n'oblitérèrent sa clairvoyance, laissèrent-ils intacte
son imperturbable sérénité? Je ne le crois pas. Maupassant, en vertu de
sa plasticité, a subi l'«envahissement» des mondains comme naguère celui
des ruraux. Certes, il n'a pas été asservi, mais il a été enrôlé.
En dépit de leur banalité, les louanges persistantes finirent par
émouvoir sa rude fierté. Ce ne fut pas l'applaudissement de l'unanimité
qu'il rechercha, mais le suffrage discret d'une élite.
Maupassant dut se plier aux conditions de sa vie nouvelle. Comme il
était bien élevé, il lui fallut respecter, au moins en apparence, les
lois de l'artificiel et du convenu, s'incliner devant les idoles de la
caverne où il avait pénétré. Il connut la terminologie des clubs, le
charme des conversations douces et grises, l'attrait énervant des
flirts. Il argumenta sur l'amour, avec la casuistique enchevêtrée que le
sujet comporte. C'était trop peu d'avoir acquis des mélancolies de bon
ton et des sentiments bien portés, il lui fallut subir encore la
tyrannie des élégances matérielles.
Le monde--pour lequel il n'était pas fait--le retint dans ses lacs
puérils, aux mailles fines et solides, où se prennent parfois les plus
rétifs. Et puis, car tout arrive, n'a-t-il pas rencontré dans ce
caravansérail frivole des cœurs sincères et des mains fraternelles?
En résumé, si Maupassant ne fut jamais l'esclave des dogmes mondains,
l'être d'instinct qui persistait en lui contracta dans les salons des
goûts de raffiné, des disciplines d'extrême civilisé.
Le romancier habite depuis quelque temps cette cité enchantée et factice
quand soudain la maladie qui veillait s'exacerbe. Les névralgies le
torturent, des douleurs fulgurantes encore inconnues, mystérieuses, le
secouent et c'est dans une demi-cécité qu'il évolue, à tâtons. Les maux
endurés sont si féroces qu'il éprouve le besoin de les crier. Mais, le
phénomène clinique a été souvent décrit, du même coup son cœur
misérable se convulse et s'attendrit. Il est en proie à une émotivité
singulière, ses facultés anciennes s'exaltent et s'affinent et dans la
surexcitation de la souffrance son esprit s'élargit, s'ouvre à des
compréhensions nouvelles.
Cette personnalité ennoblie, Maupassant la doit à ces douleurs chères
aux grandes âmes dont a parlé Daudet. Lisez cet aveu inattendu:
«Si jamais je pouvais parler, je laisserais sortir tout ce que je sens
au fond de moi de pensées inexplorées, refoulées, désolées. Je les
sens qui me gonflent et m'empoisonnent comme la bile chez les bilieux.
Mais si je pouvais un jour les expectorer, alors elles s'évaporeraient
peut-être et je ne trouverais plus en moi qu'un cœur léger, joyeux
qui sait? Penser devient un tourment abominable quand la cervelle
n'est qu'une plaie. J'ai tant de meurtrissures dans la tête que mes
idées ne peuvent remuer sans me donner envie de crier. Pourquoi?
Pourquoi? Dumas dirait que j'ai un mauvais estomac. Je crois plutôt
que j'ai un pauvre cœur orgueilleux et honteux, un cœur humain, ce
vieux cœur humain dont on rit, mais qui s'émeut et fait mal et dans
la tête aussi, j'ai l'âme des latins qui est très usée. Et puis il y a
des jours où je ne pense pas comme ça, mais où je souffre tout de
même, car je suis de la famille des écorchés. Mais cela, je ne le dis
pas, je ne le montre pas, je le dissimule même très bien, je crois. On
me pense sans aucun doute un des hommes les plus indifférents du
monde. Je suis sceptique, ce qui n'est pas la même chose, sceptique
parce que j'ai les yeux clairs. Et mes yeux disent à mon cœur:
Cache-toi, vieux, tu es grotesque, et il se cache[16].»
[16] Lettre inédite.
Page admirable où s'affirme, en dépit des réticences, le combat entre
deux âmes opposées, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Mais c'est en
vain que Maupassant crispé essaie de cacher cette sensibilité imprévue:
désormais elle se manifestera à tous les clairvoyants.
Le temps est passé pour le maître des beaux élans de la jeunesse à la
conquête de la vérité, de cette vérité que tout le monde ignore «ou
feint d'ignorer sur la terre». Il sent flotter autour de lui les
tristesses qu'il porte. «Elles s'élargissent comme la nuit et
m'oppressent du haut du ciel[17].»
[17] _Ibid._
Les regrets le visitent et les présages le poursuivent. A cette heure il
subit l'irrésistible nécessité de s'hypnotiser devant l'inconnu et de
fouiller l'inexplicable. Il a la conscience précise qu'en lui quelque
chose se détruit; à maintes reprises, il est hanté par l'idée du
dédoublement de son individu: deux êtres qui vivent côte à côte et
s'observent. La folie, il la devine qui le suit de loin, le guette et le
toise, prête à bondir. Dans un vertige déambulatoire, il essaie de fuir,
mais à la montagne comme à la mer, la nature, hier son refuge,
l'épouvante; il croit entendre sa voix «triste et superbe» lui confirmer
des arrêts impitoyables.
Alors son cœur s'épanche; tous les sentiments, naguère diffamés, il
veut les éprouver. Il célèbre maintenant dans ses livres
l'amour-passion, l'amour-sacrifice, l'amour-tourment; il vante
l'abnégation, le dévouement, l'irrésistible joie de se donner toujours
plus. L'heure est tardive, la nuit prochaine: quitte à souffrir
davantage encore, il implore en hâte de la tendresse et des souvenirs.
Par instants, le Maupassant de naguère proteste contre les servitudes
que lui impose l'homme nouveau. Il se plaint de n'avoir plus complète
comme autrefois la sensation d'être sans contact avec rien au monde,
sensation si douce et si forte et qui rend fort. «Comme j'avais raison,
écrit-il, de me murer dans l'indifférence! Si on pouvait ne pas sentir
et seulement comprendre sans laisser des lambeaux de soi-même à d'autres
êtres!.... Il est singulier de souffrir du vide, du néant de cette vie,
étant résigné comme je le suis à ce néant. Mais voilà, je ne peux vivre
sans souvenirs et les souvenirs me grignotent. Je ne peux avoir aucune
espérance, je le sais, mais je sens obscurément et sans cesse le mal de
cette constatation et le regret de cet avortement. Et les attaches que
j'ai dans la vie travaillent ma sensibilité qui est trop humaine, pas
assez littéraire[18].»
[18] Lettre inédite.
Interrogez ceux qui connurent alors Maupassant, ils vous diront que sa
vie était rehaussée de ces fiertés, de ces délicatesses, de ces pudeurs
de sentiment qui sont le lot des cœurs exceptionnels.
Sa pitié enfin, tout en gardant l'horreur des sensibleries, a pris une
pathétique envergure. Il ne songe plus à mépriser, avant de leur tendre
la main, ces malheureux, comme lui harcelés, sur le chemin sans espoir.
Toutes les larmes qu'il voit couler le ravagent et il saigne de toutes
les plaies qu'il découvre. Sa tendresse ne s'enquiert ni de l'origine
des misères ni de leur qualité. Et il plaint toutes les douleurs,
douleurs physiques et douleurs morales, la blessure des trahisons, les
crépuscules amers des existences manquées. Il peut répéter avec
Sully-Prudhomme:
Je suis le captif des mille êtres que j'aime.
Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux,
Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.
Son intelligence, elle aussi, s'est enfiévrée. Maupassant est possédé de
toutes les curiosités d'esprit, il veut goûter à l'arbre de science. Un
jour, il compulse les mystiques arabes, se repaît des légendes
orientales, et il étudie le lendemain la faune marine, le mystère des
continents madréporiques. Il lit et il compare; il pense et il prend
plaisir à penser: jamais il n'a été aussi clairvoyant. Son cerveau se
maintient dans une ébullition continue; après le travail, après
l'observation, le romancier savoure ces longues et lointaines rêveries
que dédaignait naguère «le faune lascif», s'abandonnant aux forces
naturelles du monde. «C'est singulier, confesse-t-il, comme je deviens
mentalement un homme différent de ce que j'étais autrefois. Je le
reconnais en me regardant penser, découvrir, développer des fables,
sonder et analyser les êtres imaginaires qui surgissent dans mes
visions. Je goûte à certains songes, à certaines exaltations, le même
plaisir que je goûtais autrefois à ramer comme un fou sous le
soleil[19].»
[19] Lettre inédite.
Pour la première fois sa sécurité d'écrivain est ébranlée. Ainsi que
l'attestent ses derniers volumes, il est préoccupé de se transformer, de
se renouveler. L'appétit lui vient d'approfondir les cœurs obscurs et
précieux, de visiter les races inconnues. Il a perdu sa magnifique
sérénité.
Mais à quoi bon pousser ce portrait du romancier? Celui qui fut naguère
l'impersonnel Maupassant ne se raconte-t-il pas dans _Fort comme la
Mort_, dans _Notre Cœur_ avec une complaisance persistante, qui
d'ailleurs nous le rend plus cher?
A l'inverse de ce qu'il a toujours fait, c'est lui maintenant qui
régente et domine ses héros. C'est lui qui par leurs bouches flirte,
épilogue, s'exalte, implore ou maudit. Sa sensibilité malade, sa
mentalité troublée, ses transports récents, habitent maints de ses
personnages: tous, ou presque tous, professent son pessimisme, épousent
ses mélancolies et se cabrent devant la mort.
Au lieu d'expliquer ces élégants et ces raffinés, ces artistes et ces
écrivains, de leur infuser une âme et de les différencier, de transposer
en un mot comme Balzac, le romancier s'incarne en chacun d'eux. Sous les
noms d'Olivier Bertin, d'André Mariolle, de Gaston de Lamarche, c'est
toujours Guy de Maupassant que l'on retrouve. Il peut multiplier les
pseudonymes, son incognito ne saurait nous leurrer. Quant aux
personnages auxquels il lui est impossible de se substituer--cette
mondaine ou cette «intellectuelle» dont il rêve de fixer à jamais le
type--Maupassant prétend les définir purement et simplement par leurs
actes, tout comme jadis il montrait ses primaires et ses instinctifs en
mettant «en scène l'homme secret, par sa vie». Mais décrire ne suffit
plus là où il faudrait peser et critiquer. Et pourtant l'écrivain
s'obstine avec plus d'orgueil que de logique à repousser le secours de
la psychologie; il s'épuise à assouplir ses méthodes anciennes, espérant
encore et quand même en leur toute-puissance. Victorieuses quand elles
s'exerçaient sur des simples comme Monsieur Parent ou le père Roland,
triomphantes avec les êtres rudimentaires en proie au délire du gain ou
aux impatiences sexuelles, elles demeurent insuffisantes pour mettre à
nu les rouages des âmes complexes et repliées.
Avec les héros de _Fort comme la Mort_, avec «cet impulsif amour greffé
sur une femme et repoussant sur une autre»[20], Maupassant s'en tire
encore aisément. A Mme de Guilleroy, il prête son obsession de vieillir,
sa terreur devant la fuite des jours. «En ce moment, écrit-il, j'ai ses
angoisses, je regarde avec désolation mes cheveux blancs, mes rides, la
peau défraîchie des joues, toute l'usure de l'être apparue partout.
Puis, quand j'arrive à souffrir affreusement de mon chagrin de vieillir,
quand je trouve tout à coup une émotion bien vraie, un détail bien
caractéristique, je tressaille de joie[21].»
[20] Lettre inédite.
[21] Lettre inédite.
Mais si, à la rigueur, dans ce roman, les difficultés étaient évitables,
si le lecteur, emporté dans le mouvement magistral du drame, pouvait ne
pas exiger trop impérieusement les explorations de conscience qu'il
était en droit d'attendre, il n'en fut pas de même dans _Notre Cœur_.
Maupassant dut s'apercevoir qu'appliqué à une Michèle de Burne, son
procédé habituel restait court. Cette âme fuyante et loyale comportait
d'autres commentaires que Coralie Cachelin ou les sœurs Rondoli. En
vain le romancier s'ingénia et se tortura. Il fut bien obligé, en
dernier ressort, pour étayer son héroïne, d'emprunter la méthode des
analystes: l'instrument nouveau pour lui et rebelle à sa main le servit
mal.
De _Fort comme la Mort_ et de _Notre Cœur_ se détache un seul caractère
dessiné et fouillé avec un art supérieur: celui de Guy de Maupassant.
Au surplus, dans ces deux livres, on ne le sent pas à l'aise. Il donne
l'impression d'un terrien de France, peinant sous des cieux inconnus,
loin du guéret natal. Ses fréquentations récentes, ses nouvelles
directions d'esprit semblent atténuer la sûreté de l'ancienne ordonnance
qui dessinait ses œuvres comme de vieux jardins. En abandonnant ses
petites gens qui lui avaient donné la gloire, Maupassant, peu à peu et
sans qu'il s'en doute, s'éloigne de la tradition française. Dans les
salons il a rencontré l'âme étrangère; il a écouté les muses
septentrionales, et leurs chants voilés, en mineur, par leur mystérieux
symbolisme, ont séduit sa curiosité, en troublant sa vision. D'autre
part, il a commis la faute de perdre le contact avec ses confrères. Or
le monde peut promulguer ses arrêts et dispenser ses lauriers; seul un
homme de lettres ou un artiste est capable de conseiller utilement un
artiste ou un homme de lettres.
Dans _Fort comme la Mort_ et _Notre Cœur_, en dépit de qualités
maîtresses, on sent par moments la composition faiblir et se rompre
l'équilibre. Les haltes abondent, comme si l'auteur avait besoin de
reprendre haleine. C'est en vain: les exercices mondains les plus
obligés, le vernissage et la promenade aux Acacias, l'excèdent. Les
intérieurs eux-mêmes n'intéressent plus son œil. De ses séances dans
les salons, un autre eût rapporté des tableautins attentifs et soyeux, à
la Stevens. On était alors dans l'âge de la peluche, des encombrements
hétéroclites. Dans le clair-obscur que recherchaient les beautés à la
mode, Maupassant n'a pas fait se jouer les reflets des lourdes tentures;
il ne nous a pas montré les cheminées drapées, les divans capitonnés,
les coussins brodés et multicolores, les figurines de Saxe minaudant sur
les étagères dorées, les petites tables chargées de bibelots puérils et
charmants, tout ce luxe composite, fini, disparu et qui s'attriste
maintenant dans nos souvenirs de jeunesse.
S'il n'a pas vu les intérieurs, il n'a guère écouté les conversations
que pour en être accablé. Aussi les mondains de Maupassant ne font-ils
pas oublier en leurs discours les chasseurs, les gratte-papiers de
naguère. Et qui ne troquerait les longs bavardages du début de _Notre
Cœur_ pour les propos brefs et définitifs qu'échangent dans la
diligence de Tôtes les compagnons de Boule de Suif?