Madame, saichant que la Royne d'Angleterre estoit, tous ces jours,
après à dellibérer en son conseil qu'est ce qu'elle auroit à fère ou
dire sur ce que je luy avois proposé, de la part de Voz Majestez, en
ma dernière audience, et voyant que je ne pouvois plus intervenir à
luy fère là dessus nul aultre office, que celluy que j'avois desjà
faict; qui, à la vérité, m'avoit bien semblé tel que je l'avois
plustost disposée à la modération que à continuer son entreprinse en
Escoce, j'ay envoyé ramentevoir par lettre à Mr le comte de Lestre, et
par parolle au secrétaire Cecille, les occasions qui ont meu Voz
Majestez de luy déclairer ainsy vostre intention; et comme ilz
cognoissent assés que c'est ung debvoir, notoirement apartenant à
vostre réputation: et à l'honneur de vostre couronne; lequel, quant
vous n'en eussiez rien dict, ou que vous eussiez dissimulé de ne vous
en soucyer, leur dicte Mestresse et eulx n'eussent layssé pourtant de
penser que vous ne le pouviez obmettre; et que partant ilz veuillent,
à ceste heure, bien pourvoir, de la part d'elle, qu'il ne soit faict
chose qui puisse donner commancement d'altération à ceste tant bonne
et mutuelle intelligence, qui rend Voz Majestez et la dicte Dame très
utilles amys les ungs aulx aultres, et de laquelle bonne intelligence
vous protestiez bien de ne vouloir en façon du monde (sinon contrainct
par grande nécessité du debvoir et à trop grand regrect) jamais vous
despartyr.
Sur quoy l'ung et l'aultre m'ont mandé de fort bonnes parolles, et
telles qu'ilz me font encores reprendre quelque espérance: tant y a,
Madame, que des premières responces que la dicte Dame m'a faictes,
lesquelles je vous envoye par le Sr de Sabran, il se peult aulcunement
bien cognoistre où va son intention. Je ne cognois pas que, pour
cella, elle ayt encores changé de désir sur la paciffication de vostre
royaume; mais il me semble bien que ceulx de la nouvelle religion, qui
sont icy, n'espèrent guières qu'elle se face, lesquelz font toute la
dilligence qu'ilz peuvent de recouvrer deniers comme pour continuer la
guerre; et j'entendz qu'il vint hyer lettres d'Allemaigne à ceste
Royne, par lesquelles l'on luy mande que le duc Hery de Bronsouyc a
licencyé, par faulte de payement, la levée qu'il avoit arrestée pour
Vostre Majesté; et que le maréchal de Hes, tout aussitost, a commencé
d'en dresser une pour luy; et que l'Empereur, estant contrainct de
s'en retourner à Vienne pour mettre ordre à une grande ellévation qui
s'est sussitée en Austriche pour le faict de la religion, à laquelle
semble que le Vayvaude veuille tenir la main, qui a desjà chassé les
prestres et pillé les esglizes de ses pays, s'est excusée d'intervenir
à la prochaine diette du XXIIe de ce moys, laquelle estoit assignée à
Spire; et que, si ceulx de la religion avoient deniers, il ne fit
jamais si bon en Allemaigne que meintennant. Sur ce, etc.
Ce VIIIe jour de may 1570.
INSTRUCTION AU DICT SR DE SABRAN de ce qu'il aura à fère entendre
à Leurs Majestez, oultre la dépesche:
Que naguières furent miz en dellibération au conseil de la Royne
d'Angleterre, elle présente, les trois poinctz qui s'ensuyvent:
Le premier, qu'est ce qu'il estoit besoin de fère pour se
pourvoir contre le Roy et le Roy d'Espaigne, desquelz l'amytié
estoit desjà si suspecte qu'ilz estoient pour se monstrer tous
déclairés ennemys, aussytost que l'ung pourrait avoir la paix
avecques ses subjectz, et que l'aultre seroit venu à boult des
Mores révoltez; le segond est quel ordre de bien maintenir la
religion protestante, et effacer la mémoire et le désir de la
catholique en tout ce royaume; et le troisiesme, comment procéder
si seurement au faict de la Royne d'Escoce et de son royaulme,
que tout l'advantaige en demeurast à la dicte Royne d'Angleterre
et au sien.
Les adviz furent divers, car, quant au premier poinct, il y en
eust qui dirent que n'ayans les deux Roys aulcune juste
entreprinse en ce royaulme, comme ilz n'y avoient aussi aulcune
juste prétention, il estoit à croyre qu'ilz ne cercheroient que
d'estre satisfaictz de quelque offance, es quelles il les falloit
honnestement contanter, et par ce moyen les retenir pour amys;
les aultres opinèrent qu'il ne se failloit attandre à cella, ains
se pourvoir de bonnes et bien fermes ligues avec les princes
protestans, qui seroit le vray rempart et maintien de ceste
couronne contre leur effort. Au regard du segond, les ungs dirent
qu'il estoit bon qu'avec l'exemple de la bonne vie et de la
droicture des évesques protestans, il fût uzé de si bons
déportemens envers les Catholiques, et les fère jouyr d'ung si
paysible repos, qu'ilz n'eussent qu'à se bien contanter du
présent estat de la religion, qui avoit cours en ce royaulme,
sans essayer, avec le dangier de leurs vies et de leurs biens,
d'attempter rien pour remettre la leur; et les aultres, au
contraire, que c'estoit par toutes sortes de deffaveur et de
craincte qu'il les failloit abattre et tenir réprimez: et sur le
troisiesme, du faict de la Royne d'Escoce, parce que la matière
estoit fort affectée, il fut seulement dit qu'il failloit, devant
toutes choses, regarder à ce qui estoit plus expédiant, ou de
retenir ou de délivrer la personne de la dicte Dame; et pour lors
n'y eust que des remonstrances bien fort considérément desduictes
pour admener, de chacun costé, la dicte Dame à leur opinion, sans
qu'on en vînt rien à conclurre.
Peu de jours après, les principaulx de la noblesse avoient si
bien disposé la dicte Dame qu'ilz pensoient n'y avoir rien plus
près d'estre exécuté que la satisfaction envers les deux Roys et
le soulaigement des Catholiques, et la liberté et restitution de
la Royne d'Escoce; et de ce dernier, l'évesque de Roz en avoit
conceu une si certaine espérance qu'il avoit desjà commancé de
proposer des conditions et offres à la Royne d'Angleterre; et
l'avoit on asseuré qu'il seroit, le lendemain, introduict vers
elle pour en traicter en présence: mais s'estant huict du conseil
bandez au contraire, ilz firent le matin venir milord Quiper
devers la dicte Dame, garny d'une préméditée remonstrance, par
laquelle il luy mit tant de dangiers et d'inconvénians devant les
yeulx, et l'irrita si fort sur des livres, que le dict évesque
avoit faict imprimer sur la deffense de l'honneur de sa Mestresse
et sur les droicts qu'elle a à la succession de ceste couronne,
que la dicte Dame, après l'avoir ouy, estima ne pouvoir, en façon
du monde, estre plus Royne, si la Royne d'Escoce luy eschapoit;
et qu'il falloit qu'avec le temps elle veist les choses
d'Angleterre et d'Escoce en meilleure disposition pour elle
qu'elles n'estoient, premier que de la délivrer. Et sur ce, les
affères de ceste pouvre princesse furent remiz en surcéance, et
le dict évesque de Roz resserré, et courriers incontinent
dépeschez vers le North pour haster le comte de Sussex à son
entreprinse.
A quelques jours de là, j'allay déclairer l'intention du Roy là
dessus à la dicte Royne d'Angleterre, aulx propres termes qu'il
me l'avoit mandé par sa dépesche du XIIe du passé; sur lesquelles
elle fit les démonstrations de rescentymens et de courroux, que
j'ay mandé par mes lettres du IIIe du présent, mais non en sorte
qu'elle ne monstrât bien qu'elle tenoit en grand compte la
déclaration du Roy; et comme princesse nourrye à la modération et
à beaulcoup de sortes de vertu, me fit les responces qui
s'ensuyvent, par lesquelles se pourra juger ce qu'elle avoit lors
en son désir; dont cy après s'entendra si elle l'aura en rien
changé:
Que le Roy, son bon frère, s'il l'estimoit Princesse Souveraine
et légitime, et non accusée d'aulcun mauvais cryme, et estre
aussi bien son alliée comme la Royne d'Escoce, laquelle n'estoit
mentionnée en nulz trettez, qu'elle n'y fût premier nommée et
comprinse, qu'elle s'esbahyssoit comment il voulloit meintennant
procéder d'une tant diverse vollonté entre elles deux, et comme
il voulloit avoir tant d'esgard à l'une, et si peu à l'aultre,
qu'il trouvât bon que toutes les offances de la Royne d'Escoce
luy fussent réparées, et nulles des siennes à elle; à qui
toutesfoys elles avoient plustost esté commises et en si grand
nombre, et tant dommaigeables que tout ce qu'elle cerchoit
meintennant de la dicte Royne d'Escoce et des siens n'estoit
sinon comme elle pourrait estre satisfaicte du passé et demeurer
bien asseurée de l'advenir:
Car, oultre les vielles querelles, il estoit trop vériffié que
c'estoit la dicte Royne d'Escoce et l'évesque de Roz qui avoient
esmeu les troubles du North, et qui avoient envoyé lettres,
messaiges, bagues, argent, et fère offres de grandz sommes et
secours aulx comtes de Northomberland et Vuesmerland, pour leur
fère prendre les armes; et, après qu'ilz avoient esté deffaictz,
elle avoit donné ordre de les fère recepvoir par ceulx qui
tiennent son party en Escoce, non comme fugitifz pour garentyr
leurs vies, mais comme ennemys, poursuyvans une guerre contre
elle, et contre ses bons subjectz, à feu et à sang, et avec tant
de cruaulté sur ses frontières qu'elle seroit trop indigne
d'avoir royaulme, ny couronne, ny tiltre de Royne, si elle le
comportoit;
Qu'en l'entreprinse, qu'elle avoit faicte pour y remédier, elle
avoit suivy l'ordre des trettez, sellon lesquelz elle avoit
escript et envoyé messagiers exprès, devers les principaulx
seigneurs et officiers d'Escoce, pour fère cesser les désordres
et avoir réparation de ceulx qui estoient desjà commiz, lesquelz
avoient respondu qu'ilz n'y pouvoient donner ordre jusqu'à ce
qu'ilz auroient accommodé leurs différandz; et en avoit aussi
adverty la Royne d'Escoce, bien qu'elle fût entre ses mains, qui
avoit seulement respondu qu'elle n'en pouvoit mais:
Par ainsy, qu'après avoir satisfaict aux trettez, desquelz elle
sçavoit bien les termes, et ne les vouloit transgresser; ains,
suyvant sa proclamation sur ce faicte, vouloit droictement
conserver la paix avec la couronne d'Escoce, et non moins bien
tretter les bons Escouçoys, et ceulx qui ne reçoipvent ny
accompaignent ses rebelles à luy fère la guerre, que les propres
Anglois: elle avoit bien vollu aussi satisfère au debvoir qui
l'obligeait à la deffance, tuition et conservation de ses
subjectz, et qu'il n'y avoit lieu de penser qu'elle eust une plus
grande entreprinse que celle là en Escoce, et, si elle l'y
avoit, ce ne seroit à si petites forces qu'elle y entreroit.
Et de la dicte entreprinse, quant le Roy l'entendroit bien à la
vérité, elle ne pensoit qu'il vollût condampner rien de ce qui,
en semblable occasion de la deffance de ses subjectz, il est très
certain qu'il en feroit davantaige; et bien qu'elle n'eust à s'en
justiffier qu'à Dieu seul, si avoit elle bien vollu qu'il y
intervînt tant de justice qu'elle ne peult estre raysonnablement
blâmée de nul; et que le Roy, son bon frère, ny le Roy
d'Espaigne, duquel je luy avois faict mencion, ny nul aultre
prince du monde ne la garderoient qu'elle n'essayât toutjours
tout ce qu'elle verroit et trouveroit, par conseil, estre
expédiant de fère pour la deffance de son estat, et qu'elle
vouloit bien dire que le debvoir obligeroit plus justement le Roy
de luy ayder à repoulser ses injures, que de maintenir celles que
injustement la Royne d'Escoce luy faisoit;
Que, quant à la liberté et restablissement de la dicte Dame,
encores que le dangier des choses présentes, et l'espreuve des
passées, et le peu de seureté qu'on pouvoit prendre de ses
promesses, veu ce que son ambassadeur, en parlant d'icelles à
Ledinthon avoit dit: _Quæ in vinculis aguntur, rata non habebo,
et frangenti fidem fides frangatur eidem_; et nonobstant aussi
que la dicte Dame se fût bien fort efforcée de se déclairer
seconde personne de ce royaulme, ce que ne luy estoit loysible de
fère; et que son dict ambassadeur, oultre ses aultres mauvais
offices, eust freschement publié trois livres en ceste matière,
qui touchoient à l'estat et honneur d'elle, et de sa couronne, et
de ses conseillers; et qu'en toutes sortes la Royne d'Escoce
l'eust si mal traictée, et remué tant de choses pernitieuses en
son royaulme, qu'elle eust grand occasion d'estre infinyment
irritée contre elle, et de ne recepvoir aulcun expédiant de sa
part:
Si, ne reffuzeroit elle toutesfoys d'ouyr et recepvoir les offres
et condicions qu'elle ou le Roy luy vouldroient fère, ainsy que
desjà la dicte Dame et l'évesque de Roz luy en avoient escript,
et luy avoient envoyé des articles assés semblables à d'aultres,
que cy devant l'on luy avoit présentez; et le dict évesque luy
avoit mandé qu'il avoit à luy proposer encores quelque chose
davantaige, de parolle; dont seroit bientost ouy: mais cependant
le Roy ne debvoit trouver mauvais qu'elle poursuyvît la vengeance
des tortz qu'on luy avoit faictz, et néantmoins me prioit de luy
bailler par escript ce que je luy avois proposé de sa part, affin
de pouvoir mieulx dellibérer, et luy en fère, puys après, plus
clayre responce.
Je luy respondiz seulement qu'elle debvoit prendre de bonne part
ceste grande franchise, dont le Roy usoit envers elle, de luy
ouvrir ainsy clairement son intention; et que, quant bien il ne
luy en eust ainsy parlé, elle n'eust layssé pourtant de penser
qu'il estoit de son honneur et de son debvoir, non seulement de
le dire, mais de le fère ainsy qu'il le diroit; et que ce
n'estoit d'aulcune malle vollonté envers elle, ains d'une notoire
obligation envers la Royne d'Escoce, qu'il estoit contrainct d'en
user ainsy; et qu'il n'en feroit pas moins pour elle, en vertu de
leur commune confédération, si elle et son royaulme estoient en
pareille nécessité, car la loy des aliences portoit de subvenir à
ceulx des alliez qui sont oprimez, voire contre les aultres
propres alliez qui les opriment;
Que le Roy, pour n'en venir là, desiroit qu'elle mesmes, par le
conseil de sa propre conscience, ou par celluy de son cueur qu'il
estimoit royal et droict, et encores par le conseil de ceulx, qui
plus parfaictement ayment son bien et sa grandeur, vollût adviser
qu'est ce que de ceste pouvre princesse, sa niepce, elle pouvoit
desirer davantaige, de ce qu'elle luy avoit offert; que s'il n'y
couroit ung manifeste dangier de sa conscience, ou de son
honneur, ou de sa vie, ou de la perte de son estat, il
s'asseuroit qu'elle l'accorderoit, et que luy, comme son
principal allyé, non seulement le confirmeroit, mais mettroit
peyne de le luy faire droictement accomplyr;
Et que je luy voulois bien dire qu'après cecy, si la détention de
la dicte Royne d'Escoce continuoit, et l'invasion de son pays ne
cessoit, que le Roy demeureroit très justiffié envers Dieu et la
dicte Royne d'Angleterre, sa bonne soeur, et envers toutz les
siens, comme aussi il s'en justiffieroit envers les aultres roys,
et mesmes envers les princes d'Allemaigne, qu'il n'auroit tenu à
luy d'obvier au mal qui pourra advenir, si ses tant raysonnables
offres, sur la liberté et restitution de sa belle soeur, ne sont
acceptées, et qu'il ne luy en debvra estre rien imputé.