Xe descendaient lentement dans le vallon qui sépare La Roche-Blanche et
le mont de Gergovie. Arrivé au bas (peut-être à l’endroit appelé les
Quatre-Viats, c’est-à-dire le carrefour des noyers à l’angle N.-E. de
La Roche-Blanche), César put voir, plus nettement que sur la colline,
le danger que couraient ses 12000 hommes, comme perdus au milieu
des rochers, et déjà menacés peut-être par les Gaulois accourant de
l’Ouest. Il fit alors faire la sonnerie de retraite, et arrêta la Xe
légion.--Il nous dit que les légionnaires de l’assaut ne l’entendirent
pas, _quod satis magna valles intercedebat_[94]: ce ne peut être que
la vallée où il se trouvait lui-même, assez large pour amortir le
son, surtout étant donné le bruit simultané du combat et des clameurs
gauloises.
[94] VII, 47, 1 et 2. On ne peut pas appeler _satis magna vallis_
les dépressions qui séparent les trois contre-forts méridionaux
de Gergovie, contre-forts qui d’ailleurs ont contribué à briser
ou dénaturer la sonnerie. Le trompette devait être en arrière,
sur le flanc N. de La Roche-Blanche (comme l’a pensé Olleris,
p. 27).--Presque tous les écrivains placent à ce moment la Xe
légion bien au delà de cette vallée, sur le flanc de la montagne
gergovienne, et pas loin du village; cf. en dernier lieu Rice
Holmes, p. 744.
Le danger devenu plus grand par l’arrivée des Gaulois (venus de
l’Ouest, le long du plateau), César changea alors les positions de ses
légions de réserve.--La XIIIe (en partie seulement) sortit du petit
camp et se plaça _sub infimo colle_. C’est évidemment le pied de La
Roche-Blanche. Comme César ajoute qu’elle fut disposée de manière
à menacer les ennemis _ab latere dextro_[95], s’ils s’avançaient
jusque-là, elle dut occuper tout le fond de la vallée entre La
Roche-Blanche et Gergovie, depuis le carrefour des Quatre-Viats
jusque vers le ravin du N.-O.: elle forma une ligne presque parallèle
à la droite des sentiers descendant de Gergovie, que les ennemis
allaient suivre[96]; elle remplaça donc la Xe légion dans le fond
de la vallée, mais en appuyant sur la gauche.--Quant à la Xe, César
nous dit seulement qu’ «elle s’avança un peu», s’arrêta ensuite, et
que du point où elle était placée, César, qui la commandait, attendit
l’issue du combat[97]. Il faut donc chercher ce point assez près des
Quatre-Viats et du fond de la vallée; il faut le placer à un endroit
d’où le proconsul pouvait à la fois suivre les détails de la bataille
sur la montagne et les mouvements de la plaine; de plus, comme il
dira plus loin qu’il quitta cette position pour un terrain «un peu
plus favorable», _paulo æquiore loco_, c’est-à-dire plus plan, il faut
que cette position ait été sur quelque pente assez rude. C’est ce qui
m’a décidé à faire marcher et monter la Xe légion vers le N.-E., et à
l’arrêter sur le flanc du contre-fort qui avance au S.-E. du village,
à l’endroit où passe le chemin rapide et direct de Donnezat à l’hôtel
Mezeix[98]. De ce point (au-dessous de la croix qui est à l’entrée
du village), en effet, on a une vue très nette de toute la zone
occupée par les Romains et de tous les flancs et ravins méridionaux
de Gergovie, et surtout de ceux qui avoisinent les principaux
sentiers.--J’ajoute que, sur ce point, César donnait à la fois la
main à la XIIIe et aux Éduens, qui arrivaient à la hauteur du domaine
de Gergovie: il était au centre de la ligne courbe qui couvrait la
retraite, et prêt à recevoir fugitifs ou Gaulois, descendant vers les
camps par les chemins qui se réunissent au village.
[95] VII, 49, 1.
[96] De plus (ce que César ne dit pas), dans cette position, 1º
elle couvrait le petit camp, 2º elle pouvait donner la main aux
troupes de l’attaque feinte, perdues vers Jussat.
[97] VII, 49, 3: _Ipse paulum ex eo loco cum legione progressus,
ubi_ [peut s’entendre de _ex loco_ aussi bien que d’_exspectabat_]
_constiterat, eventum pugnae exspectabat_. Von Gœler (1re éd.,
p. 49, n. 5) et d’après lui Napoléon III (t. II, p. 279, n.) ont
corrigé le texte et écrit _regressus_.
[98] C’est à peu près l’endroit où Napoléon place la 3e position
de cette même Xe. La côte était plus rude autrefois; les cultures
l’ont adoucie; le chemin a été fortement creusé pour atténuer la
rampe.--Fischer, qui a bien compris le mouvement de la Xe légion
(p. 413), la place sur le contre-fort qui sépare le village du
vallon de La Roche-Blanche, à l’Ouest de celui où nous la plaçons
nous-même.
La débandade des Romains ayant commencé à la vue des Éduens survenant
vers leur droite, les deux légions de réserve prennent une troisième
position.--De la Xe, César dit: _Pro subsidio paulo æquiore loco
constiterat_[99]: elle s’avance donc au-devant des fugitifs, elle
monte dans la direction du village, elle rencontre alors un espace plus
large, un terrain moins escarpé, un sol plus nivelé; c’est, je crois,
l’endroit occupé aujourd’hui par la partie basse du village[100].--La
XIIIe se plaça derrière la Xe pour la soutenir, sur un terrain «plus
élevé» que celui où elle s’était arrêtée d’abord, c’est-à-dire que le
vallon du nord de La Roche-blanche. Puisque la Xe s’est avancée et que
la XIIIe va se trouver derrière elle, cette dernière n’a pu se poster
que sur la croupe dont nous parlions tout à l’heure, et où elle a
remplacé la légion de César.--À ce moment l’armée romaine de réserve,
au lieu de former, si je puis dire, une ligne de front, forme une
ligne de profondeur. Elle s’échelonne le long de la route de Gergovie à
Donnezat, prête à recevoir le choc d’en haut.
[99] VII, 51, 1.
[100] Encore qu’il y ait là bien des montées et des descentes. Mais
tout est relatif dans les expressions de César. Il ne dit pas _æquo
loco_, mais _paulo æquiore_, ce qui est une double atténuation.
Cette surface plane apparaît nettement sur la carte d’Olleris.
Les fuyards, pressés surtout par le N.-O., d’où arrivent les Gaulois,
descendent vers le village, rencontrent les réserves, et les trois
groupes, les légions débandées, la Xe, la XIIIe, reculent lentement
jusque dans la plaine, où elles se forment en rang de combat:
_Legiones ubi primum planiciem attigerunt, infestis contra hostes
signis constiterunt_[101]. Cette plaine est, selon moi, celle qui
précède Donnezat au Nord, et où aboutit le chemin dont nous venons de
parler[102].
[101] VII, 51, 3. _Ab radicibus collis_, 4.
[102] Occupée aujourd’hui par des champs de blés et de vignes. La
carte de l’État-Major, trop foncée et trop hachée sur ce point, ne
rend pas l’aspect du terrain.
Je ne présente cette théorie du combat que comme la série d’hypothèses
qui, à l’étude des lieux et à la lecture de César, m’a le moins
déplu. Je ne cache pas qu’elle peut être critiquée.--Le champ de la
bataille se trouve un peu rétréci, elle évolue seulement autour du
chemin du plateau au village, et du village à Donnezat[103]: mais
songeons qu’il n’y eut que 20000 Romains d’engagés, et presque tous
dans un corps-à-corps, et que César avait tout intérêt à ramasser ses
troupes.--Les légions sont constamment éloignées du grand camp: mais
César devait avoir hâte de rejoindre ses défenses les plus proches,
celles de La Roche-Blanche, et ses dernières réserves, celles de
l’attaque feinte[104].--Au reste, le devoir de l’historien n’est pas
d’éviter à tout prix les hypothèses, mais de les avouer franchement.
[103] Même limitation du champ de bataille chez Vial, p. 33, et
chez Fischer, p. 411 et suiv., _Gergovia_, p. 30. Von Gœler et
Napoléon III reculent la XIIIe légion jusqu’au Puy de Marmant,
beaucoup trop loin à l’Est. M. Rice Holmes a très justement indiqué
les motifs (p. 746) qui font rapprocher du petit camp les légions
en retraite.
[104] On a maintes fois reproché à César de ne pas avoir parlé
du lac de Sarlièves, desséché sous Louis XIII. On a même voulu
conclure de ce silence que le lac n’existait pas à l’époque
gauloise. Mais aucun argument géographique ou géologique ne permet
de nier l’existence de ce lac au temps de César. Et si le proconsul
ne le mentionne pas, c’est qu’il était dans ses habitudes de ne
point parler des détails de terrain qui n’avaient pas joué un rôle
dans les opérations militaires proprement dites. Même remarque à
propos de la montagne de Mussy-la-Fosse près d’Alésia; cf. ici, p.
387.
⁂
Il ne faut pas se borner, en étudiant Gergovie, à la critique des
opérations du siège et à l’explication de la victoire de Vercingétorix.
Il est une autre leçon d’histoire nationale que la montagne arverne
peut nous donner. Regardons de là la plaine de la Limagne et le
sommet du Puy de Dôme. Rendons-nous compte de l’effet que ces riches
cultures et cette cime impérieuse ont pu faire sur les Gaulois, et nous
trouverons des éléments de force morale et de richesse matérielle aussi
décisifs pour comprendre le rôle des Arvernes et de Vercingétorix que
les pentes inaccessibles de la montagne de Gergovie.
NOTE IV[105]
La bataille de Dijon.
Le champ de bataille que j’indique m’a été suggéré par le mémoire
de Gouget[106]. Je renvoie à son travail ceux qui désirent connaître
les motifs d’ordre géographique et stratégique qui rendent ce choix
vraisemblable.
[105] Cf. page 248 et suiv., et la carte.
[106] _Mémoire sur le lieu de la bataille livrée avant le siège
d’Alésia_, dans l’_Académie des Inscriptions et Belles-Lettres_,
_Mémoires présentés par divers savants_, première série, t. VI,
1864, p. 203 et suiv.
J’avais déjà accepté les conclusions de Gouget lorsque j’ai essayé
de reconstituer, sur les lieux, les détails du combat. L’étude du
terrain, sans les dissiper complètement[107], n’a pas accru les doutes
qui me restaient encore: car je n’ignore pas que, dans toute recherche
rétrospective de topographie militaire, il ne peut y avoir que des
vraisemblances plus ou moins grandes.
[107] Voici les objections qu’on peut faire au choix de ce champ de
bataille:
1º César se rendant _in Sequanos_ (VII, 66, 2), la rencontre
semble avoir eu lieu plus au Levant, par exemple entre Fauverney et
Genlis.
2º La hauteur de Saint-Apollinaire n’est-elle pas trop faible pour
avoir été appelée par César _summum jugum_ (VII, 67, 5)?
3º L’objection suivante est beaucoup plus sérieuse. D’après César,
Vercingétorix reste avec son infanterie _pro castris_ (VII, 66,
6; 68, 1), _ad flumen_ (67, 5), par conséquent sur les bords
de l’Ouche ou sur les hauteurs de la rive droite (cf. p. 249 et
253). De ces points, ni lui ni ses soldats ne purent rien voir
de la bataille, sauf l’arrivée des Germains sur la hauteur et la
poursuite des Gaulois: or Vercingétorix (cf. p. 250) avait annoncé
qu’il ferait avancer ses fantassins au-devant de son camp pour
que leur vue effrayât l’ennemi, _terrori hostibus futurum_, et
encourageât ses propres cavaliers (66, 6). De l’endroit où il les
laissa, ils ne pouvaient servir ni à l’une ni à l’autre chose. Et,
d’autre part, la place d’un général en chef n’est point hors de la
vue de la mêlée.
Le large mamelon qui protège Dijon à l’Est, depuis la ligne des
faubourgs jusqu’aux villages de Saint-Apollinaire et de Mirande, puis,
au delà, cette vaste plaine découverte qui s’étend vers Quétigny et
Varois jusqu’au bas-fond de la Norges, forment un emplacement naturel
pour un très grand combat de cavalerie.
Rien n’était plus important, au cours de ce combat, que la possession
de la ligne des plus hauts sommets, marquée aujourd’hui par le sentier
de Saint-Apollinaire (268 mètres) au tilleul de la triangulation (269
mètres): ce sont là, je crois, les deux points culminants.--Cette
hauteur a été comme un rideau qui a masqué[108] à Jules César[109] la
présence et les opérations de l’armée gauloise[110]. Si peu élevée
qu’elle soit au-dessus de la plaine (Varois, à une lieue de là, est
encore à 225 mètres de hauteur), elle est de telle nature que, du
versant oriental, on ne peut rien apercevoir de la vallée de l’Ouche
et des régions voisines de Dijon.--Lorsque Vercingétorix l’eut
occupée, il assura par là ses relations entre ses camps et la plaine
de Varois, où il fit attaquer les légions, et il domina jusque dans
les moindres détails[111] tout le champ de bataille.--En revanche,
lorsque les cavaliers germains, gravissant sans peine les pentes que
suit aujourd’hui la route nationale (du carrefour du chemin de Quétigny
jusqu’à Saint-Apollinaire), eurent délogé l’ennemi du dos d’âne qu’ils
occupaient jusqu’au chemin de Mirande, _summum jugum nacti_[112],
lorsqu’ils eurent poursuivi les vaincus jusque dans la plaine de Dijon,
et jusqu’aux bords de l’Ouche, _fugientes usque ad flumen_[113], il ne
restait plus à tout le reste de la cavalerie gauloise qu’à prendre la
fuite. Car, en s’inclinant vers le Sud-Est, soit par la route du Parc
dans la plaine, soit par les chemins de Mirande et de Quétigny sur
la hauteur, les Germains auraient pu promptement couper la retraite
vers l’Ouche et les camps gaulois. Aussi, dès que les Gaulois, occupés
contre les Romains dans la plaine de Varois, virent les Germains
maîtres du sommet de Saint-Apollinaire, _qua re animadversa_, craignant
d’être enveloppés, ils se débandèrent sans retard[114]. Et ce fut sans
doute au moment où ils descendirent par les pentes rapides qui mènent
de Mirande vers le faubourg Saint-Pierre et vers le Parc qu’ils furent
rejoints par les cavaliers germains: c’est là, peut-être, qu’eurent
lieu les principales captures de chefs[115].
[108] Il semble bien, en effet, que César ait été surpris; VII, 67,
1 et 2: _(Galli) se ostendunt... Qua re nuntiata_. Cf. p. 253.
[109] La route suivie par César est sans doute marquée par la ligne
Pichanges, Flacey, Saint-Julien, Orgeux, Varois. Son camp (à 10
milles des camps gaulois de la rive droite de l’Ouche, VII, 66, 3)
doit être cherché entre la 3e et la 4e de ces localités. C’est à
tort, je crois, que Gouget (p. 230) le place à Arc-sur-Tille.
[110] Les trois camps de Vercingétorix (VII, 66, 3 et 5; 68, 1)
peuvent être cherchés, sur la rive droite, sur les hauteurs entre
le fort de Beauregard et le faubourg de l’Ouche.
[111] En admettant, ce que je ne puis m’empêcher de supposer,
que Vercingétorix ait cherché à se rendre compte lui-même de la
bataille.
[112] VII, 67, 5. Cf. p. 255.
[113] VII, 67, 5.
[114] VII, 67, 6. Cf. p. 253.
[115] VII, 67, 7.
On peut conjecturer également la manière dont la poursuite fut
conduite par César. Il plaça ses bagages en sûreté sur la colline la
plus voisine du champ de bataille[116]: comme ce n’est pas celle de
Saint-Apollinaire, où a eu lieu le combat, je suppose que c’est celle
de Talant, de l’autre côté de Dijon. Puis, il reprit sa route. Le soir
de la bataille, il put tuer encore 3000 hommes à l’arrière-garde des
Gaulois[117]. Puisqu’ils fuyaient vers Alise-Sainte-Reine, César a dû
les talonner dans la vallée de l’Ouche ou sur les larges plateaux qui
la bordent à l’ouest de Dijon. Mais Vercingétorix s’engagea ensuite
dans une des régions les plus tourmentées de la Côte d’Or: c’est
d’abord la chaîne principale des montagnes, entre Fleurey et Blaisy;
c’est ensuite, sur l’autre versant, la vallée de l’Oze, étroite,
dominée par des croupes boisées, pleine d’impasses et de cachettes,
coupée d’éperons et de ravins. La poursuite, la nuit surtout, ne
pouvait plus se faire qu’avec les plus grandes précautions. Elle prit
fin à la tombée du jour[118].
[116] _In proximum collem deductis_; VII, 68, 2. Je me sépare
sur ce point de Gouget qui voit dans cette colline (p. 235) «les
terrains en pente douce par où l’on descend vers Dijon». César
n’aurait pas campé au milieu même du champ de bataille.
[117] VII, 68, 2. Cf. p. 257.
[118] VII, 68, 2.
NOTE V[119]
Les contingents de l’armée de secours.
Voici de quelle manière je rétablis, d’après les manuscrits de César,
le chiffre des effectifs fixés par l’assemblée des chefs (César, _de
Bello Gallico_, VII, 75, § 2 et suiv.: _Imperant_, etc.). Ce chiffre a
dû être légèrement supérieur à celui des contingents réellement amenés
(_coactis_, etc., VII, 76, 3): ce qui explique la différence entre le
total des hommes demandés (275000) et la force de l’armée de secours
(258000). César n’a eu en mains que la liste des contingents votés par
le conseil.--L’astérisque, dans la liste qui suit, indique les peuples
dont la présence ou le nom peuvent être discutés à la place que nous
leur donnons, ou les chiffres qui ne sont pas absolument certains.--Les
différents systèmes proposés pour ce classement ont été en dernier lieu
reproduits et discutés par M. Beloch, dans son étude sur «la Population
de la Gaule au temps de César», parue dans le _Rheinisches Museum_ de
1899, p. 414 et suiv.
[119] Cf. page 279 et page 284.
1-5: Arvernes, y compris leurs clients: *_Eleuteti_ [Rutènes libres],
Cadurques, Cabales, Vellaves: 35000.--6-10: Éduens, y compris leurs
clients: Ségusiaves, *_Ambluareti_ [Ambarres], Aulerques Brannoviques,
*_Blannovii_ [Boïens?]: 35000.--11-15: Séquanes, Sénons, Bituriges,
Santons, Carnutes, chaque peuple 12000.--16 et 17: Bellovaques,
Lémoviques: 10000 chaque.--18-21: Pictons, Turons, Parisiens, Helvètes:
8000 chaque.--22-27: *Andes, Ambiens, Médiomatriques, Pétrucores,
Nerviens, Morins: *6000 chaque.--28: Nitiobroges, à *5000.--29:
Aulerques Cénomans, à 5000.--30: Atrébates, à *4000.--31-32:
Véliocasses, *Lexoviens, chacun à *3000.--33: de même les Aulerques
*Eburoviques.--34 et 35: les Boïens (du Rhin?) et les Rauraques: à
*2000 chaque.--36-43: les cités de l’Armorique, nommément Coriosolites,
Rédons, *Ambibares [_Ambiliati_?], Calètes, Osismiens, Vénètes,
*Lémoviques, Unelles, taxées en tout à 30000.--Nous avons essayé plus
haut, p. 284, un groupement géographique de ces peuples et de ces
effectifs.
Des nations de la Gaule citées ailleurs par César, il manque: les Rèmes
et les Lingons, demeurés fidèles aux Romains (VII, 63); les Leuques
(Toul), qui étaient leurs voisins, eux aussi, peut-être, les alliés de
César (cf. I, 40); les Suessions, en ce moment soumis aux Rèmes (VIII,
6); les Meldes (Meaux), peut-être dans le même cas (cf. V, 5); les
Trévires, occupés par la guerre de Germanie (VII, 63); les Ménapes,
les Éburons et les petites tribus du Nord-Est, retenus sans doute par
le même motif; les Mandubiens d’Alésia; les Namnètes (III, 9), les
Diablintes de Jublains (III, 9), les Ésuviens de Séez (II, 34; III, 7;
V, 24), omis par inadvertance ou, plutôt, rattachés, dans la pensée de
César, les premiers à l’Armorique, les deux autres à l’Armorique ou aux
Aulerques.
NOTE VI[120]
Alise-Sainte-Reine.
Avant de livrer ce volume à l’impression, j’ai voulu revoir longuement
tous les détails des champs de bataille d’Alise-Sainte-Reine. J’avais
quelques hésitations encore au sujet des positions que j’ai assignées
aux combattants: elles se sont, sur place, assez rapidement dissipées.
[120] Cf. p. 258 et suiv., et les deux cartes, p. 265 et hors
texte.
Bien d’autres ont constaté avant moi avec quelle précision la
description générale d’Alésia, dans les Commentaires[121], s’accorde
avec l’état des lieux et l’aspect du paysage. Mais, même dans
les détails topographiques, l’expression de César est nette et
significative[122].
[121] VII, 69, § 1-4.
[122] D’Anville avait fait cette remarque dès 1741
(_Éclaircissemens_, p. 480).
On a souvent dit que les champs de bataille se transforment rapidement,
et qu’après vingt ans écoulés, les principaux acteurs d’un combat
avaient peine à reconnaître les lieux où ils avaient joué une partie
décisive de leur vie. Peut-être est-ce parce qu’aux heures de lutte
ils avaient mal vu les choses, et que les craintes du moment avaient
dénaturé leurs impressions. Mais Jules César se troublait rarement.
Il avait, entre autres qualités, un coup d’œil d’une exactitude
pénétrante; il saisissait sur-le-champ les positions maîtresses, et
en notait sans erreur les valeurs réelles ou relatives. De plus, il
a su trouver, en écrivant ses Commentaires, le style adéquat à cette
qualité. Aussi s’est-il borné, dans ses descriptions de villes, de
sièges et de champs de bataille, aux traits essentiels, et s’est-il
servi, presque toujours, des mots nécessaires et des termes qui
portent.
Je dis presque toujours, et non pas toujours. Le seul reproche que
j’adresserai à César, c’est d’avoir, dans ses exposés topographiques,
exagéré légèrement les lignes principales des pays dont il parle. Il
appelle Alésia «un lieu fort élevé», _admodum editus locus_[123],
le Mont Auxois une colline fort haute, _summus collis_[124]: les
superlatifs sont peut-être de trop. Il se sert de l’expression d’
«escarpé», _loca prærupta_[125], quand il s’agit seulement d’une montée
un peu rude. C’est faire beaucoup d’honneur à l’Oze et à l’Ozerain que
de les appeler _flumina_[126], surtout en dehors des saisons de pluies.
Mais il ne faut pas oublier que César ne parle pas en géographe,
soucieux de la nuance et du vocable technique. Il écrit comme il a vu
au moment de la mêlée, en combattant qui ne regarde dans un détail
du terrain que l’avantage ou l’obstacle immédiats. Il appellera
indifféremment _mons_ ou _collis_ toute hauteur dominante[127], et il
lui suffira d’une pente difficile à des soldats en armes pour qu’il
parle d’escarpements. Mais si le trait essentiel est forcé, il n’est
jamais faussé.
[123] VII, 69, 1.
[124] _Ibidem_.
[125] VII, 86, 4. Cf. ici, p. 392.
[126] VII, 69, 2; VII, 72, 3.
[127] Remarque déjà faite par von Gœler, _Gallischer Krieg_, 2e
éd., 1880, p. 320. Cf. ici, p. 373, n. 1[89].
Comme la région d’Alise-Sainte-Reine n’a pas, depuis vingt siècles,
subi de ces bouleversements qui transforment à jamais un pays, nous
avons donc le droit de chercher à reconstituer, en face du terrain, les
péripéties du siège et des batailles.
⁂
I.--Il faut d’abord se rendre compte de l’ensemble du pays, tel que
César le décrit avant d’aborder le récit des opérations du siège. Le
mieux, pour cela, est de monter sur le plateau d’Alésia, et d’en faire
le tour, qui correspond sans doute au circuit de l’enceinte de la ville
gauloise. De là, regardez tour à tour au pied de la colline, dans les
deux vallées qui la bordent, dans la plaine qui la précède[128], vers
les hauteurs qui lui font face de l’autre côté des deux ruisseaux[129],
et le texte de César vous paraîtra d’une clarté lumineuse: _Ipsum
erat oppidum Alesia in colle summo, admodum edito loco..... cujus
collis radices duo duabus ex partibus flumina subluebant. Ante id
oppidum planicies circiter millia passuum III in longitudinem patebat.
Reliquis ex omnibus partibus colles, mediocri interjecto spatio, pari
altitudinis fastigio, oppidum cingebant_[130].--À cette description
de César il ne manque qu’un seul détail: il ne parle pas ici de la
montagne de Mussy-la-Fosse, qu’on aperçoit au couchant d’Alésia,
fermant l’horizon de la plaine des Laumes par sa terrasse bifurquée.
Il le fait à dessein. Car cette montagne ne jouera aucun rôle dans
les opérations du siège proprement dit[131].--En revanche, il en
fera mention lorsqu’arrivera l’armée de secours. Car c’est sur les
sommets de Mussy qu’elle apparaîtra, et les gens d’Alésia purent
voir confusément les troupes de leurs alliés recouvrir peu à peu les
hauteurs de la montagne lointaine et déborder par les pentes jusque
dans la plaine[132]. C’est sur les plateaux de cette même montagne,
et sans doute aussi sur ses versants extérieurs et invisibles, du
côté du Couchant, que cette armée formidable établira ses camps[133].
C’est enfin sur les rebords et les flancs qui font face à Alise que
se tiendront, en avant de ces camps, les fantassins gaulois durant les
principales batailles[134].
[128] C’est en regardant _in campum_ que Vercingétorix aperçut la
cavalerie gauloise de secours, s’approchant des lignes extérieures
de César, VII, 79, 3; cf. p. 283; peut-être aussi VII, 84.
[129] Notamment vers le Mont Réa ou la montagne de Ménétreux, où
Vercingétorix put voir Vercassivellaun attaquer le camp romain
(VII, 84, 1; cf. p. 292).
[130] VII, 69, § 1-4.
[131] Cf. ici, p. 378, n. 1[104]. Même silence sur la Brenne.
[132] _Colle exteriore occupato_; VII, 79, 1. Cf. p. 283 et 285.
[133] Ces _castra_ sont mentionnés VII, 79, 2; 80, 2 (cf. 4); 81,
1; 83, 7 et 8; 88, 4 et 5. Cf. p. 285.--Von Gœler (1re éd., p. 76;
2e, p. 316) place le camp gaulois sur la montagne de Pouillenay,
parce que, dit-il, celle de Mussy-la-Fosse forme deux collines, et
que César (VII, 79, 1) ne parle que d’une seule. Mais en réalité
ces deux collines ne sont que deux branches d’un même massif, comme
on peut s’en convaincre par la carte et sur les lieux.
[134] _Pedestres copias paulum ab eo loco_ [la plaine des Laumes]
_abditas_ [placées à l’écart] _in locis superioribus constituunt_;
VII, 79, 2; cf. p. 286. _Reliquæ copiæ pro castris sese ostendere
cœperunt_; VII, 83, 8. cf. p. 286.