D'ailleurs, il semble qu'avec coquetterie il bannisse de ses contes

toute psychologie. Il n'en met pas davantage dans _Une Vie_ et

_Bel-Ami_, ces deux romans inséparables de son œuvre de nouvelliste. La

psychologie, Maupassant la conteste et veut la méconnaître. Dans

l'humanité qu'il étudie, les personnages, soumis au plus étroit

déterminisme s'ignorent eux-mêmes et ne pétrarquisent pas. Leurs

passions ont-elles des mobiles? Peu leur en chaut, et d'ailleurs ils

seraient incapables de les analyser. Ils ont la moralité de leur

condition et les sentiments que leurs moyens leur permettent. Ils se

démènent en impulsifs, «en vrais français», ajoute Maupassant, «d'un

mouvement qui agit plus vite qu'ils ne pensent». Dès lors, pourquoi leur

prêter d'hypothétiques ressorts et d'incertaines spéculations? C'est

dans une synthèse des gestes et des manifestations que le maître

installe ses héros. Puis, il les lance au milieu des événements, la

bataille s'engage et, plein de sérénité, il assiste avec nous à ses

péripéties. Lui-même nous le fait savoir: «J'arrive à cette certitude

que, pour bien écrire, en artiste, en coloriste, en sensitif et en

imagier, il faut décrire et non pas analyser. Toutes les ressources

séduisantes de la langue, les reliefs de sa précision, l'imprévu de ses

évocations s'atténuent quand elle exprime les transitions des sentiments

plutôt que les apparences de ces sentiments. Au fond, notre art consiste

à montrer l'intimité des âmes de façon à la rendre visible, émouvante et

surtout esthétique. Pour moi, la psychologie dans le roman ou la

nouvelle se résume à ceci: mettre en scène l'homme secret par sa

vie[5].»

[5] Lettre inédite.

Tel est le système auquel il s'est astreint et dont il a tiré tant

d'effets aussi prompts qu'irrésistibles. Système suffisant quand il

s'applique à cette horde sauvage où, selon le conteur, se résume

l'humanité, quand il s'agit de montrer ces anthropopithèques et ces

quaternaires qui sursautent et bondissent derrière des barreaux de fer,

excités par l'éclair d'une pièce d'or ou l'aiguillon de l'instinct

génésique. Mais cette méthode sera-t-elle encore de mise le jour où

Maupassant romancier tentera de l'exercer sur des mentalités moins

rudimentaires, plus conscientes, sinon moralement supérieures?

Grâce à ces moyens rapides, le maître «cinématographie», si j'ose dire,

des histoires intarissables. Parmi elles chacun trouve son compte,

l'artiste et le commis, le penseur et le sous-officier. Avec une agilité

déconcertante, il passe d'Eschyle à Pigault-Lebrun et de Shakespeare à

Chavette. Mais dans ces voltes brusques, son récit, qu'il soit héroïque

ou bouffon, hautain ou canaille, ne déviera point. La marche de la

comédie ou du drame importe seule au conteur qui ne s'attarde pas à

rechercher des raisons obscures ou à dégager une moralité inutile.

L'exposition ne saurait languir, car les situations sont toujours prises

à l'extrême. Et, en cours de route, aucune de ces haltes fraîches où se

complaisent les âmes de demi-teintes; l'esprit délicat, le songe ingénu,

l'intimité souriante sont résolument sacrifiés. Ce n'est pas que

Maupassant méconnaisse le charme des sentiments nuancés: dans certaines

rêveries, dans des souvenirs de voyage, il a su les exprimer avec un

captivant lyrisme. Mais dans ses contes, il se refuse à flâner.

En dehors de son pessimisme, qui est très court, aucune théorie.

Lorsqu'il a une intention philosophique, il la cache si jalousement

qu'il faut avoir pénétré l'homme et médité l'œuvre dans son ensemble

pour la sentir. D'émotion, aucune: l'écrivain implacable met son point

d'honneur à n'y pas céder, et cette supériorité dédaigneuse ne va pas

sans grandeur.

Maupassant est toujours impatient de «réaliser» ses observations.

L'oubli pourrait venir, et surtout la fleur de la sensation, perdre son

parfum. Dans _Une Vie_, il se hâte d'enclore ses souvenirs d'enfance. Et

il confesse à des amis qu'il obéit non à un de ces retours mélancoliques

fréquents à son âge, mais à une véritable nécessité de délimiter la

plaine natale telle qu'elle charma ses jeunes années. Quant à _Bel-Ami_,

il l'écrit au jour le jour tandis qu'il hante les bureaux de rédaction.

D'ordinaire les sujets qu'il traite, dans leur choix et leur décor, se

déroulent parallèlement à sa propre vie. Ce qu'il a vu, ce qu'on lui a

raconté, il se met aussitôt à l'écrire et après un préambule presque

toujours banal, auquel il n'attache d'ailleurs aucune importance, il

constate, met au point, et opère. Au lecteur d'apprécier et de

conclure.

Ses récits s'édifient en des architectures solides, un peu froides mais

de grande allure, dans des ordres clairs et selon des plans exacts. Nous

sommes dans une belle hêtraie normande, aux nefs symétriques, aux

piliers sveltes et puissants. Car il possède la science des agencements,

l'art d'équilibrer les masses et de répartir les décorations.

Dans sa composition, s'il suit les règles traditionnelles les plus

simples, il pratique inconsciemment tous les artifices compliqués des

rhétoriques. Normand avisé, il tend avec adresse les pièges littéraires;

il utilise avec une souple dextérité les habiletés de la mise en scène

et du discours, et nul mieux que lui ne sait renouveler les moyens

classiques pour en tirer les effets les plus sûrs. Il est rompu à

l'escrime du récit: son jeu personnel possède les subtilités qui égarent

et les audaces qui déconcertent. Tour à tour, il intervertit les temps,

et reprend force dans les répétitions; il vous ébranle et vous bouscule

par des raccourcis imprévus, en acier pur, jusqu'au moment où vous ayant

touché d'une finale rapide et connue de lui seul, il vous abandonne

énervé, avec l'obsédant souvenir d'une lutte si chaudement conduite.

C'est un rude jouteur. Est-il besoin de rappeler par quels captieux

stratagèmes il nous cache si longtemps, en nous les laissant d'ailleurs

pressentir,--ce qui flatte notre sagacité--la paternité du beau Maze

dans l'_Héritage_, ou la culpabilité de Renardet dans la _Petite Roque_?

Quant à son style, il est limpide, exact, franc d'allures et fortement

trempé, d'une anatomie bien portante et possédant la souplesse des

organismes vivants.

Très appliqué et très soigneux à l'origine, Maupassant bientôt, dans sa

fièvre de production, se surveille moins. De bonne heure, il prend

l'habitude de rédiger en sa tête: «La copie m'amuse, avoue-t-il, quand

je la pense et non quand je l'écris[6].» L'histoire qu'il vous avait

contée, on était frappé de la retrouver, dans l'œuvre réalisée, avec

les mêmes phrases et les mêmes expressions, défilant dans le même ordre,

strictement. Une fois ses nouvelles ou ses romans pensés, sans plus de

fatigue, il les transcrivait d'une main d'expéditionnaire, quasi

machinale. Dans ses manuscrits, de longues pages se suivent sans une

rature.

[6] Lettre inédite.

Sa langue est naturelle, facile et au premier examen semble spontanée.

Mais cette aisance, au prix de quels efforts fut-elle acquise! Et au

cours de son œuvre, c'est une joie de constater la relation étroite

entre la pensée et la forme qui se pénètrent et se soutiennent

réciproquement.

Précipitée ou reposée, sa phrase coule avec un «gros bruit doux», une

chanson d'écluse, et cette rumeur continue; c'est par sa plénitude et sa

monotonie même qu'elle nous absorbe et nous captive.

En réalité, chez l'écrivain, la vue et l'odorat se sont perfectionnés au

détriment de l'oreille qui est peu musicale. Les répétitions, les

assonances, ne choquent pas toujours Maupassant, parfois insensible aux

quantités comme aux harmonies. Il n'«orchestre» pas; il n'a pas hérité

du «gueuloir» de Flaubert; il prise médiocrement la période et le

couplet, soupçonnés de nuire à l'équilibre général ou d'encombrer comme

un obstacle la route rêvée toute droite. Aussi interrogez ses plus

fervents admirateurs: aucun ne pourra vous réciter fidèlement une seule

phrase de lui.

Dans son vocabulaire point de recherche: le besoin du mot rare ne lui

vient même pas. Du néologisme, il n'a souci, pas plus que de l'écriture

artiste, et il faudrait l'applaudir d'avoir méprisé la terminologie

pharmaceutique, en honneur voici quinze ans, si lui-même avait montré

plus de curiosité dans le choix de ses épithètes. Le conteur n'endurait

point ces «affres» qui ont tué son maître, et librement continuait sa

course.

D'aucuns y virent quelque sans-gêne. Ceux que ravissent les grandes

orgues de Flaubert, ceux qu'enchantent les fresques de Théophile

Gautier ne se tinrent pas pour satisfaits et Maupassant fut, non sans

rigueur, accusé de ne pas «écrire» au sens parnassien du mot. Le

reproche est injuste, car il n'y a pas qu'un style.

Mais d'autre part, il est difficile d'admettre avec un éminent

académicien que Maupassant soit un grand écrivain, un classique pour

tout dire, uniquement parce qu'il «n'a pas eu de style», condition de la

perfection «dans les genres littéraires où il est bon que la

personnalité de l'auteur n'apparaisse pas, dans le roman, dans la

nouvelle, dans le théâtre».

A ce compte, _Bérénice_, _Candide_ et _Madame Bovary_ cesseraient d'être

des chefs-d'œuvre, car voici une tragédie, un conte, un roman qui, sauf

erreur, s'embellissent du génie personnel de leurs auteurs. Un

classique, Maupassant l'est sans doute, comme le dit d'ailleurs le

critique auquel je fais allusion, «par la simple propriété des termes et

le dédain de l'ornement frivole». Et son style, car il en possède un, il

le tire de la façon qui lui est propre d'ordonner ses récits, de

distribuer ses développements, de réduire ce qu'il raconte à la mesure

de son esprit limpide et clair. Et il demeure un grand écrivain parce

que, comme Molière, comme La Bruyère et La Fontaine, il est toujours

proche de la nature, dédaigneux de toute rhétorique apprise et de toute

verbalisation littéraire.

Souvent, quand il fléchit et que l'incorrection semble proche, une

phrase vivante, une phrase sortie des êtres et des choses, jaillit avec

un tel accent que les lois de l'encrier en sont rétablies. L'ensemble de

ses pages dénuées d'«écriture» demeure un chef-d'œuvre.

Mais déjà il ne s'agit plus du verbe. Sous les mots vulgaires ou

précieux, décolorés ou rutilants, il y a une conception de l'humanité et

du monde: Maupassant est peut-être le pessimiste le plus déterminé de la

littérature française. Cette vision froide qui, au lendemain de nos

désastres, est celle de tous les adolescents témoins de l'invasion, il

la possède et elle dominera son œuvre. D'ailleurs, il est disciple de

l'_Éducation sentimentale_ et il croit comme à un dogme à l'«éternelle

Misère de tout».

Le jeune écrivain ne se berce pas comme Chateaubriand à la musique de sa

propre douleur; la mélopée altière de Vigny ne l'emporte pas dans son

vol superbe, et la résignation hiératique de Leconte de Lisle ne le

retient pas en sa tour orgueilleuse. Par contre il subit l'ascendant

souverain de Schopenhauer. Ce n'est pas le métaphysicien qui le persuade

chez le philosophe de Francfort, c'est le moraliste, le peintre de la

vie et des hommes. Qu'importent à Maupassant la volonté objectivée ou le

monde phénoménal, ce sont les irrésistibles ironies et les immortels

sarcasmes du «grand saccageur de rêves» qui le transportent.

Schopenhauer semble lui avoir dicté la formule: «Voir c'est comprendre

et comprendre c'est mépriser.» On le devine: le pessimisme du conteur

est médiocrement philosophique. Mais il demeure intéressant par l'âpre

façon dont Maupassant en renouvelle l'expression.

Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien

a dit Sully-Prudhomme. Et le nouvelliste est athée comme Stendhal et

Mérimée. Seulement, loin de partager leur sérénité, à tous moments il

vitupère ce créateur qu'il nie, ce «Dieu des bonnes gens inventé par la

peur de la Mort».

La Nature, la grande mère aveugle, est dédaigneuse, féroce et perfide.

Engendrer pour détruire, telle est sa loi.

De nos jours, comme aux âges antiques, l'inexorable fatalité opprime le

troupeau des vivants. L'homme n'a pas changé depuis le temps où il

habitait les demeures des Nymphes et poursuivait à coups de pierre les

bêtes sauvages. La civilisation, la vie apprise et inventée, est bien

intervenue, mais elle a accumulé vainement les conventions et les lois:

masque illusoire de la barbarie, elle craque à tout instant sous la

poussée brutale de l'instinct. Vainement elle a tenté d'enchaîner le

fauve qui, au fond de sa geôle, gronde et s'insurge: dans l'homme

d'aujourd'hui, paysan ou citadin, noble ou bourgeois, Maupassant

retrouve l'homme éternel qui dans la ferme, le bureau ou le salon se

souvient toujours de la caverne et des bois. Du désaccord entre ses

appétits demeurés carnassiers et la morale artificielle qu'ont essayé de

lui imposer les gouvernants, les policiers et les juges, sont nées de

permanentes hypocrisies qui le rendent plus odieux et redoutable encore.

La sauvagerie a beau se dissimuler sous des apparences sociales et même

mondaines, partout on la rencontre dans l'œuvre du conteur. Armés les

uns contre les autres et privés de toute liberté morale, les individus

brûlent, pillent et violent; ils assassinent pour les mobiles les plus

vains, ils tuent, comme la nature, par besoin physique ou par plaisir.

Parfois, il est vrai, la prudence déconseille le crime; mais alors,

quelles subtiles préméditations pour ravir la proie sans se heurter aux

codes! Toute l'intelligence acquise par les hommes se résume dans leur

adresse à tourner ces lois qu'eux-mêmes édictèrent.

Pourtant ces hommes rêvent à l'amour. Erreur, répond Maupassant, car ce

que vous appelez l'amour n'est que le piège à nous tendu par la nature

pour perpétuer l'espèce. Et dans ce piège, la femme se chargera de nous

faire tomber sans cesse, la femme «prostituée éternelle, inconsciente et

sereine, qui livre son corps sans dégoût parce qu'il est marchandise

d'amour». Ses yeux impurs, allumés par le désir de plaire, nous

fascinent, «elle nous prend d'une façon cruelle, tenace, douloureuse».

Et l'humanité demeurera identique, toujours. Rien ne l'améliorera, ni

les religions, ni les «principes soi-disant immortels», ni les utopies

généreuses. Le Progrès est un leurre puéril et la Science elle-même

ment. N'a-t-elle pas proclamé, impérieusement, l'omnipotence de

l'hérédité? Or, abandonnez au lendemain de leur naissance les rejetons

des vieilles familles vertueuses et polies, lancez dans la mêlée anonyme

le fruit du penseur ou du juste: la primitive sauvagerie fera litière

des noblesses intermédiaires et des délicatesses transmises. De cette

graine triée et supérieure, elle fera germer un fantoche, une brute, un

alcoolique, une prostituée, un parricide. Émouvante constatation que

traverse le frisson grec. A de longs intervalles, dans six nouvelles, le

conteur y revient, pour l'opposer aux thèses des psychologues

contemporains et des maîtres du roman expérimental.

Le malheur est venu au monde avec la vie. Maupassant fait défiler devant

nous la lugubre procession des humains, ceux que torturent en leur chair

la misère et la maladie, ceux que domestiquent leurs passions ou leurs

appétits. Et le visage de chacun d'eux traduit les souffrances héroïques

et ridicules d'une existence qu'il est incapable de modifier et à

laquelle, d'ailleurs, il ne comprend rien. Tous pourtant, hommes et

femmes, jeunes et vieux, ont rivé au cœur l'espérance insensée. Dans

son cabinet de travail, Maupassant avait toujours devant lui ce

chef-d'œuvre de Rodin, cette Chimère au nez court, au front méchant,

aux yeux rapprochés, fendant les nues de ses seins roides et traînant

derrière elle un malheureux qui se tord au-dessus de sa croupe nerveuse.

Chaque fois que j'ai rouvert les livres du maître, le visage de

l'ogresse m'est apparu et j'ai vu s'étirer ses flancs de succube. C'est

elle qui vous emportait dans sa course furieuse vers l'idéal menteur, au

pays fabuleux de l'impossible rêve, vous, vos frères et vos sœurs,

pauvres âmes absurdes et pitoyables, Tante Lison et Miss Harriet,

Clochette et Julie Romain, vous Mademoiselle Perle et toi petite Chali!

Dans cette vie où nous tourbillonnons sur nous-mêmes «comme des mouches

dans une carafe», seul le pire arrive; rien ne mérite qu'on s'attache ou

qu'on s'excite. Nous ne devons attendre aucune joie de nos semblables,

mauvais ou infirmes, et nous sommes impuissants à les épurer, comme à

les secourir. Tout labeur est pénible et décevant, toute exaltation de

la pensée, vaniteuse et mesquine. Le stupide orgueil des hommes fait

naître en eux des ambitions lamentables et organise leurs sociétés selon

de grotesques hiérarchies...

Ce nihilisme farouche n'est pas chez Maupassant une attitude. Toutes ses

paroles, tous ses actes, il les plie strictement à ses idées. Dans son

appétit de néant, il raille son propre effort et conteste son œuvre.

Quant aux applaudissements et à la gloire, il n'en a cure et l'on

connaît assez son superbe dédain pour les croix et les Académies.

Écoutons ses confessions:

«Tout m'est à peu près égal dans la vie, hommes, femmes, événements.

Voilà ma vraie profession de foi et j'ajoute, ce que vous ne croirez

pas, que je ne tiens pas plus à moi qu'aux autres. Tout se divise en

ennui, farce et misère. Je prends tout avec indifférence. Je passe les

deux tiers de mon temps à m'ennuyer profondément. J'occupe le

troisième tiers à écrire des lignes que je vends le plus cher

possible, en me désolant de faire ce métier abominable[7].»

[7] Lettre à Mlle Marie Bashkirtseff.

Et dans une lettre postérieure:

«Je n'ai pas un goût que je ne puisse à mon gré arracher de moi, pas

un désir dont je ne me moque, pas une espérance qui ne me fasse

sourire ou rire. Je me demande pourquoi je remue, pourquoi je vais ici

ou là, pourquoi je me donne la peine odieuse de gagner de l'argent,

puisque ça ne m'amuse pas d'en dépenser[8].»

[8] Lettre inédite.

Plus tard encore, il ajoute:

«Moi, je suis incapable d'aimer vraiment mon art. Je le juge trop, je

l'analyse trop. Je sens trop combien est relative la valeur des idées,

des mots et de l'intelligence la plus puissante. Je ne puis m'empêcher

de mépriser la pensée, tant elle est faible, et la forme, tant elle

est incomplète. J'ai vraiment, d'une façon aiguë, inguérissable, la

notion de l'impuissance humaine et de l'effort qui n'aboutit qu'à de

pauvres à-peu-près[9].»

[9] Lettre inédite.

Notre seule joie spirituelle consiste à nous renforcer chaque jour dans

notre négation, à nous divertir de nos blasphèmes et à ricaner de

l'omniprésence de la niaiserie et du néant comique de notre destinée.

Il existe cependant un asile, un réconfort sublime, pour le philosophe

et l'artiste qui dominent la multitude. Il réside dans l'admiration de

cette Nature, qu'il faut chérir sans rien espérer de sa cruelle

indifférence.

La Nature, Maupassant éprouve pour elle une ardeur frémissante. Il

l'appelle de ses désirs et toujours elle lui apparaît comme une femme

qui s'éveille ou s'endort; toujours il la poursuit, avide de la

surprendre dans la clairière, au bord de l'étang, et d'entrevoir, à

travers les vapeurs et les branches, son sein et jusqu'à ses charmes les

plus secrets. Il est Actéon et aussi le chèvre-pied du Corrège en arrêt

devant les hanches de Vénus endormie. Et il est jaloux comme un amant:

il souhaite être le seul qui fasse tomber ses voiles et dénoue sa

ceinture. Ses senteurs le surexcitent, ses câlineries l'enjôlent et son

étreinte l'anéantit. Les couleurs éclatantes le grisent et les grands

arbres, formidables et paisibles, le transportent. Le jeune faune est

lâché dans l'herbe et s'y ébat satisfait; il se glisse dans les eaux,

ravi de se sentir pressé de partout, et le bain lui procure «la plus

savoureuse des joies physiques honnêtes»[10]. Son être tressaille quand

sa maîtresse lui rafraîchit le front de la brise légère du large. Elle

seule sait le bercer et l'engourdir avec le flot.

[10] Lettre inédite.

Jamais rassasié, il la lui faut sous toutes ses parures. Aussi,

voyage-t-il sans cesse, espérant trouver un coin du monde où il la

possédera plus étroitement. C'est d'abord la province natale, la prairie

et la mer normandes, puis les rives de la Seine, qu'il longe penché sur

l'aviron. C'est ensuite la Bretagne avec ses grèves, où déferlent les

hautes lames sous le ciel bas et mélancolique, puis l'Auvergne et ses

burons épars dans l'herbe acide, sous les basaltes noirs. Il descend

enfin vers les pays incendiés de soleil, visite la Corse, l'Italie, la

Sicile, insoucieux des enthousiasmes artistiques, pour ne goûter que

l'extase des grandes lignes pures. L'Afrique, la patrie de Salammbô, le

désert, l'appellent enfin et il y respire ces odeurs lointaines que

charrient les brises indolentes; la lumière inonde son corps de clartés,

«lave les coins «sombres» de son âme. Et il gardera un souvenir troublé

de ces soirées des pays chauds où l'air semble remplacé par des parfums

de plantes et d'arbres.

Jamais pourtant, et quels que soient les spectacles offerts, le maître

ne mêle de lyrisme littéraire à sa passion physique pour la nature; la

pensée n'y vient point troubler l'ivresse sensuelle. Il éprouve

simplement un «désir frénétique de l'absorber en lui ou de disparaître

en elle». L'éternelle charmeuse, il l'a dans le sang, et par elle il

goûte sans réserves la sensation voluptueuse de l'oubli.

Aussi lui obéit-il aveuglément et conseille-t-il aux sages, comme seuls

désirables, les actes recommandés par elle. Mais qu'ils n'essaient pas

de les compliquer ou de les moraliser et qu'ils s'en tiennent au

sensualisme d'Epicure. C'est ainsi qu'il ne faut pas demander à la femme

autre chose que le plaisir où nous incite l'instinct sexuel. Refusons

notre cœur et notre intelligence à l'exécrable Féminin, que nous ne

connaîtrons jamais et qu'une «infranchissable barrière» sépare de nous.

Mais il faut nous pâmer sous tous les baisers et les assortir, pour en

comparer les parfums et les adresses. Dédaignons Hélène et poursuivons

les Bacchantes.

Nec Veneris fructu caret, is qui vitat amorem,

a dit Lucrèce.

Ainsi, en dehors des satisfactions physiques et des licences éternelles,

courir, chasser,

..... manger et boire,

Tout n'est qu'ombre et fumée.....

Et le néant de vivre emplit la tombe noire.

La philosophie de Maupassant est aussi peu complexe que sa vision de

l'humanité. Son pessimisme dépasse en simplicité et en profondeur celui

de tous les autres écrivains naturalistes. Seul, parmi ses

contemporains, le nouvelliste a jugé l'humanité et l'a condamnée sans

appel: les personnages d'Huysmans, Monsieur Folantin et des Esseintes,

l'un dans sa poursuite de cuisines intègres, l'autre dans sa recherche

de pâtures spirituelles, croient, somme toute, à un mieux possible.

Pourtant on relève en lui des contradictions et non des moindres: la

plus déconcertante est à coup sûr son invincible terreur de la mort. La

Mort, il la voit partout et toujours elle le hante. Il l'aperçoit à

l'horizon des paysages et il la croise sur les routes désertes; quand

elle ne plane pas au-dessus de sa tête, elle tourne autour de lui comme

autour du pâle éphèbe de Gustave Moreau. Il tressaille au contact de sa

main décharnée et il frissonne longuement. Pourquoi cette horreur de

l'hôtesse consolatrice chez ce farouche mépriseur de l'univers? Pourquoi

craint-il le dénouement désirable, lui qui proclame l'anéantissement

définitif de l'être, l'inanité des Élysées et des Érèbes? Peut-il

sérieusement redouter, ce matérialiste déterminé, la stupeur du sommeil

éternel ou l'éparpillement de l'unité passagère?

Si le pupille de Schopenhauer témoigne peu d'allégresse pour

l'euthanasie, c'est qu'en dépit des certitudes du raisonnement

persistent l'inexpliqué et la peur du mystère. Et il fuit devant le

trépas, comme les hommes des premiers âges, dans la déroute obscure d'un

indestructible instinct. Il a tracé de ses cauchemars et de ses paniques

des tableaux tels qu'on n'en avait jamais montré d'aussi affolants; au

prix d'eux, les pages pourtant suraiguës de la _Joie de vivre_

apparurent comme sereines. Ces images conquirent néanmoins à Maupassant

des sympathies nouvelles. Le lecteur terrorisé admire en secret

l'écrivain assez courageux pour confesser les faiblesses communes et

inavouées. Et qui de nous, dans le nocturne silence, ne fût-ce qu'une

minute dont il se souviendra toujours, n'a pas senti fondre sur son

cœur la noire énigme, perler son front et en ondes douloureuses le

frisson courir ses membres?

Avec une amère volupté Maupassant écoute la fuite des minutes qui nous

blessent et entrevoit les déchéances prochaines, irrémédiables. Sans

qu'il s'en doute, les regrets l'envahissent et il reprend avec une

superbe maîtrise, mais en l'assombrissant encore, le vieux thème

ronsardien. Lui qui a l'effroi de l'avenir «parce que l'avenir c'est la

mort», le passé l'attire et il s'exalte pour les belles d'autrefois et

pour les tendresses défuntes. Il est hanté par les yeux qui un jour

croisèrent les siens et par les baisers qu'il n'a pas goûtés. Toujours

il préfère le souvenir à la présence, et il a d'infinies délicatesses de

touche pour indiquer la tristesse des cœurs qui se manquent, se

rencontrent trop tard, et vieillis et sans forces, s'épuisent à vouloir

refaire une vie avec les lambeaux des années révolues. Ce que Flaubert

appelait l'amertume des sympathies interrompues, il en a un sens

pénétrant et supérieur qui, malgré lui, s'élève jusqu'à

l'attendrissement.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 01 · 第 2 / 13 段