A LA ROYNE.

Madame, estant les choses d'Escoce en l'estat que je les mande en la

lettre du Roy, et ceulx cy sur le poinct de les aller par armes

réduyre à leur dévotion, plusieurs gens de bien sont, avec grand

desir, attandans quel ordre Voz Majestez Très Chrestiennes y mettront

pour les remédier, et me viennent souvent alléguer qu'il pourra venir

beaucoup de diminution à vostre grandeur, si vous layssez aller en

proye aulx Anglois la Royne d'Escoce, et son royaume, et la religion

catholique de son pays; car, oultre qu'il yra assés en cella de la

réputation de vostre couronne, ilz disent qu'en la présente guerre de

vostre royaulme, la réduction de toute ceste isle au pouvoir de ceulx

cy et l'entière réunyon d'icelle à leur religion nouvelle sera ung

très grand apuy de deniers, de munitions et aultres moyens à ceulx de

la Rochelle et aulx Allemans, qui les favorisent, en dangier que ceste

Royne, par après, entrepreigne elle mesmes ouvertement la guerre avec

eulx, et davantaige qu'à l'advenir, se trouvans les Anglois hors de

toute souspeçon de l'Escoce, laquelle s'est toutjour trouvée preste

pour nous contre leurs entreprinses, mesmes l'ayant mise de leur

costé, qu'ilz ne vous meuvent une perpétuelle guerre, pour leurs

prétencions; ou bien que, par quelque mariage ou par aultre accession,

ilz aillent joindre toute ceste isle à la grandeur de quelque aultre,

parce qu'ilz craignent naturellement la vostre, qui vous sera de grand

préjudice.

Sur quoy je leur répondz, Madame, que les choses d'Escoce ne sont si

foibles d'elles mesmes, ny si mal apuyées de Voz Majestez Très

Chrestiennes que les Anglois les puissent ayséement plyer; et, quant

bien ilz se seroient prévaluz de l'oportunité de ce temps, auquel ilz

vous voyent fort empeschez aulx guerres de vostre royaume, que

néantmoins vennant la paix, comme Voz Majestez ne sont loing de

l'avoir, que vous radresserez bien ayséement le tout; et que l'Escoce

ne sera jamais à eulx, que quand ilz la cuyderont bien tenir. Je

considère assés, Madame, que la Royne d'Angleterre entreprend d'une

grande affection ce faict d'Escoce, et que les ennemys et malveillans,

que la Royne sa cousine a dans son propre royaulme et dans cestuy cy,

l'y persuadent si fort, qu'il est très difficile de l'arrester;

néantmoins, je vous suplie très humblement, Madame, me commander par

ce mien secrétaire ce que j'auray à dire ou fère là dessus envers la

dicte Royne d'Angleterre, oultre l'office que je luy ay desjà faict;

car je ne fauldray d'ung seul poinct de très humblement vous y obéyr.

Sur ce, etc.

Ce XVIIIe jour d'apvril 1570.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 92 / 318 题