CHAPITRE V.

Évasion de Geneviève.--Le jardin des oliviers.--Banaïas.--Le tribunal de

Caïphe.--La maison de Ponce-Pilate.--Le prétoire.--Les soldats

romains.--Le roi des Juifs.--La croix.--La Porte Judiciaire.--Le

Golgotha.--Les deux larrons.--Les pharisiens.--Mort de Jésus.

Aurélie, ayant quitté la salle basse, y revint au bout de quelques

instants, et trouva Geneviève vêtue en jeune garçon bouclant la ceinture

de cuir de sa tunique.

--Impossible d'ouvrir la porte!--dit avec désespoir Aurélie à son

esclave;--la clef n'est pas restée en dedans à la serrure, comme on l'y

laisse habituellement.

--Chère maîtresse,--dit Geneviève,--venez; essayons encore. Venez vite.

Et toutes deux, après avoir traversé la cour, arrivèrent auprès de

l'entrée de la maison. Les efforts de Geneviève furent aussi vains que

ceux de sa maîtresse pour ouvrir la porte. Elle était surmontée d'un

demi-cintre à jour; mais il était impossible d'atteindre sans échelle à

cette ouverture... Soudain Geneviève dit à Aurélie:

--J'ai lu, dans les récits de famille laissés à Fergan, qu'une de ses

aïeules nommée Meroë, femme d'un marin, avait pu, à l'aide de son mari,

monter sur un arbre assez élevé.

--Par quel moyen?

--Veuillez vous adosser à cette porte, chère maîtresse; maintenant,

enlacez vos deux mains, de sorte que je puisse placer dans leur creux le

bout de mon pied: je mettrai ensuite l'autre sur votre épaule; peut-être

ainsi atteindrai-je le cintre, de là, je tâcherai de descendre dans la

rue.

Soudain l'esclave entendit au loin la voix du seigneur Grémion, qui, de

l'étage supérieur, appelait d'un ton courroucé:

--Aurélie! Aurélie!

--Mon mari,--s'écria la jeune femme toute tremblante.--Ah! Geneviève, tu

es perdue!

--Vos mains, vos mains, chère maîtresse,--dit vivement

l'esclave.--Encore un effort; si je puis monter jusqu'à cette ouverture,

je suis sauvée.

Aurélie obéit presque machinalement à Geneviève; car la voix menaçante

du seigneur Grémion se rapprochait de plus en plus. L'esclave, après

avoir placé l'un de ses pieds dans le creux des deux mains de sa

maîtresse, appuya légèrement son autre pied sur son épaule, atteignit

ainsi à la hauteur de l'ouverture, parvint à se placer sur l'épaisseur

de la muraille, et resta quelques instants agenouillée sous le

demi-cintre.

--Mais, en sautant dans la rue,--dit Aurélie avec effroi,--tu te

briseras, pauvre Geneviève.

À ce moment arrivait le seigneur Grémion, pâle, courroucé, tenant une

lampe à la main.

--Que faites-vous là?--s'écria-t-il en s'adressant à sa

femme,--répondez! répondez!

Puis, apercevant l'esclave agenouillée au-dessus de la porte, il ajouta:

--Ah! scélérate! tu veux t'échapper!... c'est ma femme qui favorise ta

fuite!

--Oui,--répondit courageusement Aurélie,--oui; dussiez-vous me tuer sur

la place, elle va échapper à vos mauvais traitements.

Geneviève après avoir, du haut de l'ouverture où elle était blottie,

regardé dans la rue, vit qu'il lui fallait sauter deux fois sa hauteur;

elle hésita un moment; mais entendant le seigneur Grémion dire à sa

femme qu'il secouait brutalement par le bras pour lui faire abandonner

les anneaux de la porte auxquels elle se cramponnait:

--Par Hercule! me laisserez-vous passer? Oh! je vais aller dehors

attendre votre misérable esclave, et si elle ne se brise pas les membres

en sautant dans la rue, moi je lui briserai les os!

--Tâche de descendre et de te sauver, Geneviève,--cria Aurélie;--ne

crains rien!... il faudra que l'on me foule aux pieds avant d'ouvrir

cette porte!

Geneviève leva les yeux au ciel pour invoquer les dieux, s'élança du

rebord du cintre en se pelotonnant, et fut assez heureuse pour toucher

terre sans se blesser. Cependant, elle resta un instant étourdie de sa

chute, puis elle prit rapidement la fuite, le coeur navré des cris

qu'elle entendait pousser au dedans du logis par sa maîtresse, que son

mari maltraitait.

L'esclave, après avoir d'abord précipité sa course pour s'éloigner de la

maison de son maître, s'arrêta essoufflée, pour se rappeler dans quelle

direction était placée la taverne de l'Onagre, où elle espérait se

renseigner sur le jeune maître de Nazareth, qu'elle voulait prévenir du

danger dont il était menacé.

Elle apprit dans cette taverne que quelques heures auparavant il s'était

dirigé, avec plusieurs de ses disciples, du côté du torrent de Cédron,

vers un jardin planté d'oliviers, où, souvent, il se rendait la nuit

pour méditer et pour prier.

Geneviève courut en hâte vers ce lieu. Au moment où elle franchissait la

porte de la ville, elle vit au loin dans la nuit la lueur de plusieurs

torches se reflétant sur les casques et sur les armures d'un assez grand

nombre de soldats; ils marchaient en désordre et poussaient des clameurs

confuses. L'esclave, craignant qu'ils ne fussent envoyés par les

pharisiens pour se saisir du fils de Marie, tâcha de les devancer, et

d'arriver assez à temps pour donner l'alarme à Jésus ou à ses disciples.

Elle n'était plus qu'à une petite distance de ces gens armés qu'elle

reconnut pour des miliciens de Jérusalem, troupe peu renommée pour son

courage, lorsqu'à la lueur des flambeaux qu'ils portaient, elle remarqua

en dehors de la route, et suivant la même direction, un étroit sentier

bordé de térébinthes; elle prit ce chemin, afin de n'être pas vue des

soldats, à la tête desquels elle remarqua Judas, ce disciple du jeune

maître qu'elle avait vu à la taverne de l'Onagre une des nuits

précédentes. Il disait alors à haute voix à l'officier des miliciens:

--Seigneur, celui que vous me verrez embrasser sera le Nazaréen.

--Oh! cette fois,--reprit l'officier,--il ne nous échappera pas, et

demain, avant le coucher du soleil, ce séditieux aura subi la peine due

à ses crimes... Hâtons-nous... hâtons-nous; quelqu'un de ses disciples

pourrait lui donner l'éveil sur notre arrivée. Soyons aussi

très-prudents... de peur de tomber dans une embuscade... et soyons

très-prudents encore lorsque nous serons sur le point de nous saisir du

Nazaréen... il peut employer contre nous des moyens magiques et

diaboliques... Si je vous recommande la prudence, braves miliciens,

--ajouta l'officier d'un ton valeureux,--ce n'est pas que je redoute le

danger... mais c'est pour assurer le succès de notre entreprise...

Les miliciens ne parurent pas très-rassurés par ces paroles de

l'officier; ils ralentirent leur marche, de crainte sans doute de

quelque embuscade. Geneviève profita de cette circonstance, et, toujours

courant, elle arriva aux bords du torrent de Cédron. Non loin de là,

elle aperçut un monticule planté d'oliviers; ce bois, noyé d'ombre, se

distinguait à peine des ténèbres de la nuit. Elle prêta l'oreille, tout

était silencieux; l'on entendait seulement au loin les pas mesurés des

soldats, qui s'approchaient lentement. Geneviève eut un moment d'espoir,

pensant que peut-être le jeune maître de Nazareth, prévenu à temps,

avait quitté ce lieu. Elle s'avançait avec précaution dans l'obscurité,

lorsqu'elle trébucha contre un corps étendu au pied d'un olivier. Elle

ne put retenir un cri d'effroi, tandis que l'homme qu'elle avait heurté

s'éveillait en sursaut et disait:

--Maître, pardonnez-moi! mais, cette fois encore, je n'ai pu vaincre le

sommeil qui m'accablait.

--Un disciple de Jésus!--s'écria l'esclave alarmée.--Il est donc ici?

Puis, s'adressant à cet homme:

--Puisque vous êtes un disciple de Jésus, sauvez-le... il en est temps

encore... Voyez au loin ces torches... entendez ces clameurs

confuses!... ils s'approchent... ils veulent le prendre... le faire

mourir... Sauvez-le! sauvez-le!

--Qui cela?--répondit le disciple à demi appesanti par le sommeil;--qui

veut-on faire mourir?... qui êtes-vous?...

--Peu vous importe qui je suis; mais sauvez votre maître, vous dis-je,

on vient le saisir... les soldats avancent... Voyez-vous ces torches

là-bas?...

--Oui,--répondit le disciple d'un air surpris et effrayé en s'éveillant

tout à fait;--je vois au loin briller des casques à la lueur des

flambeaux. Mais,--ajouta-t-il en regardant autour de lui,--où sont donc

mes compagnons?

--Endormis comme vous peut-être,--dit Geneviève.--Et votre maître où

est-il?

--Là, dans le bois d'oliviers, où il vient souvent méditer; ce soir, il

s'est senti saisi d'une tristesse insurmontable... il a voulu être seul

et s'est retiré sous ces arbres, après nous avoir à tous recommandé de

veiller...

--Il prévoyait sans doute le danger qui le menace,--s'écria

Geneviève.--Et vous n'avez pas eu la force de résister au sommeil?...

--Non; moi et mes compagnons nous avons vainement lutté... notre maître

est venu deux fois nous réveiller, nous reprochant doucement de nous

endormir ainsi... puis il s'en est allé de nouveau méditer et prier sous

ces arbres...

--Les miliciens!--s'écria Geneviève en voyant la lueur des flambeaux se

rapprocher de plus en plus;--les voilà!... il est perdu! à moins qu'il

ne reste caché dans le bois... ou que vous vous fassiez tuer tous pour

le défendre... Êtes-vous armés?

--Nous n'avons pas d'armes,--répondit le disciple commençant à

trembler;--et puis, essayer de résister à des soldais, c'est insensé!...

--Pas d'armes!--s'écria Geneviève indignée;--est-ce qu'il est besoin

d'armes? est-ce que les cailloux du chemin! est-ce que le courage ne

suffisent pas pour écraser ces hommes?

--Hélas! nous ne sommes pas gens d'épée,--dit le disciple en regardant

autour de lui avec inquiétude, car déjà les miliciens étaient assez près

de là pour que leurs torches éclairassent en partie Geneviève, le

disciple et plusieurs de ses compagnons, qu'elle aperçut alors, ça et

là, endormis au pied des arbres. Ils s'éveillèrent en sursaut à la voix

de leur camarade, effrayé, qui les appelait, allant de l'un à l'autre.

Les miliciens accouraient en tumulte; voyant à la lueur des flambeaux

plusieurs hommes, les uns encore couchés, les autres se relevant, les

autres debout, ils se précipitèrent sur eux, les menaçant de leurs épées

et de leurs bâtons, car quelques-uns n'étaient armés que de bâtons, et

tous criaient:

--Où est le Nazaréen?... dis-nous, Judas, où est-il?...

Le traître et infâme disciple, après avoir examiné à la lueur des

torches ses anciens compagnons, retenus prisonniers, dit à l'officier.

--Le jeune maître n'est pas parmi ceux-ci.

--Nous échapperait-il cette fois?--s'écria l'officier.--Par les colonnes

du Temple! tu nous a promis de nous le livrer, Judas; tu as reçu le prix

de son sang, il faut que tu nous le livres!

Geneviève s'était tenue à l'écart; tout à coup elle vit à quelques pas,

du côté du bois d'oliviers, comme une forme blanche qui, se détachant

des ténèbres, s'approchait lentement vers les soldats. Le coeur de

Geneviève se brisa; c'était sans doute le jeune maître, attiré par le

bruit du tumulte. Elle ne se trompait pas. Bientôt elle reconnut Jésus à

la clarté des torches; sur sa figure douce et triste on ne lisait ni

crainte ni surprise.

Judas fit un signe d'intelligence à l'officier, courut au devant du

jeune homme de Nazareth, et lui dit en l'embrassant:

--Je vous salue... mon maître[1]!

[Note 1: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 47 et 49.]

À ces mots, ceux des miliciens qui n'étaient pas occupés à retenir

prisonniers les disciples, qui tâchaient en vain de fuir, se rappelant

les recommandations de leur officier au sujet des sortiléges infernaux

que Jésus pourrait peut-être employer contre eux, le regardaient avec

crainte, hésitant à s'approcher de lui pour s'en emparer; l'officier

lui-même, se tenant derrière ses soldats, les excitait à se saisir de

Jésus, mais il n'osait s'en approcher.

Le jeune maître, calme, pensif, fit quelques pas au devant de ces gens

armés, et leur dit:

«--Qui cherchez-vous?»

--Nous cherchons Jésus,--répondit l'officier restant toujours derrière

ses soldats;--nous cherchons Jésus de Nazareth.

«--C'est moi,»--dit le jeune maître en faisant un pas vers les

soldats.--C'est moi.

Mais les miliciens reculèrent effrayés.

--Jésus reprit:

«--Encore une fois, qui cherchez-vous?»

--Jésus de Nazareth!--reprirent-ils tous d'une voix;--nous voulons

prendre Jésus de Nazareth!

Et ils reculèrent de nouveau.

«--Je vous ai déjà dit que c'était moi,--répondit le jeune maître en

allant à eux;--puisque vous me cherchez, prenez-moi, mais laissez aller

ceux-ci[2],»--ajouta-t-il en montrant du geste ses disciples, toujours

retenus prisonniers.

L'officier fit un signe aux miliciens, qui ne semblaient pas encore tout

à fait rassurés; cependant ils entourèrent Jésus pour le garrotter,

tandis qu'il leur disait doucement:

«--Vous êtes venus ici armés d'épées, de bâtons, pour me prendre, comme

si j'étais un malfaiteur?... J'étais pourtant tous les jours assis au

milieu de vous, priant dans le temple... et vous ne m'avez pas

arrêté[3]...»

Puis, de lui-même, il tendit ses mains aux liens dont on les garrotta.

Les lâches disciples du jeune maître n'avaient pas eu le courage de le

défendre; ils n'osèrent pas même l'accompagner jusqu'à sa prison, dès

qu'ils ne furent plus contenus par les soldats, ils s'enfuirent de tous

côtés[4].

[Note 2: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 4 et 8.]

[Note 3:_ Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 55.]

[Note 4: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 56.]

Un triste sourire effleura les lèvres de Jésus lorsqu'il se vit ainsi

trahi, délaissé par ceux-là qu'il avait tant aimés et qu'il croyait ses

amis.

Geneviève, cachée dans l'ombre par le tronc d'un olivier, ne put retenir

des larmes de douleur et d'indignation à la vue de ces hommes

abandonnant si misérablement le jeune maître; elle comprit pourquoi les

docteurs de la loi et les princes des prêtres, au lieu de le faire

arrêter en plein jour, le faisaient arrêter durant la nuit: ils

craignaient les colères du peuple et des gens résolus comme Banaïas;

ceux-là n'auraient pas laissé enlever sans résistance l'ami des pauvres

et des affligés.

Les miliciens quittèrent le bois des oliviers, emmenant au milieu d'eux

leur prisonnier; ils se dirigeaient vers la ville. Au bout de quelque

temps, Geneviève s'aperçut qu'un homme, dont elle ne pouvait distinguer

les traits dans les ténèbres, marchait derrière elle, et plusieurs fois

elle entendit cet homme soupirer en sanglotant.

Après être rentrés dans Jérusalem à travers les rues désertes

silencieuses, comme elles le sont à cette heure de la nuit, les soldats

se rendirent à la maison du prince des prêtres, où ils conduisirent

Jésus. L'esclave, remarquant à la porte de Caïphe un grand nombre de

serviteurs, se glissa parmi eux lors de l'entrée des soldats, et resta

d'abord sous le vestibule, éclairé par des flambeaux. A cette lueur,

elle reconnut l'homme qui, comme elle, avait, depuis le bois des

oliviers, suivi l'ami des opprimés: c'était Pierre, un de ses disciples.

Il semblait aussi chagrin qu'effrayé, les larmes inondaient son visage;

Geneviève crut d'abord que cet homme serait du moins fidèle à Jésus, et

qu'il témoignerait de son dévouement en accompagnant le jeune maître

devant le tribunal de Caïphe. Hélas! l'esclave se trompait. A peine

Pierre eut-il dépassé le seuil de la porte, qu'au lieu d'aller rejoindre

le fils de Marie, il s'assit sur l'un des bancs du vestibule, au milieu

des serviteurs de Caïphe[5], cachant sa figure entre ses mains.

[Note 5: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 58.]

Geneviève, apercevant alors au fond de la cour une vive lumière

s'échapper d'une porte au dehors de laquelle se pressaient les soldats

de l'escorte, se rapprocha d'eux. Cette porte était celle d'une vaste

salle, au milieu de laquelle s'élevait un tribunal éclairé par de

nombreux flambeaux. Assises derrière ce tribunal, elle reconnut

plusieurs des personnes qu'elle avait vues au souper chez Ponce-Pilate:

les seigneurs Caïphe, prince des prêtres; Baruch, docteur de la loi;

Jonas, sénateur et banquier, se trouvaient parmi les juges du jeune

maître de Nazareth. Il fut conduit devant eux les mains liées, la figure

toujours calme, triste et douce; à peu de distance de lui se tenaient

les huissiers, derrière eux, mêlés aux miliciens et aux gens de la

maison de Caïphe, les deux émissaires mystérieux que Geneviève avait

remarqués à la taverne de l'Onagre.

Autant la contenance de l'ami des affligés était tranquille et digne,

autant ses juges paraissaient violemment irrités; leurs traits

exprimaient le triomphe d'une joie haineuse; ils se parlaient à voix

basse, et, de temps à autre, ils désignaient d'un geste menaçant le fils

de Marie, qui attendait patiemment son interrogatoire. Geneviève,

confondue parmi ceux qui remplissaient la salle, les entendait se dire:

--Le voici donc enfin pris, ce Nazaréen qui prêchait la révolte!

--Oh! il est moins hautain à cette heure que lorsqu'il était à la tête

de sa troupe de scélérats et de femmes de mauvaise vie!

--Il prêche contre les riches,--dit un des serviteurs du prince des

prêtres.--Il commande le renoncement des richesses... mais si nos

maîtres faisaient maigre chère, nous serions donc, nous autres

serviteurs, réduits au sort des mendiants affamés, au lieu de nous

engraisser des abondants reliefs des festins délicats de nos maîtres!

--Et ce n'est pas tout,--reprit un autre serviteur.--Si l'on écoutait ce

Nazaréen maudit, nos maîtres, volontairement appauvris, renonceraient à

toutes les magnificences, à tous les plaisirs... ils ne mettraient pas

chaque jour au rebut de superbes robes ou tuniques parce que la broderie

ou la couleur de ces vêtements ne leur plaît plus... Or, qui profite de

ces caprices de nos fastueux seigneurs, sinon nous autres, puisque

tuniques et robes nous reviennent?

--Et si nos maîtres renonçaient aux plaisirs, pour vivre de jeûne et de

prières, ils n'auraient plus de belles maîtresses, ils ne nous

chargeraient plus de ces amoureux courtages, récompensés si

magnifiquement en cas de succès!

--Oui, oui,--criaient-ils tous ensemble,--à mort ce Nazaréen, qui veut

faire de nous, qui vivons dans la paresse, l'abondance et la joyeuseté,

des mendiants ou des animaux de travail!

Geneviève entendit encore d'autres propos, tenus à demi-voix, et

menaçants pour la vie de l'ami des affligés; l'un des deux mystérieux

émissaires derrière lequel elle se trouvait, dit à son compagnon:

--Maintenant notre témoignage suffira pour faire condamner ce maudit; je

me suis entendu avec le seigneur Caïphe.

À ce moment, l'un des huissiers du prince des prêtres placé à côté du

jeune maître de Nazareth et chargé de veiller sur lui, frappa de sa

masse sur les dalles de la salle; un grand silence se fit.

Caïphe, après quelques paroles échangées à voix basse avec les autres

pharisiens composant le tribunal, dit à l'assistance:

--Quels sont ceux qui peuvent déposer ici contre le nommé Jésus de

Nazareth?

L'un des deux émissaires s'avança au pied du tribunal, et dit d'une voix

solennelle:

--Je jure avoir entendu cet homme affirmer que les princes des prêtres

et les docteurs de la loi étaient tous des hypocrites, et les traiter

de: race de serpents et de vipères.

Un murmure d'indignation s'éleva parmi les miliciens et les serviteurs

du grand-prêtre; les juges s'entre-regardèrent, ayant l'air de se

demander si d'aussi horribles paroles avaient pu être prononcées.

L'autre émissaire s'avançant auprès de son complice, ajouta d'une voix

non moins solennelle:

--Je jure avoir entendu cet homme-ci affirmer qu'il fallait se révolter

contre le prince Hérode et contre l'empereur Tibère, auguste protecteur

de la Judée, afin de le proclamer, lui, Jésus de Nazareth, roi des

Juifs.

Tandis qu'un sourire de pitié effleurait les lèvres du fils de Marie à

ces accusations mensongères, puisqu'il avait dit: _Rendez à César ce qui

est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu_, les pharisiens du tribunal

levèrent les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de tant

d'énormités.

Un des serviteurs de Caïphe, s'avançant à son tour, dit aux juges:

--Je jure avoir entendu cet homme-ci dire, qu'il fallait massacrer tous

les pharisiens, piller leurs maisons et violenter leurs femmes et leurs

filles!

Un nouveau mouvement d'horreur se manifesta parmi les juges et

l'assistance qui leur était dévouée.

--Le pillage! le massacre! les violences!--s'écrièrent les uns,--voilà

ce que voulait ce Nazaréen!

--C'est pour cela qu'il traînait toujours après lui sa bande de

scélérats.

--Il voulait un jour, à leur tête, mettre Jérusalem à feu, à sac et à

sang.

Le prince des prêtres, Caïphe, présidant le tribunal, fit signe à l'un

des huissiers de commander le silence; l'huissier frappa de sa masse les

dalles de la salle; tout le monde se tut, Caïphe s'adressant au jeune

maître d'une voix menaçante, lui dit:

--Pourquoi ne répondez-vous pas à ce que ces personnes déposent contre

vous[6]?

Jésus lui dit avec un accent rempli de douceur et de dignité:

--«J'ai parlé publiquement à tout le monde, j'ai toujours enseigné dans

le temple et dans la synagogue où tous les Juifs s'assemblent; je n'ai

rien dit en secret... pourquoi donc m'interrogez-vous? Interrogez ceux

qui m'ont entendu, pour savoir ce que je leur ai dit... ceux-là savent

ce que j'ai enseigné[7].»

[Note 6: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 62.]

[Note 7: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 20, 21.]

À peine eut-il parlé de la sorte que Geneviève vit un des huissiers,

furieux de cette réponse si juste et si calme, lever la main sur Jésus

et le frapper au visage, en s'écriant:

--Est-ce ainsi que tu parles au grand-prêtre[8].

À cet outrage infâme!... frapper un homme garrotté, Geneviève sentit son

coeur bondir, ses larmes couler, tandis qu'au contraire de grands éclats

de rire s'élevèrent parmi les soldats et les serviteurs du grand-prêtre.

Le fils de Marie resta toujours placide; seulement, il se retourna vers

l'huissier et lui dit avec douceur:

--«Si j'ai mal parlé, faites-moi voir le mal que j'ai dit... mais si

j'ai bien parlé... pourquoi me frappez-vous[9]?»

[Note 8: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 22.]

[Note 9: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 23.]

Ces paroles, cette mansuétude angélique ne désarmèrent pas les

persécuteurs du jeune maître; des rires grossiers éclatèrent de nouveau

dans la salle, et les insultes recommencèrent ainsi de toutes parts.

--Oh! le Nazaréen, l'homme de paix, l'ennemi de la guerre ne se dément

pas, il est lâche et se laisse frapper au visage!

--Appelle donc à toi tes disciples. Qu'ils viennent te venger si tu n'en

as pas le courage!

--Ses disciples!--reprit un des miliciens qui avaient arrêté Jésus,--ses

disciples! ah! si vous les aviez vus! À l'aspect de nos lances et de nos

flambeaux ils se sont sauvés, les misérables, comme une nichée de

hiboux!

--Ils étaient très-contents d'échapper à la tyrannie du Nazaréen, qui

les retenait auprès de lui par magie!

--La preuve qu'ils le haïssent et le méprisent, c'est que pas un d'eux,

pas un seul n'a osé l'accompagner ici.

--Oh!--pensait Geneviève,--combien Jésus doit souffrir de cette lâche

ingratitude de ses amis! elle doit lui être plus cruelle que les

outrages dont il est l'objet.

Et tournant la tête du côté de la porte de la rue, elle vit au loin

Pierre, toujours assis sur un banc, la figure cachée entre ses mains et

n'ayant pas même le courage de venir assister et défendre son doux

maître devant ce tribunal de sang.

Le tumulte soulevé par la violence de l'huissier étant un peu apaisé,

l'un des émissaires reprit d'une voix éclatante:

--Je jure, enfin, que cet homme-ci a épouvantablement blasphémé en

disant qu'il était le Christ, le fils de Dieu!

Alors Caïphe s'adressant à Jésus, reprit d'un ton plus menaçant encore:

--Vous ne répondez rien à ce que ces personnes disent de vous[10]?

Mais le jeune maître haussa légèrement les épaules et continua de garder

le silence.

Ce silence irrita Caïphe, il se leva de son siége et s'écria, en

montrant le poing au fils de Marie:

--De la part du Dieu vivant, je vous ordonne de nous dire si vous êtes

le Christ, le fils de Dieu[11].

--«Vous l'avez dit... je le suis[12],»--répondit le jeune maître en

souriant.

Geneviève avait entendu Jésus dire, qu'ainsi que tous les hommes, ses

frères, il était fils de Dieu; de même aussi que les druides nous

enseignent que tous les hommes sont fils d'un même Dieu. Quelle fut donc

la surprise de l'esclave, lorsqu'elle vit le prince des prêtres, dès que

Jésus lui eut répondu qu'il était fils de Dieu, se lever, déchirer sa

robe avec toutes les marques de l'épouvante et de l'horreur, s'écriant

en s'adressant aux membres du tribunal!

--Il a blasphémé... qu'avons-nous plus besoin de témoins? Vous venez

vous-mêmes de l'entendre blasphémer, qu'en jugez-vous?

--Il a mérité la mort[13]!

[Note 10: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 62.]

[Note 11: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 63.]

[Note 12: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 64.]

[Note 13: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 65, 66.]

Telle fut la réponse de tous les juges de ce tribunal d'iniquité... Mais

les voix du docteur Baruch et du banquier Jonas dominaient toutes les

voix, ils criaient en frappant du poing le marbre du tribunal:

--À mort le Nazaréen! il a mérité la mort!

--Oui, oui!--répétèrent les miliciens et les serviteurs du

grand-prêtre--il a mérité la mort! À mort le maudit!

--Conduisez à l'instant le criminel devant le seigneur Ponce-Pilate,

gouverneur de Judée, pour l'empereur Tibère,--dit Caïphe aux

soldats,--lui seul peut ordonner le supplice du condamné.

À ces mots du prince des prêtres, on entraîna le fils de Marie hors de

la maison de Caïphe pour le conduire devant Pilate.

Geneviève, confondue parmi les serviteurs, suivit les soldats. En

passant sous la voûte de la porte, elle vit Pierre, ce lâche disciple du

jeune maître (le moins lâche de tous, cependant, pensait-elle, puisque

seul, du moins, il l'avait suivi jusque-là), elle vit Pierre détourner

les yeux, lorsque Jésus, cherchant le regard de son disciple, passa

devant lui emmené par les soldats... Une des servantes de la maison

reconnaissant Pierre, lui dit:

--Vous étiez aussi avec Jésus le Galiléen[14]?

Et Pierre, rougissant et baissant les yeux, répondit:

--Je ne sais ce que vous dites[15].

Un autre serviteur, entendant la réponse de Pierre, reprit en le

désignant aux autres assistants:

--Je vous dis, moi, que celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth[16].

--Je jure!--s'écria Pierre,--je jure que je ne connais pas Jésus de

Nazareth[17].

Les mystères du peuple, Tome III Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 8 / 39 题