[Note 14: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 69.]
[Note 15: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 70.]
[Note 16: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 71.]
[Note 17: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 72.]
Pierre, par lâche faiblesse ou par peur de partager le sort de son
maître, le reniant deux fois et se parjurant pour cette indignité, était
à ses yeux le dernier des hommes; plus que jamais elle plaignait le fils
de Marie d'avoir été trahi, livré, abandonné, renié par ceux-là qu'il
aimait tant. Elle s'expliquait ainsi la tristesse navrante qu'elle avait
remarquée sur ses traits. Une grande âme comme la sienne ne devait pas
redouter la mort, mais se désespérer de l'ingratitude de ceux qu'il
croyait ses amis les plus chers.
L'esclave quitta la maison du prince des prêtres où était resté Pierre,
le renégat, et rejoignit bientôt les soldats qui emmenaient Jésus. Le
jour commençait à poindre; plusieurs mendiants et vagabonds qui avaient
dormi sur des bancs placés de chaque côté de la porte des maisons,
s'éveillèrent au bruit des pas des soldats qui emmenaient le jeune
maître. Un moment Geneviève espéra que ces pauvres gens, qui le
suivaient en tous lieux, l'appelaient leur ami, et sur le malheur
desquels ils s'apitoyait si tendrement, allaient avertir leurs
compagnons afin de les rassembler pour délivrer Jésus; aussi dit-elle à
l'un de ces hommes:
--Ne savez-vous pas que ces soldats emmènent le jeune maître de
Nazareth, l'ami des pauvres et des affligés? On veut le faire mourir,
courez le défendre... délivrez-le! soulevez le peuple! ces soldats
fuiront devant lui.
Mais cet homme répondit d'un air craintif:
--Les miliciens de Jérusalem fuiraient peut-être; mais les soldats de
Ponce-Pilate sont aguerris, ils ont de bonnes lances, d'épaisses
cuirasses, des épées bien tranchantes... que pouvons-nous tenter?
--Mais l'on se soulève en masse, on s'arme de pierres, de
bâtons!--s'écria Geneviève,--et du moins vous mourrez pour venger celui
qui a consacré sa vie à votre cause!
Le mendiant secoua la tête, et répondit pendant qu'un de ses compagnons
se rapprochait de lui:
--Si misérable que soit la vie, on y tient... et c'est vouloir courir à
la mort que d'aller frotter nos haillons aux cuirasses des soldats
romains.
--Et puis,--reprit l'autre vagabond,--si Jésus de Nazareth est un
messie, comme tant d'autres l'ont été avant lui, et comme tant d'autres
le seront après lui... c'est un malheur si on le tue... mais l'on ne
manque jamais de messies dans Israël...
--Et si on le met à mort!--s'écria Geneviève,--c'est parce qu'il vous a
aimés... c'est parce qu'il a plaint vos malheurs... c'est parce qu'il a
fait honte aux riches de leur hypocrisie et de leur dureté de coeur
envers ceux qui souffrent!
--C'est vrai; il nous prédit sans cesse le royaume de Dieu sur la
terre,--répondit le vagabond en se recouchant sur son banc ainsi que son
camarade, afin de se réchauffer aux rayons du soleil levant;--cependant
ces beaux jours qu'il nous promet n'arrivent pas... et nous sommes aussi
gueux aujourd'hui que nous l'étions hier.
--Eh! qui vous dit que ces beaux jours, promis par lui, n'arriveront pas
demain?--reprit Geneviève?...--ne faut-il pas à la moisson le temps de
germer, de grandir, de mûrir?... Pauvres aveugles impatients que vous
êtes!... Songez donc que laisser mourir celui que vous appeliez votre
ami, avant qu'il ait fécondé les bons germes qu'il a semés dans tant de
coeurs, c'est fouler aux pieds, c'est anéantir en herbe une moisson
peut-être magnifique...
Les deux vagabonds gardèrent le silence en secouant la tête, et
Geneviève s'éloigna d'eux, se disant avec un redoublement de douleur
profonde:
--Ne rencontrerai-je donc partout qu'ingratitude, oubli, lâcheté,
trahison! Oh! ce n'est pas le corps de Jésus qui sera crucifié, ce sera
son coeur...
L'esclave se hâta de rejoindre les soldats, qui se rapprochaient de plus
en plus du palais de Ponce-Pilate. Au moment où elle doublait le pas,
elle remarqua une sorte de tumulte parmi les miliciens de Jérusalem qui
s'arrêtèrent brusquement. Elle monta sur un banc de pierre, et vit
Banaïas seul, à l'entrée d'une arcade assez étroite que les soldats
devaient traverser pour se rendre chez le gouverneur, leur barrant
audacieusement le passage, en faisant tournoyer autour de lui son long
bâton, terminé par une masse de fer.
--Ah! celui-là, du moins, n'abandonne pas celui qu'il appelait son
ami!--pensa Geneviève.
--Par les épaules de Samson!--criait Banaïas de sa voix
retentissante,--si vous ne mettez pas sur l'heure notre ami en liberté,
miliciens de Belzébuth! je vous bats aussi dru que le fléau bat le blé
sur l'aire de la grange!... Ah si j'avais eu le temps de rassembler une
bande de compagnons aussi résolus que moi à défendre notre ami de
Nazareth, c'est un ordre que je vous adresserais au lieu d'une simple
prière, et cette simple prière, je la répète: Laissez libre notre ami,
ou sinon, par la mâchoire dont se servit Samson, je vous assomme tous
comme il a assommé les Philistins!
--Entendez-vous ce scélérat? Il appelle cette audacieuse menace une
prière!--s'écria l'officier commandant les miliciens, qui se tenait
prudemment au milieu de sa troupe;--percez ce misérable de vos lances...
Frappez-le de vos épées s'il ne vous livre passage!
Les miliciens de Jérusalem n'étaient pas une troupe très-vaillante, car
ils avaient hésité avant d'oser arrêter Jésus qui s'avançait vers eux,
seul et désarmé; aussi, malgré les ordres de leur chef, ils restèrent un
moment indécis devant l'attitude menaçante de Banaïas. En vain Jésus,
dont Geneviève entendait la voix douce et ferme, tâchait d'apaiser son
défenseur et le suppliait de se retirer. Banaïas reprit d'un ton plus
menaçant encore, répondant ainsi aux supplications du jeune maître:
--Ne t'occupe pas de moi, notre ami: tu es un homme de paix et de
concorde; moi, je suis un homme de violence et de bataille. Lorsqu'il
faut protéger un faible! laisse-moi faire... J'arrêterai ici ces mauvais
soldats, jusqu'à ce que le bruit du tumulte ait averti et fait accourir
mes compagnons; et alors, par les cinq cents concubines de Salomon qui
dansaient devant lui, tu verras la danse de ces miliciens du diable, au
son de nos bâtons ferrés battant la mesure sur leurs casques et sur
leurs cuirasses!
--Vous laisserez-vous insulter plus longtemps par un seul homme, gens
sans courage?--s'écria l'officier à ses miliciens...--Oh! si je n'avais
l'ordre de ne pas quitter le Nazaréen plus que son ombre, je vous
donnerais l'exemple, et ma grande épée aurait déjà coupé la gorge de ce
bandit!
--Par le nombril d'Abraham! c'est moi qui vais aller te percer le
ventre, à toi qui parles si bien, et t'arracher notre ami!--s'écria
Banaïas...--Je suis seul... mais un faucon vaut mieux que cent merles.
Et Banaïas se précipita sur les miliciens, en faisant tournoyer avec
furie son bâton ferré, malgré les prières de Jésus.
D'abord surpris et ébranlés par tant d'audace, quelques soldats du
premier rang de l'escorte lâchèrent pied; mais bientôt, honteux de ne
pas résister à un seul homme, ils se rallièrent, attaquèrent à leur tour
Banaïas, qui, accablé par le nombre, malgré son courage héroïque, tomba
mort percé de coups. Geneviève vit alors les soldats dans leur rage
jeter au fond d'un puits, voisin de l'arcade, le corps ensanglanté du
seul défenseur du fils de Marie. Après cet exploit, l'officier,
brandissant sa longue épée, se mit à la tête de sa troupe, et ils
arrivèrent devant la maison du seigneur Ponce-Pilate, où Geneviève avait
accompagné sa maîtresse Aurélie plusieurs jours auparavant.
Le soleil était déjà haut. Attirés par le bruit de la lutte de Banaïas
contre les soldats, beaucoup d'habitants de Jérusalem, sortant de leurs
maisons, avaient suivi les miliciens. La maison du gouverneur romain se
trouvait dans l'un des plus riches quartiers de la ville; les personnes
qui, par curiosité, accompagnèrent, Jésus loin de le prendre en pitié,
l'accablaient d'injures et de huées.
--Enfin,--criaient les uns,--le voilà donc pris ce Nazaréen qui portait
le trouble et l'inquiétude dans notre ville!
--Ce séditieux qui ameutait les gueux contre les riches!
--Cet impie qui blasphémait notre sainte religion!
--Cet audacieux qui portait le trouble dans nos familles en glorifiant
les fils prodigues et débauchés,--dit un des deux émissaires qui avait
suivi la troupe!
--Cet infâme qui voulait pervertir nos épouses,--dit l'autre
émissaire,--en glorifiant l'adultère, puisqu'il a arraché une de ces
indignes pécheresses au supplice qu'elle méritait!
--Grâce au Seigneur,--ajouta un vendeur d'argent,--si ce Nazaréen est
mis à mort, ce qui sera justice, nous pourrons aller rouvrir nos
comptoirs sous la colonnade du Temple, dont ce profanateur et sa bande
de vagabonds nous avaient chassés, et où nous n'osions retourner.
--Combien nous étions fous de craindre son entourage de
mendiants!--ajoutait un autre;--voyez si l'un d'eux a seulement osé se
révolter pour défendre ce Nazaréen par le nom duquel ils juraient sans
cesse... Lui qu'ils appelaient leur ami!
--Qu'on en finisse donc avec cet abominable séditieux! Qu'on le
crucifie, et qu'il n'en soit plus question!
--Oui... oui, mort au Nazaréen!--criait la foule, parmi laquelle se
trouvait Geneviève; et ce rassemblement, allant toujours grossissant,
répétait, avec une fureur croissante, ces cris funestes:
--Mort au Nazaréen!
--Hélas!--se disait l'esclave,--est-il un sort plus affreux que celui de
ce jeune homme, abandonné des pauvres qu'il chérissait, haï des riches
auxquels il prêchait le renoncement et la charité! combien doit être
profonde l'amertume de son coeur!
Les miliciens, suivis de la foule, étaient arrivés en face de la maison
de Ponce-Pilate; plusieurs princes des prêtres, docteurs de la loi,
sénateurs et autres pharisiens, parmi lesquels se trouvaient Caïphe, le
docteur Baruch et le banquier Jonas, avaient rejoint la troupe et
marchaient à sa tête. L'un de ces pharisiens ayant crié:
--Seigneurs, entrons chez Ponce-Pilate, afin qu'il condamne tout de
suite le Nazaréen à mort!
Le prêtre Caïphe répondit d'un air pieux:
--Mes seigneurs, nous ne pouvons entrer dans la maison d'un païen; cette
souillure nous empêcherait de manger la pâque aujourd'hui[18].
[Note 18: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 28.]
--Non,--ajouta le docteur Baruch,--nous ne pouvons commettre cette
impiété abominable.
--Les entendez-vous?--dit à la foule l'un des émissaires avec un accent
d'admiration,--les entendez-vous les saints hommes? quel respect ils
professent pour les commandements de notre religion!... Ah! ceux-là ne
sont pas comme cet impie Nazaréen, qui raille et blasphème les choses
les plus sacrées, en osant déclarer qu'il ne faut pas observer le
sabbat.
--Oh! les infâmes hypocrites!--se dit Geneviève;--combien Jésus les
connaissait, comme il avait raison de les démasquer! Les voilà qui
craignent de souiller leurs sandales en entrant dans la maison d'un
païen, et ils ne craignent pas de souiller leur âme en demandant à ce
païen de verser le sang d'un juste, leur compatriote! Ah! pauvre jeune
maître de Nazareth! ils vont te faire payer de ta vie le courage que tu
as montré en attaquant ces méchants fourbes.
L'officier des miliciens étant entré dans le palais de Ponce-Pilate,
tandis que l'escorte demeurait au dehors gardant le prisonnier,
Geneviève monta derrière un chariot attelé de boeufs arrêté par la
foule, et tâcha d'apercevoir encore le jeune homme de Nazareth.
Elle le vit debout au milieu des soldais, les mains liées derrière le
dos, la tête nue, ses longs cheveux blonds tombant sur ses épaules, le
regard toujours calme et doux, un sourire de résignation sur les lèvres.
Il contemplait cette foule tumultueuse, menaçante, avec une sorte de
commisération douloureuse, comme s'il eût plaint ces hommes de leur
aveuglement et de leur iniquité. De tous côtés on lui adressait des
injures; les miliciens eux-mêmes le traitaient avec tant de brutalité,
que le manteau bleu qu'il portait sur sa tunique blanche était déjà
presque déchiré en lambeaux. Jésus à tant d'outrages et de mauvais
traitements opposait une inaltérable placidité; seulement, de temps à
autre il levait tristement les yeux au ciel; mais sur son pâle et beau
visage, Geneviève ne vit pas se trahir la moindre impatience, la moindre
colère.
Soudain on entendit ces mots circuler dans la foule:
--Ah! voici le seigneur Ponce-Pilate!
--Il va enfin prononcer la sentence de mort de ce Nazaréen maudit.
--Heureusement d'ici au Golgotha, où l'on supplicie les criminels, il
n'y a pas loin; nous pourrons aller le voir crucifier.
En effet, Geneviève vit bientôt paraître le seigneur Ponce-Pilate à la
porte de sa maison[19]; il venait sans doute d'être arraché au sommeil,
car il s'enveloppait d'une longue robe du matin; sa chevelure et sa
barbe étaient en désordre; ses yeux, rougis, gonflés, semblaient éblouis
des rayons du soleil levant, il put à peine dissimuler plusieurs
bâillements, et semblait vivement contrarié d'avoir été réveillé de si
bon matin, lui qui peut-être avait, selon son habitude, prolongé son
souper jusqu'à l'aube. Aussi, s'adressant au docteur Baruch avec un ton
de brusquerie et de mauvaise humeur, ainsi que quelqu'un très-impatient
d'abréger une corvée qui lui pèse, il lui dit:
«--Quel est le crime dont vous accusez ce jeune homme[20]?»
Le docteur Baruch paraissant, de son côté, blessé de la brusquerie et de
la mauvaise humeur de Ponce-Pilate, lui répondit avec aigreur:
«--Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas
amené[21].»
[Note 19: «Pilate les vint donc trouver dehors.» (_Évangile selon
saint Jean_, ch. XVIII, v. 29.)]
[Note 20: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 30.]
[Note 21: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 31.]
Le seigneur Ponce-Pilate, choqué à son tour de l'aigreur du docteur
Baruch, reprit impatiemment et en étouffant un nouveau bâillement:
«--Eh bien! puisque vous dites qu'il a péché contre la loi, prenez-le et
jugez-le selon votre loi[22].»
[Note 22: _Évangile saint Jean_, ch. XVIII, v. 31.]
Et le gouverneur tourna le dos au docteur Baruch en haussant les
épaules, et rentra dans sa maison.
Un moment Geneviève crut le jeune homme de Nazareth sauvé, car la
réponse de Ponce-Pilate souleva de nombreux murmures dans la foule.
--Voilà bien les Romains,--disaient les uns;--ils ne cherchent qu'à
entretenir l'agitation dans notre pauvre pays pour le dominer plus
sûrement.
--Ce Ponce-Pilate semble évidemment protéger ce maudit Nazaréen!...
--Moi, je suis certain que ce Nazaréen est un secret affidé des
Romains,--ajouta l'un des émissaires,--ils se servent de ce misérable
séditieux pour de ténébreux projets.
--Il n'y a pas à en douter,--reprit l'autre émissaire,--le Nazaréen est
vendu aux Romains.
À ce dernier outrage, qui sembla pénible à Jésus, Geneviève le vit lever
de nouveau les yeux au ciel d'un air navré, tandis que la foule
répétait:
--Oui, oui, c'est un traître!...
--C'est un agent des Romains!...
--À mort le traître! à mort!...
Le docteur Baruch n'avait pas voulu lâcher sa proie; lui et plusieurs
princes des prêtres, voyant Ponce-Pilate rentrer dans sa maison,
coururent après lui, et l'ayant supplié de revenir, ils le ramenèrent
dehors aux grands applaudissements de la foule.
Le seigneur Ponce-Pilate semblait continuer presque malgré lui cet
interrogatoire; il dit avec impatience au docteur Baruch en désignant
Jésus du geste:
«--De quoi accusez-vous cet homme?»
Le docteur de la loi répondit à haute voix:
«--Cet homme soulève le peuple par la doctrine qu'il enseigne dans toute
la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu'ici[23].»
À cette accusation, Geneviève entendit l'un des émissaires dire à
demi-voix à son compagnon:
--Le docteur Baruch est un fin renard; par cette accusation de sédition,
il va forcer le gouverneur à condamner le Nazaréen.
Ponce-Pilate ayant fait signe à Jésus de s'approcher, ils échangèrent
entre eux quelques paroles; à chaque réponse du jeune maître de
Nazareth, toujours calme et digne, Ponce-Pilate semblait de plus en plus
convaincu de son innocence; il reprit à haute voix, s'adressant aux
princes des prêtres et aux docteurs de la loi:
«--Vous m'avez présenté cet homme comme poussant le peuple à la révolte;
néanmoins, l'ayant interrogé en votre présence, je ne le trouve coupable
d'aucun des crimes dont vous l'accusez. Je ne le juge pas digne de la
mort... je m'en vais donc le renvoyer après l'avoir fait châtier[24].»
[Note 23: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 6.]
[Note 24: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 16, 17.]
Et Ponce-Pilate, étouffant un dernier bâillement, fit signe à un de ses
serviteurs qui partit en courant.
La foule, non satisfaite de l'arrêt de Ponce-Pilate, murmura d'abord,
puis se plaignit tout haut.
--Ce n'est pas pour faire châtier le Nazaréen qu'on l'a conduit
ici,--disaient les uns,--mais pour le faire condamner à mort...
--Après son châtiment, il recommencera ses séditions et à soulever le
peuple...
--Ce n'est pas le châtiment de Jésus que nous voulons, c'est sa mort!...
--Oui, oui!--crièrent plusieurs voix,--la mort! la mort!...
Ponce-Pilate ne répondit à ces murmures, à ces cris, qu'en haussant les
épaules et en rentrant chez lui.
--Si le gouverneur est convaincu de l'innocence du jeune maître,--se
disait Geneviève,--pourquoi le fait-il châtier?... C'est à la fois lâche
et cruel... Il espère peut-être calmer, par cette concession, la rage
des ennemis de Jésus... Hélas! il s'est trompé; il ne les apaisera que
par la mort de ce juste!...
À peine Ponce-Pilate eut-il donné l'ordre de châtier le fils de Marie,
que les miliciens s'en emparèrent, lui arrachèrent les derniers lambeaux
de son manteau, le dépouillèrent de sa tunique de toile et de sa tunique
de laine, qu'ils rabattirent sur sa ceinture de cuir, et mirent ainsi à
nu le haut de son corps; puis ils le garrottèrent à l'une des colonnes
qui ornaient la porte d'entrée de la maison du gouverneur romain.
Jésus n'opposa aucune résistance, ne proféra pas une plainte, tourna
vers la foule son céleste visage, et la contempla tristement sans
paraître entendre les injures et les huées qui redoublèrent.
On était allé quérir le bourreau de la ville pour battre Jésus de
verges; aussi, en attendant la venue de l'exécuteur, les vociférations
continuèrent, toujours excitées par les émissaires des pharisiens.
--Ponce-Pilate espère nous satisfaire par le châtiment de ce maudit,
mais il se trompe,--disaient les uns.
--La coupable indulgence du gouverneur romain,--ajouta l'un des
émissaires,--ne prouve que trop qu'il s'entend secrètement avec le
Nazaréen...
--Eh! mes amis... de quoi vous plaignez-vous?--disait un
autre;--Ponce-Pilate nous donne plus que nous ne lui demandions: nous ne
voulions que la mort du Nazaréen, et il sera châtié avant d'être mis à
mort... Gloire au généreux Ponce-Pilate!...
--Oui, oui! car il faudra bien qu'il le condamne... nous l'y
forcerons...
--Ah! voici le bourreau!--crièrent plusieurs voix;--voici le bourreau et
son aide...
Geneviève reconnut les deux mêmes hommes qui, trois jours auparavant,
l'avaient battue à coupes de fouet chez son maître; elle ne put retenir
ses larmes à cette pensée, que ce jeune homme, qui n'était qu'amour et
miséricorde, allait subir l'ignominieux châtiment réservé aux esclaves.
Les deux bourreaux portaient sous leur bras un paquet de baguettes de
coudrier, longues, flexibles et grosses comme le pouce. Chacun des
exécuteurs en prit une, et, à un signe de Caïphe, les coups commencèrent
à pleuvoir, violents et rapides, sur les épaules du jeune maître de
Nazareth... Lorsqu'une baguette était brisée, les bourreaux en prenaient
une autre.
D'abord Geneviève détourna la vue de ce cruel spectacle; mais elle fut
forcée d'entendre les railleries féroces de la foule, qui devaient
paraître au fils de Marie un supplice plus affreux que le supplice même.
--Toi qui disais: Aimez-vous les uns les autres, Nazaréen
maudit!--criaient les uns,--vois comme l'on t'aime!
--Toi qui disais: Partagez votre pain et votre manteau avec qui n'a ni
pain ni manteau, ces honnêtes bourreaux suivent tes préceptes, ils
partagent fraternellement leurs baguettes pour les briser sur ton
échine...
--Toi qui disais: Qu'il était plus facile à un chameau de passer par le
trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer au Paradis, ne trouves-tu pas
qu'il te serait plus facile de passer par le trou d'une aiguille que
d'échapper aux baguettes dont on caresse ton dos?
--Toi qui glorifiais les vagabonds, les voleurs, les courtisanes, et
autres gibiers de houssines, tu les aimais sans doute, ces scélérats,
parce que tu savais devoir être un jour fouetté comme eux, ô grand
prophète!...
Geneviève, malgré sa répugnance à voir le supplice de Jésus, ne
l'entendant pas pousser un cri ou une plainte, craignit qu'il ne se fût
évanoui de douleur, et jeta sur lui les yeux avec angoisse.
Hélas! ce fut pour elle un spectacle horrible.
Le dos du jeune maître n'était qu'une large plaie saignante, interrompue
çà et là par quelques sillons bleuâtres de meurtrissures... à ces
endroits seulement la peau n'avait pas été enlevée. Jésus tournait la
tête vers le ciel et fermait les yeux, pour échapper sans doute à la
vision de cette foule impitoyable. Son visage, livide, baigné de sueur,
trahissait une souffrance horrible à chaque nouvelle flagellation
fouettant sa chair meurtrie à vif... Et pourtant, parfois, il essayait
encore de sourire avec une résignation angélique!
Les princes des prêtres, les docteurs de la loi, les sénateurs et tous
ces méchants pharisiens, suivaient d'un regard triomphant et avide
l'exécution du supplice... Parmi les plus acharnés à se repaître de
cette torture, Geneviève remarqua le docteur Baruch, Caïphe et le
banquier Jonas... Les bourreaux commençaient à se lasser de frapper; ils
avaient brisé sur les épaules de Jésus presque toutes leurs baguettes;
ils interrogèrent d'un coup d'oeil le docteur Baruch, comme pour lui
demander s'il n'était pas temps de mettre fin au supplice; mais le
docteur de la loi s'écria:
--Non, non... usez jusqu'à la dernière de vos baguettes...
L'ordre de pharisien fut exécuté... les dernières verges furent brisées
sur les épaules du jeune maître, et éclaboussèrent de sang le visage des
bourreaux... ce n'était plus la peau qu'ils flagellaient, mais une plaie
saignante... Le martyre devint alors si atroce, que Jésus, malgré son
courage, défaillit et laissa tomber sa tête appesantie sur son épaule
gauche; ses genoux fléchirent, il fût tombé à terre sans les liens qui
le garrottaient à la colonne par le milieu du corps.
Ponce-Pilate, après avoir ordonné le châtiment, était rentré dans sa
maison; il ressortit alors de chez lui, et fit signe aux bourreaux de
délier le condamné... Ils le délièrent et le soutinrent; l'un d'eux lui
jeta sur les épaules sa tunique de laine. Le contact de cette rude
étoffe sur sa chair vive causa sans doute une nouvelle et si cruelle
douleur à Jésus, qu'il tressaillit de tous ses membres. L'excès même de
la souffrance le fit revenir à lui; il releva la tête, tâcha de se
raffermir assez sur ses jambes pour n'avoir plus besoin du soutien des
bourreaux, ouvrit les yeux et jeta sur la foule un regard
miséricordieux...
Ponce-Pilate, croyant avoir satisfait à la haine des pharisiens, dit à
la foule, après avoir fait délier Jésus:
«--Voilà l'homme[25]...»
Et il fit signe à ses officiers de rentrer dans sa maison; il se
disposait à les suivre, lorsque le prince des prêtres, Caïphe, après
s'être consulté à voix basse avec le docteur Baruch et le banquier
Jonas, s'écria en arrêtant le gouverneur par sa robe, au moment où il
rentrait chez lui:
«--Seigneur Pilate, si vous délivrez Jésus, vous n'êtes pas ami de
l'empereur; car le Nazaréen s'est dit roi, et quiconque se dit roi se
déclare contre l'empereur[26].»
[Note 25: _Évangile selon saint Jean_, ch. XIX, v. 5.]
[Note 26: _Évangile selon saint Jean_, ch. XIX, v. 12]
--Ponce-Pilate va craindre de passer pour traître à son maître,
l'empereur Tibère,--dit à son complice l'un des émissaires placés non
loin de Geneviève.--Il sera forcé de livrer le Nazaréen.
Puis ce méchant homme s'écria d'une voix éclatante:
--Mort au Nazaréen! l'ennemi de l'empereur Tibère, le protecteur de la
Judée!...
--Oui, oui!--reprirent plusieurs voix,--le Nazaréen s'est dit roi des
Juifs!
--Il veut renverser la domination de l'empereur Tibère!
--Il veut se déclarer roi en soulevant la populace contre les Romains,
nos amis et alliés.
--Réponds à cela, Ponce-Pilate!--cria du milieu de la foule l'un des
deux émissaires.--Comment se fait-il que nous autres Hébreux, nous nous
montrions plus dévoués que toi au pouvoir de l'empereur, ton maître?...
Comment se fait-il que ce soit nous autres Hébreux, qui demandions la
mort du séditieux qui veut renverser l'autorité romaine, et que ce soit
toi, gouverneur pour Tibère, qui veuilles gracier ce séditieux?...
Cette apostrophe parut d'autant plus troubler Ponce-Pilate, que de tous
côtés on cria dans la foule:
--Oui, oui... ce serait trahir l'empereur que de délivrer le Nazaréen!
--Ou prouver peut-être que l'on est son complice.
Ponce-Pilate, malgré le désir qu'il avait peut-être de sauver le jeune
maître de Nazareth, parut de plus en plus troublé de ces reproches
partis de la foule, reproches qui mettaient en doute sa fidélité à
l'empereur Tibère[27]. Il alla vers les pharisiens et s'entretint avec
eux à voix basse, tandis que les miliciens gardaient toujours au milieu
d'eux Jésus garrotté.
Alors, Caïphe, prince des prêtres, reprit tout haut en s'adressant à
Pilate, afin d'être entendu de la foule et en montrant Jésus:
«--Nous avons trouvé que cet homme pervertit notre nation, qu'il
l'empêche de payer le tribut à César, et qu'il se dit le roi des Juifs
comme étant le fils de Dieu[28].»
[Note 27: «Ponce-Pilate _était fonctionnaire public_ (fait
très-judicieusement observer M. Dupin); il tenait à sa place: il fut
intimidé par les cris qui mettaient en doute sa fidélité à l'empereur,
il craignit une destitution, il céda.» (_Jésus devant Caïphe_, p. 105,
par Dupin aîné.)]
[Note 28: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 1, 3]
Alors, Ponce-Pilate, se tournant vers le jeune maître de Nazareth, lui
dit:
--Êtes-vous roi des Juifs?
«--Dites-vous cela de vous-même?»--répondit Jésus d'une voix affaiblie
par la souffrance,--«ou bien me le demandez-vous parce que d'autres vous
l'ont dit avant moi?»
--Les princes des prêtres et les sénateurs vous ont livré à moi...
--reprit Ponce-Pilate.--Qu'avez-vous fait?... Vous prétendez-vous roi
des Juifs?...
Jésus secoua doucement la tête et répondit:
«--Mon royaume n'est pas de ce monde... si mon royaume était de ce
monde, mes amis eussent combattu pour empêcher que je vous fusse
livré... mais, je vous le répète, mon royaume n'est pas d'ici[29].»
Ponce-Pilate se retourna de nouveau vers les pharisiens, comme pour les
prendre eux-mêmes à témoignage de la réponse de Jésus, qui devait
l'innocenter, puisqu'il proclamait que son royaume n'était pas de ce
monde-ci.
--Son royaume,--pensa Geneviève,--est sans doute dans ces mondes
inconnus où nous allons, selon notre foi druidique, retrouver ceux que
nous avons aimés ici... Comment oseraient-ils condamner Jésus comme
rebelle à l'empereur? lui qui a tant de fois répété: «Rendez à César ce
qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu!»
Mais, hélas! Geneviève oubliait que la haine des pharisiens était
implacable... Les seigneurs Baruch, Jonas et Caïphe, ayant de nouveau
parlé bas à Ponce-Pilate, celui-ci dit à Jésus:
«--Êtes-vous, oui ou non, le fils de Dieu?»
«--Oui,»--répondit Jésus de sa voix douce et ferme,--«oui, je le
suis[30]...»
[Note 29: _Évangile selon saint Jean_, ch. XXVIII, v. 23 et 36]
[Note 30: _Évangile selon saint Jean_, ch. XXVIII, v. 38, 39]
A ces mots, les princes des prêtres, les docteurs et sénateurs,
indignés, poussèrent des exclamations qui furent répétées par la foule.
--Il a blasphémé!... il a dit qu'il était le fils de Dieu!...
--Et celui-là qui se dit le fils de Dieu,--cria l'émissaire--celui-là
qui se dit le fils de Dieu se dit aussi roi des Juifs...
--C'est un ennemi de l'empereur!
--A mort! à mort! le Nazaréen!... crucifiez-le Ponce-Pilate, singulier
mélange de lâche faiblesse et d'équité, voulant sans doute tenter un
dernier effort pour sauver Jésus, qu'il ne trouvait pas coupable, dit à
la foule qu'il était d'usage pour la fête de ce jour de donner la
liberté à un criminel, et que le peuple avait à choisir pour cet acte de
clémence entre un prisonnier, nommé Barrabas, et Jésus, qui avait été
déjà battu de verges, puis il ajouta:
«--Lequel des deux voulez-vous que je délivre? Jésus, ou Barrabas[31]?»
[Note 31: «Mais les princes des prêtres et les sénateurs
persuadèrent au peuple de demander Barrabas et de faire mourir Jésus.»
(_Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVIII, v. 20)]
Geneviève vit les émissaires des pharisiens courir dans la foule de
groupe en groupe, et disant:
--Demandons la liberté de Barrabas... que l'on délivre Barrabas. Et
bientôt la foule cria de toutes parts:
--Délivrez Barrabas et gardez Jésus!...
--Mais,--reprit Ponce-Pilate,--que ferai-je de Jésus?
--Crucifiez-le!...--répondirent les mille voix de la
foule,--crucifiez-le!...
--Mais,--reprit encore Ponce-Pilate,--quel mal a-t-il fait?
--Crucifiez-le!...--reprit la foule de plus en plus
furieuse.--Crucifiez-le!... Mort au Nazaréen!...
Ponce-Pilate, n'ayant pas le courage de défendre Jésus, qu'il trouvait
innocent, fit signe à l'un de ses serviteurs: celui-ci rentra dans la
maison du gouverneur, pendant que la foule criait avec une furie
croissante:
--Crucifiez le Nazaréen!... crucifiez-le!...
Jésus, toujours calme, triste, pensif, semblait étranger à ce qui se
passait autour de lui.
--Sans doute,--se dit Geneviève,--il songe déjà aux mondes mystérieux,
où l'on va renaître et revivre en quittant ce monde-ci.
Le serviteur de Ponce-Pilate revint, tenant un vase d'argent d'une main
et de l'autre un bassin; un second serviteur prit ce bassin, et, pendant
que le premier serviteur y versait de l'eau, Ponce-Pilate trempa ses
mains dans cette eau, en disant à haute voix:
«--Je suis innocent de la mort de ce juste; c'est à vous d'y prendre
garde... Quant à moi, je m'en lave les mains[32]...»
--Que le sang du Nazaréen retombe sur nous!...--cria l'un des
émissaires.
--Oui... que son sang retombe sur nous et sur nos enfants[33]!...
[Note 32: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 25.]
[Note 33: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 26, 27.]
--Prenez donc Jésus, et crucifiez-le vous-mêmes...--répondit
Ponce-Pilate.--On va, puisque vous l'exigez, délivrer Barrabas.
Et Ponce-Pilate rentra dans sa maison au bruit des acclamations de la
foule, tandis que Caïphe, le docteur Baruch, le banquier Jonas et les
autres pharisiens triomphants montraient le poing à Jésus.
L'officier qui avait commandé l'escorte de miliciens chargés d'arrêter
le fils de Marie dans le jardin des Oliviers, s'approchant de Caïphe,
lui dit:
--Seigneur, pour conduire le Nazaréen au Golgotha, lieu de l'exécution
des criminels, nous aurons à traverser le quartier populeux de la porte
Judiciaire; il se pourrait que le calme des partisans de ce séditieux ne
fût qu'apparent... et qu'une fois arrivés dans ce quartier de vile
populace, elle ne se soulevât pour délivrer le Nazaréen... Je réponds du
courage de mes braves miliciens; ils ont déjà, ce matin, après un combat
acharné, mis en fuite une grosse troupe de scélérats déterminés,
commandée par un bandit nommé Banaïas, qui voulaient nous forcer à leur
livrer Jésus... Pas un de ces misérables n'a échappé... malgré leur
furieuse résistance...
--Le lâche menteur!--se dit Geneviève en entendant cette vanterie de
l'officier des miliciens, qui reprit:
--Cependant, seigneur Caïphe, malgré la vaillance éprouvée de notre
milice, il serait peut-être plus prudent de confier l'escorte du
Nazaréen, jusqu'au lieu du supplice, à la garde romaine.
--Je suis de votre avis,--répondit le prince des prêtres;--je vais
demander, à l'un des officiers de Ponce-Pilate de faire garder le
Nazaréen dans le prétoire de la cohorte romaine jusqu'à l'heure du
supplice.
Geneviève vit alors, pendant que le prince des prêtres allait
s'entretenir avec un des officiers de Ponce-Pilate, le chef des
miliciens se rapprocher de Jésus... bientôt elle entendit cet officier,
répondant sans doute à quelques mots du jeune maître, lui dire d'un air
railleur et cruel:
--Tu es bien pressé de t'étendre sur la croix... Il faut d'abord qu'on
la construise, et ce n'est pas fait en un tour de main... Tu dois le
savoir mieux que personne, toi, en ta qualité d'ancien ouvrier
charpentier.
L'un des officiers de Ponce-Pilate, à qui le prince des prêtres avait
parlé, vint alors trouver Jésus, et lui dit:
--Je vais te conduire dans le prétoire de nos soldats; lorsque ta croix
sera prête, on l'apportera, et sous notre escorte tu te mettras en route
pour le Calvaire... Suis-nous!
Jésus, toujours garrotté, fut conduit à peu de distance de là, par les
miliciens, dans la cour où logeaient les soldais romains; la porte,
devant laquelle se promenait un factionnaire, restant ouverte, plusieurs
personnes qui avaient, ainsi que Geneviève, suivi le Nazaréen,
demeurèrent en dehors pour voir ce qui allait advenir.
Lorsque le jeune maître fut amené dans la cour du prétoire (on appelle
ainsi les bâtiments où logent les soldats romains), ceux-ci étaient
disséminés en plusieurs groupes: les uns nettoyaient leurs armes; les
autres jouaient à plusieurs jeux; ceux-ci maniaient la lance sous les
ordres d'un officier; ceux-là, étendus sur des bancs au soleil,
chantaient ou causaient entre eux. On reconnaissait, à leurs figures
bronzées par le soleil, à leur air martial et farouche, à la tenue
militaire de leurs armes et de leurs vêtements, ces soldats courageux,
aguerris, mais impitoyables, qui avaient conquis le monde, laissant
derrière eux, comme en Gaule, le massacre, la spoliation et l'esclavage.
Dès que ces Romains eurent entendu le nom de Jésus de Nazareth, et
qu'ils le virent amené par l'un de leurs officiers dans la cour du
prétoire, tous abandonnèrent leurs jeux et accoururent autour de lui.
Geneviève pressentit, en remarquant l'air railleur et endurci de cette
soldatesque, que le fils de Marie allait subir de nouveaux outrages.
L'esclave se souvint d'avoir lu dans les récits laissés par les aïeux de
son mari, Fergan, les horreurs commises par les soldats de César, le
fléau des Gaules, elle ne doutait pas que ceux-là dont le jeune maître
était entouré ne fussent aussi cruels que ceux des temps passés.
Il y avait au milieu de la cour du prétoire un banc de pierre où ces
Romains firent d'abord asseoir Jésus, toujours garrotté; puis,
s'approchant de lui, ils commencèrent à le railler et à l'injurier:
--Le voilà donc, ce fameux prophète!--dit l'un d'eux.--Le voilà donc,
celui qui annonce que le temps viendra où l'épée se changera en serpe,
et où il n'y aura plus de guerre! plus de bataille!
--Plus de guerre! Par le vaillant dieu Mars, plus de
guerre!--s'écrièrent d'autres soldais avec indignation.--Ah! ce sont là
tes prophéties, prophète de malheur!
--Plus de guerre! c'est-à-dire plus de clairons, plus d'enseignes
flottantes, plus de brillantes cuirasses, plus de casques à aigrettes,
qui attirent les regards des femmes!
--Plus de guerre! c'est-à-dire plus de conquêtes!
--Quoi! ne pouvoir plus essuyer nos bottines ferrées sur la tête des
peuples conquis!
--Ne plus boire leur vin en courtisant leurs filles comme ici, comme en
Gaule, comme dans la Grande-Bretagne, comme en Espagne, comme dans tout
l'univers, enfin!
--Plus de guerre! Par Hercule! et que deviendraient donc les forts et
les vaillants, Nazaréen maudit? ils iraient, selon toi, depuis l'aube
jusqu'à la nuit, labourer la terre ou tisser la toile comme de lâches
esclaves, au lieu de partager leur temps entre la bataille, la paresse,
la taverne et l'amour?
--Toi, qui te fais appeler le fils de Dieu,--dit un de ces Romains en
menaçant du poing le jeune maître:--tu es donc le fils du dieu _la
Peur_, lâche que tu es!
--Toi, qui te fais appeler le roi des Juifs, tu veux donc être acclamé
le roi de tous les poltrons de l'univers?
--Camarades!--s'écria l'un des soldats en éclatant de rire,--puisqu'il
est roi des poltrons, il faut le couronner.
Cette proposition fut accueillie avec une joie insultante, plusieurs
voix s'écrièrent aussitôt:
--Oui, oui, puisqu'il est roi, il faut le revêtir de la pourpre
impériale.
--Il faut lui mettre le sceptre à la main, alors nous le glorifierons,
nous l'honorerons à l'instar de notre auguste empereur Tibère.
Et pendant que leurs compagnons continuaient d'entourer et d'injurier le
jeune maître de Nazareth, insouciant de ces outrages, plusieurs soldats
s'éloignèrent; l'un alla prendre le manteau rouge d'un cavalier; l'autre
la canne d'un centurion, un troisième, avisant dans un coin de la cour
un tas de broussailles destinées à être brûlées, y choisit quelques
brins d'une plante épineuse, et se mit à en tresser une couronne. Alors
plusieurs voix s'écrièrent:
--Maintenant, il faut procéder au couronnement du roi des Juifs.
--Oui, couronnons le roi des lâches!
--Le fils de Dieu!
--Le fils du dieu _la Peur_!
--Compagnons, il faut que ce couronnement se fasse avec pompe, comme
s'il s'agissait d'un vrai César.
--Moi, je suis le porte-couronne.
--Moi, le porte-sceptre.
--Moi, le porte-manteau impérial.
Et au milieu des huées, des railleries grossières, ces Romains formèrent
une espèce de cortége dérisoire: le porte-couronne s'avançait le
premier, tenant la couronne d'épines d'un air solennel, et suivi d'un
certain nombre de soldats; venait ensuite le porte-sceptre; puis
d'autres soldats; puis enfin celui qui tenait le manteau; et tous
chantaient en choeur:
--Salut au roi des Juifs!
--Salut au Messie!
--Salut au fils de Dieu!
--Salut au César des poltrons, salut!
Jésus, assis sur son banc, regardait les préparatifs de cette cérémonie
insultante avec une inaltérable placidité; le porte-couronne, s'étant
approché le premier, leva la tresse épineuse au-dessus de la tête du
jeune homme de Nazareth, et lui dit:
--Je le couronne, ô roi[34]!
[Note 34: Pour toute cette scène où le burlesque le dispute à
l'horrible, voir: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 28, 29,
30, etc., etc.]
Et le Romain enfonça si brutalement cette couronne sur la tête de Jésus,
que les épines lui déchirèrent le front; de grosses gouttes de sang
coulèrent comme des larmes sanglantes sur le pâle visage de la victime;
mais, sauf le premier tressaillement involontaire causé par la douleur,
les traits du jeune maître reprirent leur mansuétude ordinaire et ne
trahirent ni ressentiment ni courroux.
--Et moi, je te revêts de la pourpre impériale, ô roi!--ajouta un autre
Romain pendant qu'un de ses compagnons arrachait la tunique que l'on
avait rejetée sur le dos de Jésus. Sans doute la laine de ce vêtement
s'était déjà collée à la chair vive, car, au moment où il fut violemment
arraché des épaules de Jésus, il poussa un grand cri de douleur, mais ce
fut tout, il se laissa patiemment revêtir du manteau rouge.
--Maintenant, prends ton sceptre, ô grand roi!--ajouta un autre soldat
en s'agenouillant devant le jeune maître et lui mettant dans la main le
cep de vigne du centurion; puis tous, avec de grands éclats de rire,
répétèrent:
--Salut, ô roi des Juifs, salut!
Un grand nombre d'entre eux s'agenouillèrent même devant lui par
dérision en répétant:
--Salut! ô grand roi!
Jésus garda dans sa main ce sceptre dérisoire et ne prononça pas un mot;
cette résignation inaltérable, cette douceur angélique frappèrent
tellement les Romains, qu'ils restèrent d'abord stupéfaits; puis, leur
colère s'exaltant en raison de la patience du jeune maître de Nazareth,
ils s'irritèrent à l'envi, s'écriant:
--Ce n'est pas un homme, c'est une statue.
--Tout le sang qu'il avait dans les veines est sorti sous les baguettes
du bourreau.
--Le lâche! il n'ose pas seulement se plaindre.
--Lâche?--dit un vétéran, d'un air pensif, après avoir longtemps
contemplé Jésus, quoiqu'il eût été d'abord l'un de ses tourmenteurs
acharnés.--Non, celui-là n'est pas un lâche! non, pour endurer
patiemment tout ce que nous lui faisons souffrir, il faut plus de
courage que pour se jeter, tête baissée, l'épée à la main, sur
l'ennemi... Non,--répéta-t-il en se retirant à l'écart,--non, cet
homme-là n'est pas un lâche!
Et Geneviève crut voir une larme tomber sur les moustaches grises du
vieux soldat.
Mais les autres Romains se moquèrent de l'attendrissement de leur
compagnon, et s'écrièrent:
--Il ne voit pas que ce Nazaréen feint la résignation pour nous
apitoyer.
--C'est vrai! il est au dedans rage et haine, tandis qu'au dehors il se
montre bénin et pâtissant.
--C'est un tigre honteux qui se revêt d'une peau d'agneau...
À ces paroles insensées, Jésus se contenta de sourire tristement en
secouant la tête; ce mouvement fit pleuvoir autour de lui une rosée de
sang, car les blessures faites à son front par les épines saignaient
toujours...
À la vue du sang de ce juste, Geneviève ne put s'empêcher de murmurer
tout bas le refrain du chant des _Enfants du Gui_ cité dans les écrits
des aïeux de son mari:
«_Coule, coule, sang du captif!--Tombe, tombe, rosée sanglante!--Germe,
grandis, moisson vengeresse!..._»
--Oh!--se disait Geneviève,--le sang de cet innocent, de ce martyr, si
indignement abandonné par ses amis, par ce peuple de pauvres et
d'opprimés qu'il chérissait... ce sang retombera sur eux et sur leurs
enfants... Mais qu'il féconde aussi la sanglante moisson de la
vengeance!
Les Romains, exaspérés par la céleste patience de Jésus, ne savaient
qu'imaginer pour la vaincre... Les injures, les menaces ne pouvant
l'ébranler, un des soldats lui arracha des mains le cep de vigne qu'il
continuait de tenir machinalement et le lui brisa sur la tête[35], en
s'écriant:
--Tu donneras peut-être signe de vie, statue de chair et d'os!
Mais Jésus ayant d'abord courbé sous le coup sa tête endolorie, la
releva en jetant un regard de pardon sur celui qui venait de le frapper.
Sans doute cette ineffable douceur intimida ou embarrassa ces barbares,
car l'un d'eux, détachant son écharpe, banda les yeux du jeune maître de
Nazareth[36], en lui disant:
--Ô grand roi! tes respectueux sujets ne sont pas dignes de supporter
tes regards!
[Note 35: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 30, 31 et
suivants.]
[Note 36: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 33.]
Lorsque Jésus eut ainsi les yeux bandés, une idée d'une lâcheté féroce
vint à l'esprit de ces Romains; l'un d'eux s'approcha de la victime, lui
donna un soufflet, et lui dit en éclatant de rire:
--O grand prophète! devine le nom de celui qui t'a frappé[37]! Alors un
horrible jeu commença...
Ces hommes robustes et armés vinrent tour à tour, riant aux éclats,
souffleter ce jeune homme garrotté, brisé par tant de tortures, lui
disant chaque fois qu'ils le frappaient à la figure:
--Devineras-tu cette fois qui t'a frappé?
Jésus (et ce furent les seules paroles que Geneviève lui entendit
prononcer durant ce long martyre), Jésus dit d'une voix miséricordieuse,
en levant vers le ciel sa tête toujours couverte d'un bandeau:
«--Seigneur, mon Dieu! pardonnez-leur... ils ne savent ce qu'ils
font[38]!»
Telle fut l'unique et tendre plainte que fit entendre la victime, et ce
n'était pas même une plainte... c'était une prière qu'il adressait aux
dieux, implorant leur pardon pour ses tourmenteurs...
Les Romains, loin d'être apaisés par cette divine mansuétude,
redoublèrent de violences et d'outrages...