Le voilà célèbre et riche. Tous le lisent: bourgeois et mili

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

LA PRÉSENTE ÉDITION

DES

ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

A ÉTÉ TIRÉE

PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

EN VERTU D'UNE AUTORISATION

DE M. LE GARDE DES SCEAUX

EN DATE DU 30 JANVIER 1902.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION

100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

SAVOIR:

60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.

20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.

20 exemplaires (81 à 100) sur chine.

_Le texte de_ Boule de Suif

_est conforme à celui de l'édition originale_: Les Soirées de Médan

_Paris, Charpentier, 1880._

[Illustration]

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUY DE MAUPASSANT

BOULE DE SUIF

CORRESPONDANCE

ÉTUDE DE POL NEVEUX

PARIS

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR

17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

MDCCCCVIII

_Tous droits réservés._

AVIS DE L'ÉDITEUR.

_En publiant sous cet aspect les œuvres complètes de Guy de Maupassant,

nous nous sommes imposé un principe: nous rapprocher davantage de celui

du grand écrivain. C'est pourquoi notre édition n'est pas illustrée et

ne contient aucun détail intime._

_Le commentaire de l'illustration ne pourrait que diminuer la netteté et

la vigueur des portraits que Maupassant a marqués de son empreinte si

personnelle; l'image ne rendra jamais le coloris harmonieux et vrai des

scènes si brèves et si grandes qu'il a décrites dans un style sonore et

simple: il est des textes qu'on n'illustre que par la beauté

typographique quand le burin ne peut atteindre la richesse du verbe._

_Mais, soucieux du respect que nous devons à sa vie privée, l'œuvre de

Maupassant, sa vie littéraire appartiennent cependant au public, et M.

Pol Neveux en développe l'analyse et en trace l'histoire dans les pages

remarquables qui ouvrent ce premier volume. De plus, à l'aide de

documents autographes qui nous ont été confiés par la famille et par les

plus intimes amis de l'écrivain, nous donnons par des notes toute

l'intimité de son œuvre. Parmi une correspondance volumineuse, nous

avons trouvé quelques lettres qui nous paraissent être à un tel point la

peinture de son caractère et l'explication de sa pensée, que nous les

publions, après en avoir supprimé les passages relatifs à sa vie intime.

Nous n'avons pas cru devoir mêler à cette correspondance les quelques

lettres que Guy de Maupassant adressa à Marie Bashkirtseff; elles ont un

caractère de badinage qui, en se rapprochant de la mystification, les

éloigne trop sensiblement de l'œuvre littéraire que nous présentons._

_Les lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert précéderont

les vers de son fils. Elles intéressent trop les débuts du jeune Guy,

qui commençait alors à versifier, il y est trop question de Louis

Bouilbet, elles sont dictées par un esprit trop élevé, et par un cœur

de mère trop inquiet, pour les séparer du premier volume que publia

l'écrivain_ Des Vers.

_C'est ainsi que les nombreux admirateurs de Guy de Maupassant le

connaîtront dès l'enfance, le verront grandir avec ses aspirations,

apprendront sa pensée, sa manière, son opinion personnelle sur tel ou

tel de ses romans et nouvelles, et seront initiés à son procédé de

travail._

_Toute la partie inédite comprise dans la présente édition a donné lieu

à un examen aussi attentif que consciencieux: nous avons joint à une

œuvre d'une tenue incomparable dans notre littérature, des nouvelles

inédites d'une valeur telle, que certainement l'auteur les aurait

publiées si la mort ne l'avait soudainement frappé._

_Après les avoir lus et relus, nous avons abandonné les nombreux

articles que Guy de Maupassant a écrits au jour le jour dans certains

journaux sur des sujets d'actualité, les préfaces de livres et

biographies diverses_; notre édition est l'œuvre du grand romancier et

non celle du journaliste; _nous lui avons gardé le caractère

d'homogénéité et de force qu'il lui avait donné. C'est aussi pour ne pas

troubler cette harmonie que nous avons hésité à publier les écrits, vers

et prose, de sa toute jeunesse, qui n'offrent d'intérêt qu'en faveur

d'une étude critique._

_Autant qu'il nous a été possible de nous procurer les manuscrits, nous

avons indiqué les divergences de texte existant entre eux et les

éditions originales. Nous avons cru bon aussi d'initier les lecteurs de

notre édition à l'accueil que réservait la presse d'alors aux livres

de Maupassant et aux jugements dont ils étaient l'objet; dans ce but,

nous publions, à la fin de chaque volume, quelques citations d'articles

de journaux et revues de l'époque._

_Grâce au concours dévoué de la famille de Guy de Maupassant,

représentée aujourd'hui par ses neveu et nièce, M. et Mme Jean Ossola,

ainsi que de tous ses amis et amies d'autrefois, nous avons eu à notre

disposition la plus autorisée des documentations. Ayant fait de notre

mieux, nous tenons, ici même, à remercier de tout cœur ces personnes

qui ont apporté avec tant d'empressement leur part de collaboration en

faveur de la publication d'une œuvre qui honore si grandement les

lettres françaises._

L. C.

GUY DE MAUPASSANT.

BIOGRAPHIE.

Henri-René-Albert-Guy de Maupassant naquit le 5 août 1850 au château de

Miromesnil, à huit kilomètres de Dieppe. Il était lorrain par son père

et normand par sa mère, mais la famille de Maupassant était établie

depuis le milieu du XVIIIe siècle en Normandie. C'est là que Guy de

Maupassant fut élevé, c'est là qu'il vécut toute son enfance et sa

première jeunesse, d'abord à Étretat et à Fécamp, sur la côte, puis à

l'intérieur du pays, au séminaire d'Yvetot et au lycée de Rouen d'où il

sort bachelier. Le vagabondage heureux de ces premières années lui valut

une santé robuste, le goût de l'espace et du grand air, une parfaite

connaissance des hommes et des choses qu'il devait peindre de

préférence.

Il avait vingt ans lorsque la guerre éclata. Il s'engagea et fit

campagne. Là encore il fut mêlé de très près aux événements qu'il mit

plus tard en scène. Puis il part pour Paris et entre comme employé au

Ministère de la marine d'où il passera plus tard au Ministère de

l'instruction publique. De ce monde de fonctionnaires on trouve

également dans son œuvre des souvenirs nombreux.

Cette période de dix ans (1870-1880) est la période de préparation de

l'écrivain. Il partage ses loisirs entre le canotage sur la Seine et ses

premiers essais littéraires: théâtre, vers, nouvelles. Mais ce travail

opiniâtre reste secret. Pendant ces dix ans, Maupassant n'a guère publié

que deux ou trois courts récits et quelques pièces de vers. Flaubert

presque seul est dans la confidence. Il assiste avec orgueil à

l'éclosion de ce jeune talent, l'aidant de ses conseils et de ses

encouragements avec une patience inlassable. Flaubert avait été

étroitement lié dans sa jeunesse avec Alfred Le Poittevin, frère de Mme

de Maupassant. Il reporta sur le neveu un peu de la tendresse qu'il

avait eue pour l'oncle. Son influence fut décisive. Maupassant, avec ses

qualités propres, demeure dans l'histoire littéraire le descendant

direct de Flaubert.

Son premier volume _Des Vers_, publié sous le patronage de Flaubert, et

surtout _Boule de Suif_ qui parut la même année (1880) dans _Les Soirées

de Médan_, marquent la fin de l'apprentissage. Maupassant est maître

désormais de son art. Le succès extrêmement vif de _Boule de Suif_ lui

permit de s'y consacrer tout entier, en lui ouvrant la porte de

différents journaux, _le Gaulois_ d'abord, bientôt _le Gil-Blas_, où

durant plusieurs années, presque chaque semaine, Maupassant sera

représenté par une chronique ou une nouvelle.

Ces nouvelles, réunies en volumes, se succèdent avec une surprenante

rapidité. En voici la liste: 1881, _La Maison Tellier_; 1882,

_Mademoiselle Fifi_; 1883, _Contes de la Bécasse_; 1884, _Clair de

Lune_, _Miss Harriet_, _Les Sœurs Rondoli_; 1885, _Toine_, _Yvette_,

_Contes du Jour et de la Nuit_; 1886, _Monsieur Parent_, _La Petite

Roque_; 1887, _Le Horla_; 1888, _Le Rosier de Mme Husson_; 1889, _La

Main gauche_; 1890, _L'Inutile Beauté_.

En 1883, Maupassant publie son premier roman, _Une Vie_. Il fut suivi de

cinq autres: _Bel-Ami_ qui parut en 1885, _Mont-Oriol_ en 1887, _Pierre

et Jean_ en 1888, _Fort comme la Mort_ en 1889 et enfin _Notre Cœur_ en

1890.

On peut dire que la vie de Maupassant se confond avec l'histoire de son

œuvre. Il vit tantôt à Paris, tantôt à Étretat où il s'était fait

construire une maison, _la Guillette_. Mais de bonne heure déjà il avait

eu la passion des voyages. Libre de s'abandonner à ses goûts, il s'égare

en de longues croisières à bord de son yacht _Bel-Ami_. Il pousse à

plusieurs reprises jusqu'en Algérie; on le trouve tour à tour en Corse

et en Sicile; il aime à faire de longues escales dans les différents

ports de la Côte d'Azur. C'est à ces voyages que nous devons: _Au

soleil_ (1884), _Sur l'eau_ (1888) et _La Vie errante_ (1890).

Cependant la santé de Maupassant, de bonne heure ébranlée, déclinait

rapidement. Les soins des médecins, les cures de bains et de repos

restent inutiles. Il semble s'acharner à produire en prévoyance de sa

fin prochaine. Et il meurt de paralysie générale en pleine célébrité, le

6 juillet 1893, dans la maison du Dr Blanche à Passy, ayant publié en

dix ans: 1 volume de vers, 16 volumes de nouvelles, 6 volumes de romans,

3 volumes de voyage, 1 volume de théâtre, au total 27 volumes, sans

compter de très nombreuses chroniques dans divers journaux, et 3 volumes

de nouvelles posthumes: _Les Dimanches d'un Bourgeois de Paris_, _Le

Père Milon_ et _Le Colporteur_.

Il ne s'était pas marié. Il avait eu un frère, Hervé, de six ans plus

jeune que lui, mort en 1889. Hervé laissa une fille, aujourd'hui Mme

Jean Ossola, seule héritière de l'écrivain.

ÉTUDE

GUY DE MAUPASSANT

«Je suis entré dans la vie littéraire comme un météore et j'en sortirai

comme un coup de foudre.» Ces paroles de Maupassant à José-Maria de

Heredia, lors d'une suprême rencontre, résument, non sans exactitude en

dépit de leur solennité morbide, la brève carrière, où pendant dix

années, l'écrivain tour à tour intrépide et douloureux, produit avec une

magistrale fertilité, vers, nouvelles, romans et voyages, pour s'abîmer

prématurément dans la folie et la mort. Les étapes brèves et le

rayonnement triomphal de cette vie hâtive, j'en veux tenter l'étude.

Comment une génération, la sienne, envisagea et comprit Maupassant,

comment elle expliqua sa maîtrise et pourquoi elle l'admira, c'est ce

que j'essaierai de dire, avec la modestie d'un obscur assistant. Au

manque d'originalité inévitable dans l'entreprise où je me hasarde,

après tant de critiques, et non des moindres, j'essaierai de suppléer

par des citations puisées dans des documents et des lettres inédites,

trop heureux si, aidé par le grand écrivain lui-même, je puis apporter à

mon tour un jugement équitable et probe.

Au mois d'avril 1880, paraissait dans _le Gaulois_ un article[1]

annonçant la publication des _Soirées de Médan_. Il était signé d'un nom

encore inconnu: Guy de Maupassant. Après un juvénile anathème lancé sur

le romantisme et une agression passionnée contre la littérature

langoureuse, l'auteur exaltait l'étude de la vie, disait la genèse de

l'œuvre nouvelle. Elle était pittoresque et séduisante: dans la paix

nocturne d'une île de la Seine, sous les peupliers remplaçant les cyprès

napolitains chers aux amis de Boccace, dans la rumeur continue de la

vallée, et non plus à la voix du gave pyrénéen accompagnant en sourdine

les récits des gentilshommes de Marguerite, le patron et les disciples

s'étaient tour à tour narré quelque saisissant ou pitoyable épisode de

la guerre. Et la publication en commun de ces récits, dans un volume où

le maître coudoyait ses élèves, prenait les allures d'un manifeste, le

ton d'un défi ou d'un acte de foi.

[1] Voir cet article à la page 81.

En réalité, les choses s'étaient passées plus simplement et l'on s'était

borné, sous les arbres de Médan, à décider du titre commun; Zola avait

donné le manuscrit de l'_Attaque du Moulin_ et c'est chez Maupassant,

rue Clauzel, que les cinq jeunes gens se communiquèrent leurs œuvres.

Chacun lut sa nouvelle, Maupassant le dernier. Quand il eut terminé

_Boule de Suif_, d'un élan spontané, avec une émotion dont ils gardèrent

la mémoire, enthousiasmés par cette révélation, tous se levèrent et,

sans phrases, ils saluèrent un maître.

Il se chargea d'écrire l'article du _Gaulois_ et d'accord avec ses amis,

il le rédigea dans les termes que l'on sait, brodant et enjolivant,

cédant sans violence à un goût naturel pour une mystification

qu'innocentait sa jeunesse. L'essentiel, disait-il, est de faire

«démarrer» la critique.

Elle démarra. Le lendemain Wolff au _Figaro_ polémiquait, entraînait ses

confrères. Le succès du volume fut éclatant grâce à _Boule de Suif_. En

dépit de la nouveauté, de la probité de l'effort de tous, on se tut sur

les autres nouvelles. Reléguées au second plan, elles passèrent

indifférentes. Dès sa première bataille, Maupassant dominait la

littérature.

Du coup, toute la presse s'empara de lui et l'on dit ce qui convenait

sur une célébrité naissante. Biographes et reporters s'enquirent de sa

vie. Comme elle était fort simple, toute droite, ils inventèrent. Et

c'est ainsi qu'aujourd'hui Maupassant nous apparaît comme ces héros

antiques dont les origines et la mort s'obscurcissent de légendes.

J'insisterai peu sur la jeunesse de Guy de Maupassant. Ses proches, ses

vieux amis, lui-même çà et là dans son œuvre, nous ont fourni sur les

années qui précèdent ses débuts dans les lettres assez de révélations

précieuses et d'émouvants souvenirs. En colligeant avec intelligence

tous les textes, les condensant, les rapprochant, son pieux biographe,

M. Édouard Maynial, a su écrire sur cette époque lointaine des pages

définitives.

Je rappellerai simplement qu'il est né le 5 août 1850, près de Dieppe,

au château de Miromesnil qu'il décrira dans _Une Vie_. C'était une

lourde et majestueuse demeure de la Régence, avec une corniche parée de

pots à feu et de balustres; de ses hautes et minces fenêtres, par delà

une prairie qu'attiédissait une double allée d'arbres, on voyait

moutonner au loin la mer septentrionale.

Normand, Maupassant l'était, comme Flaubert, par sa mère et par le lieu

de sa naissance. Il appartenait à cette race curieuse et aventurière,

dont il se plaisait à évoquer les courses héroïques, les longues erreurs

sur les nefs vagabondes. Et de même que l'auteur de l'_Éducation

sentimentale_ semble avoir hérité, par la lignée paternelle, du réalisme

narquois de la Champagne, de même Maupassant paraît tenir de ses

ancêtres lorrains l'indestructible discipline et la froide lucidité.

Ce fut à Étretat que s'écoula son enfance, sa belle enfance, que

s'éveilla son instinct dans l'éclosion de son âme de préhistorique. Des

années passèrent d'une félicité physique extasiée: enivrement des

galopades furieuses à travers les champs d'ajoncs, attrait des voyages

de découverte par les cavées et les valleuses, expansion des jeux sous

les sombres hêtraies, passion de suivre en mer les pêcheurs et, par les

nuits sans lune, de rêver sur leurs barques à de chimériques

navigations.

Mme de Maupassant, qui avait guidé les premières lectures de son fils,

et contemplé avec lui les grands spectacles de la nature, retarda le

plus possible l'heure de la séparation. Il fallut bien, un jour

pourtant, conduire l'enfant au petit séminaire d'Yvetot. Plus tard,

élève du lycée de Rouen, il eut pour «correspondant» Louis Bouilhet.

C'est chez lui, durant ces dimanches d'hiver où la pluie normande noyait

les clochers et cinglait les vitres, que l'écolier apprit à rimer.

Les vacances ramenaient le rhétoricien en pays cauchois. Et c'étaient

des chasses à la Saint-Julien-l'Hospitalier, à travers les plaines, sur

les marais et dans les bois. Dès lors se concluait son pacte avec la

terre et poussaient en lui ces «profondes et délicates racines» qui

l'attachaient au sol natal. C'est à la Normandie, large, fraîche et

forte, qu'il demandera bientôt son inspiration, fervente et drue comme

un amour d'adolescent; c'est près d'elle qu'il se réfugiera quand,

traqué par la vie, il implorera une trève ou quand, simplement, il

voudra travailler et se revivifier dans l'allégresse ancienne. Alors

aussi naissait en lui cet amour voluptueux pour la mer, qui plus tard

saura seule l'isoler du monde, l'insensibiliser, le consoler.

En 1870, il fait campagne, puis il arrive à Paris et pour vivre, car la

fortune des siens s'émiette, il doit prendre un emploi. Durant des

années, il est attaché au Ministère de la marine où il remue de mornes

paperasses, dans l'insipide compagnie des ronds-de-cuir de l'_Héritage_.

Puis il émigre à l'Instruction publique: la servilité bureaucratique y

est moins amère. Certes, les besognes quotidiennes n'y sont guère plus

palpitantes, mais il a comme chefs ou collègues Xavier Charmes et Léon

Dierx, Henry Roujon et René Billotte, mais son bureau prend jour sur un

beau jardin triste, aux platanes géants, autour desquels l'hiver met de

noires guirlandes de corneilles.

De ses heures préservées, Maupassant avait fait deux parts, l'une pour

le canotage, l'autre pour la littérature. Tous les soirs de belle

saison, tous les jours de loisir, il courait vers le fleuve dont l'eau

mystérieuse, voilée de brouillards ou étincelante de soleil, l'appelait

et l'ensorcelait. Dans ces îles de la Seine qui s'étirent entre Chatou

et Port-Marly, sur les rives de Sartrouville et de Triel, longtemps,

parmi le peuple disparu des canotiers, il fut célèbre pour ses biceps

inlassables, pour sa gaieté cynique de franc-luron, ses farces aux

effets certains, ses gauloiseries robustes. Tantôt, dans une vitesse

éperdue, il tirait de l'aviron, libéré et joyeux, à travers les flammes

qui dansent sur les courants. Tantôt, il rôdait le long des berges,

interrogeant les mariniers, bavardant avec les ravageurs, ou, étendu

parmi les iris et les tanaisies, il épiait durant de longues heures les

existences légères qui se jouent à la surface, les araignées d'eau ou

les papillons blancs, les demoiselles qui se poursuivent entre les

saulaies mouvantes ou les grenouilles qui sommeillent sur les feuilles

de nénuphars.

Le travail prenait le reste de sa vie. Sans jamais se rebuter,

silencieux et obstiné, il accumula les manuscrits, poésie, critique,

pièces de théâtre, romans et nouvelles. Chaque semaine il soumettait

docilement son labeur au grand Flaubert, l'ami d'enfance de sa mère, de

son oncle Alfred Le Poittevin. Le maître avait consenti à guider le

jeune homme, à lui révéler les secrets qui font les chefs-d'œuvre

immortels. C'est lui qui l'astreint à la documentation copieuse et à

l'observation directe, qui lui inculque l'horreur du vulgaire et le

mépris de la facilité.

Maupassant nous a raconté lui-même ces fortes initiations de la rue

Murillo ou du pavillon de Croisset: il a évoqué l'implacable didactique

du vieux patron, ses tendres brutalités, les paternels conseils de son

cœur généreux et candide. Durant sept années Flaubert dépeça, pulvérisa

les gauches essais de l'élève, dont les progrès restaient incertains.

Soudain, dans un essor de perfection spontanée, il écrivit _Boule de

Suif_. La joie du maître fut grande et suprême: il devait mourir deux

mois après.

Jusqu'au bout Maupassant demeurera éclairé du reflet laissé par le bon

géant disparu, de ce touchant reflet dont les morts aiment à parer les

âmes qu'ils ont profondément remuées. Le culte de Flaubert fut la

religion dont rien ne sut le distraire, ni le travail, ni la gloire, ni

les vagues lentes, ni les nuits embaumées. A la phrase douloureuse et

grave qui clôt la préface des _Dernières chansons_, il obéira

pieusement: la mémoire de l'ancêtre sera son réconfort, cet «oratoire

domestique où murmurer ses chagrins et détendre son cœur».

A la fin de sa brève existence, dans une heure lucide encore, il écrira

à un ami: «Je songe toujours à mon pauvre Flaubert et je me dis que je

voudrais être mort si j'étais sûr que quelqu'un penserait à moi de cette

façon[2]».

[2] Lettre inédite.

Au cours de ces longues années de noviciat, Maupassant avait pénétré les

milieux littéraires. Il y demeurait muet, préoccupé, et à qui s'étonnait

de ce silence, l'interrogeait sur ses projets, il répondait simplement:

«J'apprends mon métier.» Pourtant, sous le pseudonyme de Guy de Valmont,

il donnait déjà quelques articles aux journaux et plus tard, avec

l'assentiment et sur la recommandation de Flaubert, il publiait dans la

_République des Lettres_ des poèmes signés de son nom. Il devait les

réunir en volume quelques semaines après l'impression des _Soirées de

Médan_.

Ces vers débordants de sensualisme, où l'hymne à la terre se pâme dans

des transports de possession physique, où l'impatience d'amour clame

mélancolique et forte comme ces appels d'animaux dans les nuits

printanières, sont surtout attachants pour ce qu'ils nous révèlent

l'être d'instinct, le faune échappé des forêts natales que fut en sa

jeunesse Maupassant. Mais ils n'ajoutent rien à sa gloire: «vers de

prosateur», a pu dire Jules Lemaître. Assouplir l'expression de la

pensée selon des lois plus strictes et l'«étrécir» en quelque sorte, tel

fut le but. A l'exemple de l'un de ses camarades de Médan, s'entraînant

avec bonheur à la précision du style et à l'équilibre de la phrase, par

l'impérieuse norme de la ballade, du pantoum ou du chant royal,

Maupassant, lui aussi, voulut se soumettre au régime du rythme. Jamais

d'ailleurs il n'aima ce recueil qu'il se repentait souvent d'avoir

publié: ses démêlés avec la prosodie lui avaient laissé la monotone

lassitude que le cavalier et l'escrimeur gardent des reprises de manège

et des séances de plastron.

Telle est, à très grands traits résumée, l'histoire de la vocation de

Maupassant.

Au lendemain de _Boule de Suif_, rapidement, sa réputation grandit. La

qualité de son conte était hors de pair, mais aussi, il faut bien le

dire, certains avaient le polémique besoin d'opposer une jeune renommée

à la triomphante brutalité de Zola.

Dès lors, Maupassant, sollicité par toute la presse, se met à la besogne

et donne nouvelles sur nouvelles. Son talent dégagé de tout système, sa

personnalité libre de toutes influences, ne sont pas discutés un

instant. Bientôt il est intronisé comme le successeur de Flaubert; d'un

pas pressé, exact et désinvolte, il s'avance dans la gloire, une gloire

dont il n'a pas lui-même conscience, mais qui est si universelle que,

vivant, aucun auteur contemporain n'en connut de pareille. Le «météore»

irradie et, d'article en article, de volume en volume, son rayonnement

se prolonge et s'illimite.....

Le voilà célèbre et riche. Tous le lisent: bourgeois et militaires,

commerçants et mondains, hommes de loi et de finance, chacun espère

qu'un jour ou l'autre il dira, dans quelque livre joyeux ou triste, le

foyer ou la caserne, le magasin ou le salon, le prétoire ou la coulisse.

On l'aime d'autant plus qu'on le croit heureux et fort. Mais ce que tous

ignorent, c'est que ce gars au visage halé, au large col et aux muscles

saillants, qu'on compare invariablement à un jeune taureau en liberté et

dont on chuchote à l'oreille les héroïques exploits d'amour, est malade

et bien malade. Dans le moment même où le succès est venu vers lui, il a

rencontré aussi la Maladie, laquelle ne le quitte plus, est assise

immobile à ses côtés et, de sa figure de ténèbres, le regarde. Il

souffre de terribles migraines, suivies de longues insomnies. Des

phénomènes nerveux l'agitent: il les apaise par les stupéfiants et abuse

des anesthésiques. Espacés d'abord, des troubles de la vue se sont

déclarés et un oculiste célèbre a parlé d'anomalie, d'asymétrie

pupillaire. Le glorieux jeune homme tremble en secret et les phobies le

hantent, multiformes.

Le lecteur est ravi par la santé de cet art renouvelé et pourtant, çà et

là, il est surpris en découvrant, parmi ces tableaux de nature pleins de

sève, d'inquiétantes échappées vers le surnaturel, de troublantes

évocations, voilées d'abord, du plus banal, du plus vertigineux des

frissons, de la Peur aussi vieille que le monde et éternelle comme

l'inconnu. Mais loin de s'alarmer, il pense seulement que l'auteur est

doué d'une intuition infaillible pour suivre ainsi les tares de ses

personnages jusqu'en leurs plus inquiétants dédales. Il ignore, le

lecteur, que ces hallucinations si copieusement détaillées, Maupassant

les éprouve; il ignore que la Peur est en lui, la Peur angoissante «qui

ne se produit ni devant le danger, ni devant la mort inévitable, mais

dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences

mystérieuses, en face de risques vagues», la «peur de la peur, la peur

de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible».

Comment expliquer ces misères physiques et cette détresse morbide que

pendant longtemps, seuls, connurent les intimes? Hélas! l'explication

n'est que trop simple: toute sa vie, conscient ou inconscient,

Maupassant lutta contre le mal, obscur encore, mais qui est déjà son

hôte.

Qui voyait Maupassant pour la première fois à l'époque des _Contes de la

Bécasse_ et de _Bel-Ami_ était quelque peu dérouté. C'était un solide

garçon, de taille un peu courte mais bien prise, avec un front plein

sous des cheveux châtains, un nez droit sur une moustache militaire, un

menton large, une encolure puissante. L'aspect était résolu et fort, un

peu rude et sans ces nuances qui déterminent la qualité d'esprit et la

condition sociale. Les mains pourtant étaient fines et déliées et les

yeux cernés de belles ombres.

Il accueillait le visiteur avec les souples façons d'un chef de bureau

courtois qui, sachant son devoir, entend les solliciteurs et s'est

résigné aux requêtes prolixes. Beaucoup de politesse, mais aucune

expansion. Avec un sourire effacé, il vous laissait parler et son calme

vous déroutait. Le regard semblait peu soucieux de dévisager ou de

scruter et pourtant on se sentait surveillé.

Çà et là, il laissait tomber une phrase simple, comme choisie parmi les

moins significatives et les plus vagues. Et, quel que fût son effort

pour la dissimuler, sa placide indifférence s'étalait. Ce qu'on lui

avait dit, ce qu'il avait répondu, il s'en moquait évidemment, comme de

son interlocuteur, comme de lui-même. Il était resté sur le qui-vive et

cela lui suffisait. Jamais il n'attaquait; décidé à rompre, il ne

livrait pas de fer, gardait la pointe basse, mais eût détaché sans

doute, au besoin, quelque coup d'arrêt bien amené.

Comme il était réfrigérant, ce premier contact, pour les jeunes

enthousiastes qui avaient écouté Zola développant en formules lyriques

d'audacieux systèmes ou qui s'étaient enivrés de la parole caressante de

Daudet, semant avec prodigalité les images vibrantes, les traits

pittoresques et les raccourcis lumineux! Les propos de Maupassant, aussi

bien en tête-à-tête que dans une conversation générale, c'étaient à

l'ordinaire des banalités courantes et des lieux communs fort usés.

Convaincu de la superfluité des paroles, les confondait-il toutes dans

un même néant, prisant la pensée noblement exprimée à l'égal de la

boutade grossière? On pouvait le croire à le voir opposer un pareil

détachement aux caquets des plus authentiques médiocrités comme aux

discours des plus fiers esprits d'alors. Pas un aveu, pas une confidence

qui éclairât sa vie ou son labeur; parcimonieux de ce qu'il observait,

jamais il ne contait une anecdote typique ou ne livrait une remarque

avisée. L'éloge même le laissait froid et s'il s'animait par hasard,

c'était pour raconter des farces solides, des blagues d'atelier, comme

s'il se fût abandonné au plaisir fallacieux de surprendre et de

mystifier.

D'ailleurs il semblait considérer l'art comme un passe-temps, la

littérature comme une occupation au moins inutile, il réduisait

volontiers l'amour au jeu d'une fonction et suspectait les mobiles des

actes les plus méritoires.

Tout ceci, a-t-on dit, était le fond naturel de sa propre psychologie.

Je n'en crois rien. Qu'il ait tenu l'humanité en médiocre estime, qu'il

se soit méfié de son désintéressement, qu'il ait contesté la qualité de

sa vertu, cela est possible, certain même. Mais qu'il n'ait pas

personnellement surpassé ses héros, je me refuse à l'admettre. Et si je

vois dans cette attitude comme dans ce langage une manifestation du

pessimisme invétéré de Maupassant, j'y vois aussi et surtout une défense

de ses pensées secrètes contre la curiosité du vulgaire.

Peut-être a-t-il dépassé le but. A force de l'entendre nier la morale,

l'art et la littérature, à force de le voir préoccupé de canotage, à

force d'écouter de sa bouche le récit de bonnes fortunes qu'il n'a pas

toujours cherchées dans une classe très élevée, beaucoup ont fini par

voir en lui un de ces terribles Normands qui, au long de ses romans ou

de ses nouvelles, ripaillent et forniquent avec une si magistrale

aisance et une si tranquille amoralité.

Normand, il l'était sans doute et divers traits de son caractère, au

dire des gens qui l'ont connu, montrent que l'atavisme n'est pas

toujours un vain mot. D'instinct il était patient, méfiant, fermé et

craignait d'être dupe. Il ne paraît pas avoir méprisé l'argent et telles

de ses lettres publiées après sa mort, non sans indiscrétion, le

montrent soucieux de ses intérêts, voire quelque peu processif. Alors

que son maître travaillait pour l'Art et suivant l'expression populaire,

pour la Gloire, dans un parfait mépris de tout profit matériel,

Maupassant, sans rien abandonner d'ailleurs de son indépendance,

considère que son métier doit lui rapporter. Il produit beaucoup et il

encaisse. Il n'a pas de fortune et, au début surtout, comme ses

Cauchois, il a peur de «manquer». Plus tard, rassuré sur l'avenir,

devenu élégant et mondain, il aimera encore l'argent pour les agréments

qu'il procure et il le dépensera avec facilité. Il le recherchera enfin

pour des raisons plus hautes: il aime les siens et, pour faire à sa mère

une vieillesse exempte de soucis, pour assurer l'avenir de son frère,

puis de sa nièce, il saura, avec une pieuse délicatesse, consentir tous

les sacrifices.

Identifier Maupassant avec ses personnages, l'erreur est grossière, mais

elle a des précédents. Nous avons toujours eu ce besoin de trouver

l'auteur dans le héros du roman et de rechercher l'acteur sous le

masque. Sans doute, ainsi que l'a dit Taine, «les œuvres d'esprit n'ont

pas l'esprit seul pour père et l'homme entier contribue à les produire».

Mais dans l'homme entier il y a sa propre vie, il y a ses souvenirs, il

y a ses observations. Au temps de sa jeunesse Maupassant a vécu avec les

paysans normands, il a suivi leurs travaux, noté leurs gestes et parlé

leur patois. Et c'est précisément pour cela que le père Amable et maît'

Hauchecorne sont si vivants. C'est pour cela et c'est encore pour une

autre raison que l'écrivain va nous dire lui-même: «Non, je n'ai pas une

âme de décadent, s'écrie-t-il, je ne peux pas regarder en moi et

l'effort que je fais pour pénétrer les âmes inconnues est pour moi

incessant, involontaire, dominateur. Ce n'est pas un effort; je subis

une sorte d'envahissement, de pénétration de ce qui m'entoure. Je m'en

imprègne, je m'y soumets, je me noie dans les influences

environnantes[3]».

[3] Lettre inédite.

C'est là, à vrai dire, le propre des grands romanciers. Cette

pénétration, cet envahissement, qui les a subis plus que Balzac? «Il est

hanté de ses personnages, dit Taine, il en est obsédé, il en a la

vision, ils agissent et souffrent en lui, si présents, si puissants que

désormais ils se développent d'eux-mêmes avec l'indépendance et la

nécessité des êtres réels.» C'est l'«_imperiosus vates_» des anciens qui

reparaît. Sous sa domination toute-puissante, Balzac a vraiment, quand

il écrit la _Cousine Bette_, les séniles ardeurs du baron Hulot; il a

les terribles appétits de Philippe Bridau quand il compose _Un ménage de

garçon_, et Flaubert éprouve de réels symptômes d'empoisonnement en

retraçant le suicide d'Emma Bovary. Tel à son tour Maupassant. Il est,

la plume à la main, son propre personnage, il en a les passions, les

haines, les vices et les vertus; il s'incarne tellement en lui que

l'auteur disparaît et que vainement nous nous demandons ce qu'il pense

lui-même de ce qu'il vient de nous raconter. Ce qu'il pense? Rien

peut-être? ou s'il pense quelque chose, il ne nous le dit pas.

Cela s'accorde d'ailleurs merveilleusement avec la théorie de

l'impassibilité en littérature, si en faveur lors des débuts de

Maupassant. Mais en dépit de cette théorie il est, à le bien prendre,

autre chose qu'

Un être sans pitié qui contemplât souffrir.

Sa commisération est profonde pour les faibles, pour les victimes du

mensonge social, pour les sacrifiés obscurs. Si l'arriviste Lesable, si

le beau Maze sont l'objet de son ironie voilée, il garde ou ressent une

tendresse attristée, un peu dédaigneuse toutefois, pour ce pauvre père

Savon, le vieil expéditionnaire du Ministère de la marine qui est le

souffre-douleur du bureau et dont les collègues se rient parce que sa

femme l'a trompé, sans espoir d'«héritage».

Pourquoi Maupassant du premier coup conquiert-il l'universelle faveur?

C'est qu'il a le génie direct, la claire vision d'un «primitif». Son

bagage était tout juste celui d'un bachelier qui, sorti du collège, a

satisfait quelques curiosités. Empoignant l'outil ingénieux et naïf,

mais vaillant et solide qu'il s'est forgé lui-même, il s'engagea dans la

forêt romantique; au lieu de subir l'ensorcellement de son mystère, sans

une halte, il la traversa d'un pas allègre. Longtemps il marcha, et

revenant en deçà des plaines lumineuses des siècles classiques, il

suivit les bords intimes de la rivière où se sont vivifiés nos vieux

conteurs. Il en reconnut le cours qui s'égare si souvent, en retrouva,

par hasard, la source abondante et délaissée...

Il fut un jongleur. Neveu d'une race et non héritier d'une formule, il

raconta à ses contemporains, déroutés par les déformations lyriques du

romantisme, des histoires humaines, simples, logiques, comme celles qui

jadis avaient enchanté nos pères.

Le lecteur français, qui veut être amusé, se retrouva tout de suite chez

lui et de plain-pied. Il se délecta aux _Contes de la Bécasse_ comme

les manants du XIIe siècle s'étaient gaudis aux _Perdrix_, au _Vilain

Mire_ et aux _Trois Bossus ménestrels_. L'âme survivait en Maupassant de

ces clercs errants qui, révélateurs de l'esprit naissant du Tiers,

chantaient aux foires, aux fêtes et aux veillées leurs fabliaux

irrespectueux. Du premier coup, le jeune Normand se plaça plus près

d'eux que Brantôme et des Periers, Voltaire et Grécourt. Plus spontané

encore que les premiers trouvères, il bannit de son œuvre les types

abstraits et généraux, «enromancia» la vie elle-même et non les mythes,

les légendes éternelles, errant par les routes du monde.

Étudiez de près ces jongleurs dans les récents travaux, lisez le beau

livre de M. Joseph Bédier[4] et vous verrez comme renaissent dans la

prose de Maupassant des ancêtres que sans doute il ne connut jamais.

[4] Joseph BÉDIER, _Les Fabliaux_. Paris, Em. Bouillon, 1895, in-8º.

C'est une conception réaliste, une observation directe des petites gens

qui s'oppose dans leurs récits à l'esprit idéaliste des lais d'amour,

des romans de la Table Ronde, que prisent les chevaliers et les dames.

Les auteurs des fabliaux sont du peuple, ils se gaussent avec une ironie

railleuse et clignent de l'œil sur le passage du noble et du prêtre.

Ils s'effacent derrière leur sujet et n'ont même pas l'idée que le

conteur puisse révéler sa propre individualité. Chez eux, le rire est

franc et hostile, le goût sans cesse affûté pour la caricature; ils

peignent leurs personnages grotesques ou vils, tels qu'ils les voient:

Vous n'en épargnez point et chacun a son tour.

Ce n'est pas d'ailleurs que le jongleur éprouve colère ou sympathie; il

n'a cure d'épiloguer ou de moraliser. Au surplus, il ignore la véritable

satire, car le moyen âge satisfait ne conçoit pas la possibilité d'un

monde différent. Bref, rapide, dédaigneux des intentions et des

systèmes, il n'a d'autre but que de récréer ses auditeurs. Amusé et

narquois, il ne poursuit que «risée et gabet».

D'ailleurs, chez le jongleur comme chez notre nouvelliste, les sujets

demeurent à peu près identiques. Les mêmes passions, les mêmes vices

immortels s'y rencontrent. Dans le plus célèbre des fabliaux, l'histoire

de la courtisane Richeut, nous pressentons _L'Armoire_, _Un divorce_, de

même que _Bel-Ami_ est en puissance dans le drille Sansonnet, cynique et

beau parleur, si prompt à exploiter marchandes et ribaudes. Partout la

sensualité et la brutalité, partout la haine des femmes, créatures

inférieures, menteuses et redoutables. Partout la rancune contre qui

exerce l'oppression et détient l'autorité, partout la défaite finale du

plus faible et du plus pauvre.

Mais les contes de Maupassant diffèrent singulièrement par le caractère.

Au XIXe siècle l'esprit gaulois a depuis longtemps sombré dans la

bassesse et la crapule. Au fond de nos provinces, l'antique bonhomie

défaille; on bavarde encore sur des riens, mais sans malice, ni belle

humeur; c'est fini de _niaiser_ comme on dit en Champagne. La

nauséabonde pâture du journal, la basse intrigue politicienne ont flétri

l'âme française. Âme délicate et fine dont les nuances dernières se

meurent dans les récits alsaciens d'Erckmann-Chatrian, dans les contes

provençaux d'Alphonse Daudet, dans les nouvelles quercynoises d'Émile

Pouvillon. Maupassant n'est pas des leurs. La bonhomie, il l'ignore, car

il ne l'a plus rencontrée dans la vie.

Le dépôt des jongleurs est échu à un cœur chagrin et sceptique. Pas

plus qu'eux, Maupassant n'a d'arrière-pensées et ne se soucie

d'instruction ou de morale; comme eux il est réfractaire à la satire,

car sa misanthropie est aussi rebelle que leur optimisme à imaginer une

humanité meilleure.

Et son ambition n'est plus de faire rire; il conte pour la joie de

retracer avec indifférence une vérité qu'il trouve sinistre et médiocre.

Incapables de généraliser, les «goliards» se contentaient de railler

leurs personnages. De par son pessimisme, Maupassant méprise la race, la

société, la civilisation et le monde.

Sans doute, le jongleur du XIXe siècle écrira _Ce Cochon de Morin_ et

_La Bête à Maît' Belhomme_, _La Rouille_ et _La Confidence_, _Le Pain

maudit_ et _Le Cas de Madame Luneau_, nombre de fabliaux encore, sans

autre but que de rire; mais par combien de lugubres histoires se

croira-t-il obligé de racheter ces échappées joyeuses vers la sensualité

robuste, vers le comique énorme et le rire goguenard? Cependant la

reconnaissance des lettrés fut telle pour la matière retrouvée des vieux

contes qu'ils acceptèrent cet «assombrissement». Et puis, il faut bien

le dire, si parmi les lecteurs, certains étaient encore de cette vieille

souche plaisante et gaillarde, qui adorait «les contes, les petits

contes polissons et aussi les histoires vraies arrivées dans

l'entourage», les autres, et la plupart, angoissés et crispés sous

l'abjection de leur temps, allaient à des nouvelles en harmonie avec

leur sensibilité souffrante. Grâce à ce que son esprit avait de

hautement traditionnel, Maupassant les rallia tous dans une admiration

commune.

C'est que l'ordonnance de ses récits, précise et nette de contours,

porte en elle une force singulière, bien faite pour conquérir les

cerveaux latins. Rien ne vient interrompre la promptitude de sa vision;

pas d'intermédiaire entre le conteur et la nature. L'observation a

tracé la route; jamais l'imagination n'en détournera l'écrivain, jamais

elle ne l'entraînera, fussent-ils fleuris, dans les sentiers nonchalants

de la fantaisie. Confiant dans son instinct, il n'interroge pas de

guides: il renonce à l'expérience de ses devanciers et se refuse à leur

contrôle.

Flaubert, avant d'écrire une ligne, sait tout ou du moins s'est efforcé

de tout apprendre. Si Maupassant se réclame de quelqu'un, c'est de

Schopenhauer et d'Herbert Spencer dont il parle souvent, sans qu'on

sache bien toutefois s'ils les a pénétrés très profondément. Dans tous

ses livres, en dehors bien entendu des vers des grands mélancoliques, on

ne relève qu'une seule référence avouée: un extrait de l'ouvrage de Sir

John Lubbock sur les fourmis, intercalé dans _Yvette_.

Nul moins que lui ne fut livresque. C'est un dessinateur, et un des plus

prodigieux de la littérature.

Ses héros, petites gens, artisans ou ruraux, bureaucrates ou

boutiquiers, filles ou rôdeurs, il les installe dans des décors

faiblement colorés, mais rigoureusement plantés. Et tout de suite le

paysage simplifié donne le ton du récit.

L'action est-elle prompte, où s'agiteront des âmes élémentaires, il se

contentera de fixer ses plans, d'établir solidement son terrain,

d'indiquer un effet sommaire en larges touches.

Pourtant, parfois, quand des âmes un peu plus complexes hésitent ou

s'attardent, lui aussi s'arrêtera pour regarder un coin de nature, dans

le détail méticuleux d'un buisson ou d'une touffe de fleurs, d'un fossé

ou d'un remous. L'horizon s'amplifiera si, d'aventure, les personnages

sont enclins à la rêverie; le paysage se teintera de mélancolie s'il

faut mettre en valeur quelque silhouette pensive et alors le décor

reparaîtra à chaque tournant, bouleversé au gré des passions qu'il

encadre.

Dans ses descriptions, Maupassant résiste à l'attrait d'affirmer la

subtilité de sa vision personnelle. Il se refuse la permission de

montrer de ses paysages plus que ses héros n'en aperçoivent eux-mêmes.

Aussi prend-il soin d'en bannir les notations et les termes raffinés, de

n'y introduire aucun élément supérieur à l'indigente sensibilité de ses

acteurs.

Jamais il ne fait intervenir directement dans les tribulations humaines

la nature insensible: elle se moque de nos joies et de nos deuils. Les

arbres ne sont ni des conseillers, ni des amis et ils ne sauraient jouer

sur la scène où nous nous agitons le rôle du chœur antique. Une fois,

une seule dans l'œuvre du maître, ils uniront leur plainte à la

lamentation universelle: les grands hêtres tristes pleureront à

l'automne sur l'âme, la petite âme de la petite Roque.

Cependant Maupassant l'adore, cette nature qui, seule, l'attendrit, et

l'on sent dans ses évocations un lyrisme contenu. Mais en dépit de cette

passion exclusive, il se possède: l'artiste a conscience du préjudice

qu'il causerait à son récit s'il y tolérait les transports de l'amant.

Un inconnu paraît..... Nous le voyons longer une haie, frapper à une

porte et tout de suite nous savons d'où il vient et ce qu'il demande.

Une parole tombée de ses lèvres, la façon dont il traîne la jambe, un

tic, la place d'un bouton de veste ont suffi à le camper dans notre

esprit. Nous devinons ses instincts, son caractère, ses habitudes. Peu

de mots, très simples, groupés naturellement, comme au hasard, ont

réalisé ce prodige. Avec un flair natif, Maupassant tombe du premier

coup sur le détail péremptoire, la particularité essentielle qui définit

un être et le résume. Aussi détient-il dans la présentation de ses

personnages une autorité qu'aucun écrivain, pas même le grand Balzac,

n'égala jamais.

Ses héros, c'est sans effort réfléchi qu'il les pénètre et les explique.

Il les regarde, tout simplement. Il saisit et il note tous ces gestes

dont il devine l'origine, l'enchaînement et la portée, et qui, pour lui,

sont plus explicites et révélateurs que des confidences et des aveux.

D'un seul coup il a scruté les physionomies, soupçonné tristesses et

sourires, surpris les paroles des mains. Rien n'échappe à son œil

impitoyable. Cet œil velouté, pourtant si malade, est un instrument de

précision rigoureux et sensible qui le dispense des interprétations

logiques et supplée à toutes les déductions, qui lui fait lire à son

gré,

Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut renfermer.

Maupassant a hérité du docteur Larivière de _Madame Bovary_ ce regard

«plus tranchant que les bistouris, qui vous descendait droit dans l'âme

et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les

pudeurs». On lit dans les _Cahiers de Sainte-Beuve_ cette note

saisissante: «Homère dit #noeô#, je vois, je conçois. Voir et

concevoir, c'est la même chose, ce n'est plus la sensation, c'est déjà

la pensée, la perception.» Pour Maupassant aussi, voir et concevoir,

c'est la même chose.

Et ce qu'il a vu, il l'indique en traits rapides. Son œuvre est un

vaste recueil d'esquisses puissantes, de croquis synthétiques. Comme

tous les grands artistes, c'est un simplificateur; il sait «sacrifier»

comme les Égyptiens et les Grecs.

Aucune poésie voulue, aucune naïveté affectée dans son dessin, mais une

sûreté et une agilité de lignes, un sens parfait du mouvement, l'aisance

rythmique et l'afflux même de la vie. L'exécution de ses portraits est

toujours scrupuleuse; mais jamais Maupassant ne la réchauffe de

tendresse ou ne l'estompe de bonhomie; à peine, épandu sur ses figures,

ce tiède reflet d'humanité qu'y jetaient les maîtres hollandais.

Par moment, cependant, la main appuie davantage et le caricaturiste

surgit. C'est Callot ou Hogarth, Goya ou Monnier, Daumier surtout. Comme

celui-ci il se plaît à étaler les formes déjetées, les anatomies

honteuses des sédentaires et des vieillards. Le corps féminin qui «tant

fut tendre» il nous l'exhibe, avec un ricanement discret, bafoué par

l'âge, stigmatisé par les rides et les vergetures, dans l'horreur des

atrophies ou des ballonnements. La terrible série des _Bains Publics_

était certes moins sinistre que le charnier vivant où parfois Maupassant

nous promène. Et, comme Daumier aussi, il excelle à animaliser les

visages sous la poussée des appétits brutaux, de la vulgarité furieuse,

des rêves stupides et de l'incurable Bêtise. Et c'est peut-être dans ces

moments qu'il ressent au plus haut degré ce que notre vieil Institut

appelait «la joie de peindre!»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 01 · 第 1 / 13 段