Vercingétorix servît de victime expiatoire aux deux principales
nations. Car il se hâta de faire un triage parmi ses prisonniers: il
réserva le sort des Arvernes et des Éduens, hommes et chefs, au nombre
d’environ 20000. Le reste des vaincus furent distribués comme esclaves
entre les soldats de toute l’armée: le moindre combattant put avoir son
captif.
Les Éduens et les Arvernes étaient prêts à tout pour recouvrer la
liberté et quelque chose de plus. Par leur intermédiaire, César n’eut
pas de peine à s’entendre avec leurs compatriotes de Gergovie et de
Bibracte. Il se rendit chez les Éduens, il y reçut l’hommage public de
leur peuple, il y accueillit les députés arvernes, qui se mirent à sa
merci: j’imagine qu’Épathnact, «le très grand ami du peuple romain»,
était parmi ces derniers. Aux uns et aux autres il restitua leurs
concitoyens pris dans les combats et lors de la reddition d’Alésia,
renonçant à exercer sur eux et sur leur nation les droits de la
victoire. Lui-même s’établit au Mont Beuvray, quartier général, pendant
l’été, de la Gaule soulevée, et pendant l’hiver, de César vainqueur. À
Rome, on remercia les dieux par vingt jours d’actions de grâces.
Les deux nations qui avaient dirigé la lutte se retrouvèrent dans la
même situation politique qu’il y avait un an. Les Éduens redevinrent
les alliés du peuple romain, et recouvrèrent leur clientèle et leur
autorité dans la Gaule: César les inscrira à nouveau parmi les «cités
fédérées» de l’Empire, à côté des Rèmes et des Lingons. Il déclarera
les Arvernes une «cité libre», il ne toucha pas à son épée, consacrée
aux dieux gaulois dans un de leurs temples, et les anciens sujets ou
rivaux de Vercingétorix purent se croire deux fois autonomes, parce
qu’ils ne devaient ni l’obéissance à un roi ni le tribut au peuple
romain.
Mais cette alliance entre Éduens et Romains, cette liberté des Arvernes
étaient, l’année précédente, sinon réelles, du moins encore apparentes.
Désormais, elles ne seront même pas précaires, et ces mots ne valent
plus que comme les formules les plus élégantes de l’incorporation à
l’empire.
II
À l’honneur de la Gaule, ce double exemple ne fut pas suivi par la
majorité des tribus. Les survivants des amis de Vercingétorix étaient
décidés à tenir encore. De nouveaux pourparlers s’engagèrent entre
les chefs et entre les cités.--On répétait de plus en plus que César
arriverait dans quelques mois au terme de son commandement; et, si les
vaincus avouaient que toute lutte d’ensemble ne pouvait finir que par
l’écrasement de la Gaule, ils espéraient encore venir à bout de leur
adversaire en le forçant à disséminer ses légions: qu’on lève partout
des armées, qu’on suscite la guerre sur tous les points, qu’on allume
des incendies de toutes parts, et le proconsul, affamé et éperdu dans
un pays saccagé, n’aura ni le temps, ni les troupes, ni les vivres
nécessaires pour réduire à l’impuissance un ennemi insaisissable. Qu’il
ne fût pas dit que la Gaule eût manqué de constance avant d’avoir
manqué d’hommes.--C’était le meilleur des plans de Vercingétorix
que reprenaient ses anciens auxiliaires: le Cadurque Lucter, le
Sénon Drappès, l’Ande Dumnac, Gutuatr le Carnute, Sur l’Éduen, Comm
l’Atrébate, sans parler du chef des Bellovaques Correus et de l’Éburon
Ambiorix, toujours vivant.
Quatre groupes de combattants se dessinèrent dans le cours de l’hiver.
Au Nord, dans le bassin de Paris, les Bellovaques, sur l’ordre de
Correus, se levèrent en masse, et furent rejoints par les Ambiens,
les Atrébates, les Calètes, les Véliocasses et les Aulerques: Belges
et Celtes fraternisèrent. Comm apporta à cette armée l’appui de son
expérience, et se chargea notamment de lui assurer quelques auxiliaires
germains pour tenir tête à ceux de César.--Au Nord-Est, les Trévires,
chez qui Sur s’était réfugié, firent leur paix avec les Germains, et
acceptèrent leur concours: peu importait aux Transrhénans de combattre
tour à tour les Romains et les Gaulois. De ce côté, Ambiorix avait
encore reparu.--Au Centre, Dumnac assiégeait Poitiers, toujours fidèle
aux Romains. Il avait une assez nombreuse armée, et se sentait soutenu
par les Carnutes, les Bituriges et les peuples de l’Armorique.--Au Sud
enfin, Lucter et Drappès organisaient la résistance dans les régions du
Limousin et du Quercy, ce qui n’était pas sans danger pour la province
romaine elle-même.
Les huit chefs que nous venons de citer, donnèrent, par leur
persévérance, un démenti au jugement que César avait porté sur les
Gaulois, et que d’ailleurs Alésia avait confirmé: «Toujours prêt à
entrer gaiement en campagne, ce peuple faiblit dès qu’il s’agit de
résister au malheur.» Ceux-là du moins, quoiqu’appartenant aux nations
les plus diverses, surent imiter Vercingétorix, et demeurer fidèles à
leur cause jusqu’à la prison ou à la mort.
III
Mais leur plan échoua. D’abord parce que les cités, comme les Bituriges
avant le siège d’Avaricum, ne firent pas les sacrifices nécessaires.
Ensuite parce que César ne donna pas aux chefs le temps de se
concerter: débarrassé de Vercingétorix, il redevint ce «prodige de
célérité» qu’admirait Cicéron.
Il rentra en campagne trois mois après la chute d’Alésia, le 25
décembre 52. Deux incursions rapides chez les Bituriges et les Carnutes
décidèrent ceux-là à se soumettre, ceux-ci à se disperser. Gutuatr ne
fut pas pris, mais César laissa deux légions à Génabum, et les conjurés
du Centre et du Sud, Dumnac, Drappès et Lucter, furent séparés de Comm
et de la ligue bellovaque.
César se tourna alors contre ces derniers. Comm, Correus et leurs
alliés firent tout ce qui était humainement possible pour n’être point
vaincus. Ils suivirent les leçons de Vercingétorix, ils rompirent avec
toutes les habitudes de «la témérité barbare», choisissant pour leurs
camps des positions imprenables, essayant d’affamer leur adversaire,
fuyant les grandes batailles, évitant d’être bloqués, recourant
même à d’assez bons stratagèmes. Mais à la fin le proconsul put les
contraindre à combattre, c’est-à-dire à se faire vaincre, et Correus,
ne voulant pas se livrer, s’arrangea de manière à se faire tuer.
Comm échappa, ainsi que toujours, et il recula vers le Nord avec ses
cavaliers, essayant peut-être de donner la main aux combattants de la
Meuse et de la Moselle.
Ceux-ci eurent affaire tour à tour à César et à Labiénus. Le premier
brûla et pilla une fois de plus le pays éburon: mais Ambiorix
fut introuvable. Labiénus, plus heureux que son proconsul, battit
sérieusement les Trévires et les Germains, et s’empara des chefs,
y compris Sur l’Éduen. Les rangs des patriotes s’éclaircissaient
rapidement.
Les combats furent aussi nombreux et aussi graves au centre et au
sud de la Gaule, où commandaient deux légats de César.--Celui de la
Loire, le méthodique C. Fabius, procéda avec ordre. Il eut raison des
troupes de Dumnac dans une bataille, montra les légions romaines une
fois encore aux Carnutes, et reçut la soumission de l’Armorique. Mais
lui aussi ne put saisir son principal adversaire: Dumnac s’enfuit très
loin, et disparut au Nord-Ouest vers la fin des terres gauloises.
C. Caninius Rébilus, dans la vallée de la Dordogne, eut en face de
lui les deux plus aventureux compagnons d’armes de Vercingétorix,
Drappès et Lucter. Ils avaient réuni à eux les bandes fugitives, conçu
l’audacieux projet de prendre l’offensive dans la Narbonnaise même, et
d’y faire cette guerre de pillages et de vengeances que Vercingétorix
avait tenté deux fois d’y soulever. Rébilus parvint à les entraver; ils
gagnèrent alors Uxellodunum sur la Dordogne, avec la même dextérité que
leur ancien chef s’était réfugié dans Gergovie.
Uxellodunum était imprenable de vive force. Pour n’avoir point à
redouter un blocus, les deux chefs se hâtèrent d’y accumuler les
vivres. Lucter pensait sans cesse au sort d’Alésia, qu’il avait
failli partager: elle avait été vaincue autant par la faim que par
les armes. Et, avec une continuité de confiance qui le distingue des
autres Gaulois, il espérait, s’il échappait à la famine, échapper
aussi aux Romains, et peut-être même, par la force de son exemple,
décider la Gaule à résister jusqu’au départ de César. Par malheur, il
se laissa vaincre par le légat et rejeter hors de la place. Drappès
à son tour fut battu et pris. Mais les défenseurs d’Uxellodunum ne se
découragèrent pas, aussi tenaces que leurs chefs. Alors César arriva.
La marche de César, depuis la Meuse jusqu’à la Dordogne, marqua la
Gaule d’une traînée sanglante. Chez les Carnutes, visités une troisième
fois de l’année par les armées romaines, il put enfin, après une
étonnante chasse à l’homme, mettre la main sur Gutuatr. Lui et ses
légions avaient à tout prix besoin, pour être en règle avec les dieux
de Rome, du corps de l’homme qui avait donné le signal de la lutte à
toute la Gaule et à Vercingétorix lui-même. L’exécution du chef carnute
fut faite en vue de toute l’armée, et il semble que César ait permis
à chaque soldat de prendre un peu du sang de celui qui avait versé
le premier sang romain. Il fut battu de verges par tous ceux qui se
présentèrent, et il n’était guère plus qu’un cadavre quand on se décida
à le frapper de la hache.
À Uxellodunum, César, ne pouvant recourir à la force ou à la famine,
essaya d’un moyen plus sûr encore, la soif. Il bloqua par une
terrasse l’accès de la principale source, il la capta ensuite par des
conduits souterrains. Les défenseurs de la ville, se sentant, comme
Vercingétorix dans Alésia, abandonnés par leurs dieux, se rendirent à
César. Il leur fit couper les mains, et les renvoya, vivants et libres,
et montrant par toute la Gaule leurs bras mutilés, signe indélébile de
la vengeance du peuple romain. Drappès, qui était prisonnier, se laissa
mourir de faim; Lucter fut pris par l’Arverne Épathnact, qui le livra à
César.
Comm, Dumnac et Ambiorix restaient encore. Comm battit les routes
jusqu’à l’hiver, harcelant les convois des Romains, espérant toujours
amener quelque révolte et voir poindre quelque allié. Mais, quand il
fut presque seul, traqué de toutes parts, il parut se lasser et se
rendre, assez habile d’ailleurs pour obtenir la vie et la liberté. Il
finit par regagner davantage: car de tous les chefs gaulois que connut
César, ce fut celui qui avait l’esprit le plus fertile en ressources.
Il put s’évader de la surveillance où le tenaient les Romains; il
s’embarqua pour la Bretagne; il échappa, par une dernière ruse, à
la poursuite des vaisseaux ennemis que commandait, disait-on, César
lui-même. Il trouva dans l’île quelques amis, y fut rejoint par des
Atrébates, et réussit à fonder un peuple sur les bords de la Tamise,
que son fils gouverna plus tard comme roi. Des survivants de la
conjuration de 52, Comm fut le seul qui parvint à demeurer à la fois
chef de tribu et libre de l’étranger. Dumnac et Ambiorix ne gardèrent
l’indépendance qu’à la condition de se cacher, aux deux extrémités
opposées de la Celtique, celui-là peut-être en Armorique, celui-ci en
Flandre. La Gaule put encore offrir, dans ses plus lointains marécages,
un inviolable asile aux derniers émules de Vercingétorix.
IV
César resta au delà des Alpes un an encore. Mais il négligea ces
derniers repaires de l’indépendance pour se consacrer tout entier à
organiser et à pacifier sa conquête. Il avait épuisé la Gaule, dans
ces huit années de guerre, par des massacres d’hommes et des ramas
de captifs; il l’avait terrifiée, dans les dernières campagnes, par
les exécutions d’Avaricum et d’Uxellodunum; il la contenait, depuis
la chute d’Alésia, par la soumission des Arvernes et des Éduens: il
passa l’année (50) à se la concilier par sa politique. Aussi, quand, à
l’approche de l’hiver, il la quitta pour ne plus revenir, personne ne
bougea.
Derrière César, les légions s’acheminèrent à leur tour vers le Midi,
et l’armée qui avait dompté la Gaule l’évacua pour chercher d’autres
champs de bataille.
À ce moment-là, quelques Gaulois paraissent avoir souhaité une dernière
aventure. Les bardes reprirent leurs lyres et chantèrent les gloires
d’autrefois. Les druides immolèrent à leurs dieux de nouvelles victimes
humaines. Prêtres et poètes, qui fournissaient à la Gaule indépendante
ses moissons de poèmes et de sacrifices, perdaient avec la domination
latine leur influence et leur gagne-pain: ils espéraient que les
guerres civiles de Rome, en rappelant les légions, laisseraient place à
la revanche celtique.
Mais ceux qui conseillèrent de telles illusions, étaient ceux qui
n’avaient point à se battre, et leurs dieux ne suscitèrent aucun chef
pour reprendre l’œuvre de Vercingétorix.
V
Ce renoncement à l’indépendance s’expliquait aussi par d’autres motifs
que la lassitude, la crainte, ou le respect de César.
Tous ceux qui avaient survécu des Gaulois capables de monter à cheval
et de paraître en rang de bataille, le proconsul des Gaules les appela
à lui et leur montra des combats à livrer dans le monde entier. Ces
hommes partaient toujours allègrement pour la guerre, et n’étaient
timides que dans la détresse. Ils trouveraient, près de leur proconsul
devenu dictateur, la certitude du butin et la joie de la lutte sans la
crainte du lendemain.
Avant même que la guerre civile éclatât, on disait à Rome (décembre
50), que César aurait sous ses ordres autant de cavaliers qu’il
voudrait: la Gaule les lui donnerait sans compter. Il en fut ainsi.
La première année (49), il fit venir en Espagne trois mille Gaulois,
tous membres de la haute noblesse; et pour être sûr qu’ils répondissent
à son appel, il les avait désignés un par un, tels qu’il les avait
connus comme alliés ou adversaires: si on se demande où pouvaient être
alors Viridomar et Éporédorix, qu’on ne les cherche pas ailleurs que
dans le camp de César, préfets des cavaliers éduens auxiliaires du
peuple romain. Il n’a pas besoin de fantassins gaulois, inhabiles à
combattre chez eux et hors de chez eux; mais il envoie chercher les
coureurs ligures, les piétons aquitains, et ces archers rutènes dont
Vercingétorix lui a montré la valeur. Toutes ces troupes franchirent
les Pyrénées, avec un long convoi de bagages et de chars, semblables à
une nouvelle migration de Celtes.
César continua à drainer vers le Sud ce que les nouvelles générations
de Gaulois fournissaient de meilleurs comme combattants. Il reçut des
hommes sans relâche, et jusqu’à dix mille cavaliers. Il les promena
à sa suite en Espagne, en Italie, en Grèce, en Égypte, en Afrique
enfin. S’il y en eut quelques-uns qui répugnèrent à le servir, ils
eurent la ressource de le combattre sous les ordres de Pompée ou de
Labiénus, devenu l’ennemi de son ancien proconsul. Comme on les faisait
marcher contre des chefs romains, leur amour-propre celtique était
satisfait: en un sens, ils conquéraient le Capitole, et de plus, le
Phare d’Alexandrie et les ruines de Carthage. Les poètes de chez eux ne
célèbreraient jamais de plus longues équipées que celles où César les
conviait; et les Gaulois eurent rarement un plus bel exploit à raconter
que celui de la plaine d’Hadrumète, où moins de trente cavaliers de
leur race chargèrent et dispersèrent deux mille chevaux ennemis.
Ces chevauchées durèrent trois ans et prirent fin en Afrique (printemps
de 46), quand on eut achevé le circuit de la Mer Romaine. Il se passa,
dans les dernières rencontres, des faits mémorables. Les Gaulois de
Labiénus et les Gaulois de César se trouvèrent en présence: durant les
suspensions d’armes, ils se rapprochaient, et s’entretenaient en amis
de leurs pensées communes; aux heures de combat, ils s’entre-tuaient
dans une lutte fratricide qui rappelait les temps des Arvernes et des
Éduens. Un jour, ils firent les uns des autres un formidable massacre,
et César, survenu après la bataille, aperçut toute la plaine jonchée
de cadavres gaulois, «corps merveilleux de beauté et d’une stature
grandiose». De ces hommes, les uns l’avaient suivi à son départ de la
Gaule, d’autres l’avaient rejoint à sa demande: et ils étaient morts
pour défendre César ou Labiénus, comme leurs frères d’Alésia avaient
péri pour les combattre.
VI
Vercingétorix vivait encore. Si quelque bruit du dehors parvenait aux
oreilles du prisonnier, il put apprendre toutes ces choses:--que les
Gaulois, ses amis ou ses ennemis d’autrefois, ne se battaient plus que
pour le compte du peuple romain; que leurs nations semblaient perdre
jusqu’au souvenir des campagnes d’Avaricum, de Gergovie et d’Alésia;
que ces batailles d’Afrique, où tant de Celtes périrent du fait de
César, étaient comme le dernier épisode de la destruction de la patrie
gauloise.
Cette même année, le dictateur, vainqueur de l’Afrique, revint à Rome,
et eut assez de loisirs pour triompher solennellement de tous les
ennemis qu’il avait vaincus, à commencer par les Gaulois.
C’est à la glorification de leur défaite que fut consacrée la première
journée de son triomphe (juin 46).
Dans le cortège, des écriteaux et des tableaux rappelaient au peuple
ce qu’avait été la guerre des Gaules: trente batailles rangées, livrées
en présence de César, 800 places prises de force, 300 tribus soumises,
trois millions d’hommes combattus, un million de tués, un million
de pris. Des hommes portaient les dépouilles précieuses, les armes
des vaincus, l’or des temples, les bijoux des chefs. Et, derrière
les victimes destinées aux dieux, la Gaule apparut elle-même, en la
personne de Vercingétorix enchaîné.
Le dernier acte de son sacrifice s’accomplit le soir même. Il avait vu
le triomphe de son vainqueur, il ne lui restait plus qu’à mourir. Au
moment où le cortège, sortant du Forum, gravit les pentes du Capitole
à la lueur des lampadaires que portaient quarante éléphants, le roi
des Arvernes fut conduit dans la prison creusée au pied de la montagne
sacrée; et pendant que César amenait ses autres victimes à Jupiter,
Vercingétorix fut mis à mort[9].
[9] Voyez la note VII à la fin du volume, p. 396.
CHAPITRE XXI
TRANSFORMATION DE LA GAULE
Gallos Cæsar in triumphum ducit, idem in Curiam.
SUÉTONE, _Vie de César_, LXXX.
I. Progrès de la patrie romaine.--II. Transformation
des chefs.--III. Transformation des grandes villes.--IV.
Transformation des grands dieux.--V. Le Puy de Dôme cent ans après
Vercingétorix.--VI. Tentatives de révolte en 69-70: le congrès de
Reims et la fin du patriotisme gaulois.
I
Ce jour-là, les Romains avaient chanté, sur le passage du dictateur:
«Les Gaulois suivent le triomphe de César: mais il les mène ensuite
siéger dans le sénat.» Ce qui n’était alors qu’une boutade populaire
devint bientôt une réalité.
Il restait encore des témoins de la lutte qu’avait dirigée
Vercingétorix: les familles des chefs qui avaient combattu avec lui;
les villes qu’il avait armées et défendues contre César; les divinités
dont il avait cru faire la volonté. Les deux générations qui suivirent
sa mort, celles qui obéirent à Octavien Auguste (44 av.-14 ap. J.-C),
virent ces témoins disparaître ou se transformer. Ces êtres gaulois
ne furent plus seulement soumis à Rome, mais romains d’apparence et
d’intention. Les Celtes se préparèrent à aimer le peuple qui les avait
vaincus, en copiant ses hommes, sa ville et ses dieux. Leur patriotisme
romain naquit peu à peu de l’oubli des traditions gauloises.
II
Si quelques chefs s’agitèrent encore, ce fut chez les peuples qui
avaient le moins dépendu du roi de Gergovie: les Bellovaques, les
Aquitains, les Morins et les Trévires. Mais la noblesse des nations qui
s’étaient confédérées à Bibracte, cherchaient, comme on disait à Rome,
le chemin qui mène au sénat.
César ou Auguste donnèrent aux plus grands chefs le titre de «citoyens
romains»: ils s’appelèrent désormais du nom de _Julius_ et entrèrent
ainsi dans la grande tribu des Jules, qui fournissait au monde une
«famille divine». Dans leurs cités, ils administraient paisiblement
leur peuple sous la surveillance du gouverneur provincial: ils ne
tarderont pas à échanger l’appellation barbare de «vergobret» pour la
qualité plus élégante de «préteur». Aux frontières, ils redevenaient
chefs de guerre, et combattaient les Germains à la tête des hommes
de leurs tribus; mais, officiers de Rome, ils prenaient le titre de
«préfets» de la cavalerie: Rome leur avait ôté l’indépendance, elle
leur laissait le pouvoir, orné d’un grade supérieur dans l’armée
de l’empire. Comment résister à de telles séductions? Le fils ou le
petit-fils d’Éporédorix l’Éduen, peut-être l’ancien ami du proconsul,
porte les noms de Caius Julius Magnus, comme s’il ne valait dans le
monde que par les noms de César ou le surnom du grand Pompée; il donne
à son fils, Lucius Julius Calénus, le surnom qui avait été celui d’un
légat de César, et ce dernier héritier d’une vieille famille éduenne
deviendra tribun militaire.
À voir ces hommes, sinon à les entendre, nul ne les distingue plus
des descendants de sénateurs romains. Les nobles éduens avaient du
goût pour la prêtrise et la passion de l’autorité: on prit chez eux le
premier grand-prêtre qui fut chargé, au nom de la Gaule, de célébrer
devant l’autel du Confluent lyonnais le culte de Rome et d’Auguste:
et c’est par cette suprême dignité religieuse que les mieux nés ou
les plus heureux de tous les Gaulois pourront terminer leur carrière
militaire et civile.
Ils se gardaient bien, sur les monuments ou les tombeaux qu’ils
se faisaient élever, de rappeler des souvenirs qui ne fussent pas
romains. On a retrouvé près de Cahors la dédicace d’une statue élevée
à un Lucter, descendant ou parent de ce Cadurque qui fut le meilleur
collaborateur de Vercingétorix, et qui mourut peut-être avec lui, le
jour du triomphe de César; elle porte ces mots, en langue romaine: «À
Luctérius, fils de Luctérius, qui a rempli tous les honneurs dans sa
patrie, qui a été prêtre de l’autel d’Auguste au Confluent, la cité
des Cadurques reconnaissante a élevé cette statue.» À quinze lieues de
là, Uxellodunum, où son ancêtre avait armé les Cadurques contre César,
n’était plus qu’une ruine abandonnée: mais, dans la nouvelle résidence
assignée au peuple, les noms et les titres de Luctérius s’étalent en
formules latines sous une statue drapée de la toge romaine.
III
Car les grandes villes gauloises de montagne, comme Uxellodunum,
Alésia, Bibracte, Gergovie, avaient été désertées pour des séjours plus
abordables et plus pacifiques; puissamment assises sur des roches en
partie inaccessibles, elles inquiétaient Rome par ce qu’elles valaient
et par ce qu’elles rappelaient: Alésia et Uxellodunum n’avaient été
prises que par la faim ou la soif, Bibracte et Gergovie étaient
demeurées inviolables. Elles cessèrent, peu d’années avant l’ère
chrétienne, d’être des capitales de peuples et des refuges de tribus.
Alésia descendit de son plateau pour s’installer dans un repli de
la montagne. Les Éduens quittèrent l’escarpement du Beuvray, et
s’établirent, au delà de l’Arroux, sur les pentes gracieuses et
mollement inclinées des collines autunoises. Les Arvernes remplacèrent
leur triste donjon de Gergovie par les terres grasses et ondulées
du nord de l’Artières. Des villes neuves furent bâties près des
plaines, à mi-coteau, pour servir de capitales aux grandes nations
de la Gaule: Augustodunum ou Autun, Augustonémétum ou Clermont.
Car, pour leurs nouvelles cités, Éduens et Arvernes acceptèrent des
appellations nouvelles, et ces noms, comme ceux de _Caius_ ou de
_Julius_ que portaient les nobles, étaient des «marques de dépendance».
_Augustodunum_, c’est «la ville-forte d’Auguste», _Augustonemetum_,
c’est «le bois sacré d’Auguste». Pendant que les chefs entraient dans
la clientèle impériale, les villes prenaient l’empereur comme fondateur
éponyme.
IV