me faire souffrir et qu'il veuille bien ne pas me faire mourir
complètement; car qu'il ne pense pas, quoique je rie et que je chante,
que je puisse le supporter longtemps; et elle ne pourra pas se cacher
toujours la douleur qui se répand dans le coeur.
V.--Mais je patienterai en suppliant, en servant, souffrant et priant,
jusqu'à ce qu'il daigne écouter mes prières; mais je crains bien une
chose, s'il me fait observer la diète trop longtemps: je sens que mon
coeur s'affaiblit au point que j'ai peur que l'âme s'en aille.
VI.--Mais s'il me faisait un bon accueil qui me mît du baume au coeur,
encore je penserais pouvoir me remettre; car si je meurs, il sera bien
coupable; aussi doit-il prendre garde et faire attention. Et s'il a le
désir de me secourir, pour Dieu! qu'il ne tarde pas à le faire!
VII.--Car mon faible coeur va soupirant; il reconnaît que je me
fourvoye et il me voit maigrir tous les jours; ainsi mon intelligence
et mon corps vont changeant, comme si l'âme devait sortir du corps; et
mes soupirs m'angoissent au point que peu s'en faut qu'ils ne viennent
au dernier.
VIII.--Je prie Mon Ereubut et je lui mande qu'il fasse entendre ma
chansonnette à la noble Comtesse honorée; et s'il s'y trouve quelque
mot malséant, qu'on ne m'en tienne pas rigueur; car j'ai tant de
tristesse et de souci que je ne sais ce que je dis.
Notes:
Texte de Raynouard, _Choix_, III, 130; reproduit dans Mahn,
_Werke der Troubadours_, I, 134-136. Au v. 18 nous changeons
_qu'il_ en _que·lh_.
Diez (_Leben und Werke_, 2e éd., p. 100) voit une obscénité dans
le dernier vers de la strophe VII, où _derrier_ signifierait
_le derrière_: et il en rapproche le mot _malestan_ du v.
53; nous ne sommes pas de son avis. Le mot _malestan_ pourrait
s'appliquer aux termes médicaux _dieta, traitura; derrier_ ne
parait pas avoir eu en ancien provençal le sens de _derrière_.
La mention de Mon Ereubut, qui était peut-être un jongleur, se
retrouve dans la chanson _Non puesc sofrir_.
La Comtesse pourrait être la comtesse de Toulouse.
On remarquera, au point de vue de la syntaxe, l'emploi fréquent, dans
cette pièce, du verbe _anar_ avec un gérondif: il n'y en a pas
moins de huit exemples.
Hippocrate (v. 19) est cité plusieurs fois dans des traités
didactiques (cf. notre _Onomastique des Troubadours_), mais non
dans des textes lyriques.
VII [No. 8 de Bartsch].
I.
Lo dolz chan qu'au de la calandra
Qu'en preisen chant'e la douchor
Del temps novel e·l fin'odor 3
De las flors mi dona talent
De chantar; per qu'eu eissamen
Voill un novell vers comensar 6
Per conortar mi meteis, car Amor
Mi destreing fort e·m dona grant dolor;
Mas eu ades chant e·m deport e·m joc. 9
II.
E fatz si com la salamandra,
Quar es de tan fera fredor
Que viu en foc e la chalor 12
Esteing si que no·il notz nient;
Et eu per bon entendimen
Estreing cho que·m degra bruslar; 15
E s'al cujar no·m faill, mais amillior.
Non ac home el mont tant grant seingnor
Com eu aurai quant midons veira loc. 18
III.
Pero qui·m dones Alixandra
No volgra camiar leis qu'es flor
De Jovent et e de Joi sabor 21
Per nuill'autra; qu'en mon vivent
No pogra trobar tan plazent
Ni cointa d'amoros parlar; 24
Per qu'eu amar la voill, quar en valor
M'a fait entendre e pojar en honor,
Et encara, si·ll platz, donar mi poc. 27
IV.
Que zo que mais val qu'Alixandra
E meill de nuill'autra ricor
S'amor que·m tolra duel e plor 30
E·m donara joi covenent
E·m fara estar baut e jauzent;
Donc me dei eu ben alegrar 33
E mais onrar leis cui ai socor...
I.--Le doux chant que j'entends de l'alouette qui chante en ce moment,
la douceur du printemps et la fine odeur des fleurs me donnent envie
de chanter; aussi je veux aussitôt commencer un nouveau _vers_
pour me réconforter moi-même; car Amour me presse fortement et me
donne grande douleur; et cependant toujours je chante, je me réjouis
et folâtre.
II.--Et je fais comme la salamandre, qui est d'une «froideur» si rude
qu'elle vit dans le feu et qu'elle éteint la flamme sans en avoir nul
dommage; ainsi moi, par bonne affection, j'étreins ce qui devrait me
brûler; et il me semble que, si je ne me trompe pas, je m'améliore. Il
n'y a pas eu au monde de si grand seigneur, comme je le serai quand
ma dame en verra l'occasion (_ou plutôt_: quand il plaira à ma
dame).
III.--Cependant, si on me donnait Alexandrie, je ne voudrais pas
changer pour nulle autre celle qui est fleur de Jeunesse et saveur de
Joie; car de mon vivant je ne pourrais en trouver d'aussi agréable, ni
d'aussi aimable en paroles amoureuses: aussi je veux l'aimer, car elle
m'a fait gagner en valeur et monter en honneur; et s'il lui plaît,
elle peut encore me faire d'autres dons.
IV.--Car ce qui vaut mieux qu'Alexandrie et mieux que nulle autre
richesse, c'est son amour qui m'enlèvera deuil et pleurs, qui me
donnera joie convenable et me fera rester gai et joyeux. Aussi dois-je
bien me réjouir et honorer davantage celle dont j'ai la faveur...
Notes:
Texte du ms. _I_, d'après Mahn, _Gedichte der Troubadours_,
no. 611. Le texte ne se retrouve que dans le ms. _K_ (apparenté à
_I_) et dans _D_(a). Voici les principales corrections que
nous avons faites au texte de _I_:
V. 5, Eissamen _manque dans le ms_. V. 6, _ms_. neu. V. 8,
_ms_. grat nat dolor. V. 12, _ms_. es foc en la ch. V. 13,
_ms_. estreing si que uoïl uotz ment. J'adopte la correction de
M. Jeanroy, _Annales_, XXXI, 220. V. 15, _ms_. que debra
brusar. V. 16, _ms_ et al.
Au v. 27, la rime paraît avoir amené la forme _poc_ an lieu de
_pot_. La 4(o) strophe est incomplète; il y a anacoluthe dans les
cinq premiers vers; mais on peut l'éviter en lisant _me_ an lieu
de _quem_, au v. 30.
VIII [No. 9 de Bartsch].
I.
No·m puesc sufrir d'una leu chanso faire,
Pus prec e man n'ai de Mon Ereubut;
Qu'apres lo dan e·l mal qu'ieu n'ai agut,
Coven qu'ab joy m'esbaudey e m'esclaire:
Quar segon l'afan 5
Qu'ai sufert tan gran,
Non agra razo
Qu'ieu cantes oguan;
Mas quar fin'amors
Mi mostr'e m'ensenha 10
Que·ls mais no·m sovenha
E torn en mon chan,
Farai derenan
Un non chantaret prezan. 14
II.
Anc per ren al de mon major maltraire
De tan bon cor non desirey salut,
Mas sol qu'a lieys cui Amors m'a rendut
Pogues ancar servir, petit o guaire;
Quar tot l'autre dan 19
Non prezera un guan,
S'ieu moris o no,
Sol leis pogues tan
Servir que l'honors
Ar parra que·m fenha 24
Per qu'ela m'estenha
Que non digu' enan;
Mas al sieu coman
Sui e serai on qu'ieu m'an. 28
III.
Las! que faray, pois non li aus retraire,
Ans quan la vey, estau a ley de mut;
E per autruy no vuelh sia saubut,
S'aqui mezeis sabi' estre emperaire.
A Dieu mi coman 33
Cum vau trebalhan;
Qu'ab la sospeisso
N'aurai atretan,
Quar tan grans ricors
Non cug que·m n'avenha; 38
Mas vas on qu'ieu teinha,
Fis e ses enguan
L'amarai quad'an,
De jorn en jorn melluyran. 42
IV.
Que·l cors e·l cor e·l saber e·l vejayre
E l'ardimen e·l sen e la vertut
Ai mes en lieys e non ai retengut
Ni pauc ni pro per negun autr'afaire;
Ni als non deman, 47
Ni vau deziran,
Mas que Dieus me do
Vezer l'or'e l'an
Que sa grans valors
Tan vas mi·s destrenha 52
Qu'en mos bratz la seinha,
E qu'ieu, en baizan,
Tot al mieu talan
Remir son cors benestan. 56
V.
Ai! franca res, cortez' e de bon aire,
Merce n'ajatz que veus m'aissi vencut;
Qu'aissi vos ren lo basto e l'escut,
Cum selh que plus non pot lansar ni traire:
Vostr' huelh belh truan 61
Que tot mon cor m'an
Emblat, non sai co,
No·m van confortan.
Ja castels ni tors
No·us cugetz que·s tenha, 66
Pus gran forsa·l venha,
Si secors non an
Sylh que dins estan:
Mas a mi vai trop tarzan. 70
VI.
Esta chansos vuelh que tot dreg repaire
En Arago, al rey cuy Dieus ajut;
Que per lui son tug bon fan mantengut,
Plus que per rey que anc nasquet de maire:
Qu'aissi·s vai trian 75
Sos pretz, e s'espan
Sobr'autres que so,
Cum sobre·l verjan
Fai la blanca flors:
Per qu'ieu on que·m venha 80
Ades crit sa senha,
E vau razonan
Son pretz, e non blan
Duc ni rey ni amiran. 84
VII.
Et ab ma chanso,
Enans qu'alhor an,
M'en vau lai de cors
On Jois e Pretz renha, 88
E vuelh que l'aprenha,
Cobletas viulan,
E puois en chantan
De qual guiz' hom la·i deman. 92
I.--Je ne puis m'empêcher de faire une chanson légère, puisque j'en
ai reçu prière et commandement de mon _Ereubut_; car après le
dommage et le mal que j'en ai eus, il convient qu'avec joie je me
réjouisse et je m'éclaire; car après le chagrin si grand que j'ai
souffert, je n'aurais pas de raison pour chanter cette année; mais
puisque Amour parfait me démontre et m'enseigne que je ne dois pas me
souvenir des maux et que je revienne à mon chant, je ferai aussitôt
une nouvelle chansonnette prisée.
II.--Jamais pour rien autre je ne désirai de si bon coeur me sauver
de mon plus grand tourment, mais pourvu seulement que je pusse encore
servir peu ou prou celle à qui Amour m'a soumis; car tout l'autre
dommage, je ne l'estimerais pas un gant, que je mourusse ou non,
pourvu seulement que je puisse tellement la servir qu'il paraîtrait
honorable pour elle que je me vante afin qu'elle m'anéantisse et dise
non auparavant (?), mais je suis et je serai à son commandement où que
j'aille.
III.--Las! que ferai-je, puisque je n'ose lui parler, mais quand je
la vois, je suis comme un homme muet; et je ne veux pas que mon amour
soit connu d'autrui, même si je savais être sur-le-champ empereur. Je
me recommande à Dieu, [en lui montrant] comme je vais souffrant; car
avec l'attente, j'en aurai autant: je ne pense pas qu'un aussi grand
bonheur m'en advienne; mais où que j'aille, parfait et sans tromperie,
je l'aimerai chaque année, m'améliorant tous les jours.
IV.--Car je lui ai donné mon corps et mon coeur, mon talent et mon
jugement (?), hardiesse, prudence et courage, et je n'en ai retenu
ni peu ni prou pour aucune autre affaire; je ne demande et ne vais
désirant nulle autre chose, si ce n'est que Dieu me donne de voir
l'heure et l'année où sa grande valeur fasse un tel effort sur elle
que je la tienne en mes bras, et que, en l'embrassant, je contemple
son beau corps tout à loisir.
V.--Ah! noble créature, courtoise et de bonne naissance, ayez pitié
de moi, car me voici vaincu; je vous rends la lance et l'écu comme un
homme qui ne peut plus frapper de la lance ni jeter des traits. Vos
beaux yeux trompeurs qui, je ne sais comment, m'ont pris tout mon
coeur, ne me réconfortent pas. Ne pensez pas que jamais château ni
tour attaqués par une grande force résistent, si les assiégés ne sont
pas secourus; mais pour moi cela tarde trop.
VI.--Cette chanson, je veux qu'elle aille tout droit en Aragon, au
roi que Dieu veuille protéger; car pour lui sont tous hauts faits
maintenus plus que par aucun roi qui jamais soit né de mère. Car ainsi
va se distinguant son mérite et il se répand au-dessus de tous les
autres, comme au-dessus du verger fait la blanche fleur. C'est
pourquoi, quelque part que j'aille, je pousse aussitôt son cri de
guerre, je vais exposant son mérite et je ne crains ni duc, ni roi, ni
amiral.
VII.--Et avec ma chanson, avant que j'aille en un autre pays, je m'en
vais en courant là-bas, où Joie et Mérite règnent; et je veux qu'elle
l'apprenne, en accompagnant les couplets sur la viole, et puis en
chantant, de quelque manière qu'on la lui demande.
Notes:
Texte de Raynouard, _Choix_, III, 124, reproduit dans Mahn,
_Werke der Troubadours, I_, 139. La chanson a été conservée par
quatorze manuscrits; parmi les chansons de Peire Raimon, seule celle
qui commence par _Atressi com la candela_ a été conservée par un
nombre de manuscrits plus grand (dix-neuf).
Au vers 25, le texte de Raynouard donne: _Per qu'ela m
n'estrenha_, dont le sens ne me satisfait pas; je lis, avec
_B_ et _C: per qu'ela m'estenha_; le sens ne me satisfait
guère plus d'ailleurs; j'ai longuement hésité pour la traduction de
_fenher_.
IX [No. 10 de Bartsch].
I.
Pessamen ai e cossir
D'una chanso faire
Qu'a lieys denhes abelhir
Cuy suy fis amaire;
E s'ieu pogues avenir 5
En bos digz retraire,
Far pogra saber
Que ieu plus fin joy esper,
Que nuls natz de mayre. 9
II.
Lo cors e·l sen e l'albir
Ai mes e·l vejaire
En lieys honrar e servir,
Quar es la belhaire
Qu'om pogues el mon chauzir, 14
Don no·m puesc estraire
Ni mon cor mover;
Qu'Amors me fai tan temer
Lieys qu'als non am guaire. 18
III.
La fina vera valors
Plus d'autra valensa,
E·l pretz, e·l fresca colors
Me platz e m'agensa:
Que si me valgues Amors 23
Tan que m'entendensa
Mi dons abelhis,
Plus ric joy que Paradis
Agr' a ma parvensa. 27
IV.
Nulh' autra no·m pot secors
Far ni dar guirensa;
Et on plus en sen dolors
Plus n'ai sovinensa;
Mas ges dire mas clamors 32
No l'aus per temensa;
Tan li sui aclis
Qu'on plus vas me s'afortis,
Mai l'am ses falhensa. 36
V.
E fora li benestan
Si·m des alegransa,
Tan qu' aleuges mon afan
Ab douss' acoindansa:
Qu'ieu li suy senes enguan, 41
E non ai membransa
D'als, mas quom fezes
Tot so qu'a mi dons plagues;
Pero pauc m'enansa. 45
VI.
Qu'ades m'en vauc meluyran
On plus n'ai pezansa
Vas lieys, e suefri mon dan
Ab bon' esperansa;
E doblera mon talan 50
Sil belha semblansa,
Gentils cors cortes,
Si·t prezes de me merces
O qualsque pitansa. 54
I.--J'ai souci et désir de faire une chanson qui pût plaire à celle
dont je suis l'amant parfait: et si je pouvais réussir à le dire en
belles paroles, je pourrais faire savoir que j'attends une joie plus
parfaite que nul homme né de mère.
II.--J'ai mis mon corps, ma raison et mon jugement à l'honorer et à la
servir, car elle est la plus belle que l'on pourrait distinguer dans
le monde; je ne puis ni m'en éloigner ni en retirer mon coeur; car
Amour me la fait tellement craindre que je n'aime aucune autre
personne.
III.--Sa valeur, plus parfaite et plus vraie qu'aucune autre, son
mérite, sa fraîche couleur, me plaisent et m'agréent; et si Amour
daignait me secourir au point que ma requête amoureuse plût à ma dame,
il me semble que j'aurais une joie plus parfaite que le Paradis.
IV.--Aucune autre ne peut me secourir on me guérir; plus j'en éprouve
de douleurs, plus j'en ai souvenance; mais, par timidité, je n'ose lui
faire entendre mes plaintes; je lui suis tellement soumis, que plus
elle s'obstine envers moi, plus je l'aime sans défaillance.
V.--Il lui serait bienséant de me donner tant d'allégresse, qu'elle
allégeât mon chagrin avec ses douces manières: car je lui appartiens
sans tromperie; et je ne pense pas à autre chose, si ce n'est comment
je ferai tout ce qui pourrait plaire à ma dame; mais cela m'avance
peu.
VI.--Car je vais toujours en m'améliorant, quand j'ai plus
d'irritation envers elle, et je souffre mon dommage en conservant bon
espoir: et ce bel accueil, ces belles manières doubleraient mon désir,
ô noble corps courtois, si tu avais de moi quelque pitié ou quelque
commisération.
NOTES
Texte de Raynouard (ms. _C_), _Choix des Poésies originales des
Troubadours_, III, 120. La chanson se trouve encore dans le ms.
_a_; texte publié par Stengel, _Rev. lang. rom_., XLV
(1902), p. 132.
X [No. 12 de Bartsch].
I.
Pos lo prims verjans brotona
De que nais lo frug e·l fuelh,
E·l rossinhols s'abandona 3
De chantar per mieg lo bruelh,
Bela m'es la retindida
Que fai per mieg la giardina. 6
II.
Drutz que pros don' abandona
Ben laus que·s gart de jangluelh,
Que lauzengier, bec d'ascona, 9
(Car son plan en far lur truelh)
Ab lor mensonja forbida
Cujon falsar amor fina. 12
III.
Qui de joi porta corona
Ben es dreg c'om l'en despuelh,
Si ves sa dona tensona 15
O totz sos fatz non acuelh,
Que amors es tan chauzida
C'ab humilitat s'aizina. 18
IV.
Gellosia·m tol e·m dona
So que pus am e mais vuelh;
A me non cal, qui q'en grona, 21
Pueys que dossamens m'acuelh
Ma domna cui fin Joys guida
E Pretz e Jovens aclina. 24
V.
Si ma domna no·m perdona,
Grieu viurai mais ses corduelh,
E vueilh q'om viu me repona, 27
Qar anc li mostriei ergueilh;
Mas dretz es qi merce crida
Que trueb de son mal mescina. 30
VI.
Tan com la mars avirona
N'ay triat, ses dig baduelh,
La gensor e la pus bona 33
C'oncas vezesson miey huelh,
Blanca, fresc' e colorida,
Et es de bona doctrina. 36
VII.
Lai al renc de Barsalona
Estay l'amors c'amar suelh;
E qui d'autr'amor me sona 39
Perda Dieus que non l'acuelh;
Qu'ieu non partray a ma vida,
Tant es de bona razina. 42
VIII.
Le vers s'a hueimais fenida
Q'En Gintartz d'Anton l'afina. 44
I.--Au moment où la première branche fait éclore ses bourgeons, d'où
naît le fruit et la feuille, et où le rossignol s'abandonne au chant,
au milieu du bocage, il m'est agréable d'entendre l'écho de ce chant
qu'il fait retentir dans le jardin.
II.--A un amant qui abandonne une noble femme je conseille qu'il se
garde de bavardage, car les médisants au bec affilé (et ils sont
habiles à faire leur tromperie) avec leurs mensonges doucereux pensent
fausser l'amour parfait.
III.--Qui porte une couronne de joie, il est bien juste qu'on l'en
dépouille, s'il se querelle avec sa dame ou s'il n'approuve pas tous
ses actes; car Amour est si indulgent qu'il vit avec la bonté.
IV.--Jalousie m'enlève et me donne ce que j'aime et désire le plus;
peu m'importe, qui qu'en grogne, puisqu'elle m'accueille doucement,
ma Dame, qu'Amour partout guide et devant qui s'inclinent Mérite et
Jeunesse.
V.--Si ma Dame ne me pardonne, je vivrai désormais difficilement sans
chagrin; et je veux qu'on m'ensevelisse vivant, car jamais je ne lui
témoignai de l'orgueil; mais il est juste que celui qui crie pitié
trouve un remède à son mal.
VI.--Par toutes les terres que la mer environne, j'ai choisi, sans
exagération (sans mentir?) la plus noble et la meilleure que jamais
aient vue mes yeux, blanche, fraîche, colorée, et de si bonnes
manières!
VII.--Là-bas, au royaume de Barcelone, se trouve l'Amour que j'ai
coutume d'aimer, et qui me parle d'autre amour, que Dieu le confonde,
car je ne l'accueille pas; je ne m'en séparerai pas de toute ma vie,
tellement il est bien enraciné.
VIII.--Le vers a maintenant sa fin, car Gintartz d'Anton le termine
(?).
NOTES
Nous donnons le texte de cette pièce d'après Raynouard, _Choix_,
V, 326 (reproduit dans Mahn, _Werke_, I, 138); nous complétons le
texte de Mahn-Raynouard en ajoutant la strophe V et la tornada d'après
Mahn, _Gedichte der Troubadours_, no. 792 (ms. _M_). La
pièce se trouve dans les mss. _D_(a) _M R_ sous le nom de
Peire Raimon, et dans les mss. _l K d_ (qui forment un même
groupe) sous le nom de Uc de la Bacalaria. L'attribution à Peire
Raimon paraît sûre.
V. 6. _Giardina_ ne paraît pas se trouver ailleurs que dans ce
passage.
V. 9. _Ascona_, dard, lance; cf. sur ce mot la note de F. Michel,
dans _Hist. de la guerre de Navarre_, de Guilhem Anelier, note à
la p. 367. Le mot a existé en ancien espagnol: _azcon, azcona_;
en a. fr. _asconne; asc_, lance, en anglo-saxon. On rattache le
mot au germ. _Esche_, frêne, la lance étant souvent en frêne; cf.
a. fr. _fraisnine_.
V. 44. Gintart d'Anton doit être le nom d'un chevalier catalan; mais
je ne sais rien sur ce personnage.
XI [No. 13 de Bartsch].
I.
Pos vei parer la flor e·l glay
É dels auzels m'agrada·l chans,
De far chanso m'es pres talans 3
Ab motz plazens et ab so guay;
E pus de ben amar melhur,
Segon razo, 6
Trop en dey mielhs far motz ab so:
E si per ma domn' es grazitz
Mos chans, ben er mielhs enantitz. 9
II.
Fis e francs ab fin cor veray
Suy ves lieys qu'es guay' e prezans,
Bel' e plazens e benestans 12
Mil tans plus que dire no say,
E te son cors ferm e segur
De falhizo: 15
Que de nulh preyador fello
Per cuy fis domneys es delitz
Non es per lieys sos pretz auzitz. 18
III.
E pus fin'amors la m'atray,
Per Deu no m'en deu venir dans,
Qu'ieu li suy tan fizels amans 21
Que re al cor tan no m'estay;
Per que ja lauzengier tafur,
Cui Dieus mal do! 24
No·m degran neguna sazo
Tener dan, c'usquexs gab'e ditz,
Que per luy es Joys desconfitz. 27
IV.
Dona promet e don' estray,
E mostr' erguelh e bels semblans,
E ditz per guab e per bobans 30
Mayntas res ab certes essay,
E siey fait son leyal e pur
Ses aunit do; 33
E son mayntas d'aytal faisso
En cui Pretz entiers es complitz,
E d'autras en cuy es aunitz. 36
V.
Belha domna, ja no serai
Jauzens ses vos, ni benanans;
Qu'ieu suy selh que vostres comans 39
Tostemps a mon poder faray:
Aisso vos man per ver e·us jur
Qu'anc hom no fo 42
Plus leyals ves amor qu'ieu so;
E fuy per vos servir noyritz
E suy d'autras amors fayditz. 45
VI.
Ja no·m tenran fossal ni mur
Que ma chanzon
Non port al valen et al pro 48
Guillem Malaspina q'es guitz
De Pretz, c'us no·ill lo contraditz. 50
I.--Puisque je vois paraître la fleur an glaïeul et que le chant des
oiseaux me plaît, il m'a pris un désir de faire une chanson avec des
mots agréables et une mélodie gaie; et puisque en aimant bien je
m'améliore, suivant raison, je dois en faire mieux mots et mélodie; et
si mon chant est agréé par ma Dame, il aura beaucoup plus de succès.
II.--Je suis sincère et franc, avec un coeur sincère et vrai, envers
celle qui est belle, agréable et parfaite mille fois plus que je ne
saurais le dire et elle se tient fermement éloignée de tromperie; car
d'aucun suppliant félon, par qui la parfaite courtoisie est détruite,
elle n'écoute l'éloge de son mérite.
III.--Et puisque Amour parfait l'attire à moi, par Dieu il ne doit pas
m'en venir du dommage, car je lui suis un amoureux si fidèle que
rien ne me tient tant au coeur; c'est pourquoi jamais les vils
médisants--que Dieu les confonde!--ne devraient me causer quelque
dommage, car chacun fait le fanfaron et dit qu'Amour est vaincu par
lui.
IV.--Femme promet et femme retire sa promesse; elle se montre
orgueilleuse ou accueillante; elle dit par plaisanterie et par
ostentation maintes choses avec courtoisie et ses actes sont loyaux et
purs, sans don avilissant; et il y a beaucoup de femmes de ce naturel,
en qui Mérite parfait est accompli et d'autres où il est honni.
V.--Noble dame, sans vous jamais je ne serai joyeux ni heureux; car je
suis celui qui toujours et de tout mon pouvoir exécuterai vos ordres;
c'est la déclaration sincère que je vous envoie, et je vous jure que
jamais homme ne fut plus loyal que moi envers amour; je fus élevé pour
vous servir et j'ai quitté (pour vous) d'autres amours.
VI.--Jamais fossés ni murs ne m'empêcheront de porter ma chanson au
vaillant et au preux Guilhem Malaspina, qui est le guide de la valeur,
car personne ne le lui conteste.
NOTES
Texte de Raynouard, _Choix_, III, 122, réimprimé dans Mahn,
_Werke der Troubadours_, I, 144.
L'envoi (str. VI), dont l'importance historique est grande pour la
biographie de Peire Raimon, ne se trouve que dans le ms. _D_,
comme l'a fait observer M.G. Bertoni, qui en donne le texte
(_Trovatori d'Italia_, p. 14). Ce ms. _D_ (Modène) attribue
d'ailleurs la chanson par erreur à Rambertino de Buvalel. Guillem de
Malaspina, à qui est adressée la présente chanson, régna de 1194 à
1220. Il fut chanté par Albert de Sisteron, Aimeric de Pégulhan, qui
fit un _planh_ sur sa mort, et peut-être par Falquet de Romans.
XII [No. 14 de Bartsch].
I.
Pos vezem boscs e broils floritz
E·il prat son groc vert e vermeil,
E·l chant e·l refrim e·l trepeil
Auzem dels auzellos petitz, 4
Be·s taing c'un novel chan fabrec
En aquest bel douz temps d'avril;
E si be so·ill mot maestril,
Leu seran d'entendr' a unquec. 8
II.
E quar non trop gair on desplec
Mon ferm natural sen sotil,
Per tan non clam mon saber vil,
Sitot enquer grans non parec; 12
C'aissi com si trobav' escritz
Bons motz, tan gen los appareill
Que no·m par que ja trop pareil
Qu'en chantan formes meillors ditz. 16
III.
Mas uns gens cors, francs e grazitz,
C'anc tan bels no·s vie en espeill,
Per cui pes e fremisc e veill,
M'es e mon cor tant abellitz 20
Que d'alre servir no m'embrec
Mas ma domna franqu'et humil;
Per qu'eu ses tot enjan m'apil
Ens'amor que·m ten cobes lec. 24
IV.
Anc om en ben amar non crec
Tan con en midonz, don m'apil
En leis servir, c'ab un pauc fil
M'a pres e cug qu'e[n] pauc m'eisec; 28
Mas ges non tem parliers ni critz,
Tant esper son liai conseill;
E si·l platz qu'ella m'aconseill,
Gen serai de fin joi garnitz. 32
V.
Ades es lai mos esperitz
On il es, don non meraveill;
C'aitan con fer rais de soleill,
Non es tan de bos aips complitz 36
Nul' autra ni par c'ab leis s'ec
De beutat, s'eran d'autras mil;
Don prec midonz que no m'avil,
Se mos cors vol mais que non dec. 40
VI.
Per ma domna maigrisc e sec,
Car son gen cors format gentil
Non vei; e fora mortz de gil
Tro qu'un pauc mos cors s'esperec. 44