Madame, ce n'est de mon gré que je donne à Vostre Majesté des adviz,
qui quelques foys sont bien contraires et divers à ceulx que
auparavant je vous ay mandez; mais le changement et la contrariété,
qui sont assés ordinaires en ceulx de ceste court, me contraignent
d'en user ainsy; dont Vostre Majesté, s'il luy playt, m'en excusera
sur le soing que j'ay de luy mander leurs actions et dellibérations,
ainsi clairement et par le menu, comme, jour par jour, je les puys
aprendre et descouvrir. Il n'y a que huict jours que ceste princesse
se monstroit bien disposée envers Voz Très Chrestiennes Majestez, et
de ne cercher rien tant que de vous contenter et complaire en ce qui
luy estoit proposé de vostre part, et de vouloir vivre en grand paix
et repos en son royaulme, chose fort sellon sa naturelle inclination;
mais, aussitost qu'on luy a raporté qu'il se préparoit en France des
gens de guerre pour passer en Escoce, il n'est pas à croyre combien la
grande jalousie de sa cousine, laquelle s'est représentée en cella,
luy a soubdain faict changer son premier bon propos; et comme, en lieu
d'aller par moyens paysibles, ainsy qu'elle disoit, ez choses
d'Escoce, elle a proposé meintennant d'y procéder par les armes. La
dicte Dame estoit lors après à espargner l'argent, meintennant elle
ne parle que d'en despendre; elle cerchoit de payer et à ceste heure
d'emprumpter; elle disoit vouloir regaigner par douceur ses subjectz,
meintennant elle faict resserrer plus que auparavant ceulx qui sont en
prison; et crainctz assés, Madame, que l'affection, qu'elle disoit
avoir à la pacification de vostre royaulme, se soit desjà changée à
ung contraire désir de vous y nourryr les troubles, si elle peult,
comme desjà l'on m'a dict qu'elle est pour se monstrer plus libéralle
à promettre secours et assistance à ceulx de la Rochelle, qu'elle n'a
faict jusques icy. Je la verray sur la première occasion de quelque
dépesche de Voz Majestez, et mettray peyne de notter les
particullaritez de ses propos, affin de fère quelque jugement de ses
dellibérations. Sur ce, etc.
Ce IVe jour de mars 1570.
INSTRUCTION pour satisfère Leurs Majestez sur le contenu de la
dépesche, comme s'ensuyt:
Que, le XXe du passé, la Royne d'Angleterre se monstroit bien
disposée envers Leurs Très Chrestiennes Majestez et envers leurs
présens affères, avec bonne affection à la paix de leur royaume,
et d'estre preste, pour l'amour d'eulx, de condescendre à des
expédiens gracieulx avec la Royne d'Escoce, et me dict l'ung des
seigneurs de son conseil qu'elle avoit ung grand contantement de
veoir que Leurs dictes Majestez, ny nul de leurs ministres,
n'estoient meslez en ces choses du North.
Ung autre des seigneurs du dict conseil, me parlant en affection
d'aulcuns aprestz, qu'on faisoit contre la dicte Dame, en un
endroict qui, sellon qu'il me le désigna, ne pouvoit estre sinon
Flandres, me dict qu'ilz estoient après, de leur costé, à
préparer en dilligence ung des plus grandz et des plus braves
armemens qu'ilz eussent, longtemps y a, miz en mer, et qu'on
cognoistroit que, si l'Angleterre n'estoit pour assaillir ung
aultre estat, qu'elle estoit suffisante pour deffandre le sien,
et que, continuant ainsy la bonne paix, comme elle faisoit,
avecques le Roy et la France, ilz n'avoient que bien peu à
craindre le reste de leurs voysins.
Le troisiesme jour après, estantz deux pacquetz, l'un de Mr
Norrys et l'aultre du Sr Randolf, arrivez de France et d'Escoce,
quasi en mesmes heure, et avec conformité d'ung mesmes advis de
certain nombre de gens de guerre, qu'ilz ont mandé que le Roy
préparoit d'envoyer en Escoce, qui se debvoient embarquer en
Bretaigne, le IIIe de may, et estre conduicts par le Sr Estrocy,
la dicte Dame fit incontinent assembler là dessus son conseil,
où, du bon estat que les choses monstroient estre deux jours
auparavant, elles furent, par la contention des mal affectionnez,
soubdain converties en une présente aygreur; et voicy ce que
j'entendz qui fut là arresté:
Que Mr Bach, pourvoyeur de la marine, seroit promptement mandé
pour lui enjoindre de mettre en ordre et en bon équipage toutz
les grandz navyres de guerre de la dicte Dame, affin d'estre
prestz dans la fin de mars ou au commencement d'avril, avec trois
mil bons hommes dessus, avytaillez pour un moys, affin de servir
aulx deux effects; l'ung, de résister aux entreprinses de
Flandres, et l'aultre, pour empescher le passaige et la descente
des Françoys en Escoce;
Que le comte de Sussex et Raf Sadeller s'en yroient au Nort, et
lèveroient six mil hommes, qu'ilz envoyeroient le plus tost
qu'ilz pourroient en Escoce, et en prépareraient aultres douze
mil pour doubler et tripler les premiers, s'il estoit besoing;
Que ceste mesmes levée pourroit servir à réprimer les esmotions
qu'on craignoit au dict pays, et servyroit aussi pour tenir la
main forte à l'exécution de justice qu'on y prétendoit fère
contre ung nombre de gentishommes, qu'on a trouvez coulpables de
la première ellévation;
Que, pour subvenir à telles choses, l'on dresseroit trois estapes
de vivres et de monitions pour les pouvoir transporter par mer où
le besoing le requerroit, l'une à Londres, l'aultre à Rochestre,
et la troisiesme, laquelle j'ay la plus suspecte, à Porsemue, car
c'est vis à vis du Havre de Grâce;
Que courriers seraient promptement dépeschez par toutes les
provinces avec lettres aulx officiers, pour fère advertissement à
ung chacun de se tenir pourveuz d'armes et de chevaulx sellon les
ordonnances, et d'estre prestz pour marcher, quand ilz seront
mandez;
Que Me Grassein feroit dilligence de trouver promptement
cinquante mil livres d'esterlin parmy les merchans pour subvénir
au présent besoing de la dicte Dame, oultre et par dessus la
somme de quarante cinq mil livres d'esterlin desjà ordonnées pour
Allemaigne;
Que les affères de la Royne d'Escoce et les propositions qui se
mettoient en avant pour sa restitution, et pour la dellivrance de
l'évesque de Roz, son ambassadeur, seroient mises en surcéance et
elle ung peu plus resserrée;
Et seroit pareillement surcise la dellibération, en quoi l'on
estoit, de pourvoir à la liberté du duc de Norfolc, sur la
caution qu'il offroit de deux centz mil livres d'esterlin; et à
l'eslargissement de millord de Lomelé; et à rappeler en court et
au conseil le comte d'Arondel, et que les dicts seigneurs
seroient plus observez et resserrez que auparavant.
Et m'a l'on dict, dont je suys après à le vériffier, qu'il fut
aussi là arresté que la dicte Dame se monstreroit plus libéralle
et prompte, qu'elle n'avoit faict jusques ici, à accorder secours
à ceulx de la Rochelle pour meintenir la guerre en France, affin
de divertyr celle toute aparante, qui s'alloit susciter dans
ceste isle pour les choses d'Escoce.
Despuys, est survenu ce rencontre en la frontière du North,
lequel aulcuns disent n'avoir tant succédé au désadvantaige de
millord Dacres, comme le filz de millord de Housdon, qui en a
porté les premières nouvelles, l'a publié; et qu'il y est mort
plus de deux centz soldatz de la garnyson de Barvich, et qu'il a
apareu ung si notable secours, qui venoit d'Escoce au dict
Dacres, qu'on a heu assés de doubte d'une surprinse sur Varvich,
dont ceulx cy font plus grand dilligence que jamais de haster les
ordonnances et provisions dessus dicts.
Quant à l'estat des choses d'Escoce, j'entendz que les comtes
Morthon, Mar, Mareschal et millord de Lendzey ayantz, avec leurs
complices, relevé en ce qu'ilz ont peu la part du feu comte de
Mora, ont transféré toute l'authorité au dict de Morthon, lequel
se trouve meintenant dans l'Islebourg, assisté de la faveur de la
Royne d'Angleterre; et semble qu'il veut establyr le comte de
Lenoz régent au dict pays à la dévotion de la dicte dame;
Que les comtes d'Arguil, d'Onteley, d'Atil et aultres bons
subjectz de la Royne d'Escoce, ayantz tenu une assemblée près de
Dombertran, où le Sr de Flemy s'est trouvé, ont dellibéré de
s'achemyner vers l'Islebourg, pour ordonner, en quelque bonne
façon, de l'estat des choses, et qu'ilz veullent que le duc de
Chatellerault preigne le gouvernement; et que, pour le
commencement, il l'ayt au nom du jeune prince, affin qu'il y
interviegne tant moins de contradiction: mais le dict duc, qui
est encores prisonnier au chasteau de l'Islebourg, demeure
fermement résolu de n'accepter aulcune charge, sinon au nom et
sous l'auctorité de la Royne. Il s'espère quelque convocation
d'Estatz au dict pays, le IIIIe du présent; ce qui s'en entendra,
je ne fauldray de le mander à Leurs Majestez. Il semble qu'on n'a
trouvé Ledinthon si bon Anglois qu'on cuydoit, et qu'il est tout
du dict duc de Chatellerault.
Ceulx qui jugent des dicts affères d'Escoce, et qui désirent la
restitution de la Royne au dict pays, et y vouldroient veoir
succéder les choses sellon l'intention du Roy, disent que, sans
venir à guerre ouverte avecques ceste Royne, il se pourra (avec
vingt ou trente mil escuz et deux personnaiges de bonne qualité
qui saichent, au nom du Roy, réunyr et accorder les seigneurs du
pays, et avec demy douzaine de capitaines pour conduyre leurs
gens de guerre, et quelques monitions et armes), fère ung si bon
fondement dans ce royaume que les effortz des Anglois n'y
pourront en rien prévaloir; mais il fauldroit que cella y passât
tout promptement, avant que ceulx cy soyent sur mer.
L'accord des deniers et merchandises d'Espaigne se poursuyt
toutjour fort instantment, et pourra bien estre que, quant aulx
deniers, il preigne encores quelque tret, pour attandre celle
lettre du Roy d'Espaigne, par laquelle il veuille advouher que la
somme est à des merchans; mais, quant aulx merchandises, j'estime
que cella sera bientost conclud, parce qu'il se dépesche quatre
principaulx merchans de ceste ville avec généralle procuration
pour en aller, en compaignie du Sr Thomas Fiesque, tretter avec
le duc d'Alve à Bruxelles; et doibvent partyr dans ceste
sepmayne. Dont le Roy pourra fère incister sur l'ung et sur
l'autre de ces deux poincts envers le duc d'Alve, qu'il n'en
veuille accommoder les Protestans, ains entretenir et prolonger
la matière, au moins jusques après l'esté prochain; dont, de ma
part, je travailleray, aultant qu'il me sera possible, d'y fère
toutjour naistre quelque difficulté, et il s'y en trouveroit
assés du costé mesmes de ceulx cy, n'estoit la craincte qu'ilz
ont du Roy sur les choses d'Escoce.
Je suys bien fort pressé par l'ambassadeur d'Espaigne de suplier
Leurs Majestez Très Chrestiennes qu'ilz veuillent exclurre aux
Anglois le commerce de la France, parce que, nonobstant la
suspencion d'entre l'Angleterre et les Pays Bas du Roy son
Mestre, ilz ne layssent d'estre accommodez, par le moyen des
Françoys, des choses qu'ilz ont besoing d'Espaigne; lesquelles,
pour le gain, ilz leur aportent toutjour en abondance, bien que
ceulx cy se monstrent aussi difficilles de n'admettre les
merchandises d'Espaigne ny de Flandres par deçà, comme l'on le
pourroit estre en Espaigne ou en Flandres d'y recepvoir celles
d'Angleterre; tant y a qu'avec des moyens cella se conduict, et y
a quelcun qui, au nom des Catholiques de ce royaulme, m'est venu
prier pour la dicte exclusion de traffic, comme de chose laquelle
admèneroit bientost une telle nécessité en ce pays, qu'on s'y
eslèveroit contre ceux qui gouvernent; en quoy Sa Majesté
considérera ce qui est le plus expédient et le plus utille pour
son service, car je crains que par là l'on s'incommoderoit assés
pour accommoder aultruy.
Sur la closture de ceste dépesche, le Sr de Garteley est arrivé,
qui m'a dict que le secours pour Escoce est desjà tout prest en
Bretaigne, dont semble estre fort requis de le haster de partir,
affin de prévenir ceux cy, lesquelz sont tous résoluz de getter
dehors, avant la fin de ce moys, quinze grandz navyres des
premiers prestz pour nous empescher la mer.