AU ROY.

Sire, ayant la Royne d'Angleterre prins ce que je luy ay dict, de

vostre intention touchant la Royne d'Escoce, en la façon que, par mes

précédantes du IIIe de ce moys, je le vous ay mandé, elle a monstré

despuys qu'elle tenoit en tant ceste vostre déclaration qu'elle

vouloit bien considéréement adviser comme elle auroit à s'y gouverner;

dont ayant là dessus assemblé les principaulx de son conseil, ilz ont

fort vifvement débattu la matière devant elle, et aulcuns d'eulx luy

ont remonstré qu'il n'y avoit nul prince de bon sens au monde, s'il

tenoit ung aultre prince entre ses mains, qui se dict compétiteur de

sa couronne, comme faisoyt la Royne d'Escoce de celle d'Angleterre,

qui le vollust jamais lascher; et qu'il n'y en avoit poinct aussi qui

vollust espargner la vie de la dicte Royne d'Escoce, si elle avoit

excité en leur estat le trouble et la rébellion des subjectz, qu'elle

avoit esmeu en cestuy cy. Les aultres luy ont représanté le contraire,

et que la plus grande seureté qu'elle pouvoit prendre pour elle, et

pour sa couronne, et pour la paix universelle de ceste isle, estoit de

s'employer droictement à la restitution de la dicte Royne d'Escoce, et

d'establyr une bien ferme amytié et bonne intelligence entre elles

deux et leurs deux royaumes; et en est leur contention venue si avant

que, les voyant la dicte Dame desjà aulx grosses parolles, les a priez

d'en remettre la dispute à elle, et qu'elle cognoissoit bien que la

matière n'estoit sans difficulté: néantmoins leur deffandoit fort

expressément de ne parler jamais de chose qui touchât ny à la vie, ny

à la personne de la Royne d'Escoce.

Je suis attandant, sire, qu'est ce qui résultera de cette

détermination de conseil, et quelle responce la dicte Dame sera

conseillée de fère à Vostre Majesté. Cependant j'ay esté adverty que

l'exploict du comte de Sussex en Escoce a esté d'entrer en pays par

trois endroictz; sçavoir: luy avec le principal de l'armée par

Barvich, et sire Jehan Fauster avec la seconde troupe par Carleil, et

milord Escrup avec le reste par ung aultre endroict; et que, le XVIIe

d'apvril, le comte de Sussex a commancé de fère le gast, et mettre le

feu à Ware, continuant ainsy jusques à Gadenart, où il a faict miner

et pourter par terre la mayson du ler de Farneyrst; et là, le sir

Jehan Fauster, ayant aussi miz le feu partout là où il a passé, s'est

venu rejoindre à luy; et du dict Gadenart, après l'avoir bruslé, ilz

sont allez brusler la ville de Fanic, et ont pareillement miné et rasé

la maison du ler de Balchenech; puys, ont passé oultre jusques à

Quelso, auquel lieu le ler de Suffort leur est venu offrir pleiges

pour satisfaction de ce que l'on luy pouvoit demander; et peu après,

milord de Humes y est aussi venu, lequel a parlé au dict comte de

Sussex et luy a offert le semblable; mais ny l'ung ny l'aultre n'ont

raporté aulcune bonne responce: et ce faict, icelluy Sussex a ramené

ses gens, le XXIIIIe du dict moys, à Barvich. Mais, quant à milor

Escrup, qui est entré par les marches d'Ouest, les choses ne luy ont

succédé de mesmes, car il a esté rencontré par les Escouçoys qui luy

ont deffaict la pluspart de ses gens, et dict on que luy mesmes est

blessé; et que le comte de Vuesmerland s'est trouvé au combat, qui a

cuydé estre prins. Despuys, l'on m'a dict qu'ayant le dict comte de

Sussex receu le reste des forces, qui estoient demeurées derrière,

délibère de rentrer du premier jour au dict pays et aller assiéger le

chasteau de Humes, sinon que, sur ma remonstrance, ceste Royne luy

mande de ne passer oultre; tant y a que s'il le faict, je ne pense pas

que les Escouçoys ne luy donnent la bataille; mais je ne vous puys

mander, Sire, aulcune chose certaine de leur apareil, parce que les

passaiges sont tenuz extrêmement serrez.

Il est nouvelles que le duc de Chastellerault est hors de prison, et

que ceulx qui tiennent le party de la Royne d'Escoce sont en beaucoup

plus grand nombre, et sont les principaulx et les plus fortz du pays.

Ceulx qui les favorisent icy, m'ont faict dire que, si la paix se

conclud en France, leur affère se pourtera en toutes sortes fort

bien, et que ce que j'ay déclairé à ceste Royne ne sera venu que le

plus à propos du monde; mais, si la paix ne se faict poinct, qu'ilz

craignent beaucoup que les choses n'en aillent que plus mal; et

semble, Sire, que aulcuns de ceulx de la Rochelle, qui sont icy,

n'espèrent guières qu'elle se puysse fère: mesmes j'ay adviz qu'il a

esté mandé en Hembourg de fournir promptement les cinquante mil escuz

de la lettre de crédit qui, en janvier dernier, a esté baillée à Mr le

cardinal de Chatillon, ainsy que dès lors je le vous ay escript, et

que le Sr de Lombres y envoyé présentement une aultre lettre de LX mil

{lt} sterlings pour le prince d'Orange, qui est une somme qu'il a

levée sur les esglizes des Flamans protestans résidans par deçà, et

que le cardinal de Chatillon et luy sont après à dresser des contractz

et des obligations pour fère fornyr encores par dellà cent cinquante

mil escuz sur la prochaine flotte qui va au dict Hembourg. En quoy me

semble qu'il y aura assés de difficulté, tant y a qu'ilz n'en sont

hors d'espérance; et la Royne d'Angleterre, pour recouvrer deniers

pour elle, a doublé l'emprunct, dont je vous ay naguières faict

mention, jusques au nombre de trois mille privé scelz, desquelz elle

espère tirer jusques à six ou sept cens mil escuz.

Elle et les siens monstrent avoir une très grande affection à l'accord

des différandz des Pays Bas, et parce qu'il semble que la plus grande

difficulté est meintennant à contanter les merchans anglois, l'on m'a

dict que le secrétaire Cecille les ayantz assemblez là dessus, et les

trouvans ung peu opiniastres, leur a résoluement déclairé que les

princes veulent demeurer d'accord, par ainsy qu'ilz advisent entre

eulx d'accommoder leurs affères. Sur ce, etc.

Ce VIIIe jour de may 1570.

Tout meintennant l'évesque de Roz me vient de mander qu'il a esté

appellé, ceste après dinée, pardevant quatre seigneurs de ce

conseil; lesquelz, après plusieurs propos, luy ont dict, que si

la Royne d'Escoce veult rendre les rebelles d'Angleterre, qui se

sont retirez en son royaulme, que cella mouvera grandement la

Royne, leur Mestresse, d'avoir son cueur bien disposé envers

elle; et n'ont passé plus avant: ce qu'il voyt bien estre une

invention des ennemys de sa Mestresse pour retarder toutjour ses

affères, es quelz ne luy reste plus aultre espérance, tant que

ceux qui sont ici en authorité gouverneront, que celle que la

dicte Dame a miz en Vostre Majesté. Et viens d'estre adverty que

le comte de Sussex est rentré en Escoce, qu'il a prins le

chasteau de Humes, et qu'il a miz garnyson dedans.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 102 / 318 题