[Note 37: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 31.]
[Note 38: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 32.]
[Note 39: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 35.]
Geneviève n'aurait pu supporter plus longtemps la vue de ces
monstruosités si les dieux n'y eussent mis un terme; elle entendit dans
la rue un grand tumulte, et vit arriver le docteur Baruch, le banquier
Jonas et Caïphe, prince des prêtres. Deux hommes de leur suite portaient
une lourde croix de bois, un peu plus haute que la grandeur d'un homme.
À la vue de cet instrument de supplice, les personnes arrêtées au dehors
de la porte du prétoire, et parmi lesquelles se trouvait Geneviève,
crièrent d'une voix triomphante:
--Enfin, voici la croix!... voici la croix!
--Une croix toute neuve et digne d'un roi!
--Et comme roi... le Nazaréen ne dira pas qu'on le traite en mendiant...
Lorsque les Romains entendirent annoncer qu'on apportait la croix, ils
parurent contrariés de ce que leur victime allait leur échapper. Jésus,
au contraire, à ces mots:--Voici la croix!... voici la croix!--se leva
avec une sorte d'allégement, espérant sans doute sortir bientôt de ce
monde-ci... Des soldats lui débandèrent les yeux, lui ôtèrent le manteau
rouge, lui laissant seulement la couronne d'épines sur la tête; de sorte
qu'il resta demi-nu; on le conduisit ainsi jusqu'à la porte du prétoire,
où se tenaient les hommes qui venaient d'apporter la croix.
Le docteur Baruch, le banquier Jonas et le prince des prêtres, Caïphe,
dans leur haine toujours inassouvie, échangeaient des regards
triomphants, en se montrant le jeune maître de Nazareth, pâle, sanglant
et dont les forces semblaient être à bout. Ces pharisiens impitoyables
ne purent résister au cruel plaisir d'outrager encore la victime, le
banquier Jonas lui dit:
--Tu vois, audacieux insolent, à quoi mènent les injures contre les
riches; tu ne les railles plus à cette heure? tu ne les compares plus à
des chameaux incapables de passer par le trou d'une aiguille! C'est
grand dommage que l'envie de plaisanter te soit passée!
--Es-tu satisfait, à cette heure,--ajouta le docteur Baruch,--d'avoir
traité les docteurs de la loi de fourbes et d'hypocrites, aimant à avoir
la première place aux festins?... Ils ne te disputeront pas du moins ta
place sur la croix.
--Et les prêtres!--ajouta le seigneur Caïphe,--c'étaient aussi des
fourbes qui dévoraient les maisons des veuves, sous prétexte de longues
prières... des hommes endurcis, moins pitoyables que les païens
samaritains... des stupides à l'esprit assez étroit pour observer
pieusement le sabbat... des orgueilleux qui faisaient devant eux sonner
les trompettes pour annoncer leurs aumônes!... Tu te croyais bien fort,
tu faisais l'audacieux... à la tête de ta bande de gueux, de scélérats
et de prostituées que tu recrutais dans les tavernes, où tu passais tes
jours et tes nuits! Où sont-ils à cette heure tes partisans? Appelle-les
donc! qu'ils viennent te délivrer!
La foule n'avait pas la haine aussi patiente que les pharisiens, qui se
plaisaient à torturer lentement leur victime; aussi l'on entendit
bientôt crier avec fureur:
--À mort... le Nazaréen! à mort!
--Hâtons-nous!... Est-ce qu'on voudrait lui faire grâce en retardant
ainsi son supplice?
--Il n'expirera pas tout de suite... on aura encore le temps de lui
parler lorsqu'il sera cloué sur la croix.
--Oui, hâtons-nous!... sa bande de scélérats, un moment effrayée,
pourrait tenter de venir l'enlever......
--À quoi bon d'ailleurs lui adresser la parole? on voit bien qu'il ne
veut pas répondre.
--À mort! à mort!
--Et il faut qu'il porte lui-même sa croix jusqu'au lieu du supplice...
La proposition de cette nouvelle barbarie fut accueillie par les
applaudissements de tous. On fit sortir Jésus de la cour du prétoire, et
l'on plaça la croix sur l'une de ses épaules saignantes... La douleur
fut si aiguë, le poids de la croix si lourd, que le malheureux fléchit
d'abord les genoux et faillit tomber à terre; mais trouvant de nouvelles
forces dans son courage et sa résignation, il parut se raidir contre la
souffrance, et, courbé sous le fardeau, il commença de cheminer
péniblement. La foule et l'escorte de soldats romains criaient en le
suivant:
--Place! place au triomphe du roi des Juifs!...
Le triste cortége se mit en marche pour le lieu du supplice, situé en
dehors de la porte Judiciaire, quitta le riche quartier du Temple, et
poursuivit sa route à travers une partie de la ville beaucoup moins
riche et très-populeuse; aussi, à mesure que l'escorte pénétrait dans le
quartier des pauvres gens, Jésus recevait du moins quelques marques
d'intérêt de leur part.
Geneviève vit grand nombre de femmes, debout au seuil de leur porte,
gémir sur le sort du jeune maître de Nazareth; elles se ressouvenaient
qu'il était l'ami des pauvres mères et des enfants; aussi, beaucoup de
ces innocents envoyèrent en pleurant des baisers à _ce bon Jésus_, dont
ils savaient par coeur les simples et touchantes paraboles.
Mais, hélas! presque à chaque pas, vaincu par la douleur, écrasé sous le
poids qu'il portait, le fils de Marie s'arrêtait en trébuchant... enfin,
les forces lui manquant tout à fait, il tomba sur les genoux, puis sur
les mains, et son front heurta la terre.
Geneviève le crut mort ou expirant; elle ne put retenir un cri de
douleur et d'effroi; mais il n'était pas mort... Son martyre et son
agonie devaient se prolonger encore; les soldats romains qui le
suivaient, ainsi que les pharisiens, lui crièrent:
--Debout! debout, fainéant! tu feins de tomber pour ne pas porter ta
croix jusqu'au bout!...
--Toi qui reprochais aux princes des prêtres de lier sur le dos de
l'homme des fardeaux insupportables auxquels ils ne touchaient pas du
bout du doigt,--dit le docteur Baruch,--voici que tu fais comme eux en
refusant de porter ta croix!
Jésus, toujours agenouillé, et le front penché vers la terre, s'aida de
ses deux mains pour tâcher de se relever, ce qu'il fit à grand'peine;
puis, encore tout chancelant, il attendit qu'on lui eût placé la croix
sur les épaules; mais à peine fut-il de nouveau chargé de ce fardeau,
que, malgré son courage et sa bonne volonté, il ploya et tomba une
seconde fois comme écrasé sous ce poids.
--Allons,--dit brutalement l'officier romain,--il est fourbu!
--Seigneur Baruch,--s'écria un des émissaires, qui n'avait, non plus que
les pharisiens, quitté la victime,--voyez-vous cet homme en manteau
brun, qui passe si vite en détournant la tête comme s'il ne voulait pas
être reconnu? je l'ai souvent vu aux prêches du Nazaréen... si on le
forçait de porter la croix?
--Oui,--dit Baruch--appelez-le...
--Eh! Simon!--cria l'émissaire,--eh! Simon, le Cyrénéen! vous qui
preniez votre part des prédications du Nazaréen, venez donc à cette
heure prendre part du fardeau qu'il porte[40]...
[Note 40: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 32.]
À peine cet homme eut-il appelé Simon, que beaucoup de gens parmi la
foule crièrent comme lui:
--Eh! Simon... Simon!...
Celui-ci, au premier appel de l'émissaire, avait hâté sa marche, comme
s'il n'eût rien entendu; mais lorsqu'un grand nombre de voix crièrent
son nom, il revint sur ses pas, se dirigea vers l'endroit où se tenait
Jésus, et s'approcha d'un air troublé.
--On va crucifier Jésus de Nazareth, de qui tu aimais tant à écouter la
parole,--lui dit le banquier Jonas en raillant;--c'est ton ami, ne
l'aideras-tu pas à porter sa croix?
--Je la porterai seul,--répondit le Cyrénéen, ayant le courage de jeter
un coup d'oeil de pitié sur le jeune maître, qui toujours agenouillé,
semblait prêt à défaillir.
Simon, s'étant chargé de la croix, marcha devant Jésus, et le cortège
poursuivit sa route.
À cent pas plus loin, au commencement de la rue qui conduit à la porte
Judiciaire, en passant devant une boutique de marchand d'étoffes de
laine, Geneviève vit sortir de cette boutique une femme, d'une figure
vénérable... Cette femme, à la vue de Jésus, pâle, affaibli, sanglant,
ne put retenir ses larmes; seulement alors, l'esclave, qui jusqu'alors
avait oublié qu'elle pouvait être recherchée par les ordres du seigneur
Grémion, son maître, se souvint de l'adresse que sa maîtresse Aurélie
lui avait donnée de la part de Jeane, lui disant que Véronique, sa
nourrice, tenant une boutique près la porte Judiciaire, pourrait lui
donner un asile.
Mais Geneviève en ce moment ne songea pas à profiter de cette chance de
salut. Une force invincible l'attachait aux pas du jeune maître de
Nazareth, qu'elle voulait suivre jusqu'à la fin. Elle vit alors
Véronique s'approcher en pleurant de Jésus, dont le front était baigné
d'une sueur ensanglantée, et essuyer d'une toile de lin le visage du
pauvre martyr, qui remercia Véronique par un sourire d'une bonté
céleste.
À plusieurs pas de là, et toujours dans la rue qui conduisait à la porte
Judiciaire, Jésus passa devant plusieurs femmes qui pleuraient; il
s'arrêta un moment, et dit à ces femmes, avec un accent de tristesse
profonde:
«--Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi! mais pleurez sur
vous-mêmes, pleurez sur vos enfants; car il viendra un temps où l'on
dira: Heureuses les stériles! Heureuses les entrailles qui n'ont pas
porté d'enfants! Heureuses les mamelles qui n'ont point allaité[41]!»
Puis Jésus, quoique brisé par la souffrance, se redressant d'un air
inspiré, les traits empreints d'une douleur navrante, comme s'il avait
conscience des effroyables malheurs qu'il prévoyait, s'écria d'un ton
prophétique, qui fit tressaillir les pharisiens eux mêmes:
«--Oui, les temps approchent où les hommes, dans leur effroi, diront aux
montagnes: Tombez sur nous!... et aux collines: Couvrez nous![42]»
[Note 41: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 27, 30.]
[Note 42: _Évangile selon saint Luc_, ch. XXIII, v. 31.]
Et Jésus, baissant la tête sur sa poitrine, poursuivit péniblement sa
marche au milieu du silence de stupeur et d'épouvante qui avait succédé
à ses paroles prophétiques. Le cortége continuait de gravir la rue
rapide qui conduit à la porte Judiciaire, sous laquelle on passe pour
monter au Golgotha, colline située hors de la ville et au sommet de
laquelle sont dressées les croix des suppliciés.
Geneviève remarqua que la foule, d'abord si lâchement hostile à Jésus,
commençait, à mesure qu'approchait l'heure du supplice, à s'émouvoir et
à gémir sur le sort de la victime; ces malheureux comprenaient sans
doute, mais, hélas! trop tard, qu'en laissant mettre à mort l'ami des
pauvres et des affligés, non-seulement ils se privaient d'un défenseur,
mais que, par leur honteuse ingratitude, ils glaceraient peut-être à
l'avenir les âmes généreuses qui se seraient dévouées pour eux.
Lorsque l'on eut passé sous la voûte de la porte Judiciaire, on commença
de gravir la montée du Calvaire; cette pente était si rapide que souvent
Simon, le Cyrénéen, toujours chargé de la croix de Jésus, fut obligé de
s'arrêter, ainsi que le jeune maître lui-même... Celui-ci semblait avoir
à peine conservé assez de forces pour pouvoir atteindre au sommet de
cette colline aride, couverte de pierres roulantes, et où croissaient ça
et là quelques buissons d'une pâle verdure... Le ciel s'était couvert de
nuages épais, un jour sombre, lugubre, jetait sur toutes choses un voile
de tristesse... Geneviève, à sa grande surprise, remarqua vers le sommet
du Calvaire deux autres croix dressées en outre de celle qui devait être
élevée pour Jésus. Dans son étonnement, elle s'informa à une personne de
la foule, qui lui répondit:
--Ces croix sont destinées à deux voleurs, qui doivent être crucifiés en
même temps que le Nazaréen.
--Et pourquoi supplicie-t-on ces voleurs en même temps que le jeune
maître?--demanda l'esclave.
--Parce que les pharisiens, hommes de justice, de sagesse et de piété,
ont voulu que le Nazaréen fût accompagné jusqu'à la mort par ces
misérables qu'il fréquentait durant sa vie.
Geneviève se retourna pour savoir qui lui faisait cette réponse; elle
reconnut un des deux émissaires.
--Oh! les hommes impitoyables!--pensa l'esclave.--ils trouvent moyen
d'outrager Jésus jusque dans sa mort.
Lorsque les soldats romains qui escortaient le jeune maître arrivèrent,
suivis de la foule de plus en plus silencieuse et attristée, au sommet
du Calvaire, ainsi que le docteur Baruch, le banquier Jonas et le
grand-prêtre Caïphe, tous trois jaloux d'assister à l'agonie et à la
mort de leur victime, Geneviève aperçut les deux voleurs destinés au
supplice, garrottés et entourés de gardes; ils étaient livides, et
attendaient leur sort avec une terreur mêlée de rage impuissante.
À un signe de l'officier romain, chef de l'escorte, les bourreaux
ôtèrent les deux croix des trous où elles avaient été d'abord placées et
dressées, les couchèrent par terre; puis, se saisissant des condamnés,
malgré leurs cris, leurs blasphèmes et leur résistance désespérée, ils
les dépouillèrent de leurs vêtements et les étendirent sur les croix;
puis, tandis que des soldats les y maintenaient, les bourreaux, armés de
longs clous et de lourds marteaux, clouaient sur la croix, par les pieds
et par les mains, ces malheureux qui poussaient des hurlements de
douleur. Par ce raffinement de barbarie on rendait le jeune maître de
Nazareth témoin du sort qu'il allait bientôt subir lui-même; aussi, à la
vue des souffrances de ces deux compagnons de supplice, Jésus ne put
retenir ses larmes; puis il cacha son visage entre ses mains, pour
échapper à cette pénible vision.
Les deux voleurs crucifiés, on redressa leurs croix, sur lesquelles ils
se tordaient en gémissant, elles furent enfoncées en terre et affermies
au moyen de pierres et de pieux.
--Allons, Nazaréen,--dit l'un des bourreaux à Jésus en s'approchant de
lui, tenant d'une main son lourd marteau, de l'autre plusieurs grands
clous,--allons, es-tu prêt? Va-t-il falloir user de violence envers toi
comme envers tes deux compagnons?
--De quoi se plaignent-ils?--répondit l'autre bourreau;--l'on est
pourtant si à l'aise sur une croix... les bras étendus, comme un homme
qui se détire après un long sommeil!...
Jésus ne répondit pas; il se dépouilla de ses vêtements, se plaça
lui-même sur l'instrument de son supplice, étendit ses bras en croix, et
tourna vers le ciel ses yeux noyés de larmes...
Geneviève vit alors les deux bourreaux s'agenouiller de chaque côté du
jeune maître de Nazareth, et saisir leurs longs clous, leurs lourds
marteaux... L'esclave ferma les yeux... mais elle entendit les coups
sourds des marteaux faisant pénétrer les clous dans la chair vive,
tandis que les deux voleurs crucifiés continuaient de pousser des
hurlements de douleur... Le bruit des coups de marteau cessa; Geneviève
ouvrit les yeux... La croix à laquelle on avait attaché le jeune maître
de Nazareth venait d'être dressée et placée au milieu de celles des deux
autres crucifiés.
Jésus, le front couronné d'épines, ses longs cheveux blonds collés à ses
tempes par une sueur mêlée de sang, la figure livide et empreinte d'une
douleur effrayante, les lèvres bleuâtres, semblait au moment d'expirer;
tout le poids de son corps pesant sur ses deux mains clouées à la croix,
ainsi que ses pieds, et d'où le sang ruisselait, ses bras se
raidissaient par de violents mouvements convulsifs, tandis que ses
genoux à demi fléchis s'entre-choquaient de temps à autre.
Alors Geneviève entendit la voix déjà presque agonisante des deux
voleurs qui, s'adressant à Jésus, lui disaient:
--Maudit sois-tu... Nazaréen! maudit sois-tu, toi, qui nous disais que
les premiers seraient les derniers... et les derniers les premiers!...
nous voici crucifiés... que peux-tu faire pour nous?
--Maudit sois-tu, toi, qui promettais la consolation aux
affligés!--reprit l'autre voleur...--nous voici crucifiés, où est notre
consolation?
--Maudit sois-tu... toi qui nous disais que ceux-là seuls qui sont
malades ont besoin de médecin!... nous voici malades... où est le
médecin?
--Maudit sois-tu... toi qui nous disais que le bon pasteur abandonne son
troupeau pour chercher une seule brebis égarée!... nous sommes égarés,
et toi, le bon pasteur, tu nous laisses aux mains des bouchers[43]!
Et ces misérables ne furent pas les seuls à insulter l'agonie de Jésus;
car, chose horrible, à laquelle Geneviève, à l'heure où elle écrit ceci,
peut à peine croire, le docteur Baruch, le banquier Jonas et Caïphe le
prince des prêtres, se joignirent aux deux voleurs pour railler et
outrager le jeune maître de Nazareth au moment où il allait rendre
l'âme[44].
[Note 43: «Et les deux voleurs crucifiés auprès de Jésus
l'accablaient de railleries et de reproches.» (_Évangile selon saint
Matthieu_, ch. XXVII, v. 46.)]
[Note 44: «Les princes des prêtres, les docteurs de la loi et les
sénateurs se moquaient de Jésus sur la croix en disant: Il a sauvé les
autres et il ne peut pas se sauver lui-même.» Etc. (_Évangile selon
saint Matthieu_, ch. XXVII, v. 40, 42.)]
--Oh! Jésus de Nazareth! Jésus le messie! Jésus le prophète! Jésus le
sauveur du monde!--disait Caïphe en raillant,--comment n'as-tu pas
prophétisé ton sort?... Pourquoi ne commences-tu pas par te sauver
toi-même, toi qui devais sauver le monde?
--Tu te dis le fils de Dieu, ô Nazaréen le divin!--ajoutait le banquier
Jonas;--nous croirons à ta céleste puissance si tu descends de ta
croix... Nous ne te demandons que ce petit prodige!... Voyons, fils de
Dieu... descends! descends donc! Quoi! tu préfères rester cloué sur
cette poutre, comme un oiseau de nuit à la porte d'une grange?... Libre
à toi... on pourra t'appeler Jésus le crucifié... mais jamais Jésus le
fils de Dieu....
--Tu te montrais si confiant dans le Seigneur!--ajouta le docteur
Baruch;--appelle-le donc à ton secours! S'il te protége, si tu es
véritablement son fils, que ne tonne-t-il contre nous, tes meurtriers?
Que ne change-t-il cette croix en un buisson de roses, d'où tu
t'élancerais radieux vers le ciel?
Les huées, les railleries des soldats romains accompagnaient ces lâches
outrages des pharisiens; soudain Geneviève vit Jésus se raidir de tous
ses membres, faire un dernier effort pour lever vers le ciel sa tête
appesantie.... Une dernière lueur illumina son céleste regard, un
sourire navrant contracta ses lèvres, et il murmura d'une voix éteinte:
--«Seigneur!... Seigneur! ayez pitié de moi!»
Puis sa tête retomba sur sa poitrine... l'ami des pauvres et des
affligés avait cessé de vivre!
Geneviève s'agenouilla et fondit en larmes. À ce moment elle entendit
une voix s'écrier derrière elle:
--La voici, l'esclave fugitive! Oh! j'étais certain de la retrouver sur
les traces de ce maudit Nazaréen, dont on vient enfin de faire bonne
justice. Saisissez-la! liez-lui les mains derrière le dos; oh! cette
fois, ma vengeance sera terrible.
Geneviève se retourna et vit son maître, le seigneur Grémion.
--Maintenant,--dit Geneviève,--je peux mourir... puisqu'il est mort,
celui-là qui avait promis aux esclaves de briser leurs
fers..............
Geneviève, quoiqu'elle ait eu à endurer les plus cruels traitements de
la part de son maître, Geneviève n'est pas morte, puisqu'elle a écrit ce
récit pour son mari Fergan.
Après avoir ainsi raconté ce qu'elle a su et ce qu'elle a vu de la vie
et de la mort du jeune maître de Nazareth, elle croirait téméraire
d'oser parler de ce qui lui est arrivé à elle-même, depuis le triste
jour où elle a vu expirer sur la croix l'ami des pauvres et des
affligés; Geneviève dira seulement que, prenant exemple sur la
résignation de Jésus, elle endura patiemment les cruautés du seigneur
Grémion, par attachement pour sa maîtresse Aurélie, souffrant tout afin
de ne pas la quitter; aussi, elle est restée l'esclave de la femme de
Grémion, pendant les deux ans qu'elle a demeuré en Judée.
Grâce à l'ingratitude humaine, six mois après la mort du pauvre jeune
homme de Nazareth, son souvenir était effacé de la mémoire des
hommes[45]. Quelques-uns de ses disciples seulement conservèrent
pieusement sa souvenance; aussi, bien souvent Geneviève se disait en
soupirant:
--Pauvre jeune maître, de Nazareth! lorsqu'il annonçait qu'un jour les
fers des esclaves seraient brisés, il écoutait le voeu de son âme
angélique; mais l'avenir devait démentir cette généreuse espérance.
[Note 45: L'arrêt qui avait frappé le maître porta d'abord un grand
découragement chez la plupart de ses disciples; les troupes nombreuses,
et en apparence si dévouées, qu'on avait vues de tous côtés accourir à
sa voix, s'étaient dispersées; elles avaient cru à la formation
extérieure et soudaine du royaume de Dieu, d'un nouvel état de société
qui, selon la parole du Fils de Marie, aurait porté _les derniers à la
première place_; mais le cours naturel des choses renversait encore
leurs espérances et leur faisait confondre le nouveau Christ avec tous
les autres messies dont les promesses et les efforts étaient restés sans
résultat mémorable. L'émotion produite par la mort de Jésus n'avait
laissé dans le pays presque aucune trace; elle s'était perdue dans une
foule d'autres émotions. (Salvador, _Jésus-Christ et sa Doctrine_, v. 2,
p. 212.)]
En effet, lorsque, après deux années passées en Judée avec sa maîtresse
Aurélie, Geneviève revint dans les Gaules, elle y retrouva l'esclavage,
aussi affreux, plus affreux peut-être que par le passé.
Geneviève a joint à ce récit, qu'elle a écrit pour son mari Fergan, une
petite croix d'argent qui lui a été donnée par Jeane, femme du seigneur
Chusa, peu de temps après la mort du jeune homme de Nazareth. Quelques
personnes (et Jeane était de ce nombre) qui conservaient un pieux
respect pour le souvenir de l'ami des affligés, firent fabriquer de ces
petites croix en commémoration de l'instrument du supplice de Jésus, et
les portèrent ou les distribuèrent, après être allées les déposer au
sommet du Calvaire; sur la terre où avait coulé le sang de ce juste.
Geneviève ne sait si elle doit être mère un jour; si elle a ce bonheur
(est-ce un bonheur pour l'esclave de mettre au jour d'autres esclaves?),
elle aura ajouté cette petite croix d'argent aux reliques de famille que
doit se transmettre de génération en génération la descendance de Joel,
le brenn de la tribu de Karnak.
Puisse cette petite croix être le symbole du futur affranchissement de
cette vieille et héroïque race gauloise!... Puissent se réaliser un jour
pour les enfants de nos enfants ces paroles de Jésus:--_Les fers des
esclaves seront brisés!_