AULTRE LETTRE A PART A LA ROYNE.

Madame, j'ay donné charge à ce mien secrétaire de vous bailler ce mot,

à part, pour avoir meilleur moyen de compter à Vostre Majesté la

façon, dont l'on a usé, pour fère venir en mes mains le propre

original de cest escript, qu'il vous baillera en forme d'une lettre

qu'on m'adressoit; où trouverez, Madame, ung conseil[5], lequel je

vous suplie très humblement ne communiquer, du commancement, sinon au

Roy et à Monseigneur, voz enfans, et puis à quelcun de voz plus

expéciaulx et saiges serviteurs, qui, possible, vous ouvrira

l'expédiant comme vous vous en pourrez servyr. Il vous pourra, par

advanture, estre venu ung semblable adviz d'ailleurs, mais je vous

puys bien jurer, Madame, avecques vérité, que je ne sçay ny ne puys

penser d'où cestuy cy est procédé. Cella considérè je bien que, par

icelluy, il y pourroit cy après avoir moins d'ellévation dans vostre

royaulme et aussi moins de moyen d'oster ce qu'y auriez une foys

introduict. Sur ce, etc.

[5] La pièce n'ayant pas été transcrite sur les registres de

l'ambassadeur, on ne connaît pas la teneur de cet avis.

Que les choses de ce royaulme s'entretiennent encores en quelque

apparence de repos, non d'elles mesmes, car tout est plein de

malcontantement, mais par la dilligence de ceux qui sont en

authorité; lesquelz font ce qu'ilz peuvent pour gaigner le temps,

mais non pour remédier du tout au mal; car semble plustost

qu'ilz le vont norrissant pour le fère cy après devenir plus

grand.

Ilz s'esforcent de passer cest esté sans troubles par le moyen de

l'armée, qu'ilz ont faicte dresser à leur Mestresse vers le North

par prétexte des choses d'Escoce, et d'aller contre les fuytifz;

en quoy ilz exécuteront, sans faulte, ce qu'ilz pourront; mais il

n'y a assés de deniers en repos pour entreprendre choses si

utilles, sans ce qu'on estime que la mesme armée se trouvera

preste et en estat contre l'ellévation, qu'on crainct bien fort

debvoir advenir avant la racolte.

Et à ceste force ilz ont adjouxté l'artiffice, car, pour donner

quelque satisfaction aulx principaulx de la noblesse, affin

qu'ilz ne se meuvent, et pour leur fère prendre espérance d'ung

meilleur estat des choses, ilz ont rappellé en court et au

conseil le comte d'Arondel, et ont miz en pleyne liberté millord

de Lomelley, et ont donné espérance au duc de Norfolc d'estre en

brief eslargy hors de la Tour, soubz quelque garde en sa mayson

qu'il a à Londres, et que mesmes se pourra ottroyer une forme de

pardon au comte de Northomberland et aultres chefz des fuytifz,

pour remettre toutes choses en bonne unyon.

Mais il adviendra, possible, que l'artiffice produyra ung aultre

effect que le simulé, parce que ceste princesse n'a le cueur ny

l'intention esloignée de celle de sa noblesse, n'y n'est mal

affectionnée à ses subjectz catholiques, pour lesquelz elle

résiste assés souvant aulx conseilz, que leurs adversaires luy

donnent contre eulx, affin qu'avec les ungs et les aultres elle

puisse passer son règne en paix.

Et semble bien que les seigneurs catholiques seront pour tenir

dorsenavant leur partie bien ferme et rellevée, de tant que le

comte de Lestre se monstre entièrement pour eulx, ayant esté luy

le moyen de les fère eslargir et rappeller; et il descouvre qu'il

a assés d'aisne au secrétaire Cecille, pour cause de ceulx de

Herfort, lesquelz le dict Cecille cherche, par toutz moyens, de

les ellever à ceste couronne au préjudice du dict comte et des

aultres seigneurs, qui estiment qu'il ne leur va de moins que

leurs testes et de la ruyne de leurs maysons, s'ilz y

parviennent.

Mais le dict Cecille, oultre ce qu'il tient meintennant sa

Mestresse assés bien disposée envers les dicts de Herfort, pour

la grand jalouzie qu'il luy imprime toutjour de la royne

d'Escoce; de laquelle le tiltre seul précède celluy de Herfort en

la succession de ce royaulme, il y bande aussi toute la part des

Protestans et mesmes les évesques et officiers, et toutz ceulx

qui sont en quelque authorité, et pensoit bien y avoir aussi

conduict le dict comte de Lestre par le moyen de la dicte

religion, et par beaulcoup d'asseurances et promesses qu'il luy

avoit faictes; mais j'entendz que, lundy dernier, estantz huict

les plus protestans de ce conseil assemblez, en la mayson du

comte de Belfort aulx champs, pour dellibérer de ce qu'ilz

avoient à fère pour la légitimation des dicts de Herfort, et pour

advancer leur tiltre, ilz se plaignirent grandement du dict comte

de Lestre, de ce qu'ayant faict rapeller le comte d'Arondel au

conseil, il avoit préparé ung grand obstacle à leur entreprinse.

Et le dangier est que la Royne d'Angleterre (de laquelle la

vollonté et disposition peult beaulcoup en cella) se mette toute

de ce party pour les grandes impressions, qu'on luy donne,

qu'elle est en dangier de son estat et de sa propre vie, si elle

n'oste et l'estat et la vie à sa cousine.

Car, oultre les propos qu'on luy a dict que Monseigneur, frère du

Roy, avoit tenuz, lesquelz j'ay naguières escriptz à mon dict

seigneur, j'entendz qu'on luy faict acroyre que Mr le cardinal de

Lorraine sollicite, à ceste heure, ardentment la paix en France,

pour avoir plus de moyen de dresser une entreprinse contre

l'Angleterre en faveur de la Royne d'Escoce, sa niepce; et que,

pour y pouvoir à moindres fraiz conduyre son intention, et y

trouver moins de difficulté, qu'il a convenu avec ung Itallien,

dont le nom et le visaige, disent ilz, sont cognuz, de fère

empoysonner la dicte Royne d'Angleterre et le secrétaire Cecille,

et que les plus grands de France inclinent à fère la guerre par

deçà.

Et la met on en souspeçon que le Roy d'Espaigne sera pour

concourre facillement à l'entreprinse, pour revenche de l'injure

de ses deniers, et des prinses de mer que ceulx cy ont faictes

sur ses subjectz; et mesmes l'on s'esforce de luy en monstrer

desjà quelque indice par l'interprétation d'une dépesche, que

j'entendz qu'on a intercepté, de Mr de Forquevaulx, et envoyée

par deçà; en laquelle, après ung propos de trois mariages, il

faict mencion du grand amaz de gens, et d'argent, et des

préparatifs, par mer et par terre, que le Roy d'Espaigne faict,

avec aulcunes particullaritez de plus estroicte intelligence avec

Leurs Majestez Très Chrestiennes. Ce que n'estimans ceulx cy que

cella puysse estre pour résister seulement aulx Mores, ilz

veulent inférer que c'est contre eulx.

A quoy l'on m'a dict qu'ilz sont davantaige confirmez par une

lettre, qu'on a escripte de la Rochelle à la dicte Dame, en

laquelle l'on l'a prié que, si le Roy vient à offrir des

condicions de paix à la Royne de Navarre, et aulx princes ses

filz et ses nepveux, et aultres de leur party, qui soyent

raisonnables, comme Sa Majesté monstre s'en aprocher, qu'elle

trouve bon qu'elles soyent aceptées; car ne les pourront

bonnement reffuzer, sans se monstrer mauvais subjectz, et que la

noblesse désire grandement satisfère au Roy; aussi qu'on voyt

bien qu'elle et les princes d'Allemaigne sont longs et tardifz à

les secourir, et néantmoins adjouxtent beaucoup de grandz

mercyemens et offres à la dicte Dame, et la prient qu'elle

veuille bien pourvoir à la seurté de ses affères, parce qu'il

semble qu'on projecte desjà de grandes entreprinses contre elle

et son estat, en faveur de la Royne d'Escoce.

Desquelz adviz aulcuns icy ont heu de quoy manifester si

ouvertement leur malice, qu'ilz ont ozé dire deux choses à la

dicte Dame; l'une, que si elle n'empeschoit la paix de France,

qu'elle aurait certainement la guerre en Angleterre; et l'aultre,

que jusques à ce qu'elle aura faict arracher du tout une si malle

plante, comme est la Royne d'Escoce, qu'elle ne verra jamais

bien, ny repos, en ceste isle.

Ce que m'ayant esté raporté, j'ay miz peyne, par d'aultres plus

modérez personnaiges, de luy fère si bien diminuer ceste opinion

qu'elle monstre, quant à la paix de France, qu'elle y a toutjour

fort bonne affection, mais qu'elle desire infinyement luy estre

donné moyen de s'y employer, affin de pouvoir gaigner la

bienveuillance du Roy, et se confirmer en paix et amitié avecques

luy; et, quant à la Royne d'Escoce, qu'elle est bien disposée

envers sa personne et sa vie, comme je croy qu'elle n'y a heu

jamais mauvaise intention, et que mesme elle goutte aulcunement

sa restitution, et ne la rejecte plus tant qu'elle souloit; mais

elle prétend à quelque entreprinse en Escoce, qui est cogneue de

peu de gens, laquelle elle pense avoir exécutée plustost qu'on

luy en puysse, ny de France, ny de Flandres, donner empeschement;

et que le tout sera faict dans deux moys, pendant lesquelz je ne

fays doubte qu'elle ne vollût que Leurs Très Chrestienne et

Catholique Majestez fussent ailleurs bien fort empeschées.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 93 / 318 题