Les dieux, au contraire, ne sortirent pas de leurs sanctuaires: ils

se transformèrent sur place, aussi rapidement que les hommes. Déjà,

et même avant Vercingétorix, ils avaient dans leur caractère et leur

attitude quelques traits de ressemblance avec les dieux de la Grèce et

de Rome. Quand César parle de Bélénus et de Teutatès, il les appelle, à

la Latine, Apollon et Mercure. Ils lui paraissent si voisins des dieux

publics du peuple romain, qu’il se plaît à ne point distinguer les uns

et les autres: comme s’il voulait montrer aux Gaulois qu’adorant des

divinités semblables à celles de Rome, ils pouvaient bien obéir à son

proconsul. De fait, pendant la guerre de l’indépendance, les patriotes

ont pu croire que leurs dieux s’entendaient avec Rome: c’est la

divinité, disaient-ils, qui aidait les légionnaires à construire leurs

formidables engins de siège; c’est elle qui a trahi Uxellodunum.

Les divinités celtiques, pas plus que celles de l’Italie et de la

Grèce, n’avaient la haine tenace. Elles étaient faites à l’image

d’Éporédorix et de Diviciac. Elles ignoraient l’âpre obstination des

dieux sémitiques, la folie courageuse des patrons d’Hasdrubal et de

Barcochébas, le tempérament irréductible de Iahvé. Dès les temps de

Vercingétorix et de Lucter, Bélénus et Teutatès s’estompaient dans le

crépuscule en prenant peu à peu une forme latine, tandis que les deux

grands chefs se dressaient, toujours en armes, sur les hauts lieux de

leur patrie.

Les Gaulois, une fois soumis, affublèrent de titres romains plus

volontiers encore leurs dieux que leurs familles et leurs villes.

Le nom de Bélénus fut rapidement oublié pour celui d’Apollon. Les

divinités des montagnes et des sources arvernes se dissimulèrent sous

la protection de Jupiter ou de Mars. Le principal dieu gaulois changea,

de gré ou de force, son nom de Teutatès en celui de Mercure; et, ce qui

fut plus grave, il reçut un à un les attributs du dieu gréco-romain,

le pétase et le caducée, la bourse et les talonnières, l’élégance et la

jeunesse.

Ne disons pas que Teutatès fut chassé par Mercure de son sanctuaire.

Ce qui se produisit fut tout différent. Les peuples continuèrent à

visiter les mêmes temples, à gravir les mêmes sentiers qui conduisaient

aux sommets consacrés; ils n’eurent pas à modifier leurs habitudes

de prières et leurs chemins de dévotions; et ils ne trouvèrent pas

subitement un dieu romain à la place du dieu celtique. Ce fut celui-ci

qui se transfigura par degrés, qui se perfectionna, comme un fils de

Gaulois sous les leçons des rhéteurs latins.

V

Au temps de Néron, un siècle après la chute d’Alésia, la Gaule avait à

peu près fini sa transformation extérieure: je ne parle, bien entendu,

que de la noblesse, des grands dieux, et des villes capitales.

Nulle part, alors, on n’avait une impression plus nette et plus forte

de ce qu’elle était devenue, qu’en s’arrêtant au sommet du Puy de

Dôme, et en contemplant l’horizon arverne, celui sur lequel s’était

si souvent posé le regard de Vercingétorix.--La vieille montagne,

autrefois l’asile redouté d’une divinité aux rites sanglants, est

maintenant la résidence d’un dieu à la figure accorte et à l’humeur

hospitalière, dont la statue colossale rayonne au milieu des bigarrures

des marbres précieux. Dans la plaine prochaine, Augustonémétum ou

Clermont apparaît avec ses temples au fronton grec et ses statues en

toge romaine. Et en face de la cité nouvelle, se dresse, solitaire et

farouche, le mont désert de Gergovie.

VI

Qu’après cela, l’occasion s’offre à la Gaule de reconquérir sa liberté:

on peut être sûr qu’elle ne la saisira pas.

Au milieu des désordres qui accompagnèrent la mort de Néron (69),

l’empire romain parut entièrement disloqué, et le symbole même de sa

grandeur, le Capitole, s’effondra dans l’incendie. Comme au moment des

guerres civiles qui avaient suivi le départ de César et le passage du

Rubicon, les bardes se remirent à chanter ou les druides à prophétiser:

«Même après la bataille de l’Allia», disaient-ils, «le Capitole était

resté debout, et l’empire de Rome avec lui: le voilà tombé maintenant,

les dieux ont allumé son incendie comme un signal de leur colère,

comme un présage pour assurer aux nations celtiques la conquête de

l’univers.» Quelques chefs, s’enthousiasmant à leur tour dans la verve

de leurs entretiens, crurent à l’avènement de «l’empire des Gaules»;

ils s’écriaient, imitant Vercingétorix après Avaricum, que «leur race,

lancée sur le monde, ne s’arrêterait plus qu’au gré de sa volonté»: et

ceux qui entendaient ces harangues croyaient et applaudissaient (70).

Mais chants de poètes, prophéties de prêtres, propos d’exaltés,

n’étaient plus alors que de vains bruits, l’écho vague et inconscient

des choses d’autrefois. Ni les peuples ni les dieux de la Gaule ne

comprenaient le sens de ces grands mots.

La prudence revint aussi vite que la folie. Un conseil général se

réunit à Reims, pour délibérer «sur la paix ou la liberté»: la liberté

celtique ou la paix romaine. Mais ce congrès ne ressemblait que par

son titre et par le nombre des chefs à celui du Mont Beuvray. Tout y

était d’aspect romain. La plupart, et peut-être la totalité de ces

hommes, étaient citoyens, et portaient des noms latins. La ville

où ils siégeaient, librement étendue dans la plaine, était une cité

moderne, et ne connaissait plus que les dieux nouveaux, Mercure, Rome

et Auguste. Enfin, les paroles qui furent prononcées montrèrent que les

âmes avaient changé comme l’extérieur.

Un délégué trévire s’éleva avec violence contre l’empire romain. Un

chef rémois lui répondit, en célébrant les bienfaits de la paix et les

avantages de la soumission. L’assemblée loua les intentions du Trévire

et adopta les sentiments du Rémois.

Ce qui l’inquiéta le plus, ce fut l’incertitude du lendemain: «Si

l’on se levait contre Rome, à quelle nation reviendrait l’honneur

de commander? Si l’on remportait la victoire, quelle ville serait la

capitale du nouvel empire?» Il y eut même des chefs qui, dans le cours

des débats, affirmèrent les droits de leur peuple au principat de la

Gaule, comme avaient fait les Éduens avant l’assemblée du Mont Beuvray.

Cela suffit pour décider le congrès de Reims à faire une déclaration de

fidélité au peuple romain. Par crainte d’une hégémonie celtique, les

Gaulois préférèrent l’égalité dans la dépendance, et ils attendirent

avec respect les ordres du légat de Vespasien.

Les rivalités qui avaient assuré la victoire de César subsistaient

toujours en Gaule; mais il n’y restait plus aucun des sentiments qui

avaient inspiré Vercingétorix.

Bordeaux, 25 novembre 1900.

[Illustration:

MONNAIE DE VERCINGÉTORIX, TYPE DIVIN.

(Cabinet des Médailles, no 3771.)

(Grossie un quintuple.)]

NOTES

NOTE I[10]

Les monnaies de Vercingétorix[11].

La plus ancienne monnaie connue de Vercingétorix a été découverte en

Auvergne vers 1837[12]. Plusieurs autres ont été trouvées en 1852,

sur le territoire de Pionsat[13]. Une autre provient des environs

d’Issoire[14]. On en a rencontré une dans les fouilles des abords

d’Alésia[15].

[10] Voir pages 88 et 135, et les planches en tête du volume et

ci-contre.

[11] J’entends ne parler ici que des monnaies portant le nom de

Vercingétorix.--Peghoux, _Essai sur les monnaies des Arverni_,

Clermont, 1837, p. 44 et suiv., pl. II. De Saulcy, _Numismatique

des chefs gaulois mentionnés dans les Commentaires de César_, dans

l’_Annuaire de la Société française de numismatique_, IIe année,

1867, p. 28 et suiv.

[12] _Revue de la numismatique française_, 1837, p. 162 (Bouillet

et de La Saussaye). La monnaie portait... INGETORIXS.

[13] Cf. plus loin, p. 355, n. 1[23]. On n’a pu en savoir le

nombre, parce que «le cultivateur qui les a déterrées s’est

renfermé dans un silence mystérieux»; Mathieu, _Des colonies et

des voies romaines en Auvergne_, 1857, p. 69 et 445. Celles-là

portaient le nom VERCINGETORIXS en toutes lettres (Peghoux, numéros

35 et 38).

[14] Peghoux, no 35.

[15] Au camp D, au bord de l’Oze (_Histoire de Jules César_, t. II,

p. 560).

Aujourd’hui le Cabinet des Médailles possède neuf pièces au nom de

Vercingétorix[16]. D’autres collections, municipales[17], publiques[18]

ou particulières[19], en possèdent un petit nombre. Je serais étonné si

l’on en connaissait plus d’une vingtaine[20].

[16] Muret et Chabouillet, numéros 3772-80. Quatre proviennent de

la collection de Saulcy, une de la collection de Lagoy, quatre de

l’ancien fonds. Quatre sont indiquées comme venant de Pionsat; une

cinquième doit avoir la même origine (de Saulcy, no 58; Muret et de

La Tour, no 3777; cf. Peghoux, no 38, pl. II, 22; Mathieu, p. 69,

pl. III, 1).

[17] Musée de Lyon (type ordinaire, ...RIXS).--Musée de Reims

(signalée par M. Changarnier et non retrouvée).--Musée de Péronne

(collection Danicourt). _Non vidi._--Musée de Guéret? Signalée

par Peghoux, no 34, et de Saulcy, no 57, probablement à tort. M.

Pineau, conservateur du Musée, l’a, à ma prière, longuement et

vainement cherchée.

[18] Le Musée de Saint-Germain conserve celle que nous citons p.

353, note 6[15] (Reinach, _Catalogue_, 3e éd., p. 180).

[19] Collection de M. Changarnier-Moissenet à Beaune (deux pièces,

celle dont nous parlons p. 355, n. 1[23], et une autre au type

ordinaire et à la légende ....TORIXS).--Collection Blancard à

Marseille (type ordinaire, VE......).

[20] De Saulcy disait de même: «Je ne crois pas que leur nombre

atteigne le chiffre vingt.»

Les pièces de Vercingétorix forment deux groupes distincts, si on

examine la tête figurée au droit.

Sur la plupart des pièces, c’est une tête nue, imberbe, jeune, aux

cheveux bouclés. On y voit d’ordinaire la figure d’un Apollon[21]. Mais

il n’est pas impossible, comme le pensait autrefois de Saulcy[22],

qu’on ait voulu représenter Vercingétorix lui-même, avec les traits

idéalisés, ou, si l’on préfère, théomorphisés.

[21] Peghoux, Muret, etc.

[22] P. 30: «Il est à peu près certain que l’effigie, qui se

reproduit toujours avec les mêmes traits fort caractéristiques, et

assez éloignés de ceux de la tête idéalisée d’Apollon, nous offre

le véritable portrait de Vercingétorix. Nous pouvons donc affirmer

que César a eu raison de le peindre comme un jeune homme; qu’il

ne portait pas de moustaches, qu’il avait les cheveux courts et

bouclés, et la mâchoire inférieure un peu lourde.» Voyez la gravure

du no 3774 (dans la planche de la p. 352).

[Illustration:

DENIER DE LA GENS HOSTILIA

(grossi au quintuple).]

Sur un très petit nombre de ces pièces, la figure paraît davantage

celle d’un homme[23]. Elle est coiffée d’un casque ou d’une calotte

à côtes; le cou est orné d’un collier[24]. Si l’on cherchait la

physionomie véritable de Vercingétorix, ce sont ces pièces qu’il

faudrait, peut-être, étudier de près.

[23] Cabinet des Médailles (de Saulcy, no 65 et planche; Muret

et atlas de La Tour, no 3775: mais la description de Muret est

inexacte, et la gravure de l’atlas reproduit, avec quelques

inexactitudes, la pièce de M. Changarnier; cf. plus loin). La

monnaie est indiquée comme venant de Pionsat. Elle offre encore

cette particularité, que le nom est orthographié, non pas

VERCINGETORIXS, comme ailleurs, mais... TORIXIS. Nous reproduisons

ce no 3775 dans la planche en tête de ce volume.--Un second

exemplaire de ce type, provenant du trésor de Plamont, près

Pionsat, fait partie de la collection de M. Changarnier-Moissenet,

qui m’en a obligeamment communiqué le moulage. La légende est

complète: VERCINGE TORIXIS. Nous le reproduisons dans la planche

en tête de ce volume. Cf. Changarnier-Moissenet dans le _Musée

archéologique_ de Caix de Saint-Amour, t. II, 1877, p. 14; le même,

_Examen de quelques monnaies des Arvernes_, Beaune, 1884, pl. II,

1; de La Tour, _Atlas_, no 3775.

[24] «Calotte à côtes» et «collier de perles», dit de Saulcy. Il

s’agit, vraisemblablement, d’un casque à côtes (cf. _Dictionnaire_

Saglio, au mot _Galea_, fig. 3397).

Au revers, on trouve figurés, avec des groupements différents: le

cheval au galop, qui est constant; l’amphore, constante également; le

croissant et le ᔕ couché, qui se partagent les pièces comme troisième

attribut.

Les légendes, plus ou moins complètes, comportent, presque toutes

l’orthographe VERCINGETORIX; un très petit nombre, VERCINGETORIXIS[25].

[25] Voyez p. 355, note 1[23].

Sur le style de ces pièces, voici ce que veut bien m’écrire M. de

La Tour[26]: «Les monnaies de Vercingétorix sont en bon or jaune.

La frappe a été hâtive, grossière; les flans sont irréguliers; les

tranches, éclatées. Le style est mauvais, si on le compare à l’art

romain de la même époque; il est très bon si on le compare à celui

des œuvres barbares. L’exécution, malgré sa rudesse et son âpreté,

n’est pas sans caractère et sans une certaine ampleur. Cette monnaie

forme, avec les autres monnaies frappées à la même époque par les

Arvernes, un groupe fort homogène comme style, métal et frappe. Le

cheval, d’une belle allure et très caractéristique, se retrouve sur

les monnaies d’argent du même peuple arverne; mais celles-ci sont

exécutées avec moins de soin encore que les monnaies d’or, les flans

sont très grossiers et ne portent chacun l’empreinte que d’une portion

de coin[27].»

[26] 15 janvier 1901.

[27] M. Babelon (_Monnaies de la République romaine_, 1885-1886)

a cru retrouver le portrait de Vercingétorix captif dans les

monnaies suivantes: 1º un denier de la _gens Hostilia_ (46 av.

J.-C., année du triomphe de César, t. I, p. 552), représentant au

droit une tête (type de _Pavor_ ou _Pallor_) barbue et aux cheveux

hérissés, qui serait celle de Vercingétorix, au revers un char

gaulois (c’est cette figuration d’un char qui me ferait douter

que la tête soit celle du chef gaulois); 2º un denier de César

(II, p. 11), représentant au revers un trophée de boucliers et de

trompettes gauloises, au pied duquel sont assis une femme en pleurs

(la Gaule?) et un captif, barbu, les mains liées (Vercingétorix?);

3º un autre denier de César (II, p. 12), présentant au revers

une scène semblable; 4º un denier de César (II, p. 17), au

revers duquel on voit, au pied d’un trophée analogue, un captif

agenouillé; 5º un denier semblable au précédent (II, p. 17), où

le captif est très remarquable par sa grandeur, sa longue barbe,

ses cheveux hérissés, sa tête assez semblable à celle du denier

de la _gens Hostilia_ (notre no 1); M. Babelon n’hésite pas à

écrire: «C’est le portrait de Vercingétorix». Nous le reproduisons

ici, p. 355, d’après l’exemplaire du Cabinet des Médailles.--Si,

sur ces pièces, ce captif barbu est bien le chef gaulois, il faut

avouer qu’il ne ressemble guère au personnage des statères d’or

décrits plus haut. À moins que, pour tout concilier, on n’oppose

là Vercingétorix vaincu et prisonnier, et ici, Vercingétorix roi et

triomphant.

NOTE II[28]

Bourges.

Bourges a été, sinon de toutes les villes de la Gaule, du moins de

toutes celles qu’a connues César, le type le plus achevé de l’_oppidum_

palustre, comme Paris, de l’_oppidum_ fluvial.

[28] Voir p. 169 et suiv., et le plan de la p. 171.

En dépit des remblais que vingt siècles ont jetés sur ses abords,

malgré la construction des faubourgs du Nord, il est aisé, aujourd’hui

encore, de se rendre rapidement compte de l’origine et du caractère

topographiques de la cité d’Avaricum. Elle est demeurée ce qu’elle

était au temps de César, «une presqu’île de marécage», _prope ex

omnibus partibus flumine et palude circumdata_[29].

[29] VII, 15, 5. Cf. p. 170.

On arrive d’ordinaire à Bourges par la ligne de Vierzon, en remontant

l’Yèvre (la rivière, _flumen_, dont parle César[30]). Il n’est point

rare que toute la plaine, large d’un kilomètre, qui s’étend entre la

voie ferrée, le lit de l’Yèvre et le canal, soit entièrement recouverte

d’eau: c’était le cas lorsque j’ai visité Bourges, au mois de mars,

précisément le mois où fut assiégé Avaricum.--Aux approches de Bourges,

le marécage qu’est cette plaine a été rétréci peu à peu par les progrès

de la ville depuis le XIIe siècle: il n’en est pas moins fort visible.

Il suffit de regarder du haut des trois levées qui portent l’avenue

de la Gare (celle-ci moderne) et les deux routes d’Orléans et de

Paris (et ces deux dernières sont sans doute les héritières de _longi

pontes_ antiques[31]).--Au delà vers l’Est et en amont sur l’Yèvre, les

marécages s’élargissent de nouveau. Ils bloquent ainsi tout le nord de

Bourges, stagnant le long de la rivière sur une étendue de plusieurs

kilomètres. De là, impossibilité pour César d’investir la ville,

_circumvallare loci natura prohibebat_[32].

[30] VII, 15, 5; 17, 1.

[31] Cf. Mater, _Congrès archéologique de Bourges_ de 1898, 1900,

p. 170. Il paraît probable qu’il n’y avait dans l’antiquité qu’une

seule voie de ce côté des marais, et que les deux routes du Nord,

celle de Sancerre et celle d’Orléans, ne se séparaient qu’après le

passage de l’Yèvre au pied de la butte de l’Archelet.

[32] VII, 17, 1. Cf. p. 170.

C’est au nord des marécages que campa Vercingétorix, dans la direction

de la vieille et célèbre route romaine de Bourges à Sancerre (chemin

de Jacques Cœur[33]). Comme César campa au Sud, le roi des Arvernes

fut séparé de lui par une longue et large bande de palus, et il put

demeurer en relation constante, à travers elle, avec les Gaulois

assiégés[34]. Ces mêmes marécages, en cas d’évacuation de la ville,

permettaient aux gens d’Avaricum de gagner à temps le camp gaulois, en

retardant leur poursuite immédiate: _Palus, quæ perpetua intercedebat,

Romanos ad insequendum tardabat_[35].

[33] Cf. Vallois, _Mémoires de la Société des Antiquaires du

Centre_, 1893, p. 60.

[34] VII, 21, 2; 26, 2; 28, 5. Les portes (en admettant que César

ne dise pas _portæ_ pour _porta_, VII, 28, 3) par lesquelles

s’enfuient les assiégés sont celles qui conduisaient aux routes de

Sancerre et d’Orléans (_ultimas oppidi partes_, VII, 28, 2). Cf. n.

1[31].

[35] VII, 26, 2. César, prévenu à temps, put envoyer des cavaliers

garder les portes du Nord (cf. la note précédente). Il est possible

que ces cavaliers se soient bornés à longer les remparts en deçà de

l’Yévrette et de l’Auron, et qu’ils n’aient pas traversé les marais

pour couper la route à l’Archelet. Cf. p. 182 et 183.

À l’Ouest et au Sud-Ouest, une autre ligne de marécages se détachait

de la première, obliquement, pour suivre la vallée de l’Auron. On

reconnaîtra la place qu’ils occupaient, en regardant les quartiers bas

du haut et à l’ouest de la place Séraucourt.

Entre ces deux lignes, s’avance et s’avançait du Sud-Est, comme un

promontoire, la colline sur laquelle était bâti Avaricum. Elle ne

tenait donc à la terre ferme que par l’isthme marqué aujourd’hui par la

place Séraucourt et par la route de Moulins ou rue de Dun-sur-Auron:

_Eam partem oppidi quæ, intermissa a flumine et a paludibus, aditum

angustum habebat_, dit César d’une part[36], et, de l’autre: _Unum

habeat et perangustum aditum_[37]. «Très étroit» est peut-être exagéré;

«étroit» suffisait, car l’isthme ou le col devait avoir, à la base[38],

environ 500 mètres, à peu près la largeur de la colline et de la ville.

[36] VII, 17, 1. _Paludibus_ est la leçon des mss. α; _palude_,

celle des mss. β, comme c’est celle de tous les mss. pour le

passage VII, 15, 5: il y a bien deux lignes de marécages, mais qui

se réunissent près de l’Abattoir.

[37] VII, 15, 5. Cf. le mot du vieil historien du Berry, Chaumeau,

1566, p. 224, disant de Bourges: «Elle n’est que d’un costé

accessible, qui est du costé regardant Dun... Encores est ce costé

très fort tant pour l’assiette du lieu (qui est descouvert de

toutes partz), profondité des fossez, rempartz de terre.» Cf. ici

p. 170.

[38] L’_Histoire de Jules César_, t. II, p. 255, ne donne que 100

mètres de largeur à «l’arête de terrain formant avenue» au temps de

César.

⁂

Dans Bourges même, et peu de villes françaises offrent à un degré égal

cet avantage historique, il est possible de reconnaître assez vite et

de suivre exactement le pourtour de l’enceinte romaine du IVe siècle,

lequel était sans doute, à peu de chose près, le même que celui de

l’enceinte gauloise assiégée par Jules César: car l’isolement de la

ville au milieu de ses marécages ne put permettre deux tracés trop

différents[39].

[39] C’est également l’opinion de Saint-Hypolite dans un très

judicieux travail sur les _Diverses enceintes de Bourges_

(_Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest_, 1841, p.

103 et suiv.). D’après ses mesures, l’enceinte romaine avait 2100

mètres, la ville, 33 hectares. Il faut reconnaître, toutefois, que

la superficie d’Avaricum eût été, dans ce cas, bien inférieure à

celle de Gergovie, Alésia, Uxellodunum, Bibracte. L’_Histoire de

Jules César_ élargit son enceinte sur les longs côtés, à l’Est et à

l’Ouest.

La ligne des remparts est marquée, du côté des marais, par les rues

de Bourbonnoux, Mirebeau, des Arènes et Fernault; du côté de la terre

ferme, par l’esplanade Marceau (Saint-Michel): sur ce dernier point,

l’_oppidum_ gaulois commençait exactement là où commence aujourd’hui

la ville proprement dite, à l’entrée de la rue Moyenne et de l’avenue

Séraucourt. Le pan de mur gallo-romain, en briques et petit appareil,

que l’on voit de ce côté, encastré dans la muraille de la terrasse de

la Caserne, est l’héritier de la courtine de pierres et de bois décrite

dans les Commentaires[40]. Et, à quelques mètres près, les entrées

de ces deux rues correspondent, je crois, à deux portes de l’enceinte

gauloise[41].

[40] VII, 23.

[41] Il y avait, en effet, de ce côté des remparts gaulois,

deux portes, dont l’éloignement devait être égal, à peu près,

à la largeur, soit 330 pieds, de la terrasse élevée par César:

_Duabus portis ab utroque latere turrium eruptio fiebat_; VII,

24, 3.--Sur cette portion des remparts romains, on ne connaît

qu’une seule porte, la porte de Lyon, correspondant à l’entrée

de la rue Moyenne, et s’ouvrant dans la muraille tout à fait près

de l’angle de droite, ce qui devait être aussi le cas de la porte

gauloise qu’elle a remplacée; voyez la vue des remparts romains de

Bourges sur le front de l’Esplanade, dans la _Notice sur les murs

d’enceinte de la ville de Bourges_, par de Barral, Bourges, 1852,

pl. I.

C’est en face de ces deux portes, c’est-à-dire de ces deux rues, que

campa César, peut-être sur la hauteur du faubourg du Château, à 500

mètres environ de la vieille ville et de la rue Moyenne[42].

[42] _Castris ad eam partem oppidi positis_; VII, 17, 1. Cf. p.

172.

Il décida d’attaquer la portion du rempart que regardait son camp,

c’est-à-dire celle qui longeait l’Esplanade et qui était comprise entre

deux portes (entrées de la rue Moyenne et de l’avenue Séraucourt).

Il ordonna d’élever, contre ce secteur, l’_agger_ ou la terrasse

d’approche. Cette terrasse devait avoir, en largeur ou en façade, 330

pieds ou 97 mètres[43]: ce qui correspond assez exactement au front de

l’Esplanade, mesuré entre ces deux rues[44].

[43] VII, 24, 1 et 2.

[44] Y compris la largeur des rues.

Autrefois, sans aucun doute, le dos d’âne marqué aujourd’hui par la rue

de Dun-sur-Auron et la place Séraucourt n’existait pas, et il y avait

là, tout au contraire, un col en contre-bas à la fois de la ville et

du faubourg du Château[45]. Mais des amoncellements de décombres et

des travaux de voirie ont exhaussé ce quartier, et l’ont mis à peu près

de niveau avec le reste de la ville. Aussi, pour se figurer l’état des

lieux avant l’arrivée de César, faut-il enlever par la pensée quelques

mètres de profondeur au terrain situé entre la Caserne de la Ville et

le faubourg du Château[46].

[45] Cf. le texte de Chaumeau, ici, p. 360, n. 2[37]. Voir aussi la

vue de 1567, donnée par Raynal, _Histoire du Berry_, t. III.

[46] Devant l’Esplanade, le pied du mur gallo-romain est au moins à

3 m. 80 au-dessous du sol actuel.

Mais, par là même, l’exhaussement actuel de l’Esplanade, de la place

Séraucourt et de la rue de Dun-sur-Auron nous permet de comprendre ce

qu’était la terrasse bâtie par César. C’était une construction compacte

de bois, d’osier et de terre, qui ne devait pas différer sensiblement,

comme aspect et comme forme, de la levée de terrains d’emprunt qui

porte aujourd’hui ce quartier. Cette levée n’est assurément pas

l’_agger_ romain; il a disparu après le siège. Mais elle lui ressemble,

et elle rend à la voirie moderne les mêmes services que la chaussée

de César rendit aux assiégeants: elle met de plain-pied la ville et le

faubourg du Château, Avaricum et le camp romain[47].

Vercingétorix · 第 24 / 28 段