Tan m'agenza

Produced by David Starner, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and

the PG Online Distributed Proofreaders. Html-version,

thanks to David Widger.

JOSEPH ANGLADE

PROFESSEUR DE LANGUE ET DE LITTÉRATURE MÉRIDIONALES

A L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE

POÉSIES

DU TROUBADOUR

PEIRE RAIMON DE TOULOUSE

TEXTE ET TRADUCTION

(Extrait des _Annales du Midi_, 1919-1920.)

_Tiré à cent vingt-cinq exemplaires

dont dix sur papier de Hollande._

JOSEPH ANGLADE

POÉSIES

DU TROUBADOUR

PEIRE RAIMON DE TOULOUSE

J'avais commencé, en 1916, la publication des poésies de Peire Raimon

de Toulouse dans la revue l'_Auta_, organe de la _Société des

Toulousains de Toulouse_. Malgré la bonne volonté de la Société

et de son président, les circonstances ne se prêtèrent pas à la

continuation de ce travail. Je l'arrêtai donc, après avoir publié

quatre pièces[1]. Cette édition était destinée à des lecteurs non

initiés, en général, à la philologie romane, mais connaissant leur

langue maternelle. Il nous faudrait bien décider, en attendant des

éditions critiques qui ne paraissent qu'à de longs intervalles et qui

ne paraissent pas toutes en France, à avoir des éditions provisoires

de nos troubadours, dont le texte serait emprunté à quelques bons

manuscrits. Nos troubadours--et je dis _nos_ à dessein--ne

sont pas faits exclusivement pour servir de thème à des exercices

philologiques. Ce sont des poètes, facilement abordables, et dont la

poésie n'est pas tout à fait éteinte, malgré les ans. Nous ne savons

quand tous nos troubadours, même quelques-uns des plus grands, seront

édités d'une manière critique. Faut-il se résigner jusque-là à

les lire dans les recueils introuvables--et d'un si joli

aspect typographique!--de Mahn ou dans le recueil, plus beau

typographiquement, mais aussi rare, de Raynouard? Nous ne le croyons

pas. Une _Bibliothèque Romane_, où seraient publiés les vingt ou

trente troubadours les plus marquants, serait la bienvenue[2]. Elle

n'empêcherait pas la préparation des éditions critiques, qui arrivent

à leur heure, et elle procurerait de belles joies aux amoureux de

notre poésie. Notre édition n'a pas d'autre ambition. Nous pensons

qu'elle rendra des services à nos études; et on ne sera plus obligé,

en ce qui concerne Peire Raimon, d'aller chercher les _membra

disjecta poetae_, et d'un bon poète, dans les recueils les plus

disparates et les plus rares.

Notes:

[1] Elles ont paru dans les numéros suivants de l'_Auta_: mars

1916; juillet 1916; janvier 1917; juin 1917. Avec tirage à part. Par

suite d'une erreur qui n'est pas imputable à l'imprimeur, le titre du

tirage à part portait: Peire _Guilhem_ de Tolosa; un papillon a

rectifié sur la plupart des exemplaires cette erreur. Quatre

autres pièces ont été publiées dans le _Bulletin de la Société

Archéologique du Midi de la France_, nouv. série, no. 45 (Toulouse,

1919); il a été fait de cet article un tirage à part à un très petit

nombre d'exemplaires, dans notre publication intitulée: _A propos

des troubadours toulousains_, Toulouse, 1917.

[2] Le fondateur de la _Bibliothèque Méridionale_, M. Antoine

Thomas, écrivait, en 1888, dans la préface de son édition de Bertran

de Born: «Nous nous proposons de faire pour les principaux troubadours

ce que nous venons de faire pour Bertran de Born.» Idée et programme

excellents, qui pourraient être repris.

BIOGRAPHIE.

La biographie suivante de Peire Raimon nous a été conservée par cinq

manuscrits.[3] «Peire Raimonz de Tolosa lo vielz si fo fillz d'un

borzes, e fetz se joglars, et anet s'en en la cort del rei N'Anfos

d'Aragon; e·l reis l'acuilhic e·il fetz grant honor. Et el era savis

hom e sotils, e saup molt ben chantar et trobar, e fetz de bons vers

e de bonas chansos e de bons mots; e estet en la cort del rei, e del

bon comte Raimon de Tolosa, lo sieu seignor, et en la cort d'En

Guilhem de Monpeslier, longa sazon. Pois tolc moiller a Pamias, et

lai definet.»

«Peire Raimon de Toulouse, le Vieux, était fils d'un bourgeois. Il

se fit jongleur et s'en alla à la cour du roi Alfonse d'Aragon

(1162-1196); et le roi l'accueillit et lui fit grand honneur. Il était

savant (en poésie) et subtil; il savait bien chanter et bien trouver,

et il fit de bons vers, de bonnes chansons et de bonnes compositions;

et il resta à la cour du roi et du bon comte de Toulouse, son

seigneur, et à la cour du seigneur Guilhem de Montpellier, longtemps.

Puis il prit femme à Pamiers, et c'est là qu'il mourut.»

Sur les cinq manuscrits, deux (_A_ et _B_) remplacent la

mention de la cour du «seigneur de Montpellier» par celle de «de

Saint-Leidier»; le fait n'aurait rien d'invraisemblable, le troubadour

Guilhem de Saint-Leidier ayant été en même temps un grand seigneur qui

pouvait avoir une «cour»; cependant, nous croyons que cette mention de

_cour_ fait plutôt penser à Guilhem de Montpellier,[4] à la cour

duquel nous savons que plusieurs troubadours furent accueillis avec

faveur.[5]

Le roi d'Aragon est le roi Alfonse II, mort en 1196, père de Pierre

II. Quant au seigneur de Toulouse, il s'agit vraisemblablement de

Raimon VI (1194-1222).

On remarquera le détail qui nous est donné sur le mariage[6] de Peire

Raimon. Quelque défiance qu'on ait, à bon droit, pour les biographies

des troubadours, il ne semble pas qu'on puisse mettre en doute la

valeur de ce renseignement. On remarquera de plus qu'il n'est fait

aucun allusion, dans la biographie, au séjour de Peire Raimon en

Italie; ce silence est surprenant, si les biographies sont dues à un

troubadour qui séjournait en Italie, ou même à un Italien; mais il est

vraisemblable qu'une partie des biographies a été composée dans le

Midi de la France, assez loin de l'Italie; celle-ci nous paraît être

du nombre.

Si la biographie mérite quelque créance, c'est en Aragon que se

serait passée la première partie de la vie de Peire Raimon; quelques

allusions à ce séjour se retrouvent dans son oeuvre. Un roi d'Aragon

est cité, IV, str. 6 et VIII, str. 6; une allusion à un amour dont

l'objet est à Barcelone se trouve ch. X, str. 7. Ces chansons

paraissent d'ailleurs avoir été composées en dehors de l'Aragon, à

moins que la formule d'envoi ne soit, comme il arrive souvent, une

fiction du poète.

En ce qui concerne Toulouse, Peire Raimon a écrit quelques chansons

en l'honneur d'une noble dame qui y habitait. Les deux chansons

sur l'amour médecin paraissent être du nombre (ch. II et VI). La

_Comtessa_, qui est citée dans cette dernière, ne peut guère être

que la comtesse de Toulouse, mais laquelle?

Nous pensons que le «bon seigneur Raimon» est le comte Raimon VI

(1194-1222). La comtesse pourrait être «Éléonore», soeur du roi

d'Aragon Pierre II, la dernière des cinq épouses du comte Raimon VI;

le contrat qui l'unissait au comte de Toulouse fut fait en 1200, mais,

à cause de la jeunesse de la princesse, le mariage n'eut lieu que

trois ou quatre ans plus tard (_Hist. Gén. Lang_., VI, 190).[7]

Ceci nous mènerait, en ce qui concerne Peire Raimon, en 1204 environ.

Trois manuscrits de la biographie[8] sur cinq, donnent à Peire Raimon

le surnom de «lo Vieil», le Vieux; ce qui laisserait supposer qu'il y

a eu un troubadour du même nom, mais plus jeune. Chabaneau est disposé

a l'admettre, en faisant remarquer que l'hypothèse de deux troubadours

expliquerait mieux une partie de l'oeuvre de Peire Raimon[9].M. Bertoni

après avoir été d'abord de cet avis, est aujourd'hui d'une opinion

contraire[10] et nous partageons sa manière de voir. L'hypothèse de

deux troubadours de la même famille n'a rien d'impossible; nous en

avons deux de la famille de Saint-Didier, l'aïeul, Guilhem, et le

petit-fils Gauseran; et nous avons deux Bertran de Born, le père et

le fils. Mais, en ce qui concerne Peire Raimon, l'epithete de _vieil_

ne suffit pas pour lui attribuer un fils ou tout autre parent, poète

comme lui. Nous expliquerons plutôt cette désignation en disant que

pour l'auteur de la biographie, qui peut-être écrivait assez tard après

la mort de Peire Raimon, ce troubadour lui paraissait appartenir à

l'ancienne génération.

Nostredame appelle Peire Raimon _Lou Proux_, le Preux[11]; ce mot

se trouve à la suite du nom du troubadour dans le ms. _f_.

Les renseignements que donne Nostredame sur Peire Raimon sont un

mélange de vérités et de mensonges. Ainsi: «Plusieurs belles chansons»

de Peire Raimon auraient été adressées à une noble dame de Toulouse

qui s'appelait _Jausserande del Puech_, nom inconnu dans

l'onomastique des troubadours, et d'autres auraient été composées en

l'honneur d'une «gentil femme» de Provence, de la maison de Codollet.

La seule donnée vraisemblable qui se trouve dans la biographie de

Nostredame, c'est la date de 1225, qui serait celle de la mort de

Peire Raimon. Quant à l'imitation que Pétrarque aurait faite de l'une

de ses poésies, dans son sonnet _Benedetto sia_ (Son. XLVII),

il s'agit d'une chanson attribuée par un manuscrit (P) à Giraut de

Borneil et par un autre (C) à Peire Vidal.

Le séjour de Peire Raimon à Montpellier doit se placer avant 1202,

date de la mort de Guilhem VIII (1177-1202); mais nous ne pouvons pas

préciser davantage.

La tenson de Peire Raimon avec Bertran de Gourdon doit se placer avant

l'année 1211, date à laquelle le seigneur de Gourdon fit hommage de

sa ville an roi Philippe-Auguste.[12] Il n'est pas probable que Peire

Raimon fût encore, à cette date-là, dans le Midi de la France, où la

Croisade était déchaînée depuis 1209. Cependant on pourrait admettre

que Peire Raimon, ayant quitté le comte de Toulouse à cette époque,

fut pendant quelque temps l'hôte de ce seigneur besogneux avec lequel

il tensonna.

PÉRIODE ITALIENNE.--La période «italienne» de la vie de Peire Raimon

nous paraît pouvoir être reportée à la fin de sa vie. On peut fixer

certaines dates de ses chansons aux environs des années 1218 et 1221.

Il est vraisemblable que notre troubadour quitta la France soit avant

la tourmente albigeoise, soit, par exemple, après la bataille de Muret

(1213). C'est dans la première période de son séjour en Italie que

nous placerions la composition de son _descort_: le «comte

vaillant de Savoie» auquel il est dédié ne peut être que Thomas 1er,

qui fut aussi chanté par Pistoleta.[13] Ce prince (1178-1233), nous dit

la _Généalogie des comtes de Savoie_, «était jeune et beau et

dansait et chantait mieux que nul autre».[14]

Peire Raimon fut ensuite en relations avec la cour d'Este, si on en

juge par l'envoi de la chanson _Totztemps auch dir_ (no. XVI de

notre édition). Béatrix d'Este, à qui est adressée cette chanson,

était née en 1191; elle était la fille d'Azzo VI d'Este. Un

chroniqueur du temps nous dit qu'elle était _mira pulcritudine

corporis et virtute multipliciter decorata_.[15] Après avoir passé

sa jeunesse, ajoute le chroniqueur, _in pompis et favoribus seculi,

in ornamentis et vanitatibus diversi generis, sicut mos est nobilium

et secularium feminarum_, elle prit le voile entre 1218 et 1220 et

mourut en 1226. Telle est la femme extrêmement belle et vertueuse que

chanta Peire Raimon et que chantèrent aussi Rambertino Buvalelli,

Aimeric de Pégulhan, Guilhem de la Tour et Falquet de Romans.[16] La

composition de Peire Raimon serait d'avant 1218.

C'est vers la même époque que Peire Raimon fut en relations avec un

autre prince italien protecteur des troubadours, Guilhem de Malaspina,

mort en 1220. La chanson _Pos vei parer la flor_ lui est adressée

et son nom se retrouve dans la chanson _Ara pus iverns_ (str.

IV). La chanson _Si com celuy_ est adressée à Conrad d'Auramala,

marquis de Malaspina, qui fut aussi chanté par Guilhem de la Tour;[17]

la pièce est, au plus tôt, de 1221, date où Conrad succède à Guilhem

de Malaspina; il est vraisemblable qu'elle n'est pas de beaucoup

postérieure à cette date.

C'est aux environs de 1221 (mais avant cette date) que nous ramène la

chanson[18] adressée par Peire Raimon au troubadour italien Rambertino

Buvalelli, originaire de Bologne, mort en 1221.

Les strophes, assez obscures, d'Uc de Saint-Cyr sur Peire Raimon ont

été sans doute écrites en Italie après 1220, date à laquelle Uc de

Saint-Cyr alla dans ce pays[19]. Je crois, avec les auteurs de

l'édition de ce troubadour, qu'il s'agit de notre poète. Je ne sais pas

d'ailleurs à quoi Uc de Saint-Cyr fait exactement allusion, dans ses

plaisanteries sur Peire Raimon; il est question de «racines» et de

«syllabes» que Peire Raimon se vante de savoir trouver mieux qu'aucun

autre troubadour. Quelques-unes de ses poésies sont écrites avec une

certaine recherche de la difficulté, dans les rimes ou dans les mots,

en particulier les pièces _Ara pus iverns_ et _Pos vezem_

[20]; mais je ne sais si tout cela est suffisant pour justifier les

plaisanteries d'Uc de Saint-Cyr et expliquer ses allusions; je croirais

plutôt que les unes et les autres s'adressent à des poésies perdues de

Peire Raimon, des pièces de circonstance, comme les deux pièces de son

critique. La seconde (XXIX) rappelle d'ailleurs par le ton et, en partie

par le mètre, la tenson de Peire Raimon et de Bertran de Gourdon.

Quand notre poète revint-il dans le Midi pour se marier à Pamiers?

C'est ce que nous ne savons pas. Nous connaissons les dates

approximatives de plusieurs des chansons écrites en Italie, mais il

n'est pas possible d'établir, même approximativement, de quelle date

sont ses premières compositions. Une date _ante quam_ nous est

fournie seulement par la mort d'Alfonse II d'Aragon, 1196; d'autre

part la date de 1221 (avènement de Conrad de Malaspina, mort de

Rambertino Buvalelli) nous paraît marquer à peu près la fin de

l'activité poétique de Peire Raimon en Italie.

Il est probable que ses premières poésies sont antérieures à 1196,

mais de combien? Nous n'avons aucun moyen de fixer ce point. Diez

donne comme dates de son activité poétique 1170-1200[21], mais ce

sont des dates erronées; Chabaneau[22] donne les mêmes dates, mais

en marquant, entre parenthèses, qu'il les emprunte à Diez. Il me

semble qu'en faisant remonter les premières compositions de Peire

Raimon aux environs de 1190 et en plaçant les dernières aux environs

de 1121-1222 nous ne serons pas trop éloignés de la vérité. Peire

Raimon aurait pu, entre cinquante et soixante ans, revenir dans le

Midi et prendre femme à Pamiers.

Peire Raimon emploie deux fois le _senhal_ d'_Ereubut_.

_Ereubut_ se trouve dans les chansons: _Enquera·m vai

recalivan_ et _Non puese suffrir_. D'après l'envoi de la

première, il semble que nous ayons affaire à un jongleur; mais,

d'après la seconde, il semble qu'il s'agisse d'une dame; dans

la première des deux chansons elle est chargée de présenter la

composition du poète à la «noble comtesse», qui pourrait être la

comtesse de Toulouse; dans la seconde pièce, c'est, au contraire, le

poète qui a reçu «des prières et une demande» de faire une chanson.

Nous ne savons si ce _senhal_ désigne une des épouses de Raimon

VI ou une de celles de Raimon V.

Bartsch attribue à Peire Raimon vingt compositions; mais celle qui

porte le numéro 2, dans sa liste, est une partie du numéro 9, et son

numéro 11 correspond à 330, 12, et appartient à Peire Bremon. Nous la

donnons en appendice.

Le ms. _a_ attribue à Peire Raimon la pièce _Mas camjat ai de

far chanso_ (qui est d'Elias de Barjols; Bartsch, 132, _8_).

Deux mss., _Sc_, lui attribuent la pièce _Ses alegratge_,

qui est de Guilhem Augier (Bartsch, 205, _5_).

Le ms. _N_ lui attribue la pièce unique de Jordan de l'Isla de

Venaissi (Bartsch, 276, _1_). De même _T_ lui attribue la

pièce unique de Peire Bremon lo Tort (Bartsch, 331, _1_).

Enfin le ms. _M_ lui attribue la célèbre chanson de R. de

Barbezieux, _Tuit demandon qu'es devengud' Amors_.

Nostredame attribue à notre troubadour la chanson _Non es savis ni

gaire ben apres_, qui est donnée à P. Vidal par le ms. _c_

et à Giraut de Borneil par le ms. _P_, ainsi qu'une chanson qui

aurait commencé ainsi:

_Amour, si ton poder es tal,

Ensins que cad'un ho razona_,

et qui paraît être de l'invention de Nostredame.[23]

Peire Raimon mérite une bonne place à côté des grands noms de la

poésie méridionale. Moins original que Peire Vidal, et moins varié, au

moins dans l'état actuel de son oeuvre, qu' Aimeric de Pégulhan, il

peut aller cependant de pair avec ses deux compatriotes. Il a, comme

la plupart des troubadours, le culte de la forme et il nous laisse

voir, à plusieurs reprises, quelle est sa conception de l'art

poétique; mais il ne tombe pas dans un excès ridicule et puéril, comme

d'autres troubadours. Il a de la grâce et de l'élégance, et plus d'une

fois laisse percer sa sensibilité. Ses descriptions du printemps,

quoique conventionnelles, sont fraîches et pittoresques. Son oeuvre

est, dans l'ensemble, remarquable par la finesse de la pensée et la

grâce du style. Et c'était un vrai poète celui qui savait si bien dire

comment le coeur des poètes se consume en chantant (_Atressi com

la candela_) et si bien exprimer comment naît la poésie, non des

aspects les plus variés de la nature, mais de la sincérité du coeur

(_S'ieu fos aventuratz_); par là il se rapproche de celui qui

reste pour nous le maître de la poésie méridionale, de Bernard de

Ventadour.[24]

Notes:

[3]_ABIKN_(2); Chabaneau, _Hist. Gén. Lang_., X, 271.

[4] Guilhem VIII, 1172-1202.

[5] Cf. Ch. Brun, _Les troubadours à la cour des seigneurs de

Montpellier_. (Extr. du _Félibrige latin_, Montpellier, 1893.)

[6] _N_(2): _tolc moiller a paruias_...

[7] Éléonore a été nommée par les troubadours suivants: Guilhem de

Berguedan, Raimon de Miraval, Cadenet, Gaubert de Puycibot, Elias de

Barjols, Arnaut Catalan, Aimeric de Belenoi, Aimeric de Pegulhan;

peut-être aussi est-ce Éléonore qui est désignée par _reina_ dans

la pièce de Guilhem de Baux, _Gr_., 209, 2. Cf. sur tout ceci: F.

Bergert, _Die von den Trobadors gefeierten Damen_, p. 26.

[8] _A B N_(2); les autres mss. contenant la biographie sont

_I_ et _K_, qui proviennent de la même source. La

biographie de N(2) est publiée dans _l'Archiv. f. d. Studium d. n.

Sprachen_, t. CII (1899), p. 204.

[9] «Il paraît difficile que toutes les pièces qui portent ce nom

aient été composées par la même personne.» _Hist. Gén. Lang_.,

X, 373, n. 2. La difficulté disparaît, en ne faisant pas commencer

trop tôt--et il n'y a aucune raison pour le faire--la carrière poétique

de Peire Raimon.

[10] _Trovatori d'Italia_, p. 14.

[11] _Vies_, éd. Chabaneau-Anglade, p. 48. Le ms. _D_, dans la

suscription de la chanson _Encara·m vai recalivan_, appelle Peire

Raimon _lo Gros_; Bertoni, _Trovatori d'Italia_, p. 14, n. 2.

[12] Chabaneau, _Hist. Gén. Lang_., X, 340.

[13] Dans sa chanson: _Mainta gen fatz meravilhar_.

[14] _Genealogia comitum Sabaudiae_, c. 66; cité par Bertoni,

_Trovatori d'Italia_, p. 8, n. 3.

[15] _Rerum ital. Script_., VIII, 720, in Bergert, _Die...

gefeierten Damen_, p. 81 sq.

[16] Bergert, _Die... gefeierten Damen_, p. 81 sq.

[17] Bertoni, _Trovatori d'Italia_, p. 13.

[18] _De fin' amor son tuit mei pensamen_, no. V de notre édition.

M. Bertoni a remarqué que le ms. _D_ (_D_(a)), d'origine

italienne, attribue deux pièces de Peire Raimon à R. Buvalelli (_Pos

vei parer; Us novels pensamens_). Il est probable que le manuscrit

primitif dont s'est servi l'auteur du chansonnier contenait des poésies

des deux troubadours; ce n'est pas le seul hasard qui les avait réunies.

[19] Ed. Jeanroy et De Grave, XXVII, XXIX; cf. pp. 161, 204.

[20] Jeanroy, De Grave, _Op. laud_., p. 204.

[21] Diez, _Leben und Werke_, p. 92.

[22] Chabaneau, _Hist. Gen. Lang_., X, 373.

[23] Nostredame, _Vies_, éd. Chabaneau-Anglade, pp. 48 et 312.

[24] On trouvera, à la fin de notre édition, la pièce du poète valencien

Auzias March imitée de Peire Raimon. Voir sur cette imitation: A. Pagès,

_Auzias March et ses prédécesseurs_, p. 286 sq.

BIBLIOGRAPHIE

ANGLADE (J.).--_A propos des troubadours toulousains_. Toulouse,

1917. (Extr. du _Bulletin de la Société Archéologique du Midi de la

France_, nouvelle série, no. 45. Toulouse, 1919, p. 195-245.)

ANGLADE (J.).--_Quatre poésies du troubadour Peire Raimon de

Tolosa_. Toulouse, 1917.

APPEL (C.)--_Provenzalische Inedita aus Pariser Handschriften_.

Leipzig, 1892 (et _Altfr. Bibliothek_, t. XIII). P. 244, _Ar ai

ben d'Amor apres_; p. 246, _Pois lo bels temps_; p. 248, _Si

com l'enfans_.

BARBIERI (G.-M.).--_Origine della poesia rimata_. Modène, 1790.

P. 129.

BARTSCH (K.).--_Chrestomathie provençale_. 6e éd. Marbourg, 1904.

C. 95, _Atressi com la candela_.

BASTERO.--_La Crusca provenzale_. Rome, 1724. P. 80 et 91.

BERGERT (FRITZ).--_Die von den Trobadors genannten oder gefeierten

Damen_. Halle, 1913. (_Beihefte zur Zeitschrift from. Phil_.,

XLVI.) P. 62, 63, 65, 83, 117.

BERTONI (G.).--_Rambertino Buvalelli_. Dresde, 1908.

(_Gesellschaft für rom. Literatur_, no. 17.) P. 11.

BERTONI (G.).--_I Trovatori d'Italia_. Modène, 1915.

CHABANEAU (C.).--_Biographies des Troubadours_, in _Hist. Gén.

Lang_., éd. Privat, X, 271, 373.

CHABANEAU (C.) et ANGLADE (J.).--_Essai de reconstitution du

chansonnier de Sault_, in _Romania_, 1911, p. 297.

DIEZ (F.).--_Leben und Werke der Troubadours_. P. 97, 267.

_Histoire littéraire de la France_, XV, 457; XVII, 419; cf.

encore XVIII, 641. La notice du tome XV est de Ginguené; celles des

tomes XVII et XVIII sont d'Emeric-David.

JEANROY (A.) et S. DE GRAVE.--_Poésies de Uc de Saint-Circ_.

Toulouse, 1913. (BIBL. MÉRID., 1re série, t. XV.) P. 161, 204.

KOLSEN (A.).--_Dichtungen der Troubadours_. Halle, 1916, 1917

(2 fascicules parus). P. 132, _Era pus l'iverns_, texte et

traduction).

MAHN (C.-A.-F.).--_Gedichte der Troubadours_. Berlin, 1856-1873.

(Trois pièces: _Ara pos iverns_, no. 790, 791; _Lo dous

chan_, no. 611; _Pos vezem boscs_, no. 942.)

MAHN (C.-A.-F.).--_Die Werke der Troubadours_. Tome I, Berlin,

1846. P. 133-147. Neuf poésies complètes empruntées au _Choix_ et

au _Lexique Roman_ de Raynouard, avec des fragments plus ou moins

importants de cinq autres tirées des mêmes recueils.

MAUS (F.-W.).--_Peire Cardenal's Strophenbau_. Marbourg, 1884.

(_Ausgaben und Abhandlungen_... no. V.) P. 24, 63.

MILÁ Y FONTANALS.--_De los Trovadores en España_. Barcelone,

1861. P. 108.

MILLOT.--_Histoire littéraire des Troubadours_. Paris, 1774; 3

vol. P. 1, 114 et 1,442 (B. de Gourdon).

NOSTREDAME (Jean de).--_Les vies des plus célèbres et anciens poètes

provençaux_. Ed. CHABANEAU-ANGLADE, p. 50, 166, 177, 224, 241, 270,

290, 311.

RAYNOUARD (F.).--_Choix de poésies originales des troubadours_.

Paris, 1816-1821; 6 vol. (T. III, p. 120-132, cinq pièces: _Atressi

com la candela_; _Enquera'm vai recalivan_; _No·m puesc

sufrir_; _Pessamen ai e cossir_; _Pus vey parer la flor_.

Tome V (fragments): _Ar ai ben d'Amor apres_, p. 325; _Si com

celui qu'a servit_, p. 323; _Si com l'enfans_, p. 326.). Même

tome, p. 102, B. de Gourdon (fragment); _ibid_., autres fragments

assez nombreux.

RAYNOUARD.--_Lexique Roman_. Paris, 1844; 6 vol. Le tome

1 contient un _Nouveau Choix des poésies originales des

Troubadours_ (p. 1-580). P. 334, _Us novels pessamens_; p.

513, _Ab son gai plan e clar_.

[DE ROCHEGUDE].--_Parnasse Occitanien_. P. 29. Une seule pièce:

_Us novels pessamens m'estai_.

TASSONI.--_Considerazioni sopra le rime del Petrarca_. Modène,

1609. P. 356.

MUSIQUE.--Les manuscrits ne nous ont conservé qu'une mélodie de

Peire Raimon; c'est celle de sa célèbre chanson: _Atressi com la

candela_. Cette mélodie se trouve dans le ms. _G_, f(o) 52(b).

Cf. J. Beck, _Melodien der Troubadours_, Strasbourg, 1908, p. 33.

I [No. 1 de Bartsch].

I.

Ab son gai plan e car

Fas descort leu et bon,

Avinen per chantar

E de bella razon; 4

E s'eu pogues trobar

A leis, cui Dieus bes don!

Chausimen, ges no·m par

Agues ren si ben non. 8

II.

Car cela m'a conqes

On son tuit faich preisan,

E anc tan bella res

No fo on vir e m'an; 12

Car son fin pres cortes

Puoja e creis e s'espan;

E s'eu ren far saubes

Qe il venghes en talan! 16

III.

Ben fora rics e gais,

Ses pen' e ses dolor,

Si cela cui bons prez nais

Mi volgues dar s'amor, 20

Q'aisi·l sui fis e verais

E ses cor trichador;

Et a cen tan e mais

Q'eu vos die de valor. 24

IV.

Tan m'agenza

Sa parvenza

Que d'al no consire;

Penedenza 28

Et abstinenza

Ai c'altra non mire;

Mantenenza

Ab sovinenza 32

Ai gran del martire.

Car plivensa

Ses fallensa

Que ja no traire, 36

V.

Farai sos mans a mon poder,

Car ren mai

Tan no·m plai,

Sitot mi fai doler; 40

E s'eu n'ai

Un dolz bai,

Ren no·m pot dan tener. 43

VI.

Bella domna, aiaz chausimen

De mi q'eu non ai mais secors,

Et ja per malvais parlamen

No·us bais ni 'streing vostras lauzors. 47

VII.

Descors, vai al conte valen

De Savoia, car sa valors

Meillora tot jorn e no men,

Sos ries pres val mai dels meillors. 51

I.--Avec une mélodie gaie, facile et rare, je fais un descort léger

et bon, avenant pour chanter et sur un beau thème; et si je pouvais

trouver pitié auprès de ma dame (--puisse Dieu la combler de

faveurs!--), il me semble que je n'en obtiendrais que du bien.

II.--Car celle-là m'a conquis, dont toutes les actions sont si

distinguées; et jamais n'exista si bel objet où que je me tourne ni où

que j'aille; car son noble mérite et sa courtoisie montent, croissent

et se répandent; si je savais faire quelque chose dont elle eût envie!

III.--Je serais riche et heureux, sans peine et sans douleur, si celle

en qui bonne renommée prend naissance me voulait donner son amour, car

je suis pour elle un (amant) si parfait et si sincère et sans coeur

trompeur. Elle a cent fois et plus de valeur que je ne vous dis.

IV.--Tant me plaît son image que je ne pense pas à d'autre objet; je

me repens et je m'abstiens d'en regarder une autre; je continue à me

souvenir longuement de mon martyre; car je promets sans tromperie que

jamais traître.

V.--Je ferai ses commandements de tout mon pouvoir, car nulle autre

chose ne me plaît tant, quoiqu'elle me fasse souffrir; et si j'en ai

un doux baiser, rien ne peut me causer de dommage.

VI.--Belle dame, ayez pitié de moi, car je n'ai pas d'autre secours;

et jamais par de mauvaises paroles je n'abaisse ni ne diminue vos

louanges.

VII.--Descort, va-t-en auprès du vaillant comte de Savoie, car sa

valeur augmente tous les jours et ne se dément pas: son noble mérite

vaut mieux que celui des meilleurs.

Notes:

Le texte que nous publions est celui de Raynouard, _Lexique

Roman_, I, 513; nous donnons quelques leçons des mss. _G_ et

_c_.

V. 10 prisan _Rayn_. preisan _G_. V. 12 Zous iur e man

_G_ sous iur eus man _c_. V. 34. Lire _qu'a_? c-à-d.

car elle a? V. 36 Qe je traire nol (le vers précédent manque) _c_

Qe ia _non_ traire _G_. V. 47 bais _Rayn_. baiss

_c_. V. 49, 51 valor, meillor _Rayn_. valors... del meillors

_G_ valors... dels milhors _c_.

V. 48-49. Le comte de Savoie est le comte Thomas I (1188-1233).

II [No. 3 de Bartsch].

I.

Ar ai ben d'amor apres

Cum sap de son dart ferir;

Mas cum pueys sap gent guerir,

Enqueras no sai ieu ges. 4

Lo metge sai ben qui es,

Que·m pot sols salut donar,

Mas que·m val, s'ieu demostrar

Ja non l'aus ma mortal playa? 8

II.

Morrai per mon nescies,

Quar no·l vau mostrar e dir

La dolor que·m fai sofrir,

Dom no·m pot cosselhar res 12

Mas quan sos gais cors cortes,

Qu'ieu tan desir e tenc car

Que non l'aus merce clamar,

Tal paor ai que·l desplaya. 16

III.

Gran talan ai cum pogues

De ginols yes lieys venir

De tan luenh cum hom cauzir

La poiria, que vengues 20

Mas juntas far homenes,

Cum sers a senhor deu far,

Et en ploran merceyar

Ses paor de gent savaya. 24

IV.

Bona dona on totz bes

Vezem granar e florir,

Pus tan vos am eu·s dezir,

Merce vos clam que merces 28

Mi valha e ma bona fes,

Qu'ieu serai de bon celar

E plus fis, si Dieus m'ampar,

Que no fo Landrix a N'Aya. 32

V.

Ja no·m digua lipaudes

Nulhs hom per mon cor auzir,

(Qu'ieu l'en sabrai gent mentir),

Que pus trahit me·n agues, 36

En crides pueys mon fades.

Mas tan suy greus a proar,

Qu'ans poiratz mi·l bureus far

De presset dir que fos saya. 40

VI.

Mon Diaman, que tenc car,

Vuelh de ma chanso pregar

Qu'a Toloza la·m retraya. 43

I.--Maintenant j'ai bien appris d'Amour comment il sait frapper de son

dard; mais comment ensuite il sait gentiment guérir, cela je ne le

sais pas encore. Je connais le médecin qui seul peut me donner la

santé, mais à quoi cela me sert-il, si je n'ose lui montrer ma plaie

mortelle?

II.--Je mourrai par ma sottise, car je ne vais pas lui montrer et dire

la douleur qui me fait souffrir; personne ne peut me donner un remède

contre cette douleur sauf la dame gaie et courtoise, que j'aime et que

je chéris tant que je n'ose lui crier pitié, tellement j'ai peur que

cela lui déplaise.

III.--J'ai un grand désir de pouvoir venir à genoux vers elle, d'aussi

loin qu'on pourrait la voir, de venir vers elle mains jointes, lui

faire hommage, comme un serf doit le faire à son seigneur, et en

pleurant implorer sa pitié sans crainte des mauvaises gens.

IV.--Bonne dame où nous voyons tous biens naître comme graines et

fleurs, puisque je vous aime et vous désire tant, je vous crie pitié;

que pitié et ma bonne foi me viennent en aide auprès de vous, car je

garderai bien mon secret et je vous serai plus fidèle--que Dieu me

protège!--que Landric ne le fut à Aye.

V.--Qu'aucun homme ne me dise de flatterie pour entendre mon coeur

(_c.-à-d_. le fond de ma pensée, de mon coeur) (--car je saurai

lui dire gentiment un mensonge!--) pour que après qu'il m'aurait trahi

il criât ensuite ma sottise. Mais je suis si dur à l'épreuve que vous

pourriez me faire dire plutôt que la bure de _presset_ est de la

laine.

VI.--Je veux prier Mon Diamant, que j'aime tant, de réciter ma chanson

à Toulouse.

Notes:

Texte du ms. _C_, d'après C. Appel, _Provenzalische Inedita aus

Pariser Handschriften_, p. 244. La chanson n'existe que dans

ce manuscrit; les trois premières strophes se retrouvent dans le

_Breviari d'Amor_, v. 31564. Aux vers 12 et 39 nous avons

remplacé la graphie _ll_ par _lh_.

V. 32. Landric et Aya: Aye d'Avignon est l'héroïne d'une chanson de

geste française; Landric est le héros d'une chanson qui ne nous est

pas parvenue. V. 40. _Presset_ ou _perset_, sorte de laine,

opposée souvent chez les troubadours à _saia_.

III [No. 4 de Bartsch].

I.

Era pus hyverns franh los brotz

E pareysson florit li ram,

E·l gibres e·l neus son a floxs

Pels termes e pels playssadencx, 4

Be·s tanh [doncs l] qu'ieu me lueng d'enueg.

Chantan e no pareys ges pecx,

Sitot s'es braus et enuios lo temps,

Pus d'aitals digz sai far chanso ni vers. 8

II.

Ben sai parelhar e far motz

Plas e clars, d'un semblan d'estam;

Mas que val? qu'eras non es locx,

E·ls tersols mal azautz ramencx 12

Be sai que son de bon art vueg,

De trics qu'an afilatz lurs becx;

E·ls pros cortes [adreg I] fan plors e gems,

Quar pretz es mortz e cazuts en evers. 16

III.

Jurar vos puesc per Santa Crotz

Qu'un non vey que pretz entier am,

Que d'avareza·ls art lo focx;

E tug lor fait son de fadencx, 20

E mant hom pert lo gran e·l glueg;

Doncx per que·s fai quecx sorts ni secz

Pel mal [astre I] que los te vuetz e sems

De tots bos ayps don elh van ras e ters? 24

IV.

Ah! Malvestatz, non prendas totz

Los ricx baros en ton liam,

Ni Malespina ges non tocx

Per ren, qu'ans t'es ben mielhs que·t trencx, 28

Qu'a totz jors vuelh que sos bes pueg.

E doncs, Valors, ja no l'abnecz.

Quar ieu aug dir que totz bos faitz essems

Renhon ab lui, per qu'es bes si·ls sufers. 32

V.

D'aver la bella suy tan glotz

Cui pessan dezir, don ai fam,

Que no·m platz tan nul autre jocx;

Ni no vuelh aver Foys ni Brencx, 36

Si·lh platz que no·m meta en refueg

Tan cum lieys; e si mos fis precx

No·m val, mal fas, Amors, quar aissi·m prems,

Que fis amans adreitz sui totz convers. 40

VI.

E pos tan fort mas nien consecs,

Be·m deurias far un ben calque temps

Entre .C. mals, que del dan tu·m malmers.

I.--Maintenant que l'hiver brise les branches, que les rameaux

paraissent fleuris et que le givre et la neige sont répandus à flocons

sur les tertres et les haies, il convient que je m'éloigne d'ennui en

chantant; et je ne parais pas maladroit, quoique le temps soit rude et

ennuyeux, puisque sur de tels propos je sais faire vers et chansons.

II.--Je sais bien accoupler les mots et les rendre unis et clairs,

semblables à une chaîne (de tisserand); mais à quoi cela me sert-il?

Maintenant ce n'est pas le moment, et les tiercelets mal élevés,

vivant dans les branches, je sais qu'ils sont dépourvus de bon art,

et qu'ils ont, en se dissimulant, aiguisé leurs becs; et les preux

courtois et bien élevés font pleurs et gémissements, car Mérite est

mort et tombé à la renverse.

III.--Je puis vous jurer par la Sainte Croix que je n'en vois pas

un seul qui aime le mérite parfait, car le feu d'avarice les brûle;

toutes leurs actions sont celles d'hommes fous et maint homme perd le

grain et la paille; donc pourquoi chacun se fait-il sourd et aveugle

par la mauvaise chance qui les fait vides et dénués de toutes bonnes

qualités dont ils sont privés et dénués?

IV.--Ah! Méchanceté, ne prends pas tous les puissants barons dans

ton lien, et ne touche en rien à Malaspina; il vaut mieux que tu te

brises; car je veux que son bien croisse tous les jours. Et toi,

Vaillance, ne l'abandonne pas, car j'entends dire que toutes les

nobles actions réunies vivent auprès de lui: aussi est-il juste que tu

les soutiennes.

V.--Je suis si désireux d'avoir la belle que je désire et dont j'ai si

fort envie (faim) qu'aucune autre joie ne me plaît autant; et j'aime

mieux la posséder que d'avoir Foix ni Brens, s'il lui plaît de ne pas

me dédaigner (=de m'aimer); et si mes sincères prières ne me secourent

pas, vous faites mal, Amour, de me tourmenter ainsi, car je suis un

amant parfait tout tourné vers elle.

VI.--Et puisque, malgré ces durs tourments, tu n'obtiens rien, Amour,

tu devrais bien pendant quelque temps me faire du bien, parmi cent

maux, car du dommage c'est toi qui es coupable.

NOTES

Texte de _C_ (Mahn, _Gedichte_, no. 790) sauf les cinq

derniers vers et quelques leçons empruntées à _I_ (Mahn,

_Ged_., 791). La pièce se trouve encore dans les mss. _D_(a)

et _K_.

V. 2 _florit I, floritz C_. V. 10 _en ram C, etam I_; je

lis _estam_, chaîne du tisserand. V. 12 _eus ren bocx C, eus

tersols malazautz I_; je lis _e·ls tersols_. V. 14 _Ve nicx

C, uetrics I_; l. _Phénix_? ou _de trics_?

V. 19 _que davas ren C, d'avareza I_. V. 21 _e mas hom per los

grans els glotz C, ema hom pert lo gran el glueg I_; cf. Levy,

_Suppl. W_. IV, 138-139, et Raynouard, _Lex. Rom_., 479, où

est cité le présent exemple; la même opposition de _gran_ et

de _glueg_ se retrouve dans la pièce de Peire Bremon attribuée

faussement à Peire Raimon, _Pois lo bels temps_; le mot

_glueg_ s'y présente sous la forme _glui_. V. 24 _rars CI

sers C_. V. 25 _A m. I De m. C_. V. 29 _lor bes I_. V. 30

_nols CI_. V. 32 _sil I, sils C_. V. 34 _don ai fam I, ai

gran fam C_. V. 35 _nous C, non I_. V. 36 _Berens I_. V.

37 _refocx C, refueg I_; la forme ordinaire du mot est _refug,

refui_. V. 39 _nom val om. C_. V. 40-42 dans _I_

seulement.

NOTE SUR LES MOTS-RIMES

I II III IV V

brotz motz crotz totz glotz (_o_ fermé)

ram estam am liam fam

flox locs focs tocs joc (_o_ ouvert)

encs encs encs trencs Brencs

enocs nec glotz pueg refogs

pecs becs secs abnecs precs consecs (_e_ ouvert)

temps gems sems essems prems prems

vers vers ters supers convers mers

Telles sont les rimes dans _C_: on voit qu'il y a des différences

dans la cinquième rime de chaque vers. La correction est facile et est

indiquée par le texte de _I_, qui donne des rimes en -_ueg_:

nous écrivons donc _enueg, vueg, glueg, pueg, refueg_.

IV [No. 5 de Bartsch].

I.

Atressi com la candela

Que si meteissa destrui

Per far clartat ad autrui,

Chant, on plus trac greu martire

Per plazer de l'autra gen. 5

E car a dreit escien

Sai qu'eu fatz folatge,

C'ad autrui don alegratge

Et a mi pen'e tormen,

Nulha res, si mal m'en pren, 10

No·m deu planher del damnatge.

II.

Car ben conosc per uzatge

Que lai on Àmors s'aten

Val foudatz en loc de sen.

Doncs pos tant am e dezire 15

La gensor qu'el mon se mir

Per mal que·m deia venir

No·s tanh que·m recreia;

Car on plus m'auci d'enveia,

Plus li dei ma mort grazir, 20

Si·l dreit d'amor voill seguir,

Qu'estiers sa cortz non plaideia.

III.

Doncs pos aisso que·m guerreia

Conosc que m'er a blandir,

Ab honrar et ab servir 25

Li serai hom e servire;

E s'aissi·m vol retener,

Vec me tot al seu plazer,

Fin, franc, ses bauzia.

E s'ab aital tricharia 30

Posc en sa cort remaner,

El mon non a nulh saber

Per qu'eu camjes ma folia.

IV.

Lo jorn que sa cortezia

Mi mostret e·m fetz parer 35

Ab un amoros plazer

Que·m fetz me cujet aucire:

Qu'ins el cor m'anet sazir,

E'l cor mi mes un dezir

Que m'auci d'enveia; 40

Et eu, com fols que foleia,

Fui leus ad enfoletir,

Car cujei so per albir

Qu'eu eis no·m pens qu'esser deia. 45

V.

Si per nulh' autra que seia

Mi pogues plus enriquir,

Be·m n'agr'a cor a partir;

Mas com plus fort m'o consire,

En tant quant lo mons perpren,

Non sai una tant valen 50

De negun paratge;

Per qu'eu el seu senhoratge

Remanh tot vencudamen,

Pos non trob melhuramen

Per fors'o per agradatge. 55

VI.

Cansos, al port d'alegratge

On Pretz e Valors s'aten,

Al Rei que sap et enten,

M'iras en Arago dire

C'anc mais tant jauzens non fui 60

Per fin' amor com er sui;

C'ab rems et ab vela

Poj'ades so que no·s cela;

E per so non fatz gran brui

Ni volh c'om sapcha de cui 65

M'o dic, plus que d'un' estela.

VII.

Mas vos am, ges un' amela

No·m pretz, car ab vos non sui.

Pero als ops vos estui

Que·m siatz governs e vela. 70

I.--Semblable à la chandelle, qui se détruit elle-même pour faire

clarté aux autres, je chante, plus je souffre un dur martyre, pour le

plaisir d'autrui. Et quoique je sache parfaitement que je fais folie,

car aux autres je donne allégresse et à moi peine et tourment,

personne, s'il m'en arrive du mal, ne doit me plaindre de mon malheur.

II.--Car je sais bien par expérience que là où Amour porte son

attention folie vaut mieux que sens; donc puisque j'aime et désire

tant la plus belle qui puisse se voir dans le monde, quelque mal qui

puisse m'en arriver, il ne convient pas que je cesse de l'aimer; car

plus elle me fait mourir d'envie, plus je lui dois être reconnaissant

de ma mort, si je veux suivre le droit d'amour, car sa cour ne plaide

pas autrement.

III.--Donc, puisque je reconnais que je devrai flatter ce

(_c'est-à-dire_ celle) qui me combat, je serai, en l'honorant

et la suivant, son homme-lige et son serviteur; et si elle veut me

retenir dans ces conditions, me voici tout entier à son plaisir,

fidèle, franc, sans tromperie. Et si par un tel subterfuge je puis

rester en sa cour, il n'y a au monde aucun savoir pour lequel je

voulusse changer ma folie.

IV.--Le jour où elle me montra sa courtoisie et me la témoigna par

l'accueil amoureux qu'elle me fit, elle pensa me tuer; car au fond

du coeur elle alla me saisir et me mit au coeur un désir qui me tue

d'envie; et moi, comme un fou qui fait des folies, je devins fou

rapidement, car je pensai dans mon esprit ce que moi-même je ne crois

pas qui doive arriver.

V.--Si par nulle autre femme qui soit je pouvais obtenir plus de

bonheur, j'aurais bien à coeur de me séparer d'elle; mais plus je

réfléchis en moi-même, dans tout ce que le monde embrasse je n'en

sais aucune, de quelque noble origine qu'elle soit, qui l'égale en

distinction; aussi je reste en sa seigneurie, complètement vaincu,

puisque je ne trouve aucune amélioration de gré ou de force.

VI.--Chanson, au port d'allégresse, vers lequel Mérite et Valeur se

tournent, tu iras dire en Aragon, au Roi qui sait et qui comprend, que

jamais je ne fus aussi heureux d'amour parfait comme maintenant; car

avec les rames et la voile monte maintenant ce qui ne peut pas se

cacher; et pour cela je ne mène pas grand bruit et je ne veux pas

qu'on sache de qui je parle pas plus que d'une étoile.

VII.--Depuis (?) que je vous aime, je ne m'estime pas une amande, car

je ne suis pas près de vous. Cependant je vous cache pour que en cas

de besoin vous me serviez de gouvernail et de voile.

Notes:

Texte de Bartsch, _Chrestomathie provençale_, 6e éd., col. 95-98.

Nous écrivons au v. 67 _un' amela_ au lieu de _ana mela_.

On remarquera an vers 22 une allusion à la «cour» (_cortz_) qui

pourrait donner quelque créance à la légende des «Cours d'amour». Il

ne peut pas y avoir autre chose qu'une métaphore.

J'ai trouvé, dans les papiers de Chabaneau, la note suivante, que je

transcris: «_Lou Brusc_, du 18 avril 1880; traduction en vers

français de _Atressi com la candela_, par Ch. D. de la _Société

des Langues Romanes_; à citer dans mon travail sur Richard de

Barbezieux.» Je ne sais qui est Ch. D.

Le ms. T attribue cette chanson à Rigaut de Barbezieux; ce dernier

était célèbre par sa recherche des comparaisons et plusieurs pièces

qui commençaient par _Aissi com, Atressi com_, lui ont été

attribuées de ce chef. On les trouvera énumérées dans notre édition de

Rigaut de Barbezieux, actuellement sous presse.

Cette pièce est une des plus célèbres de Peire Raimon; elle se trouve

dans dix-neuf manuscrits.

V [No. 6 de Bartsch].

I.

De fin'amor son tot mei pensamen

E mei desir e mei meillor jornal

E pres d'Amor voill aver mon ostal,

Per so car fis ab fin cor finamen 4

Li·m sui renduz, setot ben no m'acoil;

E ges per tan de leis servir no·m toil,

Setot son greu e perillos li fais

Qe fai als seus soven Amors sofrir. 8

II.

Pero m'a fait Amors tan d'onramen

Qe mai e mels ab ferm cor natural

Am qe nuls hom; ni non dic qom ni qal,

Tot per paor de malvais parlamen; 12

Mas lo dolz ris e la faz e·ill beil oil

E sa faichos plaisenz de bel escoil

E·l gai solaz e·l gen parlar no·m lais

Mostra[r] quals es a cel qi sap chausir. 16

III.

E car tan son vostre ric faiç valen,

Humils temen vos port amor coral;

Q'el mon non a amador tan leial

Qom eu vos sui, dompna, ses falimen. 20

E sai qe faiz ardimen et orguoil,

S'eu dic qe·us am, per qe·s taing q'eu en moil

Mos oilz soven, car anc de mi no·s tais

Q'en tan ric loc per amar mon cor vir. 24

IV.

Las! non pot hom retener son talen

Q'ades no an lai don plus fort li cal,

E si non a mais dolor e gran mal,

E seg ades son mal ad escien; 28

E sapiaz, domna, qe om plus mi doil

Ades mi creis l'amor[s] e·1 bes qe·us voil;

C'us dolz pensar[s] plaisenz del cor me nais

Qe noit ni jor no·s pot de vos partir. 32

V.

No·us aus merce clamar mo chausimen,

Car de valer no·us trob par ni egal;

Pero qan hom als seus socor e val,

Bella domna, fai son pro veramen. 36

E car tenez de pretz l'auzor capdoil

E de beltat, ades mais q'eu non soil

Vos voil servir, et no·m part ni·m biais

De vostr'onor amar e car tenir. 40

VI.

Domna valens, mais vos désir e·us voilh

Que tot lo mon, qar fin'amors m'atrais

Vostre bel cors don me lau de cauçir. 43

VII.

Ser Rambertis de Buvalel acoil

Prez et valor et anc jorn no s'estrais

De granz solaz e de joi mantenir. 46

I.--Vers l'amour parfait vont toutes mes pensées et mes désirs et mes

meilleures journées, et près d'Amour je veux bâtir ma maison, parce

que je me suis rendu à lui, sincère et d'un coeur fidèle, simplement;

quoiqu'il m'accueille mal, je ne veux pourtant cesser de le servir,

bien qu'ils soient pénibles et dangereux les tourments qu'Amour fait

souvent souffrir à ses fidèles.

II.--Cependant Amour m'a fait tant d'honneur que j'aime d'un coeur sûr

et sincère plus et mieux qu'aucun autre homme; si je ne dis pas qui

j'aime, c'est surtout par peur de la médisance; pourvu que son doux

sourire, son visage et ses beaux yeux, ses manières agréables et

distinguées, sa gaieté, son aimable entretien ne me laissent pas

montrer qui elle est aux connaisseurs qui savent choisir!

III.--Vos actions sont si nobles et si belles qu'humble et craintif je

vous porte un amour sincère; car il n'y a pas au monde d'amant aussi

loyal ni aussi sûr que je le suis envers ma dame. Et je sais que je

pèche par hardiesse et orgueil, si je dis que je vous aime; aussi

convient-il que j'en mouille souvent mes yeux, car jamais je n'aurais

dû tourner mon coeur si haut pour aimer.

IV.--Hélas! on ne peut retenir son désir et l'empêcher d'aller là où

il veut énergiquement; aussi n'en retire-t-il que douleur et grand mal

et il cherche aussitôt et sciemment son dommage. Et sachez, dame, que

plus je me plains, plus s'accroissent aussitôt l'amour et le bien que

je vous veux; car un doux et agréable penser me naît au fond du coeur,

qui nuit ni jour ne peut se séparer de vous.

V.--Je n'ose implorer votre grâce et votre pitié, car je ne trouve

personne qui vous soit égale en distinction; cependant quand on

secourt les siens et qu'on leur vient en aide, belle dame, on

travaille vraiment à son avantage; et comme vous tenez du mérite et de

la beauté le sommet le plus élevé, je veux vous servir toujours plus

que je n'ai coutume de le faire; et je ne cesserai d'aimer votre

honneur et de le tenir cher.

VI.--Noble dame, je vous désire et vous veux plus que tout au monde,

car amour parfait m'a entraîné à remarquer votre beau corps, choix

dont je me loue.

VII.--Le seigneur Rambertin de Buvalel donne asile au mérite et à la

valeur et jamais il ne cessa de maintenir grande gaîté et grande joie.

Notes:

Texte du ms. G, publié par G. Bertoni [Note: _Il Canzoniere

provenzale della Biblioteca Ambrosiana_ R. 71 Sup. Dresde, 1912, p.

157. (_Gesellschaft für romanische Literatur_, t. XXVIII.)],

sauf aux vers: 5 _setot_ (ms. _setat_), 8, où nous lisons

_Amors_; 15, où nous lisons _nom_ avec c; 16, où nous

lisons _mostrar_; 29, _qe om_ (ms. _qom_); et 41, où

nous lisons _Ser Rambertis_ au lieu de _Ver R'bertis_. (La

correction _Ser_ a été déjà faite par M. Bertoni, _Rambertino

Bavalelli_, p. 11.)

De plus, nous avons modifié le premier vers de la str. V, où nous

adoptons la leçon du ms. c.

La deuxième _tornada_ n'existe pas dans le ms. _G_; nous

l'empruntons au ms. c.

Ramberti de Buvalel est un troubadour italien du début du treizième

siècle qui a exercé dans sa patrie de hautes fonctions administratives

et judiciaires (podestat de Milan, Mantoue, Vérone). Ses poésies ont

été publiées en dernier lieu par M.G. Bertoni [Note: _Rambertino

Buvalelli trovatore bolognese e le sue rime provenzali_. Dresde,

1908. (_Gesellschaft für romanische Literatur_, t. XVII.)]. Il

fut peut-être en relations avec le troubadour toulousain Aimeric de

Pégulhan. Il mourut à Vérone en 1221.

VI [No. 7 de Bartsch].

I.

Enquera·m vai recalivan

Lo mals d'amor qu'avi'antan;

Qu'una dolor mi sent venir

Al cor d'un angoyssos talan, 4

E·l metges que·m pogra guerir

Vol me per traitura tenir,

Aissi cum l'autre metge fan. 7

II.

E pogra·m guerir ses afan,

Que ja non traysses pauc ni gran;

Pero sitot mi fai languir,

En re no·lh port pejor talan; 11

Mas si m'alongues de morir,

Ma vida for'al sieu servir,

E ma mort conosc a son dan. 14

III.

E ja no·m desesper per tan,

Qu'anc de re non passei son man,

Ni·m vuelf per nulh autre dezir;

De so gart que·lh n'er benestan; 18

Qu'Ipocras, so ai auzit dir,

Ditz que metges non deu fallir

De nulh cosselh qu'om li deman. 21

IV.

Doncx, pus pres m'a en son coman,

Ja no m'anes plus languian,

Ni no·m volgues del tot aucir;

Quar no·s cug, si be·m ri ni·m chan, 25

Qu'o puesca longamen sufrir;

Ni no·s poira tostemps cubrir

La dolors qu'ins el cor s'espan. 28

V.

Mas ieu atendray merceyan,

Sirven e sufren e preyan,

Tro que denh mos precx eyssauzir;

Mas d'una ren vauc trop doptan, 32

Si·m fai trop dieta tenir;

Si·m sen lo cor afrevolir

Que paor ai l'arma s'en an. 35

VI.

Mas si·m fezes un bel semblan

Que m'anes mon cor adoussan,

Enquer cugera revenir;

Quar s'ieu muer, colpa n'aura gran; 39

Per so deu guardar e chauzir.

E s'en cor m'a pro a tenir,

Per Dieu no m'o anes tarzan. 42

VII.

Que·l febles cors vai sospiran,

Quar conois qu'ieu mezeis m'engan,

E·m vey tot dia magrezir;

Aissi·m va·l cors e·l sens camjan, 46

Com si l'arm' en devi' issir;

Tan fort m'anguoysson li sospir,

Qu'a pauc tro al derrier no·m van. 49

VIII.

A Mon Ereubut prec e man

Qu'a la pro Comtessa prezan

Fassa ma chansonet' auzir;

E si a nul mot malestan, 53

No m'o deu hom a mal tenir:

Que tant ai d'ira e de cossir

Que re no sai que·m vau parlan. 56

I.--Le mal d'amour que j'avais antan va encore se ravivant; car je me

sens venir au coeur une douleur et un désir angoissants, et le médecin

qui pourrait me guérir veut me traiter par la diète, comme font les

autres médecins.

II.--Et il pourrait me guérir sans peine, de manière que je ne souffre

ni peu ni prou; cependant, quoiqu'il me fasse vivre dans la douleur,

je ne lui en veux nullement; mais s'il retardait ma mort, ma vie

serait à son service et je reconnais que ma mort lui causerait du

tort.

III.--Et jamais cependant je ne me désespère, car en rien je n'ai

jamais enfreint ses ordres et nul autre désir ne me fait changer;

qu'il prenne garde à sa bonne renommée (_m. à m_.> à ce qui lui

sera convenable): car Hippocrate, à ce que j'ai entendu dire, dit

qu'un médecin ne doit pas se tromper, quelque conseil qu'on lui

demande.

Poésies du troubadour Peire Raimon de Toulouse: Texte et traduction · 第 1 / 5 段