Évasion de Geneviève.--Le jardin des oliviers.--Banaïas.--Le tribunal de
Caïphe.--La maison de Ponce-Pilate.--Le prétoire.--Les soldats
romains.--Le roi des Juifs.--La croix.--La Porte Judiciaire.--Le
Golgotha.--Les deux larrons.--Les pharisiens.--Mort de Jésus.
Aurélie, ayant quitté la salle basse, y revint au bout de quelques
instants, et trouva Geneviève vêtue en jeune garçon bouclant la ceinture
de cuir de sa tunique.
--Impossible d'ouvrir la porte!--dit avec désespoir Aurélie à son
esclave;--la clef n'est pas restée en dedans à la serrure, comme on l'y
laisse habituellement.
--Chère maîtresse,--dit Geneviève,--venez; essayons encore. Venez vite.
Et toutes deux, après avoir traversé la cour, arrivèrent auprès de
l'entrée de la maison. Les efforts de Geneviève furent aussi vains que
ceux de sa maîtresse pour ouvrir la porte. Elle était surmontée d'un
demi-cintre à jour; mais il était impossible d'atteindre sans échelle à
cette ouverture... Soudain Geneviève dit à Aurélie:
--J'ai lu, dans les récits de famille laissés à Fergan, qu'une de ses
aïeules nommée Meroë, femme d'un marin, avait pu, à l'aide de son mari,
monter sur un arbre assez élevé.
--Par quel moyen?
--Veuillez vous adosser à cette porte, chère maîtresse; maintenant,
enlacez vos deux mains, de sorte que je puisse placer dans leur creux le
bout de mon pied: je mettrai ensuite l'autre sur votre épaule; peut-être
ainsi atteindrai-je le cintre, de là, je tâcherai de descendre dans la
rue.
Soudain l'esclave entendit au loin la voix du seigneur Grémion, qui, de
l'étage supérieur, appelait d'un ton courroucé:
--Aurélie! Aurélie!
--Mon mari,--s'écria la jeune femme toute tremblante.--Ah! Geneviève, tu
es perdue!
--Vos mains, vos mains, chère maîtresse,--dit vivement
l'esclave.--Encore un effort; si je puis monter jusqu'à cette ouverture,
je suis sauvée.
Aurélie obéit presque machinalement à Geneviève; car la voix menaçante
du seigneur Grémion se rapprochait de plus en plus. L'esclave, après
avoir placé l'un de ses pieds dans le creux des deux mains de sa
maîtresse, appuya légèrement son autre pied sur son épaule, atteignit
ainsi à la hauteur de l'ouverture, parvint à se placer sur l'épaisseur
de la muraille, et resta quelques instants agenouillée sous le
demi-cintre.
--Mais, en sautant dans la rue,--dit Aurélie avec effroi,--tu te
briseras, pauvre Geneviève.
À ce moment arrivait le seigneur Grémion, pâle, courroucé, tenant une
lampe à la main.
--Que faites-vous là?--s'écria-t-il en s'adressant à sa
femme,--répondez! répondez!
Puis, apercevant l'esclave agenouillée au-dessus de la porte, il ajouta:
--Ah! scélérate! tu veux t'échapper!... c'est ma femme qui favorise ta
fuite!
--Oui,--répondit courageusement Aurélie,--oui; dussiez-vous me tuer sur
la place, elle va échapper à vos mauvais traitements.
Geneviève après avoir, du haut de l'ouverture où elle était blottie,
regardé dans la rue, vit qu'il lui fallait sauter deux fois sa hauteur;
elle hésita un moment; mais entendant le seigneur Grémion dire à sa
femme qu'il secouait brutalement par le bras pour lui faire abandonner
les anneaux de la porte auxquels elle se cramponnait:
--Par Hercule! me laisserez-vous passer? Oh! je vais aller dehors
attendre votre misérable esclave, et si elle ne se brise pas les membres
en sautant dans la rue, moi je lui briserai les os!
--Tâche de descendre et de te sauver, Geneviève,--cria Aurélie;--ne
crains rien!... il faudra que l'on me foule aux pieds avant d'ouvrir
cette porte!
Geneviève leva les yeux au ciel pour invoquer les dieux, s'élança du
rebord du cintre en se pelotonnant, et fut assez heureuse pour toucher
terre sans se blesser. Cependant, elle resta un instant étourdie de sa
chute, puis elle prit rapidement la fuite, le coeur navré des cris
qu'elle entendait pousser au dedans du logis par sa maîtresse, que son
mari maltraitait.
L'esclave, après avoir d'abord précipité sa course pour s'éloigner de la
maison de son maître, s'arrêta essoufflée, pour se rappeler dans quelle
direction était placée la taverne de l'Onagre, où elle espérait se
renseigner sur le jeune maître de Nazareth, qu'elle voulait prévenir du
danger dont il était menacé.
Elle apprit dans cette taverne que quelques heures auparavant il s'était
dirigé, avec plusieurs de ses disciples, du côté du torrent de Cédron,
vers un jardin planté d'oliviers, où, souvent, il se rendait la nuit
pour méditer et pour prier.
Geneviève courut en hâte vers ce lieu. Au moment où elle franchissait la
porte de la ville, elle vit au loin dans la nuit la lueur de plusieurs
torches se reflétant sur les casques et sur les armures d'un assez grand
nombre de soldats; ils marchaient en désordre et poussaient des clameurs
confuses. L'esclave, craignant qu'ils ne fussent envoyés par les
pharisiens pour se saisir du fils de Marie, tâcha de les devancer, et
d'arriver assez à temps pour donner l'alarme à Jésus ou à ses disciples.
Elle n'était plus qu'à une petite distance de ces gens armés qu'elle
reconnut pour des miliciens de Jérusalem, troupe peu renommée pour son
courage, lorsqu'à la lueur des flambeaux qu'ils portaient, elle remarqua
en dehors de la route, et suivant la même direction, un étroit sentier
bordé de térébinthes; elle prit ce chemin, afin de n'être pas vue des
soldats, à la tête desquels elle remarqua Judas, ce disciple du jeune
maître qu'elle avait vu à la taverne de l'Onagre une des nuits
précédentes. Il disait alors à haute voix à l'officier des miliciens:
--Seigneur, celui que vous me verrez embrasser sera le Nazaréen.
--Oh! cette fois,--reprit l'officier,--il ne nous échappera pas, et
demain, avant le coucher du soleil, ce séditieux aura subi la peine due
à ses crimes... Hâtons-nous... hâtons-nous; quelqu'un de ses disciples
pourrait lui donner l'éveil sur notre arrivée. Soyons aussi
très-prudents... de peur de tomber dans une embuscade... et soyons
très-prudents encore lorsque nous serons sur le point de nous saisir du
Nazaréen... il peut employer contre nous des moyens magiques et
diaboliques... Si je vous recommande la prudence, braves miliciens,
--ajouta l'officier d'un ton valeureux,--ce n'est pas que je redoute le
danger... mais c'est pour assurer le succès de notre entreprise...
Les miliciens ne parurent pas très-rassurés par ces paroles de
l'officier; ils ralentirent leur marche, de crainte sans doute de
quelque embuscade. Geneviève profita de cette circonstance, et, toujours
courant, elle arriva aux bords du torrent de Cédron. Non loin de là,
elle aperçut un monticule planté d'oliviers; ce bois, noyé d'ombre, se
distinguait à peine des ténèbres de la nuit. Elle prêta l'oreille, tout
était silencieux; l'on entendait seulement au loin les pas mesurés des
soldats, qui s'approchaient lentement. Geneviève eut un moment d'espoir,
pensant que peut-être le jeune maître de Nazareth, prévenu à temps,
avait quitté ce lieu. Elle s'avançait avec précaution dans l'obscurité,
lorsqu'elle trébucha contre un corps étendu au pied d'un olivier. Elle
ne put retenir un cri d'effroi, tandis que l'homme qu'elle avait heurté
s'éveillait en sursaut et disait:
--Maître, pardonnez-moi! mais, cette fois encore, je n'ai pu vaincre le
sommeil qui m'accablait.
--Un disciple de Jésus!--s'écria l'esclave alarmée.--Il est donc ici?
Puis, s'adressant à cet homme:
--Puisque vous êtes un disciple de Jésus, sauvez-le... il en est temps
encore... Voyez au loin ces torches... entendez ces clameurs
confuses!... ils s'approchent... ils veulent le prendre... le faire
mourir... Sauvez-le! sauvez-le!
--Qui cela?--répondit le disciple à demi appesanti par le sommeil;--qui
veut-on faire mourir?... qui êtes-vous?...
--Peu vous importe qui je suis; mais sauvez votre maître, vous dis-je,
on vient le saisir... les soldats avancent... Voyez-vous ces torches
là-bas?...
--Oui,--répondit le disciple d'un air surpris et effrayé en s'éveillant
tout à fait;--je vois au loin briller des casques à la lueur des
flambeaux. Mais,--ajouta-t-il en regardant autour de lui,--où sont donc
mes compagnons?
--Endormis comme vous peut-être,--dit Geneviève.--Et votre maître où
est-il?
--Là, dans le bois d'oliviers, où il vient souvent méditer; ce soir, il
s'est senti saisi d'une tristesse insurmontable... il a voulu être seul
et s'est retiré sous ces arbres, après nous avoir à tous recommandé de
veiller...
--Il prévoyait sans doute le danger qui le menace,--s'écria
Geneviève.--Et vous n'avez pas eu la force de résister au sommeil?...
--Non; moi et mes compagnons nous avons vainement lutté... notre maître
est venu deux fois nous réveiller, nous reprochant doucement de nous
endormir ainsi... puis il s'en est allé de nouveau méditer et prier sous
ces arbres...
--Les miliciens!--s'écria Geneviève en voyant la lueur des flambeaux se
rapprocher de plus en plus;--les voilà!... il est perdu! à moins qu'il
ne reste caché dans le bois... ou que vous vous fassiez tuer tous pour
le défendre... Êtes-vous armés?
--Nous n'avons pas d'armes,--répondit le disciple commençant à
trembler;--et puis, essayer de résister à des soldais, c'est insensé!...
--Pas d'armes!--s'écria Geneviève indignée;--est-ce qu'il est besoin
d'armes? est-ce que les cailloux du chemin! est-ce que le courage ne
suffisent pas pour écraser ces hommes?
--Hélas! nous ne sommes pas gens d'épée,--dit le disciple en regardant
autour de lui avec inquiétude, car déjà les miliciens étaient assez près
de là pour que leurs torches éclairassent en partie Geneviève, le
disciple et plusieurs de ses compagnons, qu'elle aperçut alors, ça et
là, endormis au pied des arbres. Ils s'éveillèrent en sursaut à la voix
de leur camarade, effrayé, qui les appelait, allant de l'un à l'autre.
Les miliciens accouraient en tumulte; voyant à la lueur des flambeaux
plusieurs hommes, les uns encore couchés, les autres se relevant, les
autres debout, ils se précipitèrent sur eux, les menaçant de leurs épées
et de leurs bâtons, car quelques-uns n'étaient armés que de bâtons, et
tous criaient:
--Où est le Nazaréen?... dis-nous, Judas, où est-il?...
Le traître et infâme disciple, après avoir examiné à la lueur des
torches ses anciens compagnons, retenus prisonniers, dit à l'officier.
--Le jeune maître n'est pas parmi ceux-ci.
--Nous échapperait-il cette fois?--s'écria l'officier.--Par les colonnes
du Temple! tu nous a promis de nous le livrer, Judas; tu as reçu le prix
de son sang, il faut que tu nous le livres!
Geneviève s'était tenue à l'écart; tout à coup elle vit à quelques pas,
du côté du bois d'oliviers, comme une forme blanche qui, se détachant
des ténèbres, s'approchait lentement vers les soldats. Le coeur de
Geneviève se brisa; c'était sans doute le jeune maître, attiré par le
bruit du tumulte. Elle ne se trompait pas. Bientôt elle reconnut Jésus à
la clarté des torches; sur sa figure douce et triste on ne lisait ni
crainte ni surprise.
Judas fit un signe d'intelligence à l'officier, courut au devant du
jeune homme de Nazareth, et lui dit en l'embrassant:
--Je vous salue... mon maître[1]!
[Note 1: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 47 et 49.]
À ces mots, ceux des miliciens qui n'étaient pas occupés à retenir
prisonniers les disciples, qui tâchaient en vain de fuir, se rappelant
les recommandations de leur officier au sujet des sortiléges infernaux
que Jésus pourrait peut-être employer contre eux, le regardaient avec
crainte, hésitant à s'approcher de lui pour s'en emparer; l'officier
lui-même, se tenant derrière ses soldats, les excitait à se saisir de
Jésus, mais il n'osait s'en approcher.
Le jeune maître, calme, pensif, fit quelques pas au devant de ces gens
armés, et leur dit:
«--Qui cherchez-vous?»
--Nous cherchons Jésus,--répondit l'officier restant toujours derrière
ses soldats;--nous cherchons Jésus de Nazareth.
«--C'est moi,»--dit le jeune maître en faisant un pas vers les
soldats.--C'est moi.
Mais les miliciens reculèrent effrayés.
--Jésus reprit:
«--Encore une fois, qui cherchez-vous?»
--Jésus de Nazareth!--reprirent-ils tous d'une voix;--nous voulons
prendre Jésus de Nazareth!
Et ils reculèrent de nouveau.
«--Je vous ai déjà dit que c'était moi,--répondit le jeune maître en
allant à eux;--puisque vous me cherchez, prenez-moi, mais laissez aller
ceux-ci[2],»--ajouta-t-il en montrant du geste ses disciples, toujours
retenus prisonniers.
L'officier fit un signe aux miliciens, qui ne semblaient pas encore tout
à fait rassurés; cependant ils entourèrent Jésus pour le garrotter,
tandis qu'il leur disait doucement:
«--Vous êtes venus ici armés d'épées, de bâtons, pour me prendre, comme
si j'étais un malfaiteur?... J'étais pourtant tous les jours assis au
milieu de vous, priant dans le temple... et vous ne m'avez pas
arrêté[3]...»
Puis, de lui-même, il tendit ses mains aux liens dont on les garrotta.
Les lâches disciples du jeune maître n'avaient pas eu le courage de le
défendre; ils n'osèrent pas même l'accompagner jusqu'à sa prison, dès
qu'ils ne furent plus contenus par les soldats, ils s'enfuirent de tous
côtés[4].
[Note 2: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 4 et 8.]
[Note 3:_ Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 55.]
[Note 4: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 56.]
Un triste sourire effleura les lèvres de Jésus lorsqu'il se vit ainsi
trahi, délaissé par ceux-là qu'il avait tant aimés et qu'il croyait ses
amis.
Geneviève, cachée dans l'ombre par le tronc d'un olivier, ne put retenir
des larmes de douleur et d'indignation à la vue de ces hommes
abandonnant si misérablement le jeune maître; elle comprit pourquoi les
docteurs de la loi et les princes des prêtres, au lieu de le faire
arrêter en plein jour, le faisaient arrêter durant la nuit: ils
craignaient les colères du peuple et des gens résolus comme Banaïas;
ceux-là n'auraient pas laissé enlever sans résistance l'ami des pauvres
et des affligés.
Les miliciens quittèrent le bois des oliviers, emmenant au milieu d'eux
leur prisonnier; ils se dirigeaient vers la ville. Au bout de quelque
temps, Geneviève s'aperçut qu'un homme, dont elle ne pouvait distinguer
les traits dans les ténèbres, marchait derrière elle, et plusieurs fois
elle entendit cet homme soupirer en sanglotant.
Après être rentrés dans Jérusalem à travers les rues désertes
silencieuses, comme elles le sont à cette heure de la nuit, les soldats
se rendirent à la maison du prince des prêtres, où ils conduisirent
Jésus. L'esclave, remarquant à la porte de Caïphe un grand nombre de
serviteurs, se glissa parmi eux lors de l'entrée des soldats, et resta
d'abord sous le vestibule, éclairé par des flambeaux. A cette lueur,
elle reconnut l'homme qui, comme elle, avait, depuis le bois des
oliviers, suivi l'ami des opprimés: c'était Pierre, un de ses disciples.
Il semblait aussi chagrin qu'effrayé, les larmes inondaient son visage;
Geneviève crut d'abord que cet homme serait du moins fidèle à Jésus, et
qu'il témoignerait de son dévouement en accompagnant le jeune maître
devant le tribunal de Caïphe. Hélas! l'esclave se trompait. A peine
Pierre eut-il dépassé le seuil de la porte, qu'au lieu d'aller rejoindre
le fils de Marie, il s'assit sur l'un des bancs du vestibule, au milieu
des serviteurs de Caïphe[5], cachant sa figure entre ses mains.
[Note 5: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 58.]
Geneviève, apercevant alors au fond de la cour une vive lumière
s'échapper d'une porte au dehors de laquelle se pressaient les soldats
de l'escorte, se rapprocha d'eux. Cette porte était celle d'une vaste
salle, au milieu de laquelle s'élevait un tribunal éclairé par de
nombreux flambeaux. Assises derrière ce tribunal, elle reconnut
plusieurs des personnes qu'elle avait vues au souper chez Ponce-Pilate:
les seigneurs Caïphe, prince des prêtres; Baruch, docteur de la loi;
Jonas, sénateur et banquier, se trouvaient parmi les juges du jeune
maître de Nazareth. Il fut conduit devant eux les mains liées, la figure
toujours calme, triste et douce; à peu de distance de lui se tenaient
les huissiers, derrière eux, mêlés aux miliciens et aux gens de la
maison de Caïphe, les deux émissaires mystérieux que Geneviève avait
remarqués à la taverne de l'Onagre.
Autant la contenance de l'ami des affligés était tranquille et digne,
autant ses juges paraissaient violemment irrités; leurs traits
exprimaient le triomphe d'une joie haineuse; ils se parlaient à voix
basse, et, de temps à autre, ils désignaient d'un geste menaçant le fils
de Marie, qui attendait patiemment son interrogatoire. Geneviève,
confondue parmi ceux qui remplissaient la salle, les entendait se dire:
--Le voici donc enfin pris, ce Nazaréen qui prêchait la révolte!
--Oh! il est moins hautain à cette heure que lorsqu'il était à la tête
de sa troupe de scélérats et de femmes de mauvaise vie!
--Il prêche contre les riches,--dit un des serviteurs du prince des
prêtres.--Il commande le renoncement des richesses... mais si nos
maîtres faisaient maigre chère, nous serions donc, nous autres
serviteurs, réduits au sort des mendiants affamés, au lieu de nous
engraisser des abondants reliefs des festins délicats de nos maîtres!
--Et ce n'est pas tout,--reprit un autre serviteur.--Si l'on écoutait ce
Nazaréen maudit, nos maîtres, volontairement appauvris, renonceraient à
toutes les magnificences, à tous les plaisirs... ils ne mettraient pas
chaque jour au rebut de superbes robes ou tuniques parce que la broderie
ou la couleur de ces vêtements ne leur plaît plus... Or, qui profite de
ces caprices de nos fastueux seigneurs, sinon nous autres, puisque
tuniques et robes nous reviennent?
--Et si nos maîtres renonçaient aux plaisirs, pour vivre de jeûne et de
prières, ils n'auraient plus de belles maîtresses, ils ne nous
chargeraient plus de ces amoureux courtages, récompensés si
magnifiquement en cas de succès!
--Oui, oui,--criaient-ils tous ensemble,--à mort ce Nazaréen, qui veut
faire de nous, qui vivons dans la paresse, l'abondance et la joyeuseté,
des mendiants ou des animaux de travail!
Geneviève entendit encore d'autres propos, tenus à demi-voix, et
menaçants pour la vie de l'ami des affligés; l'un des deux mystérieux
émissaires derrière lequel elle se trouvait, dit à son compagnon:
--Maintenant notre témoignage suffira pour faire condamner ce maudit; je
me suis entendu avec le seigneur Caïphe.
À ce moment, l'un des huissiers du prince des prêtres placé à côté du
jeune maître de Nazareth et chargé de veiller sur lui, frappa de sa
masse sur les dalles de la salle; un grand silence se fit.
Caïphe, après quelques paroles échangées à voix basse avec les autres
pharisiens composant le tribunal, dit à l'assistance:
--Quels sont ceux qui peuvent déposer ici contre le nommé Jésus de
Nazareth?
L'un des deux émissaires s'avança au pied du tribunal, et dit d'une voix
solennelle:
--Je jure avoir entendu cet homme affirmer que les princes des prêtres
et les docteurs de la loi étaient tous des hypocrites, et les traiter
de: race de serpents et de vipères.
Un murmure d'indignation s'éleva parmi les miliciens et les serviteurs
du grand-prêtre; les juges s'entre-regardèrent, ayant l'air de se
demander si d'aussi horribles paroles avaient pu être prononcées.
L'autre émissaire s'avançant auprès de son complice, ajouta d'une voix
non moins solennelle:
--Je jure avoir entendu cet homme-ci affirmer qu'il fallait se révolter
contre le prince Hérode et contre l'empereur Tibère, auguste protecteur
de la Judée, afin de le proclamer, lui, Jésus de Nazareth, roi des
Juifs.
Tandis qu'un sourire de pitié effleurait les lèvres du fils de Marie à
ces accusations mensongères, puisqu'il avait dit: _Rendez à César ce qui
est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu_, les pharisiens du tribunal
levèrent les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de tant
d'énormités.
Un des serviteurs de Caïphe, s'avançant à son tour, dit aux juges:
--Je jure avoir entendu cet homme-ci dire, qu'il fallait massacrer tous
les pharisiens, piller leurs maisons et violenter leurs femmes et leurs
filles!
Un nouveau mouvement d'horreur se manifesta parmi les juges et
l'assistance qui leur était dévouée.
--Le pillage! le massacre! les violences!--s'écrièrent les uns,--voilà
ce que voulait ce Nazaréen!
--C'est pour cela qu'il traînait toujours après lui sa bande de
scélérats.
--Il voulait un jour, à leur tête, mettre Jérusalem à feu, à sac et à
sang.
Le prince des prêtres, Caïphe, présidant le tribunal, fit signe à l'un
des huissiers de commander le silence; l'huissier frappa de sa masse les
dalles de la salle; tout le monde se tut, Caïphe s'adressant au jeune
maître d'une voix menaçante, lui dit:
--Pourquoi ne répondez-vous pas à ce que ces personnes déposent contre
vous[6]?
Jésus lui dit avec un accent rempli de douceur et de dignité:
--«J'ai parlé publiquement à tout le monde, j'ai toujours enseigné dans
le temple et dans la synagogue où tous les Juifs s'assemblent; je n'ai
rien dit en secret... pourquoi donc m'interrogez-vous? Interrogez ceux
qui m'ont entendu, pour savoir ce que je leur ai dit... ceux-là savent
ce que j'ai enseigné[7].»
[Note 6: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXVI, v. 62.]
[Note 7: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 20, 21.]
À peine eut-il parlé de la sorte que Geneviève vit un des huissiers,
furieux de cette réponse si juste et si calme, lever la main sur Jésus
et le frapper au visage, en s'écriant:
--Est-ce ainsi que tu parles au grand-prêtre[8].
À cet outrage infâme!... frapper un homme garrotté, Geneviève sentit son
coeur bondir, ses larmes couler, tandis qu'au contraire de grands éclats
de rire s'élevèrent parmi les soldats et les serviteurs du grand-prêtre.
Le fils de Marie resta toujours placide; seulement, il se retourna vers
l'huissier et lui dit avec douceur:
--«Si j'ai mal parlé, faites-moi voir le mal que j'ai dit... mais si
j'ai bien parlé... pourquoi me frappez-vous[9]?»
[Note 8: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 22.]
[Note 9: _Évangile selon saint Jean_, ch. XVIII, v. 23.]
Ces paroles, cette mansuétude angélique ne désarmèrent pas les
persécuteurs du jeune maître; des rires grossiers éclatèrent de nouveau
dans la salle, et les insultes recommencèrent ainsi de toutes parts.
--Oh! le Nazaréen, l'homme de paix, l'ennemi de la guerre ne se dément
pas, il est lâche et se laisse frapper au visage!
--Appelle donc à toi tes disciples. Qu'ils viennent te venger si tu n'en
as pas le courage!
--Ses disciples!--reprit un des miliciens qui avaient arrêté Jésus,--ses
disciples! ah! si vous les aviez vus! À l'aspect de nos lances et de nos
flambeaux ils se sont sauvés, les misérables, comme une nichée de
hiboux!
--Ils étaient très-contents d'échapper à la tyrannie du Nazaréen, qui
les retenait auprès de lui par magie!
--La preuve qu'ils le haïssent et le méprisent, c'est que pas un d'eux,
pas un seul n'a osé l'accompagner ici.
--Oh!--pensait Geneviève,--combien Jésus doit souffrir de cette lâche
ingratitude de ses amis! elle doit lui être plus cruelle que les
outrages dont il est l'objet.
Et tournant la tête du côté de la porte de la rue, elle vit au loin
Pierre, toujours assis sur un banc, la figure cachée entre ses mains et
n'ayant pas même le courage de venir assister et défendre son doux
maître devant ce tribunal de sang.
Le tumulte soulevé par la violence de l'huissier étant un peu apaisé,
l'un des émissaires reprit d'une voix éclatante:
--Je jure, enfin, que cet homme-ci a épouvantablement blasphémé en
disant qu'il était le Christ, le fils de Dieu!
Alors Caïphe s'adressant à Jésus, reprit d'un ton plus menaçant encore:
--Vous ne répondez rien à ce que ces personnes disent de vous[10]?
Mais le jeune maître haussa légèrement les épaules et continua de garder
le silence.
Ce silence irrita Caïphe, il se leva de son siége et s'écria, en
montrant le poing au fils de Marie:
--De la part du Dieu vivant, je vous ordonne de nous dire si vous êtes
le Christ, le fils de Dieu[11].
--«Vous l'avez dit... je le suis[12],»--répondit le jeune maître en
souriant.
Geneviève avait entendu Jésus dire, qu'ainsi que tous les hommes, ses
frères, il était fils de Dieu; de même aussi que les druides nous
enseignent que tous les hommes sont fils d'un même Dieu. Quelle fut donc
la surprise de l'esclave, lorsqu'elle vit le prince des prêtres, dès que
Jésus lui eut répondu qu'il était fils de Dieu, se lever, déchirer sa
robe avec toutes les marques de l'épouvante et de l'horreur, s'écriant
en s'adressant aux membres du tribunal!
--Il a blasphémé... qu'avons-nous plus besoin de témoins? Vous venez
vous-mêmes de l'entendre blasphémer, qu'en jugez-vous?
--Il a mérité la mort[13]!
[Note 10: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 62.]
[Note 11: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 63.]
[Note 12: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 64.]
[Note 13: _Évangile selon saint Matthieu_, ch. XXXVI, v. 65, 66.]
Telle fut la réponse de tous les juges de ce tribunal d'iniquité... Mais
les voix du docteur Baruch et du banquier Jonas dominaient toutes les
voix, ils criaient en frappant du poing le marbre du tribunal:
--À mort le Nazaréen! il a mérité la mort!
--Oui, oui!--répétèrent les miliciens et les serviteurs du
grand-prêtre--il a mérité la mort! À mort le maudit!
--Conduisez à l'instant le criminel devant le seigneur Ponce-Pilate,
gouverneur de Judée, pour l'empereur Tibère,--dit Caïphe aux
soldats,--lui seul peut ordonner le supplice du condamné.
À ces mots du prince des prêtres, on entraîna le fils de Marie hors de
la maison de Caïphe pour le conduire devant Pilate.
Geneviève, confondue parmi les serviteurs, suivit les soldats. En
passant sous la voûte de la porte, elle vit Pierre, ce lâche disciple du
jeune maître (le moins lâche de tous, cependant, pensait-elle, puisque
seul, du moins, il l'avait suivi jusque-là), elle vit Pierre détourner
les yeux, lorsque Jésus, cherchant le regard de son disciple, passa
devant lui emmené par les soldats... Une des servantes de la maison
reconnaissant Pierre, lui dit:
--Vous étiez aussi avec Jésus le Galiléen[14]?
Et Pierre, rougissant et baissant les yeux, répondit:
--Je ne sais ce que vous dites[15].
Un autre serviteur, entendant la réponse de Pierre, reprit en le
désignant aux autres assistants:
--Je vous dis, moi, que celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth[16].
--Je jure!--s'écria Pierre,--je jure que je ne connais pas Jésus de
Nazareth[17].