prés sont jaunes verts et vermeils, et puisque nous entendons le
chant, le refrain et le tapage des oisillons, il convient bien que que
je fabrique un chant nouveau en ce beau doux temps d'avril; et quoique
les mots soient excellents, ils seront faciles à entendre pour tout le
monde.
II.--Quoique je ne sache guère où déployer mon sens subtil, ferme et
naturel, cependant je n'appelle pas mon savoir commun, quoiqu'encore
il n'ait pas paru grand; car, comme si je trouvais écrits les beaux
mots, je les accouple si bien qu'il ne me semble pas que jamais
je trouve un poète semblable qui en chantant formât de meilleures
paroles.
III.--Mais un gentil corps, noble et aimé--tel que jamais aussi beau
ne se vit dans un miroir--pour lequel je pense, je frémis et je
veille, m'a tellement plu en mon coeur que je ne m'embarrasse pas
de servir d'autre objet que ma dame douce et bienveillante; c'est
pourquoi, sans tromperie, je m'enracine en son amour, qui me maintient
dans le désir.
IV.--Jamais homme ne fit de progrès en amour parfait comme j'en fais
à propos de ma dame; et je m'affine à son service; car elle m'a pris
avec un petit fil et je crois qu'en peu de temps je me dessècherai;
mais je ne crains pas du tout ni les bavards ni leurs cris, tellement
j'espère son loyal secours; et s'il lui plaît de me conseiller, je
serai noblement orné de joie, parfaite.
V.--Mon esprit est toujours là où elle est; cela ne m'étonne pas, car
aussi loin que frappe le rayon du soleil il n'y en a pas d'autre qui
possède autant de bonnes qualités accomplies; et il ne semble pas
qu'aucune autre puisse l'égaler en beauté, même si les autres étaient
au nombre de mille; aussi je prie ma dame qu'elle ne m'avilisse pas,
si mon coeur veut plus qu'il n'aurait dû.
VI.--Pour ma dame je maigris et je me dessèche, quand je ne vois pas
son gentil corps noblement formé; et je serais mort de froid jusqu'an
moment où mon coeur se réveilla.
Notes:
Nous avons pris pour base le texte de _I_ (Mahn, _Gedichte der
Troubadours_, no. 942); nous avons corrigé plusieurs passages
à l'aide de c(a); la chanson se trouve encore dans les mss.
_D_(a) _K R_.
Voici les corrections que nous avons introduites dans le texte:
V. 3, eill _I_; v. 4, auzels los _I_; v. 13, don _I_,
com _a_; trop aues critz _I_, fi trobau escritz _a_; v.
15, j'ai _I_; _c_ et _a_ ont omis ce vers; v. 18, bel
_I_; non vic _a_; v. 19, fremics _I_, fremisc _a_;
v. 21, non m. _I_, no membrec _a_; v. 24, que _I_;
v. 28, texte de _a_ (sauf _me sec_ que nous changeons en
_m'eisec_), don non par que me fec _I_; v. 29, gen. cen
_I_, pero non tem parlers meriz _a_, ni criz _c_; v.
32, qen _I_, gent _a_; v. 36, non regna _a_; v. 40, s.
m. c. v., q'autra non dec _c_; v. 42, formatz _I_.
Les strophes se correspondent deux par deux (1, 3. 5; 2, 4); les rimes
en _ec_ sont en _e_ fermé; au v. 37, si la leçon _s'ec_
de _s'egar_ (_se acquare_) est la bonne, le changement
d'_e_ ouvert de _egar_, en _e_ fermé pourrait être dû à
la rime; les confusions de _e_ fermé et de _e_ ouvert à la
rime ne sont pas rares chez les troubadours.
V. 12. Ce vers pourrait laisser entendre que le talent de Peire Raimon
est encore peu connu et cette pièce pourrait être de la jeunesse du
poète.
V. 21. Du verbe _s'embregar_; vers cité par Raynouard, _Lex.
Rom_., II, 256.
V. 28. Nous rattachons _eisec_ au verbe _eisegar_, formé sur
_sec_, quoique la suite des images ne nous satisfasse pas; si on
garde _sec_ et qu'on se rattache à _segar_, on a encore ici
une rime en _e_ ouvert.
V. 37-38. Mêmes expressions dans deux passages cités par Raynouard,
_Lex. Rom_., III, 136 (P. Bremon et Arnaut Daniel).
V. 44. _Esperec_, parf., 3e p. sing., de _espereisser_:
autres formes _esprec, espric, esperic_. Cf. Levy, _Suppl.
W_., au mot _espereisser_.
XIII [No. 15 de Bartsch].
I.
S'ieu fos aventuratz
De domna ni d'amor,
De tot' altra ricor
Fora manentz assatz;
Mas lausenger truan 5
Mi tolon joi e chan,
Per q'eu son tant iratz
C'ab pauc desesperatz
Non muer; et es non senz
Qi s'aïra per autrui faillimenz. 10
II.
Mas granz es lo pechatz
A tot mal parlador
Qe si met en amor
Don ja non er laudatz;
Qe mentir ab enjan 15
Tol honor et fai dan,
Don es deseretatz
Mainz hom pros e cochatz.
Ai! Deu(s), per que consentz
C'om sofra·ls tortz don non es malmerenz. 20
III.
Vergiers ni flors ni pratz
No m'an fait chantador,
Mas per vos cui ador,
Domna, si m'allegratz;
Q'eu non chantera onguan, 25
Mas lo gent cors preisan
E vostra gran beutatz
M'abelis tant e·m platz
Q'a mils vers sagramenz
No·us puesc mostrar com vos sui benvolenz. 30
IV.
Se ma fia 'amistatz
Vos avia sabor
Tan qe per servidor
Vostr' on fos reclamatz,
Ben agra meinz d'afan, 35
Qe ren als no deman.
E rics dons qant es datz
Es grazitz et presatz
Trop mais pels conoiscenz
Qe per malvais parliers desavinenz. 40
V.
Domna, ben voil sapchatz
Qe la fina color
E·l sen e la valor
E·l vostre pretz hondratz
Mi fan far desiran 45
Maint sospir, per q'eus man
Qe vostre endomenjatz
Son com serf qu'es compratz:
E qui·l sieu meteis venz,
Non par sia ges si bons afortimenz. 50
I.--Si j'étais heureux en femmes et en amour, de toute autre richesse
je serais suffisamment riche; mais les médisants mauvais m'enlèvent
joie et chant. Aussi suis-je si irrité qu'il s'en faut de peu que je
ne meure presque désespéré; et pourtant c'est de la folie de s'irriter
pour les fautes d'autrui.
II.--Mais la faute est grande pour tout médisant qui se met à aimer
[une personne] dont il ne sera jamais loué; car le mensonge et la ruse
enlèvent l'honneur et causent du dommage, par suite de quoi maint
homme preux et pressé (?) est déshérité. Ah! Dieu, pourquoi consens-tu
qu'on supporte les torts dont on n'est pas coupable?
III.--Ce ne sont ni les vergers, ni les fleurs, ni les prés qui m'ont
fait poète, mais c'est vous, vous que j'adore, dame, tellement vous
me mettez en joie (_ou_: si vous me mettez en joie?); car cette
année je n'aurais pas chanté, mais votre gentille et agréable personne
et votre grande beauté me plaisent tant qu'avec mille serments
sincères je ne saurais vous témoigner mon amour.
IV.--Si ma parfaite amitié avait pour vous assez de saveur pour que je
fusse proclamé votre serviteur, j'aurais bien moins de chagrin, car je
ne demande pas autre chose. Et un riche don accordé est loué et prisé
par les connaisseurs beaucoup plus que par les médisants déplaisants.
V.--Dame, je désire que vous sachiez que votre fine couleur, votre
intelligence et votre distinction et votre mérite honoré me font
faire maints soupirs de désir; aussi je vous envoie que je suis votre
serviteur, comme un serf acheté; et celui qui détruit son propre bien,
il ne semble pas que ce soit là un bon accroissement.
Notes:
Texte de _c_ avec les corrections indiquées par Stengel (_Die
altprovenzalische Liedersammlung_ c, no. CXVII). Nous avons
fait, en dehorsdes changements purement orthographiques (_lz_
pour _z, s, z_ pour _ç_), les corrections suivantes: v.
8, _c'ab pauc_ manque dans le ms.; v. 20, ms. _borç_ (l.
_tortz_), _malmenenç_ (l. _malmerenç_); v. 26, ms.
_plesan_ (l. _preisan_). Au v. 46, nous lisons _q'eus_
an lieu de _q'eu_. Au v. 49, faut-il entendre _lo sieu_
comme un neutre ou le faire rapporter à _serf_?
XIV [No. 16 de Bartsch].
I.
Si cum seluy qu'a servit son senhor
Lonc temps e·l pert per un pauc falhimen,
M'aven per so qu'avia leyalmen
Fagz sos comans de ma dona e d'amor 4
E ja d'aisso nom degr' ocaizonar
Ni mal voler ma dona, si·l plagues;
Pero be sai, quant hom plus savis es,
Adoncx si deu mielhs de falhir guardar. 8
II.
Tan tem son pretz e sa fina valor
E tant ai cor de far tot son talen,
E tan mi fan lauzengier espaven,
Per qu'ieu non aus de lieys faire clamor 12
Ni mon fin cor descobrir ni mostrar,
Mas mil sospirs li ren quec jorn per ces;
E veus lo tort de qu'ieu li suy mespres,
Quar anc l'auzei tan finamen amar. 16
III.
E si·l plagues que·m fezes tan d'onor
Qu'a genolhos sopleyan humilmen
Son belh cors guay, gen format, avinen,
E·l dous esguart e la fresca color 20
Mi laissesson sospiran remirar,
Ben cre que mais no·m falhira nulhs bes;
Quar tant fort m'a s'amor lassat e pres
Que d'als non pes ni puesc mon cor virar. 24
IV.
De paratge no suy ni de ricor
Que ja·m tanhes que·l fes d'amar parven,
Mas quan lo ricz sos menors acuelh gen
Dobla son pretz e·l creys mais de lauzors; 28
Per que feira ma dona ben estar,
Si qualque belh semblan far mi volgues,
Qu'en tot lo mon non es mais nulla res
Que ja ses lieis mi pogues joy donar. 32
V.
Be sai qu'ieu fatz ad escien folhor,
Quar ai en lieis mes mon entendemen,
Mas non puesc als; cum plus li vau fugen,
Mais la dezir e dobli ma dolor. 36
So q'om vol fort no pot hom oblidar;
S'apres cen mals un be de lieis agues,
Be fora ricz, e sol qu'a lieis plagues
Iria·l tost denan merce clamar. 40
VI.
Sa gran beutat, son gen cors nou e clar,
Son pretz, s'onor sal Dieus e·ls digz cortes,
Que res de be no·y falh mas quan merces,
Qu'ab sol aitan no·lh trobari' hom par. 44
VII.
Canso, vai mi tost retrair' e comtar
Ad Auramala e di m'al pros marques
Mecier Colrat qu'en luy a tans de bes
Per qu'om lo deu Sobretotz apellar. 48
I.--Il m'en prend comme à celui qui a servi son seigneur longtemps et
qui le perd par une petite faute, parce que j'avais exécuté loyalement
les commandements de ma dame et d'amour; mais pour cette faute ma dame
ne devrait pas, s'il lui plaisait, me reprendre ni me vouloir du mal;
cependant je sais que plus un homme est sage, mieux il devrait se
garder de faillir.
II.--J'ai tant de souci de sa réputation et de sa parfaite valeur
(morale) et j'ai tant à coeur d'accomplir tous ses désirs, et (d'autre
part) les médisants me font tant peur que je n'ose me plaindre d'elle
ni découvrir et montrer le fond de mon coeur; mais tous les jours
je lui donne mille soupirs comme rente; voilà la faute dont je suis
coupable envers elle, c'est d'avoir osé l'aimer si parfaitement.
III.--Et s'il lui plaisait de me faire tant d'honneur qu'elle et amour
me laissassent considérer en soupirant, à genoux et en suppliant
humblement, son beau corps gai, bien formé, avenant, son doux regard
et sa fraîche couleur, je crois bien que jamais ne me manquerait aucun
bien. Car son amour m'a si bien enlacé et pris que je ne pense pas à
autre chose et que je n'en peux éloigner mon coeur.
IV.--Je ne suis ni assez puissant ni d'assez haute naissance pour
qu'il me convienne de lui témoigner mon amour, mais quand l'homme
puissant accueille gentiment ses inférieurs, il double sa renommée et
augmente sa réputation; aussi mettrais-je ma dame en haut renom, si
elle voulait me témoigner quelques égards, car dans le monde entier il
n'y a pas d'autre créature qui sans elle pût me donner la joie.
V.--Je sais que sciemment je fais une folie, pour avoir mis en elle
mon affection, mais je ne puis faire autrement; plus je vais la
fuyant, plus je la désire et plus je double ma douleur. Ce qu'on veut
fortement, on ne peut l'oublier; si, après cent maux, j'avais un bien
d'elle, je serais bien riche, et si seulement cela lui plaisait,
j'irais rapidement devant elle lui crier pitié.
VI.--Que Dieu protège sa grande beauté, son gentil corps, jeune et
frais, son grand mérite, sa réputation, ses propos courtois, car aucun
bien n'y manque, sauf un peu de pitié, car si elle en avait, on ne lui
trouverait pas sa pareille.
VII.--Chanson, va-t-en vite dire et raconter (tout ceci) à Auremale
et dis-moi au preux marquis Messire Colrat qu'en lui il y a tant de
qualités qu'on doit l'appeler _Sobretotz_ (Au-dessus de tous).
Notes:
Texte de Raynouard, _V_, 223, reproduit dans Mahn, _Werke der
Troubadours_, I, 136.
A la strophe VII, il s'agit du marquis Conrad de Malaspina; Auramala
était un fief de la famille de Malaspina. Conrad succède à Guilhem de
Malaspina en 1221.
Au _v_. 26, le ms. _G a taisses (avec_ signe d'abréviation
de _n_ sur _i_) au lieu de _tanhes_, et le ms. _a
taisses (= taisses_).
XV [No. 17 de Bartsch].
I.
Si com l'enfans qu'es alevatz petitz
En cort valen et honratz del seingnor,
Pois, quant es grantz, se·n part e quer meillor,
No·l pot trobar, ten se per escarnitz, 4
Vol s'en tornar, non a tant d'ardimen,
Aitals son eu, que·m parti follamen
Da lleis, cui ren merces, se·m vol sofrir,
Que venjament en prend'; al no desir. 8
II.
Venjar s'en pot de mi, qu'er'afollitz.
Mais hom qu'es fols, cho dizon li autor,
Non er jujatz, tan que·l ten be iror,
Del mal qu'il fai, ni per raison punitz; 12
Mas quant n'er for, er jujatz, s'il mespren,
O s'il avia enanz fait faillimen.
E se·l fis anc, ben vos dic ses mentir,
Il sap lo ver, fassa·m totz temps languir. 16
III.
Ben o pot far e totz sera grazitz
Lo mals; l'afan, la pena e la dolor
Suffr'eu en pais, e semblara·m doussor;
Mais il gart sei, qu'al seu bon pretz floritz 20
Ges non eschai ni non es avinen
De totz mals faitz qu'il prenda venjamen;
Mais val perdos e mielz fai a grazir,
E sel qui·l prent en val mais per servir. 24
IV.
Eu valgra mais per servir; e garitz
M'agra merces, pietatz et amor,
S'omilies midons sa grant ricor
Qu'il mandes chai saluz en breu escritz; 28
E sui trop fols, quant ai tal pensamen
Qu'ill mandes chai man; sofra·n solamen
...Ver leis mains jonchas obezir
Tot son coman, si·l platz viure o morir. 32
V.
Per son coman no fo mortz ni traïtz
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . Que·m parti de la flor
De tot lo mon, que m'avia noiritz. 36
Puois me·n parti, fui en tal marrimen
Don fora mortz, si no fos jauzimen
Q'atent merce, per cho qu'al departir
Me dis ploran: «Deus te lais revenir!» 40
I.--Je suis semblable à l'enfant qui a été élevé tout jeune dans une
noble cour et y a été honoré de son seigneur; puis, devenu grand, il
la quitte et en cherche une meilleure; il ne peut la trouver et
se croit trompé; il veut s'en revenir, mais il n'a pas assez de
hardiesse; je suis semblable à lui, car je quittai follement celle que
je remercierai de s'en venger, pourvu qu'elle veuille me supporter
près d'elle; je ne désire pas autre chose.
II.--Elle peut bien s'en venger, de moi, car j'étais devenu fou. Mais
un homme fou, disent les auteurs, ne sera pas condamné pour le mal
qu'il fait et il ne sera pas juste de le punir, tant que la folie le
tient bien; mais quand la folie lui aura passé, il sera condamné, s'il
commet une faute, ou s'il en avait commis quelqu'une auparavant. Et si
jamais j'en ai commis une, je vous le dis en vérité, et elle sait que
je ne mens pas, qu'elle me fasse languir éternellement.
III.--Elle peut bien le faire et béni sera le mal; je supporterai
silencieusement chagrin, peine et douleur et tout cela me semblerait
bien doux; mais qu'elle remarque bien qu'il ne convient pas et qu'il
n'est pas avenant pour sa bonne renommée en fleur de prendre vengeance
de tous les méfaits; pardon vaut mieux et mérite mieux la louange et
celui qui le reçoit en devient meilleur pour servir.
IV.--Je serais meilleur pour servir; Pitié et Amour m'auraient guéri,
si ma dame inclinait son orgueil au point de m'envoyer ici des
«saluts» écrits en forme de lettre; mais je suis trop fou, quand
je lui mande cette pensée de m'adresser ici (ses saluts); qu'elle
supporte seulement que j'aille vers elle, mains jointes, obéir à tous
ses ordres, qu'il lui plaise de me faire vivre ou de me faire mourir.
V.--Je ne fus ni tué ni trahi par son ordre, [mais je fut pris de
tristesse depuis le jour où] je me séparai de celle qui est la fleur
du monde et qui m'avait élevé. Après l'avoir quittée, je fus dans une
telle tristesse que je serais mort, si ce n'était la joie qui espère
en la pitié, parce qu'elle me dit à mon départ en pleurant: «Que Dieu
te laisse revenir!»
Notes:
Texte de Appel, _Provenzalische Inedita_, p. 248, d'après les
manuscrits _I_ et _K_, qui se ressemblent. V. 7, je mets une
virgule après _sofrir_; v. 11 et 12, j'adopte les corrections
proposées par Appel: v. 11, _tan_ au lieu de _tro_ (et
_que·l_ pour _que llo_), v. 12, _ni_ au lieu de
_n'es_; ces corrections paraissent assurées. V. 13, j'écris:
_quant n'er for_, au lieu de _n'es_ des mss; v. 15,
mss. _il saup lo ver, fatz om_... Appel propose: _E·n...
fassa·m_; j'adopte _fassa·m_, mais je garde _il saup_
sous la forme du présent: _il sap_; v. 19, l. _patz_? V.
19: mss. _petitz_; il faut une rime en -_or_; j'adopte
_doussor_ avec Appel. V. 20, lire: _que·l seus bos pretz
floritz_? Mais au v. 38 on a _jauzimen_ au lieu de
_jauzimens_ à cause de la rime; peut-être ici aussi la rime a
amené _floritz_. V. 28, _salutz en breu escritz_: saluts
(_saluts d'amour_, au sens de genre poétique ou _saluts_
tout court) écrits en lettre, en forme de lettre; cf. J. Rudel,
_Senes breu de pergamina_ (_Quan lo rius_). v. 27:
mss. _s'omielis tant sa gran ricor_; Appel propose de lire
_granda_, ce qui me paraît peu probable; je propose _midons_
avec suppression de _tant_. V. 30, la leçon du ms. ne me
satisfait pas; c'est la répétition du v. 28; on attendrait: «Je suis
trop fou d'avoir une telle pensée» (il faudrait lire: _ai tal
pensamen_); «je ne lui demande pas cela» ou «je ne demande rien
de sa main, mais qu'elle souffre seulement...»; _man_ me paraît
devoir être changé en: _mas_ (_sofra solamen_); v. 31,
[_quez an_] _ver_ [s] _leis_? Appel: _Ans vuelh_;
v. 34-35, le sens des vers manquants paraît être: «Je fus saisi d'une
profonde tristesse depuis le jour (_depois cel di_?)» etc. V. 39:
la joie qui attend la pitié, qui attend, qui espère de la pitié.
Cette pièce a été imitée par le grand poète valencien Auzias March:
_Nom pren axi com al petit vaylet_. On trouvera cette poésie à la
fin de l'édition.
XVI [No. 18 de Bartsch].
I.
Totztemps auch dir q'us jois un autre adutz,
Per que non voill nuill temps de joi partir,
Q'ab joi fui natz et ab joi, on qe·m vir, 3
Soi et serai, q'aissi·m soi captengutz;
E si·l fin joi de lei en cui enten.
Q'eu plus aten, 6
Pogues aver, ben fora plus joios;
Que dobles jois es rix e cabalos
E qi joi sec jois li ve ses doptansa. 9
II.
Per q'eu me soi autrejatz e rendutz
A fin' Amor et a lei cui desir,
Que finamen m'an fach mi oill chausir 12
La bella q'es flors e mirailz e lutz
E caps e guitz de tot ensegnamen;
E pos tan gen 15
Nafret mon cors d'un esgart amoros,
D'al no·m soven ni no·m fo saboros
Nuilz altre bes ni d'al non ac membransa. 18
III.
Bona domna, vostre rix pretz saubutz
E las faissos e·ill plazen acuoillir
E la bocha don tan gen vos vei rir 21
M'an tan sobrat qe soven deveing mutz
E la on cuch gent parlar pert lo sen;
Q'ab espaven 24
Qer hom ric do, per qu'eu soi temoros;
Mas eu auch dir q'hom savis, a sazos,
Conqer mainz bes sofren ab esperansa. 27
IV.
De vos amar non serai recrezutz,
Anz m'abelis mil tanz qu'eu non sai dir;
Et si·us plagues c'o volguessetz sofrir 30
Q'eu vos ames, ja non fora vencutz
De vos servir mos fis cors leialmen;
Anz m'er parven 33
Q'engals sia l'afanz de nos amdos;
Et er merces, si de tan m'es faitz dos,
Qe mos volers no·s fraing ni no·s balansa. 36
V.
Mas fis amanz no·s taing qe leve brug,
Ans deu son cor celar et escondir,
E·l ben e·l mal qi·ll ve d'amor grazir; 39
Q'ab certes aibs es hom per pro tengutz;
E qe·s gart be de far tot faillimen
Ab escien, 42
Qe de bon luoc ave bos guierdos;
Qe si domneis e cortejars non fos,
Non fora pretz ni servirs ni honransa. 45
VI.
Domna, per so·m sui a vos atendutz
Qe·m detz conseil, q'a pauc no·m fan morir
La fin' amors q'eus ai e·ill greu sospir; 48
E si mos cors fos per vos conogutz,
Be m'es semblan que n'agratz jausimen,
Qe no consen 51
Nuill' altr' amor, ni ma bona razos
No·m pot sebrar ni delonhar de vos,
Tan m'es el cor vostra gaia semblansa. 54
VII.
Pretz e valor, beltat, joi et joven
Ses faillimen,
E toz bos aibs, totas belas faissos 57
Ha Na Beatritz d'Est, q'anc non er e fos
Don'ab tant bes ses tota malestansa.
I.--J'entends dire toujours qu'une joie en amène une autre; c'est
pourquoi je ne veux jamais m'éloigner de la joie; car je suis né avec
la joie, et, où que je me retourne, je suis et serai avec la joie:
c'est ainsi que je me suis conduit dans ma vie; et si je pouvais avoir
joie parfaite de celle en qui j'ai mis mon amour, joie que je désire
le plus, je serais bien plus heureux; car une joie double est chose
précieuse et supérieure; et à qui suit la joie, joie lui vient sans
aucun doute.
II.--Aussi me suis-je soumis et rendu à l'amour parfait et à celle que
je désire; car avec perfection mes yeux m'ont fait choisir la belle
qui est fleur, miroir, lumière, chef et guide de toute perfection; et
depuis que si gentiment elle m'a blessé d'un regard amoureux, je ne
me souviens pas d'autre chose et aucun autre bien n'eut pour moi de
saveur.
III.--Noble dame, votre haut mérite connu de tous, vos manières, votre
accueil si aimable et la bouche dont je vous vois rire si gentiment
m'ont tellement vaincu que souvent je deviens muet et que lorsque je
pense bien parler je perds le sens; c'est avec crainte qu'on cherche
un beau don, aussi suis-je craintif; mais j'entends dire qu'un homme
avisé conquiert parfois maints biens en supportant avec espoir des
souffrances.
IV.--De vous aimer je ne serai jamais fatigué; car cet amour m'est
cher mille fois plus que je ne saurais dire; et s'il vous plaisait de
vouloir souffrir que je vous aime, mon coeur parfait ne serait jamais
fatigué de vous servir loyalement; au contraire il me semblera que la
fatigue serait la même pour nous deux; et ce sera une grâce si pour
tant (de patience) il m'est fait un don, car mon amour ne diminue ni
n'hésite.
V.--Mais il ne convient pas à un parfait amant de soulever une
querelle; il doit cacher les sentiments de son coeur, accepter avec
reconnaissance le bien et le mal qui lui vient d'amour; car avec des
qualités courtoises un homme est tenu pour excellent; et qu'il se
garde bien de faire sciemment quelque faute, car d'un bon lieu vient
une bonne récompense; et si galanterie et courtoisie n'existaient pas,
il n'y aurait ni mérite, ni service d'amour ni honneur.
VI.--Dame, si je me suis adressé (?) à vous, c'est pour que vous me
donniez conseil, car il s'en faut de peu que l'amour parfait que je
vous porte et mes profonds soupirs ne causent ma mort; et si vous
connaissiez mon coeur, il me semble bien que vous en auriez de la
joie, car il ne consent à aucun autre amour; et ma bonne raison ne
peut me séparer ni m'éloigner de vous, tant votre image gaie m'est au
fond du coeur.
VII.--Dame Béatrix d'Est possède mérite et valeur, beauté, joie et
jeunesse, sans nul défaut, et toutes belles qualités et toutes belles
manières; jamais Dame ne sera ni ne fut avec tant de qualités sans
aucun défaut.
Notes:
Texte du ms. c, d'après Stengel, _Die altprovenzalische
Liedersammlung_ c, no. CXXI. Nous avons fait quelques
changements purement orthographiques: nous rendons _ç_ du ms. par
_tz_ ou simplement _z_ (après une nasale). Ex. ms. _toç,
aduç_ = _totz, adutz_; ms. _amanç_ = _amanz_.
A l'intérieur des mots nous rendons _ç_ par _ss, s_
ou _z_, suivant les mots: _doplança = doplansa, graçir =
grazir_, etc. Nous rendons _z_ final du ms. par _tz_: ms.
_renduz = rendutz_. Quelques variantes sont empruntées au
ms. _U_, publié dans l'_Archiv für das Studium der neueren
Sprachen_, XXXIII, p. 421.
Enfin nous avons fait quelques corrections, qui sont les suivantes:
v. 5, ms. _jor_, corr. _joi_ (avec Stengel); v. 30, ms.
_sos_ plagues co volgressetz (sis... volgressetz _U_),
Stengel a déjà corrigé _sos_ en _sius_; v. 17, ms.
_non_; v. 37 _leu_ (au lieu de _leve_) _c_ et
_U_; faut-il écrire _brug_ ou _brugz_? Probablement
la première forme (bruç c/b>, bruz _U_); v. 53 non per c,
nom pot _U_.
V. 18. Le second hémistiche paraît une répétition du premier
hémistiche du vers précédent; il vaudrait peut-être mieux donner
à _membransa_ son sens assez ordinaire _d'intelligence,
jugement_ (cf. v. 19); mais dans ce cas le double sens du mot, qui
est peut-être dans l'intention du troubadour, n'apparaît plus.
V. 26. Ms. _e sazos_.
V. 58. Il s'agit de Béatrix d'Esté, fille d'Azzo VI, marquis d'Esté,
née en 1191. Après avoir vécu dans le monde elle prit le voile entre
1218 et 1220 et mourut en 1226. Elle a été chantée par Rambertino
Buvalelli, Aimeric de Pégulhan, Guilhem de la Tour, Falquet de Romans.
Cf. Bergert, _Die von den Trobadors genannten oder gefeierten
Damen_, p. 81.
XVII [No. 19 de Bartsch].
Tenson de Peire Raimon et de Bertran de Gourdon.
I.
Totz tos afars es nienz,
Peir Raimonz, e·l sens frairis;
E non val dos anjevis
Tos sabers mest bonas genz;
E tenc per desconolscenz 5
Qi be ni honor ti fai;
Et sapchas qu'ieu non darai
Per nuil mestier qu'en tu sia,
Mais qar venguist per mi sai. 9
II.
Seigner, flacs e recrezens
Estatz mest vostres vezis,
E sofranh vos pans e vis
E fail vos aurs et argens;
E·l meus mestiers es valenz 14
Si·l vostre dig son savai;
E s'ieti ja ren de vos hai,
Jamai en home qi sia
A mon jor no faillirai. 18
III.