Sire, jusques à ceste heure, je n'ay peu mander rien de bien certain à
Vostre Majesté du costé d'Escoce, à cause que la Royne d'Angleterre,
sentant les diverses affections que les siens portent aulx choses de
dellà, a miz bon ordre qu'il n'en puisse venir nouvelles sinon à elle,
et de tenir icelles bien secrettes; mais ung des moyens que nous avons
essayé pour en sçavoir a réuscy; par lequel une lettre est arrivée à
la Royne d'Escoce, du XIXe de mars, d'ung de ses bons subjectz qui luy
escript, que bientost après que le comte de Mora a esté tué, ceulx de
son party se sont efforcez de tenir une assemblée à Lislebourg, le
VIIe de febvrier, pour establyr de rechef la forme du gouvernement à
leur poste, au nom du petit prince. A quoy aulcuns d'entre eulx,
mesmes qui estoient desjà retournez en leur première bonne affection
vers leur Royne, aydez du desir du peuple qui demandoit la convocation
généralle des Estatz, y ont donné empeschement, estant par le layr de
Granges, et sir Jammes Baffour formée une opposition, laquelle n'a
esté de peu de moment: car par là l'on a cogneu que le chasteau de
Lislebourg, duquel le dict de Granges est capitaine tenoit pour la
dicte Dame et que les choses avoient esté conduites en façon que dès
lors une assemblée généralle fut publiée, au IIIIe de mars ensuyvant,
au mesmes lieu de Lislebourg, en laquelle la pluspart de la noblesse
s'estoit trouvée, réservé aulcuns des Amilthons pour la souspeçon du
murtre du dict de Mora, et réservé le comte d'Arguil, qui n'avoit
passé plus avant que Glasco, et que les deux partz ne s'estoient
pourtant guières meslée l'une avecques l'aultre; ains avoient tenu
leurs assemblées séparées, sinon quelquefoys que les amys et partisans
de la Royne avoient condescendu de convenir avec aucuns des aultres en
la maison du secrétaire Ledinthon, qui estoit mallade, pour tretter de
certaines particullaritez; et qu'enfin n'y avoit esté faicte plus
grande détermination, que de assigner une aultre nouvelle assemblée au
mesmes lieu, au premier jour de may prochain, de laquelle assemblée à
venir les bons serviteurs de la dicte Dame ne pouvoient prendre
aulcune bonne espérance, s'il n'aparoissoit premier pour elle quelque
bonne faveur et assistance par dellà, ou de France, ou de Flandres,
ainsy que ceulx qui estoient demeurez fermes en la foy et obéyssance
de la dicte Dame, l'avoient toutjour espéré: car ceulx du contraire
party s'asseuroient d'estre favorisez et secouruz, dans le temps, par
la Royne d'Angleterre et d'hommes, et d'argent, pour maintenir
l'authorité du jeune Roy et la religion nouvelle dans le pays, ainsy
que Randolf, son ambassadeur, les en asseuroit; et qu'il estoit bien
vray que le comte d'Atil, milord de Humes, le ler de Granges, le
secrétaire Ledinthon, et plusieurs aultres qui avoient esté du
contraire party, se déclaroient meintennant estre de celluy de la
dicte Royne d'Escoce; et le dict Ledinthon pratiquoit encores d'y
admener le comte de Morthon, avec lequel il en estoit bien avant en
termes; et que les fuytifz d'Angleterre estoient aussi toutz déclairez
pour elle et pour la religion catholique, mesmes le comte de
Northomberland, qui avoit commancé de tretter de son rappel avec le
dict Randolf pour sortyr de pryson, avoit, par la persuasion du dict
Ledinthon, demeuré ferme en son premier propos, de sorte que les
aultres restoient bien foybles dans le pays; mais qu'il estoit certain
que les deniers et les forces d'Angleterre les relèveroient et leur
mettroient toutes choses en leur main, si quelque aultre main bien
forte ne s'y trouvoit opposante pour la dicte Royne d'Escoce; et
contenoit aussi la dicte lettre que l'abbé de Domfermelin estoit
dépesché par ceulx du contraire party devers ceste Royne, et que les
aultres avoit advisé d'envoyer conjoinctement Robert Melin devers
elle, pour la prier de moyenner par son authorité une bonne
réconciliation dans le pays et en oster la division, affin que les
estrangiers n'y fussent par les ungs ou par les aultres appellez, au
grand détriment de la paix et du commun repos des deux royaumes.
Lesquelles susdictes nouvelles, Sire, nous tenons pour plus vrayes,
que nulles aultres qu'on nous ayt encores raportées; et sur icelles la
Royne d'Escoce m'a prié de fère aulcuns offices envers la Royne
d'Angleterre, pour l'exorter à l'entretennement des trettez, et de ne
rien attempter par son armée au préjudice d'iceulx, ce que j'ay desjà
faict, et y incisteray encores bien fermement; et que je veuille aussi
fère entendre de sa part à Vostre Majesté qu'elle et son royaulme, qui
sont l'ung et l'aultre de vostre alliance, pourront estre facillement
remédiez à ceste heure par le secours qu'il vous a pleu luy accorder,
pourveu qu'il vienne promptement, sellon que les choses sont encores
en fort bonne disposition; de quoy elle vous supplie très humblement,
mais que si vostre dict secours luy deffault, qu'il adviendra deux
grandz inconvénians, qui vous seront non guières moins dommageables
qu'à elle; l'ung, que les affères siens et de ses subjectz, qui sont
proprement vostres et ceulx de la religion catholique, recepvront ung
préjudice et détriment perpétuel dans son pays; l'aultre, que, pour se
rachapter de la pryson où elle est et recouvrer son estat et sa
liberté, elle sera contraincte de mettre le prince d'Escoce, son filz,
ez mains des Anglois.
Voylà, Sire, quand aulx affères de ceste pouvre princesse, qui sont si
pressez par la dilligence que ceste Royne faict de haster toutjour son
armée vers l'Escoce, qu'on pense que dans deux moys elle aura achevé
son entreprinse, et n'est sans soupeçon qu'elle veuille fortiffier
Dombarre, ou Aymontz, ou quelque aultre lieu dans le pays, veu les
pyonniers qu'elle y envoye.
Au surplus, Sire, certainz petitz discours qu'on a envoyés imprimez
de la Rochelle font aulcunement mal espérer ceulx cy de la conclusion
de la paix de vostre royaulme. Néantmoins la Royne d'Angleterre
monstre toutjour de la desirer, bien que quelcun m'a dict que si elle
estoit déjà faicte, que la dicte Dame yroit plus retenue ez choses
d'Escoce, et n'y procèderoit sinon ainsi que vous le vouldriez, mais
qu'elle pense, durant le pourparlé d'icelle, avoir exécuté ce qu'elle
prétend. Il semble par aulcuns propos qu'on m'a raporté du Sr de
Lombres que les pratiques du prince d'Orange en Allemaigne ne sont
mortes et que bientost il s'en manifestera quelque chose; dont les
Flamans, qui sont icy, desireroient la paix de France, affin que la
guerre fût transférée en leur pays. Sur ce, etc.
Ce XVIIIe jour d'apvril 1570.