Il avait accepté, sans le dire peut-être expressément, que

Vercingétorix servît de victime expiatoire aux deux principales

nations. Car il se hâta de faire un triage parmi ses prisonniers: il

réserva le sort des Arvernes et des Éduens, hommes et chefs, au nombre

d’environ 20000. Le reste des vaincus furent distribués comme esclaves

entre les soldats de toute l’armée: le moindre combattant put avoir son

captif.

Les Éduens et les Arvernes étaient prêts à tout pour recouvrer la

liberté et quelque chose de plus. Par leur intermédiaire, César n’eut

pas de peine à s’entendre avec leurs compatriotes de Gergovie et de

Bibracte. Il se rendit chez les Éduens, il y reçut l’hommage public de

leur peuple, il y accueillit les députés arvernes, qui se mirent à sa

merci: j’imagine qu’Épathnact, «le très grand ami du peuple romain»,

était parmi ces derniers. Aux uns et aux autres il restitua leurs

concitoyens pris dans les combats et lors de la reddition d’Alésia,

renonçant à exercer sur eux et sur leur nation les droits de la

victoire. Lui-même s’établit au Mont Beuvray, quartier général, pendant

l’été, de la Gaule soulevée, et pendant l’hiver, de César vainqueur. À

Rome, on remercia les dieux par vingt jours d’actions de grâces.

Les deux nations qui avaient dirigé la lutte se retrouvèrent dans la

même situation politique qu’il y avait un an. Les Éduens redevinrent

les alliés du peuple romain, et recouvrèrent leur clientèle et leur

autorité dans la Gaule: César les inscrira à nouveau parmi les «cités

fédérées» de l’Empire, à côté des Rèmes et des Lingons. Il déclarera

les Arvernes une «cité libre», il ne toucha pas à son épée, consacrée

aux dieux gaulois dans un de leurs temples, et les anciens sujets ou

rivaux de Vercingétorix purent se croire deux fois autonomes, parce

qu’ils ne devaient ni l’obéissance à un roi ni le tribut au peuple

romain.

Mais cette alliance entre Éduens et Romains, cette liberté des Arvernes

étaient, l’année précédente, sinon réelles, du moins encore apparentes.

Désormais, elles ne seront même pas précaires, et ces mots ne valent

plus que comme les formules les plus élégantes de l’incorporation à

l’empire.

II

À l’honneur de la Gaule, ce double exemple ne fut pas suivi par la

majorité des tribus. Les survivants des amis de Vercingétorix étaient

décidés à tenir encore. De nouveaux pourparlers s’engagèrent entre

les chefs et entre les cités.--On répétait de plus en plus que César

arriverait dans quelques mois au terme de son commandement; et, si les

vaincus avouaient que toute lutte d’ensemble ne pouvait finir que par

l’écrasement de la Gaule, ils espéraient encore venir à bout de leur

adversaire en le forçant à disséminer ses légions: qu’on lève partout

des armées, qu’on suscite la guerre sur tous les points, qu’on allume

des incendies de toutes parts, et le proconsul, affamé et éperdu dans

un pays saccagé, n’aura ni le temps, ni les troupes, ni les vivres

nécessaires pour réduire à l’impuissance un ennemi insaisissable. Qu’il

ne fût pas dit que la Gaule eût manqué de constance avant d’avoir

manqué d’hommes.--C’était le meilleur des plans de Vercingétorix

que reprenaient ses anciens auxiliaires: le Cadurque Lucter, le

Sénon Drappès, l’Ande Dumnac, Gutuatr le Carnute, Sur l’Éduen, Comm

l’Atrébate, sans parler du chef des Bellovaques Correus et de l’Éburon

Ambiorix, toujours vivant.

Quatre groupes de combattants se dessinèrent dans le cours de l’hiver.

Au Nord, dans le bassin de Paris, les Bellovaques, sur l’ordre de

Correus, se levèrent en masse, et furent rejoints par les Ambiens,

les Atrébates, les Calètes, les Véliocasses et les Aulerques: Belges

et Celtes fraternisèrent. Comm apporta à cette armée l’appui de son

expérience, et se chargea notamment de lui assurer quelques auxiliaires

germains pour tenir tête à ceux de César.--Au Nord-Est, les Trévires,

chez qui Sur s’était réfugié, firent leur paix avec les Germains, et

acceptèrent leur concours: peu importait aux Transrhénans de combattre

tour à tour les Romains et les Gaulois. De ce côté, Ambiorix avait

encore reparu.--Au Centre, Dumnac assiégeait Poitiers, toujours fidèle

aux Romains. Il avait une assez nombreuse armée, et se sentait soutenu

par les Carnutes, les Bituriges et les peuples de l’Armorique.--Au Sud

enfin, Lucter et Drappès organisaient la résistance dans les régions du

Limousin et du Quercy, ce qui n’était pas sans danger pour la province

romaine elle-même.

Les huit chefs que nous venons de citer, donnèrent, par leur

persévérance, un démenti au jugement que César avait porté sur les

Gaulois, et que d’ailleurs Alésia avait confirmé: «Toujours prêt à

entrer gaiement en campagne, ce peuple faiblit dès qu’il s’agit de

résister au malheur.» Ceux-là du moins, quoiqu’appartenant aux nations

les plus diverses, surent imiter Vercingétorix, et demeurer fidèles à

leur cause jusqu’à la prison ou à la mort.

III

Mais leur plan échoua. D’abord parce que les cités, comme les Bituriges

avant le siège d’Avaricum, ne firent pas les sacrifices nécessaires.

Ensuite parce que César ne donna pas aux chefs le temps de se

concerter: débarrassé de Vercingétorix, il redevint ce «prodige de

célérité» qu’admirait Cicéron.

Il rentra en campagne trois mois après la chute d’Alésia, le 25

décembre 52. Deux incursions rapides chez les Bituriges et les Carnutes

décidèrent ceux-là à se soumettre, ceux-ci à se disperser. Gutuatr ne

fut pas pris, mais César laissa deux légions à Génabum, et les conjurés

du Centre et du Sud, Dumnac, Drappès et Lucter, furent séparés de Comm

et de la ligue bellovaque.

César se tourna alors contre ces derniers. Comm, Correus et leurs

alliés firent tout ce qui était humainement possible pour n’être point

vaincus. Ils suivirent les leçons de Vercingétorix, ils rompirent avec

toutes les habitudes de «la témérité barbare», choisissant pour leurs

camps des positions imprenables, essayant d’affamer leur adversaire,

fuyant les grandes batailles, évitant d’être bloqués, recourant

même à d’assez bons stratagèmes. Mais à la fin le proconsul put les

contraindre à combattre, c’est-à-dire à se faire vaincre, et Correus,

ne voulant pas se livrer, s’arrangea de manière à se faire tuer.

Comm échappa, ainsi que toujours, et il recula vers le Nord avec ses

cavaliers, essayant peut-être de donner la main aux combattants de la

Meuse et de la Moselle.

Ceux-ci eurent affaire tour à tour à César et à Labiénus. Le premier

brûla et pilla une fois de plus le pays éburon: mais Ambiorix

fut introuvable. Labiénus, plus heureux que son proconsul, battit

sérieusement les Trévires et les Germains, et s’empara des chefs,

y compris Sur l’Éduen. Les rangs des patriotes s’éclaircissaient

rapidement.

Les combats furent aussi nombreux et aussi graves au centre et au

sud de la Gaule, où commandaient deux légats de César.--Celui de la

Loire, le méthodique C. Fabius, procéda avec ordre. Il eut raison des

troupes de Dumnac dans une bataille, montra les légions romaines une

fois encore aux Carnutes, et reçut la soumission de l’Armorique. Mais

lui aussi ne put saisir son principal adversaire: Dumnac s’enfuit très

loin, et disparut au Nord-Ouest vers la fin des terres gauloises.

C. Caninius Rébilus, dans la vallée de la Dordogne, eut en face de

lui les deux plus aventureux compagnons d’armes de Vercingétorix,

Drappès et Lucter. Ils avaient réuni à eux les bandes fugitives, conçu

l’audacieux projet de prendre l’offensive dans la Narbonnaise même, et

d’y faire cette guerre de pillages et de vengeances que Vercingétorix

avait tenté deux fois d’y soulever. Rébilus parvint à les entraver; ils

gagnèrent alors Uxellodunum sur la Dordogne, avec la même dextérité que

leur ancien chef s’était réfugié dans Gergovie.

Uxellodunum était imprenable de vive force. Pour n’avoir point à

redouter un blocus, les deux chefs se hâtèrent d’y accumuler les

vivres. Lucter pensait sans cesse au sort d’Alésia, qu’il avait

failli partager: elle avait été vaincue autant par la faim que par

les armes. Et, avec une continuité de confiance qui le distingue des

autres Gaulois, il espérait, s’il échappait à la famine, échapper

aussi aux Romains, et peut-être même, par la force de son exemple,

décider la Gaule à résister jusqu’au départ de César. Par malheur, il

se laissa vaincre par le légat et rejeter hors de la place. Drappès

à son tour fut battu et pris. Mais les défenseurs d’Uxellodunum ne se

découragèrent pas, aussi tenaces que leurs chefs. Alors César arriva.

La marche de César, depuis la Meuse jusqu’à la Dordogne, marqua la

Gaule d’une traînée sanglante. Chez les Carnutes, visités une troisième

fois de l’année par les armées romaines, il put enfin, après une

étonnante chasse à l’homme, mettre la main sur Gutuatr. Lui et ses

légions avaient à tout prix besoin, pour être en règle avec les dieux

de Rome, du corps de l’homme qui avait donné le signal de la lutte à

toute la Gaule et à Vercingétorix lui-même. L’exécution du chef carnute

fut faite en vue de toute l’armée, et il semble que César ait permis

à chaque soldat de prendre un peu du sang de celui qui avait versé

le premier sang romain. Il fut battu de verges par tous ceux qui se

présentèrent, et il n’était guère plus qu’un cadavre quand on se décida

à le frapper de la hache.

À Uxellodunum, César, ne pouvant recourir à la force ou à la famine,

essaya d’un moyen plus sûr encore, la soif. Il bloqua par une

terrasse l’accès de la principale source, il la capta ensuite par des

conduits souterrains. Les défenseurs de la ville, se sentant, comme

Vercingétorix dans Alésia, abandonnés par leurs dieux, se rendirent à

César. Il leur fit couper les mains, et les renvoya, vivants et libres,

et montrant par toute la Gaule leurs bras mutilés, signe indélébile de

la vengeance du peuple romain. Drappès, qui était prisonnier, se laissa

mourir de faim; Lucter fut pris par l’Arverne Épathnact, qui le livra à

César.

Comm, Dumnac et Ambiorix restaient encore. Comm battit les routes

jusqu’à l’hiver, harcelant les convois des Romains, espérant toujours

amener quelque révolte et voir poindre quelque allié. Mais, quand il

fut presque seul, traqué de toutes parts, il parut se lasser et se

rendre, assez habile d’ailleurs pour obtenir la vie et la liberté. Il

finit par regagner davantage: car de tous les chefs gaulois que connut

César, ce fut celui qui avait l’esprit le plus fertile en ressources.

Il put s’évader de la surveillance où le tenaient les Romains; il

s’embarqua pour la Bretagne; il échappa, par une dernière ruse, à

la poursuite des vaisseaux ennemis que commandait, disait-on, César

lui-même. Il trouva dans l’île quelques amis, y fut rejoint par des

Atrébates, et réussit à fonder un peuple sur les bords de la Tamise,

que son fils gouverna plus tard comme roi. Des survivants de la

conjuration de 52, Comm fut le seul qui parvint à demeurer à la fois

chef de tribu et libre de l’étranger. Dumnac et Ambiorix ne gardèrent

l’indépendance qu’à la condition de se cacher, aux deux extrémités

opposées de la Celtique, celui-là peut-être en Armorique, celui-ci en

Flandre. La Gaule put encore offrir, dans ses plus lointains marécages,

un inviolable asile aux derniers émules de Vercingétorix.

IV

César resta au delà des Alpes un an encore. Mais il négligea ces

derniers repaires de l’indépendance pour se consacrer tout entier à

organiser et à pacifier sa conquête. Il avait épuisé la Gaule, dans

ces huit années de guerre, par des massacres d’hommes et des ramas

de captifs; il l’avait terrifiée, dans les dernières campagnes, par

les exécutions d’Avaricum et d’Uxellodunum; il la contenait, depuis

la chute d’Alésia, par la soumission des Arvernes et des Éduens: il

passa l’année (50) à se la concilier par sa politique. Aussi, quand, à

l’approche de l’hiver, il la quitta pour ne plus revenir, personne ne

bougea.

Derrière César, les légions s’acheminèrent à leur tour vers le Midi,

et l’armée qui avait dompté la Gaule l’évacua pour chercher d’autres

champs de bataille.

À ce moment-là, quelques Gaulois paraissent avoir souhaité une dernière

aventure. Les bardes reprirent leurs lyres et chantèrent les gloires

d’autrefois. Les druides immolèrent à leurs dieux de nouvelles victimes

humaines. Prêtres et poètes, qui fournissaient à la Gaule indépendante

ses moissons de poèmes et de sacrifices, perdaient avec la domination

latine leur influence et leur gagne-pain: ils espéraient que les

guerres civiles de Rome, en rappelant les légions, laisseraient place à

la revanche celtique.

Mais ceux qui conseillèrent de telles illusions, étaient ceux qui

n’avaient point à se battre, et leurs dieux ne suscitèrent aucun chef

pour reprendre l’œuvre de Vercingétorix.

V

Ce renoncement à l’indépendance s’expliquait aussi par d’autres motifs

que la lassitude, la crainte, ou le respect de César.

Tous ceux qui avaient survécu des Gaulois capables de monter à cheval

et de paraître en rang de bataille, le proconsul des Gaules les appela

à lui et leur montra des combats à livrer dans le monde entier. Ces

hommes partaient toujours allègrement pour la guerre, et n’étaient

timides que dans la détresse. Ils trouveraient, près de leur proconsul

devenu dictateur, la certitude du butin et la joie de la lutte sans la

crainte du lendemain.

Avant même que la guerre civile éclatât, on disait à Rome (décembre

50), que César aurait sous ses ordres autant de cavaliers qu’il

voudrait: la Gaule les lui donnerait sans compter. Il en fut ainsi.

La première année (49), il fit venir en Espagne trois mille Gaulois,

tous membres de la haute noblesse; et pour être sûr qu’ils répondissent

à son appel, il les avait désignés un par un, tels qu’il les avait

connus comme alliés ou adversaires: si on se demande où pouvaient être

alors Viridomar et Éporédorix, qu’on ne les cherche pas ailleurs que

dans le camp de César, préfets des cavaliers éduens auxiliaires du

peuple romain. Il n’a pas besoin de fantassins gaulois, inhabiles à

combattre chez eux et hors de chez eux; mais il envoie chercher les

coureurs ligures, les piétons aquitains, et ces archers rutènes dont

Vercingétorix lui a montré la valeur. Toutes ces troupes franchirent

les Pyrénées, avec un long convoi de bagages et de chars, semblables à

une nouvelle migration de Celtes.

César continua à drainer vers le Sud ce que les nouvelles générations

de Gaulois fournissaient de meilleurs comme combattants. Il reçut des

hommes sans relâche, et jusqu’à dix mille cavaliers. Il les promena

à sa suite en Espagne, en Italie, en Grèce, en Égypte, en Afrique

enfin. S’il y en eut quelques-uns qui répugnèrent à le servir, ils

eurent la ressource de le combattre sous les ordres de Pompée ou de

Labiénus, devenu l’ennemi de son ancien proconsul. Comme on les faisait

marcher contre des chefs romains, leur amour-propre celtique était

satisfait: en un sens, ils conquéraient le Capitole, et de plus, le

Phare d’Alexandrie et les ruines de Carthage. Les poètes de chez eux ne

célèbreraient jamais de plus longues équipées que celles où César les

conviait; et les Gaulois eurent rarement un plus bel exploit à raconter

que celui de la plaine d’Hadrumète, où moins de trente cavaliers de

leur race chargèrent et dispersèrent deux mille chevaux ennemis.

Ces chevauchées durèrent trois ans et prirent fin en Afrique (printemps

de 46), quand on eut achevé le circuit de la Mer Romaine. Il se passa,

dans les dernières rencontres, des faits mémorables. Les Gaulois de

Labiénus et les Gaulois de César se trouvèrent en présence: durant les

suspensions d’armes, ils se rapprochaient, et s’entretenaient en amis

de leurs pensées communes; aux heures de combat, ils s’entre-tuaient

dans une lutte fratricide qui rappelait les temps des Arvernes et des

Éduens. Un jour, ils firent les uns des autres un formidable massacre,

et César, survenu après la bataille, aperçut toute la plaine jonchée

de cadavres gaulois, «corps merveilleux de beauté et d’une stature

grandiose». De ces hommes, les uns l’avaient suivi à son départ de la

Gaule, d’autres l’avaient rejoint à sa demande: et ils étaient morts

pour défendre César ou Labiénus, comme leurs frères d’Alésia avaient

péri pour les combattre.

VI

Vercingétorix vivait encore. Si quelque bruit du dehors parvenait aux

oreilles du prisonnier, il put apprendre toutes ces choses:--que les

Gaulois, ses amis ou ses ennemis d’autrefois, ne se battaient plus que

pour le compte du peuple romain; que leurs nations semblaient perdre

jusqu’au souvenir des campagnes d’Avaricum, de Gergovie et d’Alésia;

que ces batailles d’Afrique, où tant de Celtes périrent du fait de

César, étaient comme le dernier épisode de la destruction de la patrie

gauloise.

Cette même année, le dictateur, vainqueur de l’Afrique, revint à Rome,

et eut assez de loisirs pour triompher solennellement de tous les

ennemis qu’il avait vaincus, à commencer par les Gaulois.

C’est à la glorification de leur défaite que fut consacrée la première

journée de son triomphe (juin 46).

Dans le cortège, des écriteaux et des tableaux rappelaient au peuple

ce qu’avait été la guerre des Gaules: trente batailles rangées, livrées

en présence de César, 800 places prises de force, 300 tribus soumises,

trois millions d’hommes combattus, un million de tués, un million

de pris. Des hommes portaient les dépouilles précieuses, les armes

des vaincus, l’or des temples, les bijoux des chefs. Et, derrière

les victimes destinées aux dieux, la Gaule apparut elle-même, en la

personne de Vercingétorix enchaîné.

Le dernier acte de son sacrifice s’accomplit le soir même. Il avait vu

le triomphe de son vainqueur, il ne lui restait plus qu’à mourir. Au

moment où le cortège, sortant du Forum, gravit les pentes du Capitole

à la lueur des lampadaires que portaient quarante éléphants, le roi

des Arvernes fut conduit dans la prison creusée au pied de la montagne

sacrée; et pendant que César amenait ses autres victimes à Jupiter,

Vercingétorix fut mis à mort[9].

[9] Voyez la note VII à la fin du volume, p. 396.

CHAPITRE XXI

TRANSFORMATION DE LA GAULE

Gallos Cæsar in triumphum ducit, idem in Curiam.

SUÉTONE, _Vie de César_, LXXX.

I. Progrès de la patrie romaine.--II. Transformation

des chefs.--III. Transformation des grandes villes.--IV.

Transformation des grands dieux.--V. Le Puy de Dôme cent ans après

Vercingétorix.--VI. Tentatives de révolte en 69-70: le congrès de

Reims et la fin du patriotisme gaulois.

I

Ce jour-là, les Romains avaient chanté, sur le passage du dictateur:

«Les Gaulois suivent le triomphe de César: mais il les mène ensuite

siéger dans le sénat.» Ce qui n’était alors qu’une boutade populaire

devint bientôt une réalité.

Il restait encore des témoins de la lutte qu’avait dirigée

Vercingétorix: les familles des chefs qui avaient combattu avec lui;

les villes qu’il avait armées et défendues contre César; les divinités

dont il avait cru faire la volonté. Les deux générations qui suivirent

sa mort, celles qui obéirent à Octavien Auguste (44 av.-14 ap. J.-C),

virent ces témoins disparaître ou se transformer. Ces êtres gaulois

ne furent plus seulement soumis à Rome, mais romains d’apparence et

d’intention. Les Celtes se préparèrent à aimer le peuple qui les avait

vaincus, en copiant ses hommes, sa ville et ses dieux. Leur patriotisme

romain naquit peu à peu de l’oubli des traditions gauloises.

II

Si quelques chefs s’agitèrent encore, ce fut chez les peuples qui

avaient le moins dépendu du roi de Gergovie: les Bellovaques, les

Aquitains, les Morins et les Trévires. Mais la noblesse des nations qui

s’étaient confédérées à Bibracte, cherchaient, comme on disait à Rome,

le chemin qui mène au sénat.

César ou Auguste donnèrent aux plus grands chefs le titre de «citoyens

romains»: ils s’appelèrent désormais du nom de _Julius_ et entrèrent

ainsi dans la grande tribu des Jules, qui fournissait au monde une

«famille divine». Dans leurs cités, ils administraient paisiblement

leur peuple sous la surveillance du gouverneur provincial: ils ne

tarderont pas à échanger l’appellation barbare de «vergobret» pour la

qualité plus élégante de «préteur». Aux frontières, ils redevenaient

chefs de guerre, et combattaient les Germains à la tête des hommes

de leurs tribus; mais, officiers de Rome, ils prenaient le titre de

«préfets» de la cavalerie: Rome leur avait ôté l’indépendance, elle

leur laissait le pouvoir, orné d’un grade supérieur dans l’armée

de l’empire. Comment résister à de telles séductions? Le fils ou le

petit-fils d’Éporédorix l’Éduen, peut-être l’ancien ami du proconsul,

porte les noms de Caius Julius Magnus, comme s’il ne valait dans le

monde que par les noms de César ou le surnom du grand Pompée; il donne

à son fils, Lucius Julius Calénus, le surnom qui avait été celui d’un

légat de César, et ce dernier héritier d’une vieille famille éduenne

deviendra tribun militaire.

À voir ces hommes, sinon à les entendre, nul ne les distingue plus

des descendants de sénateurs romains. Les nobles éduens avaient du

goût pour la prêtrise et la passion de l’autorité: on prit chez eux le

premier grand-prêtre qui fut chargé, au nom de la Gaule, de célébrer

devant l’autel du Confluent lyonnais le culte de Rome et d’Auguste:

et c’est par cette suprême dignité religieuse que les mieux nés ou

les plus heureux de tous les Gaulois pourront terminer leur carrière

militaire et civile.

Ils se gardaient bien, sur les monuments ou les tombeaux qu’ils

se faisaient élever, de rappeler des souvenirs qui ne fussent pas

romains. On a retrouvé près de Cahors la dédicace d’une statue élevée

à un Lucter, descendant ou parent de ce Cadurque qui fut le meilleur

collaborateur de Vercingétorix, et qui mourut peut-être avec lui, le

jour du triomphe de César; elle porte ces mots, en langue romaine: «À

Luctérius, fils de Luctérius, qui a rempli tous les honneurs dans sa

patrie, qui a été prêtre de l’autel d’Auguste au Confluent, la cité

des Cadurques reconnaissante a élevé cette statue.» À quinze lieues de

là, Uxellodunum, où son ancêtre avait armé les Cadurques contre César,

n’était plus qu’une ruine abandonnée: mais, dans la nouvelle résidence

assignée au peuple, les noms et les titres de Luctérius s’étalent en

formules latines sous une statue drapée de la toge romaine.

III

Car les grandes villes gauloises de montagne, comme Uxellodunum,

Alésia, Bibracte, Gergovie, avaient été désertées pour des séjours plus

abordables et plus pacifiques; puissamment assises sur des roches en

partie inaccessibles, elles inquiétaient Rome par ce qu’elles valaient

et par ce qu’elles rappelaient: Alésia et Uxellodunum n’avaient été

prises que par la faim ou la soif, Bibracte et Gergovie étaient

demeurées inviolables. Elles cessèrent, peu d’années avant l’ère

chrétienne, d’être des capitales de peuples et des refuges de tribus.

Alésia descendit de son plateau pour s’installer dans un repli de

la montagne. Les Éduens quittèrent l’escarpement du Beuvray, et

s’établirent, au delà de l’Arroux, sur les pentes gracieuses et

mollement inclinées des collines autunoises. Les Arvernes remplacèrent

leur triste donjon de Gergovie par les terres grasses et ondulées

du nord de l’Artières. Des villes neuves furent bâties près des

plaines, à mi-coteau, pour servir de capitales aux grandes nations

de la Gaule: Augustodunum ou Autun, Augustonémétum ou Clermont.

Car, pour leurs nouvelles cités, Éduens et Arvernes acceptèrent des

appellations nouvelles, et ces noms, comme ceux de _Caius_ ou de

_Julius_ que portaient les nobles, étaient des «marques de dépendance».

_Augustodunum_, c’est «la ville-forte d’Auguste», _Augustonemetum_,

c’est «le bois sacré d’Auguste». Pendant que les chefs entraient dans

la clientèle impériale, les villes prenaient l’empereur comme fondateur

éponyme.

IV

Vercingétorix · 第 23 / 28 段