Autre contradiction. Celui que le contact de la foule «supplicie dans

ses nerfs», et qui professe pour les hommes tant de mésestime, celui-là

considère la solitude comme un des plus amers tourments de l'existence.

Et il se lamente de ne pouvoir se livrer tout entier, de «garder au fond

de lui ce lieu secret du Moi, où personne ne pénètre».

Hélas! a dit son maître: «Nous sommes tous dans un désert.» Personne ne

comprend personne et «quoi que nous tentions, quels que soient l'élan de

nos cœurs et l'appel de nos lèvres, nous serons toujours seuls!»

Dans cette géhenne de la mort, dans ces nostalgies du passé, dans ces

transes de l'éternel isolement, faut-il voir quelque abandon de son

système? Non certes, puisque ces contradictions renforcent encore le mal

de vivre et deviennent une source nouvelle de souffrances.

En tous cas, le pessimisme de Maupassant redevient logique en

aboutissant comme celui de Schopenhauer, à la pitié. Ici je sais que je

heurte certains des admirateurs de l'écrivain. La pitié, on n'a pas

voulu la trouver dans son œuvre: il est entendu qu'il est impitoyable.

Mais, examinez de plus près ses récits et vous la verrez s'y révélant à

chaque page, pourvu que vous pénétriez dans les entrailles mêmes du

sujet. C'est là qu'elle vit naturellement, presque contre le gré du

conteur qui ne la provoque ni ne l'enseigne.

Et puis, si elle est demeurée cachée pour tant de lecteurs, c'est

qu'elle n'a rien à faire, cette pitié, avec la pitié humanitaire,

débitée par les rhéteurs. Elle demeure philosophique et hautaine,

dégagée de tout caractère «anthropocentrique». C'est la souffrance

universelle qu'elle embrasse. Et même, pour dire vrai, c'est l'homme,

c'est le bipède hypocrite et sournois qui y participe le moins;

Maupassant est secourable à tous ceux de ses semblables que tenaillent

les fatalités physiques, les cruautés sociales et les criminels hasards

de la vie, mais il les plaint sans les estimer et sa bonté observe des

distances. Par contre, le pessimiste a pour les animaux, que

dédaignèrent les Évangiles, toutes les tendresses boudhistes. Quand il

plaint les bêtes qui valent mieux que nous, leurs bourreaux, quand il

plaint les créatures élémentaires, les plantes et les arbres, ces êtres

exquis, il s'abandonne et il épand son cœur. Plus la victime est humble

et plus généreusement il épouse sa douleur. Sa compassion est infinie

pour tout ce qui vit misérablement, se débat sans comprendre, «souffre

et meurt sans parler». Et s'il a pleuré Miss Harriet avec ce lyrisme

inusité, c'est que, comme lui, la pauvre déshéritée chérissait d'un même

amour «toutes les choses, tous les êtres vivants».

Tel m'est apparu, tour à tour conteur, écrivain, philosophe, le

Maupassant nouvelliste. J'ajouterai un trait: il est dénué de tout

esprit critique. Quand il essaie d'échafauder une théorie, on demeure

stupéfait de trouver chez ce grand lucide une pareille imprécision de

pensée et une argumentation si débile. Sur Flaubert, sur le vieux

patron mort qui lui avait «pris le cœur d'une façon inexprimable», il a

écrit l'étude la moins éloquente, la plus diffuse. Et plus tard, même

faiblesse à exposer comme à prouver, dans son essai sur _l'Évolution du

roman_, dans l'introduction de _Pierre et Jean_, dans ses Salons enfin

qu'il ne faut pas relire. Veut-il édicter un principe, il en cherche le

fondement dans son œuvre propre, spécule, systématise et conclut

d'après elle. Ainsi il élabore sans méthode, au hasard, des doctrines

qu'il s'évertue ensuite à réduire en axiomes...

En revanche, il possède entre tous un pouvoir de créer, obscur et

intime, qui s'exerce sans qu'il en ait expressément conscience. Vivant,

spontané et pourtant impassible, il est le glorieux agent d'une fonction

mystérieuse. Par elle il domine la littérature et il la dominera

jusqu'au jour où il désirera être littéraire.

Il est grand comme un arbre. L'auteur des _Contemporains_ a écrit que

Maupassant produisait ses nouvelles comme un pommier des pommes. Jamais

jugement ne fut moins contestable. Maupassant lui-même, dans des lettres

qu'ignora le critique, y souscrit.

A maintes reprises, il s'applaudit de la fertilité que développent en

lui «les terres puissantes où une furie vous monte au cerveau par

l'odorat et par les yeux[11]». Il subit même l'influence des saisons et

il écrit de Provence: «Je suis en sève, c'est vrai. Le printemps que je

trouve ici à son premier éveil remue toute ma nature de plante et me

fait produire ces fruits littéraires qui éclosent en moi, _je ne sais

comment_[12].»

[11] Lettre inédite.

[12] Lettre inédite.

Le «météore» rayonne à l'apogée de sa course. Tous l'admirent et le

glorifient. C'est l'époque où Alexandre Dumas fils par trois fois lui

écrit: «Vous êtes le seul auteur dont j'attende une œuvre avec

impatience.»

Il a du génie.

Un jour vint pourtant où cette impassibilité maîtresse perdit sa

raideur, où le marbre s'amollit au contact de la vie et de la

souffrance. Et l'œuvre de romancier, inaugurée par le nouvelliste, va

s'attiédir d'une tendresse qui point pour la première fois dans _Mont

Oriol_. Aux dernières pages de ce livre, Maupassant se désintéresse

brusquement de son sujet qui est la création, le «lancement» d'une ville

d'eaux, pour se consacrer tout entier au malheur d'un personnage

épisodique, au malheur de Mme Andermat abandonnée par Paul Brétigny. La

comédie pittoresque où évoluaient baigneurs et charlatans, paysans et

spéculateurs, s'achève en drame d'amour. Le maître prête à sa jeune

mondaine délaissée une attention insolite et il éprouve pour son

infortune, cruelle sans doute mais banale, une pitié singulière et

profonde. L'amant de _Marocca_, de _La Patronne_, se penche sur cette

âme fragile, y découvre des noblesses qu'il ignorait, des résignations

qui le touchent. Gauche encore, mais avec des délicatesses charmantes,

il s'évertue à panser la blessure, à endormir le chagrin de son héroïne.

--Bah!--lui dit un camarade au lendemain de la publication du volume,

en empruntant le ton sceptique de l'auteur lui-même--bah! Mme Andermat

fera comme les autres: elle reprendra Paul Brétigny marié.

Or voici que Maupassant s'indigne et sérieusement se fâche:

--Non, elle n'est pas comme les autres celle-là, je vous en réponds!...

Allons, je vois que vous ne l'avez pas regardée!

Mais cet élan sentimental qui a étonné ses admirateurs s'est vite

amorti, car l'année suivante paraît ce sobre _Pierre et Jean_, cet

admirable chef-d'œuvre de vérité typique, construit avec de la «pâte

d'humanité», sans nul mélange d'assaisonnements littéraires ou de

combinaisons romanesques. Le lecteur a retrouvé dans sa splendide

intégrité le maître d'autrefois.

Il est touché cependant. Dans les livres qui vont suivre, comme un

édifice longuement miné, l'impassibilité s'écroule. Avec une émotion

toujours grandissante, il racontera, en les transposant à peine, toutes

ses détresses physiques, toutes les affres de son esprit et de son

cœur.

Quel est le secret de cette évolution? La lecture de ses œuvres nous le

dévoile suffisamment.

Le jongleur a été accueilli dans les châteaux; il a été admis «aux

chambres des dames». Il a renoncé à composer ces fabliaux rapides qui

firent sa gloire, pour s'ingénier aux beaux romans d'amour et de mort.

Tristan a succédé à la _Vieille Truande_. Le conteur a laissé les

manants et les vilains, les compagnons des _Repues franches_ pour les

seigneurs et les riches; celui qui naguère fréquentait chez Mme Tellier

exalte à présent Michèle de Burne: Yseult a remplacé Macette. Dans

l'«Ostel de courtoisie», Maupassant cultive les abstractions coutumières

de la moderne Table Ronde: Distinction et Mesure, Ferveur et

Délicatesse. Le voici qui rédige les requêtes d'amour et devient le

servant de la passion chevaleresque. L'apologiste des satisfactions

immédiates s'est voué «au culte de la Dame».

Maupassant désormais vit dans les salons et les raconte, exclusivement.

Depuis longtemps, il avait résolu d'élargir son cycle; un écrivain,

affirmait-il, doit «tenir tous les articles et décrire les marches des

trônes comme celles, moins glissantes, des cuisines[13]».

[13] Lettre inédite.

Soutenu par les conseils, encouragé par les succès d'un camarade de

lettres, il voulut à son tour scruter d'un œil, qu'il croyait encore

implacable, la société mondaine de son époque. L'observateur qui était

en lui se flattait d'y récolter une moisson copieuse, l'homme espérait

peut-être y échapper dans l'agitation bourdonnante à ses pressentiments,

à ses cauchemars.

Partout, il fut recherché, choyé, fêté. Mais le monde ne put se flatter

d'avoir circonvenu l'écrivain. Jamais Maupassant ne s'abusa sur le

clinquant de son prestige et la puérilité de son ensorcellement. Il

méprisa aussi foncièrement les fantoches qui s'agitaient autour de lui

que jadis ses plumitifs et ses petits bourgeois: «Ah! j'en vois,

s'écrie-t-il, des têtes, des types, des cœurs et des âmes! Quelle

clinique pour un faiseur de livres! Le dégoût que m'inspire cette

humanité me fait regretter plus encore de n'avoir pu devenir ce que

j'aurais voulu être avant tout: un satirique destructeur, un ironique

féroce et comique, un Aristophane ou un Rabelais[14].» Et il ajoute peu

après: «Le monde fait des ratés de tous les savants, de tous les

artistes, de toutes les intelligences qu'il accapare. Il fait avorter

tout sentiment sincère par sa façon d'éparpiller le goût, la curiosité,

le désir, le peu de flamme qui brûle en nous[15].»

[14] Lettre inédite.

[15] _Ibid._

Mais les salons, s'ils n'entamèrent point la personnalité du romancier,

pas plus qu'ils n'oblitérèrent sa clairvoyance, laissèrent-ils intacte

son imperturbable sérénité? Je ne le crois pas. Maupassant, en vertu de

sa plasticité, a subi l'«envahissement» des mondains comme naguère celui

des ruraux. Certes, il n'a pas été asservi, mais il a été enrôlé.

En dépit de leur banalité, les louanges persistantes finirent par

émouvoir sa rude fierté. Ce ne fut pas l'applaudissement de l'unanimité

qu'il rechercha, mais le suffrage discret d'une élite.

Maupassant dut se plier aux conditions de sa vie nouvelle. Comme il

était bien élevé, il lui fallut respecter, au moins en apparence, les

lois de l'artificiel et du convenu, s'incliner devant les idoles de la

caverne où il avait pénétré. Il connut la terminologie des clubs, le

charme des conversations douces et grises, l'attrait énervant des

flirts. Il argumenta sur l'amour, avec la casuistique enchevêtrée que le

sujet comporte. C'était trop peu d'avoir acquis des mélancolies de bon

ton et des sentiments bien portés, il lui fallut subir encore la

tyrannie des élégances matérielles.

Le monde--pour lequel il n'était pas fait--le retint dans ses lacs

puérils, aux mailles fines et solides, où se prennent parfois les plus

rétifs. Et puis, car tout arrive, n'a-t-il pas rencontré dans ce

caravansérail frivole des cœurs sincères et des mains fraternelles?

En résumé, si Maupassant ne fut jamais l'esclave des dogmes mondains,

l'être d'instinct qui persistait en lui contracta dans les salons des

goûts de raffiné, des disciplines d'extrême civilisé.

Le romancier habite depuis quelque temps cette cité enchantée et factice

quand soudain la maladie qui veillait s'exacerbe. Les névralgies le

torturent, des douleurs fulgurantes encore inconnues, mystérieuses, le

secouent et c'est dans une demi-cécité qu'il évolue, à tâtons. Les maux

endurés sont si féroces qu'il éprouve le besoin de les crier. Mais, le

phénomène clinique a été souvent décrit, du même coup son cœur

misérable se convulse et s'attendrit. Il est en proie à une émotivité

singulière, ses facultés anciennes s'exaltent et s'affinent et dans la

surexcitation de la souffrance son esprit s'élargit, s'ouvre à des

compréhensions nouvelles.

Cette personnalité ennoblie, Maupassant la doit à ces douleurs chères

aux grandes âmes dont a parlé Daudet. Lisez cet aveu inattendu:

«Si jamais je pouvais parler, je laisserais sortir tout ce que je sens

au fond de moi de pensées inexplorées, refoulées, désolées. Je les

sens qui me gonflent et m'empoisonnent comme la bile chez les bilieux.

Mais si je pouvais un jour les expectorer, alors elles s'évaporeraient

peut-être et je ne trouverais plus en moi qu'un cœur léger, joyeux

qui sait? Penser devient un tourment abominable quand la cervelle

n'est qu'une plaie. J'ai tant de meurtrissures dans la tête que mes

idées ne peuvent remuer sans me donner envie de crier. Pourquoi?

Pourquoi? Dumas dirait que j'ai un mauvais estomac. Je crois plutôt

que j'ai un pauvre cœur orgueilleux et honteux, un cœur humain, ce

vieux cœur humain dont on rit, mais qui s'émeut et fait mal et dans

la tête aussi, j'ai l'âme des latins qui est très usée. Et puis il y a

des jours où je ne pense pas comme ça, mais où je souffre tout de

même, car je suis de la famille des écorchés. Mais cela, je ne le dis

pas, je ne le montre pas, je le dissimule même très bien, je crois. On

me pense sans aucun doute un des hommes les plus indifférents du

monde. Je suis sceptique, ce qui n'est pas la même chose, sceptique

parce que j'ai les yeux clairs. Et mes yeux disent à mon cœur:

Cache-toi, vieux, tu es grotesque, et il se cache[16].»

[16] Lettre inédite.

Page admirable où s'affirme, en dépit des réticences, le combat entre

deux âmes opposées, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Mais c'est en

vain que Maupassant crispé essaie de cacher cette sensibilité imprévue:

désormais elle se manifestera à tous les clairvoyants.

Le temps est passé pour le maître des beaux élans de la jeunesse à la

conquête de la vérité, de cette vérité que tout le monde ignore «ou

feint d'ignorer sur la terre». Il sent flotter autour de lui les

tristesses qu'il porte. «Elles s'élargissent comme la nuit et

m'oppressent du haut du ciel[17].»

[17] _Ibid._

Les regrets le visitent et les présages le poursuivent. A cette heure il

subit l'irrésistible nécessité de s'hypnotiser devant l'inconnu et de

fouiller l'inexplicable. Il a la conscience précise qu'en lui quelque

chose se détruit; à maintes reprises, il est hanté par l'idée du

dédoublement de son individu: deux êtres qui vivent côte à côte et

s'observent. La folie, il la devine qui le suit de loin, le guette et le

toise, prête à bondir. Dans un vertige déambulatoire, il essaie de fuir,

mais à la montagne comme à la mer, la nature, hier son refuge,

l'épouvante; il croit entendre sa voix «triste et superbe» lui confirmer

des arrêts impitoyables.

Alors son cœur s'épanche; tous les sentiments, naguère diffamés, il

veut les éprouver. Il célèbre maintenant dans ses livres

l'amour-passion, l'amour-sacrifice, l'amour-tourment; il vante

l'abnégation, le dévouement, l'irrésistible joie de se donner toujours

plus. L'heure est tardive, la nuit prochaine: quitte à souffrir

davantage encore, il implore en hâte de la tendresse et des souvenirs.

Par instants, le Maupassant de naguère proteste contre les servitudes

que lui impose l'homme nouveau. Il se plaint de n'avoir plus complète

comme autrefois la sensation d'être sans contact avec rien au monde,

sensation si douce et si forte et qui rend fort. «Comme j'avais raison,

écrit-il, de me murer dans l'indifférence! Si on pouvait ne pas sentir

et seulement comprendre sans laisser des lambeaux de soi-même à d'autres

êtres!.... Il est singulier de souffrir du vide, du néant de cette vie,

étant résigné comme je le suis à ce néant. Mais voilà, je ne peux vivre

sans souvenirs et les souvenirs me grignotent. Je ne peux avoir aucune

espérance, je le sais, mais je sens obscurément et sans cesse le mal de

cette constatation et le regret de cet avortement. Et les attaches que

j'ai dans la vie travaillent ma sensibilité qui est trop humaine, pas

assez littéraire[18].»

[18] Lettre inédite.

Interrogez ceux qui connurent alors Maupassant, ils vous diront que sa

vie était rehaussée de ces fiertés, de ces délicatesses, de ces pudeurs

de sentiment qui sont le lot des cœurs exceptionnels.

Sa pitié enfin, tout en gardant l'horreur des sensibleries, a pris une

pathétique envergure. Il ne songe plus à mépriser, avant de leur tendre

la main, ces malheureux, comme lui harcelés, sur le chemin sans espoir.

Toutes les larmes qu'il voit couler le ravagent et il saigne de toutes

les plaies qu'il découvre. Sa tendresse ne s'enquiert ni de l'origine

des misères ni de leur qualité. Et il plaint toutes les douleurs,

douleurs physiques et douleurs morales, la blessure des trahisons, les

crépuscules amers des existences manquées. Il peut répéter avec

Sully-Prudhomme:

Je suis le captif des mille êtres que j'aime.

Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux,

Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.

Son intelligence, elle aussi, s'est enfiévrée. Maupassant est possédé de

toutes les curiosités d'esprit, il veut goûter à l'arbre de science. Un

jour, il compulse les mystiques arabes, se repaît des légendes

orientales, et il étudie le lendemain la faune marine, le mystère des

continents madréporiques. Il lit et il compare; il pense et il prend

plaisir à penser: jamais il n'a été aussi clairvoyant. Son cerveau se

maintient dans une ébullition continue; après le travail, après

l'observation, le romancier savoure ces longues et lointaines rêveries

que dédaignait naguère «le faune lascif», s'abandonnant aux forces

naturelles du monde. «C'est singulier, confesse-t-il, comme je deviens

mentalement un homme différent de ce que j'étais autrefois. Je le

reconnais en me regardant penser, découvrir, développer des fables,

sonder et analyser les êtres imaginaires qui surgissent dans mes

visions. Je goûte à certains songes, à certaines exaltations, le même

plaisir que je goûtais autrefois à ramer comme un fou sous le

soleil[19].»

[19] Lettre inédite.

Pour la première fois sa sécurité d'écrivain est ébranlée. Ainsi que

l'attestent ses derniers volumes, il est préoccupé de se transformer, de

se renouveler. L'appétit lui vient d'approfondir les cœurs obscurs et

précieux, de visiter les races inconnues. Il a perdu sa magnifique

sérénité.

Mais à quoi bon pousser ce portrait du romancier? Celui qui fut naguère

l'impersonnel Maupassant ne se raconte-t-il pas dans _Fort comme la

Mort_, dans _Notre Cœur_ avec une complaisance persistante, qui

d'ailleurs nous le rend plus cher?

A l'inverse de ce qu'il a toujours fait, c'est lui maintenant qui

régente et domine ses héros. C'est lui qui par leurs bouches flirte,

épilogue, s'exalte, implore ou maudit. Sa sensibilité malade, sa

mentalité troublée, ses transports récents, habitent maints de ses

personnages: tous, ou presque tous, professent son pessimisme, épousent

ses mélancolies et se cabrent devant la mort.

Au lieu d'expliquer ces élégants et ces raffinés, ces artistes et ces

écrivains, de leur infuser une âme et de les différencier, de transposer

en un mot comme Balzac, le romancier s'incarne en chacun d'eux. Sous les

noms d'Olivier Bertin, d'André Mariolle, de Gaston de Lamarche, c'est

toujours Guy de Maupassant que l'on retrouve. Il peut multiplier les

pseudonymes, son incognito ne saurait nous leurrer. Quant aux

personnages auxquels il lui est impossible de se substituer--cette

mondaine ou cette «intellectuelle» dont il rêve de fixer à jamais le

type--Maupassant prétend les définir purement et simplement par leurs

actes, tout comme jadis il montrait ses primaires et ses instinctifs en

mettant «en scène l'homme secret, par sa vie». Mais décrire ne suffit

plus là où il faudrait peser et critiquer. Et pourtant l'écrivain

s'obstine avec plus d'orgueil que de logique à repousser le secours de

la psychologie; il s'épuise à assouplir ses méthodes anciennes, espérant

encore et quand même en leur toute-puissance. Victorieuses quand elles

s'exerçaient sur des simples comme Monsieur Parent ou le père Roland,

triomphantes avec les êtres rudimentaires en proie au délire du gain ou

aux impatiences sexuelles, elles demeurent insuffisantes pour mettre à

nu les rouages des âmes complexes et repliées.

Avec les héros de _Fort comme la Mort_, avec «cet impulsif amour greffé

sur une femme et repoussant sur une autre»[20], Maupassant s'en tire

encore aisément. A Mme de Guilleroy, il prête son obsession de vieillir,

sa terreur devant la fuite des jours. «En ce moment, écrit-il, j'ai ses

angoisses, je regarde avec désolation mes cheveux blancs, mes rides, la

peau défraîchie des joues, toute l'usure de l'être apparue partout.

Puis, quand j'arrive à souffrir affreusement de mon chagrin de vieillir,

quand je trouve tout à coup une émotion bien vraie, un détail bien

caractéristique, je tressaille de joie[21].»

[20] Lettre inédite.

[21] Lettre inédite.

Mais si, à la rigueur, dans ce roman, les difficultés étaient évitables,

si le lecteur, emporté dans le mouvement magistral du drame, pouvait ne

pas exiger trop impérieusement les explorations de conscience qu'il

était en droit d'attendre, il n'en fut pas de même dans _Notre Cœur_.

Maupassant dut s'apercevoir qu'appliqué à une Michèle de Burne, son

procédé habituel restait court. Cette âme fuyante et loyale comportait

d'autres commentaires que Coralie Cachelin ou les sœurs Rondoli. En

vain le romancier s'ingénia et se tortura. Il fut bien obligé, en

dernier ressort, pour étayer son héroïne, d'emprunter la méthode des

analystes: l'instrument nouveau pour lui et rebelle à sa main le servit

mal.

De _Fort comme la Mort_ et de _Notre Cœur_ se détache un seul caractère

dessiné et fouillé avec un art supérieur: celui de Guy de Maupassant.

Au surplus, dans ces deux livres, on ne le sent pas à l'aise. Il donne

l'impression d'un terrien de France, peinant sous des cieux inconnus,

loin du guéret natal. Ses fréquentations récentes, ses nouvelles

directions d'esprit semblent atténuer la sûreté de l'ancienne ordonnance

qui dessinait ses œuvres comme de vieux jardins. En abandonnant ses

petites gens qui lui avaient donné la gloire, Maupassant, peu à peu et

sans qu'il s'en doute, s'éloigne de la tradition française. Dans les

salons il a rencontré l'âme étrangère; il a écouté les muses

septentrionales, et leurs chants voilés, en mineur, par leur mystérieux

symbolisme, ont séduit sa curiosité, en troublant sa vision. D'autre

part, il a commis la faute de perdre le contact avec ses confrères. Or

le monde peut promulguer ses arrêts et dispenser ses lauriers; seul un

homme de lettres ou un artiste est capable de conseiller utilement un

artiste ou un homme de lettres.

Dans _Fort comme la Mort_ et _Notre Cœur_, en dépit de qualités

maîtresses, on sent par moments la composition faiblir et se rompre

l'équilibre. Les haltes abondent, comme si l'auteur avait besoin de

reprendre haleine. C'est en vain: les exercices mondains les plus

obligés, le vernissage et la promenade aux Acacias, l'excèdent. Les

intérieurs eux-mêmes n'intéressent plus son œil. De ses séances dans

les salons, un autre eût rapporté des tableautins attentifs et soyeux, à

la Stevens. On était alors dans l'âge de la peluche, des encombrements

hétéroclites. Dans le clair-obscur que recherchaient les beautés à la

mode, Maupassant n'a pas fait se jouer les reflets des lourdes tentures;

il ne nous a pas montré les cheminées drapées, les divans capitonnés,

les coussins brodés et multicolores, les figurines de Saxe minaudant sur

les étagères dorées, les petites tables chargées de bibelots puérils et

charmants, tout ce luxe composite, fini, disparu et qui s'attriste

maintenant dans nos souvenirs de jeunesse.

S'il n'a pas vu les intérieurs, il n'a guère écouté les conversations

que pour en être accablé. Aussi les mondains de Maupassant ne font-ils

pas oublier en leurs discours les chasseurs, les gratte-papiers de

naguère. Et qui ne troquerait les longs bavardages du début de _Notre

Cœur_ pour les propos brefs et définitifs qu'échangent dans la

diligence de Tôtes les compagnons de Boule de Suif?

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 01 · 第 3 / 13 段