AULTRE INSTRUCTION A PART.

Ce qui est advenu de nouveau en la frontière entre millord Dacres

et millord de Housdon, joinct les façons dont l'on continue de

procéder de plus en plus fort rudement contre ces seigneurs qui

sont arrestez, et d'observer de près le reste de la noblesse,

descouvre assés qu'il y a une grande contrariété dans ce royaume

tant sur la religion, et sur le faict de la Royne d'Escoce, et

sur les divers tiltres de la succession de la couronne, et sur

l'emprisonnement des grandz, que pour ung général malcontantement

contre ceulx qui gouvernent.

Et semble que le duc de Norfolc est plus que jamais désiré d'ung

chacun, mais il demeure fermement résolu en soy mesmes de ne

pourchasser sa liberté par nulle aultre voye que par celle de

l'équité de sa cause; en quoy il se persuade d'avoir ung très bon

et très asseuré fondement, lequel il ne veult aucunement altérer;

mais les aultres seigneurs, qui ne sont si resserrez que luy,

sont dellibérez que, si, dans quinze jours, ilz ne se peuvent

prévaloir, ou pour le dict duc ou pour eulx; de leurs amys et

moyens de court, qu'ilz se résouldront à cercher d'aultres

expédians, et m'ont faict remercyer du reffuge et retrette que je

leur ay dict que le Roy leur donroyt en son royaume.

Or, se trouvans les comtes de Northomberland et de Vuesmerland et

millord Dacres, qui sont trois bien principaulx personnaiges de ce

royaume, et quelque nombre de gentilshommes de ce pays avec eulx,

meintennant fuytifz en Escoce, toutz bien affectionnez à la Royne

d'Escoce et bien fort catholiques; et desirant le duc de Norfolc, de

sa part, que les affères de la dicte Dame y soient secouruz,

nomméement du costé de France, il est à espérer que, s'il playt au Roy

de les favoriser en quelque bonne sorte, non suspecte à ces seigneurs

angloys partisans de la dicte Dame, qu'elle et son royaulme pourront

estre préservez contre les entreprinses de l'Angleterre à honneur et

utillité de la France, et la Royne d'Angleterre et les siens divertys

de ne pouvoir tant nuyre, comme ilz font en aultres endroicts, aulx

affères du Roy, non sans que Sa Majesté se forme, par ce moyen, ung

bon nom, et possible quelque bonne part en l'affection de ceulx de

ceste isle.

Le duc d'Alve, à la vérité, a des ambassadeurs escoçoys, et anglois

devers luy pour avoir secours, et il a escript par deçà qu'il est tout

prest de le bailler, mais que nul de ceulx qui sont venuz ne luy sçayt

donner compte du temps, du lieu, de la forme et des condicions qu'ilz

veulent avoir le dict secours, et qu'il ne veult advanturer l'honneur

et les affères de son Mestre, de mettre en évidence un telle

entreprinse, sans y voyr bon fondement. Par ainsy, il sollicite que

quelcun des principaulx le vienne trouver pour conclurre avecques luy

de toutes les particullaritez du dict secours; et, de tant que le duc

de Norfolc a suspect ce qui vient de ce cousté là, il me faict

solliciter de haster l'assistance du Roy en faveur de la Royne

d'Escoce.

Le comte de Lestre, en une privée conférance qu'avons heu ensemble,

m'a dict que la Royne, sa Mestresse, avoit esté naguières pressée par

ceulx de son conseil de prendre party, affin de remédier tout à ung

coup à plusieurs difficultez qui se présentent en son royaulme, et

qu'elle, de son costé, s'estoit monstrée, encores ce coup, aussi

dégoustée de mariage, comme toutes les aultres foys qu'on luy en avoit

cy devant parlé; mais enfin elle leur avoit respondu que, si pour

annuller les divers tiltres qu'on prétend à sa succession, lesquelz

mettent en division son royaulme, elle estoit contraincte de se

maryer, qu'elle est toute résolue de n'espouser point de ses subjectz.

Je luy ay respondu qu'il sçavoit bien que Leurs Majestez Très

Chrestiennes avoient toutjours heu désir que ce fût luy qui tint ce

lieu, et que ceste leur bonne vollonté continue encores, dont ne

failloit sinon qu'il regardât comment les y employer; que de ma part

je luy serviray de bon cueur; que le temps sembloit fère pour luy,

parce que tout le royaulme plyoit meintennant au désir de la dicte

Dame, et les principaulx qui estaient travaillez concouroient toutz à

luy complayre, pourveu qu'il fit quelque chose pour eulx; et la Royne

d'Escoce, qui pouvoit assés dans ceste isle, favorisoit ses nopces,

s'il favorisoit sa restitution; et quoy qu'il y eust, puysqu'il estoit

ainsy advancé en la bonne grâce de la dicte Dame, qu'il advisât de

prendre ce premier lieu, et à tout le moins de ne le laysser aller à

nul, qui ne luy sache le bon gré de l'y avoir miz.

Il m'a rendu plusieurs bonnes parolles de mercyement, pour les mander

de sa part à Leurs Majestez, et, après m'avoir touché ung mot de

l'extrême déplaysir, que la Royne, sa Mestresse, avoit du mariage de

la Royne d'Escoce avec le duc de Norfolc, il m'a prié qu'en une de mes

audiences, je face venir à propos à la dicte Dame que, pour obvier

aulx inconvénians où elle et son royaulme pourront tumber par les

diverses prétencions de sa succession, qu'ung chacun estime qu'elle

feroit bien de se maryer, et que le Roy avoit toutjour desiré que,

s'il ne pouvoit pour luy ou les siens avoir ce bien, que au moins,

pour évitter la jalouzie de quelque aultre party estrangier, ce fût

quelque bien heureulx de ce royaulme qui y parvînt, ce que je ne luy

ay reffusé de fère; mais j'attendray là dessus le commandement de

Leurs Majestez.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 71 / 318 题