Les légions, après le combat ou la marche du jour, se retranchaient

chaque soir, et leurs camps étaient à peine moins solides que des

citadelles: les Romains combinaient ainsi l’attaque et la protection,

l’offensive et la défensive. Vercingétorix apprit à ses soldats à

fortifier, eux aussi, leurs camps, et à les transformer en refuges

devant lesquels hésitât l’ennemi.

Enfin, si imprenables que parussent les grandes forteresses gauloises,

Gergovie et Alésia, avec leurs remparts et les escarpements de leurs

rochers, il compléta toujours leurs défenses par des boulevards

avancés, derrière lesquels il campait ses troupes, et qui retardaient

encore l’assaillant loin du pied des murailles. Et ces boulevards

furent toujours établis sur les versants des montagnes où les positions

naturelles étaient les moins fortes.

Ainsi, Vercingétorix faisait peu à peu l’éducation militaire de son

peuple, et ne laissait inutile aucune des leçons que lui apportait

l’expérience des combats.

IV

Tout cela montre qu’il eut cette qualité supérieure du chef qui se sent

responsable de la vie de ses hommes et de la destinée de sa nation: la

science très exacte de ses moyens et de ceux de son adversaire, sans

faux amour-propre ni confiance dangereuse. Ce qui apparaît plus encore

dans la manière dont il régla les rapports de tactique entre les deux

armées, la sienne et celle de César.

Sa cavalerie est trop fougueuse: il la dissémine pour qu’elle détruise

sans risques les traînards et les fourrageurs de l’ennemi. Son

infanterie est médiocre sur le champ de bataille: il l’emploie surtout

dans la besogne, plus matérielle, des travaux de siège. Les légions

romaines sont dures comme des villes: il ne les attaque pas de front,

il essaie de les user lentement, par la faim et les escarmouches. Leurs

camps sont inviolables: il leur oppose des forteresses inaccessibles,

comme Gergovie. Les Gaulois aiment à combattre en de grandes masses,

dont la sauvage inexpérience n’aboutit qu’à des massacres: il ne

recourt à ces amas d’hommes qu’une seule fois, lorsque, à Alésia,

en face des retranchements de César, allongés sur cinq lieues et

protégés par des pièges et des redoutes continus, il ne peut avoir

raison des lignes ennemies que sous la montée incessante de corps

innombrables.--Je ne songe ici qu’aux affaires où Vercingétorix prit

la décision la meilleure: mais ce fut, et de beaucoup, le plus grand

nombre.

De même qu’il jugea presque toujours exactement le fort et le faible

des armées, il sut souvent apprécier avec justesse la valeur d’une

contrée et les ressources d’un terrain.

Jules César avait un sens topographique d’une rare sûreté.

Vercingétorix eut moins de mérite à connaître les routes et les lieux

de la Gaule. Encore est-il juste de constater qu’il usa adroitement

de ses connaissances. Ses déplacements avant et pendant le siège

d’Avaricum,--sa longue retraite, tantôt lente et tantôt rapide, mais

toujours hors du contact de l’ennemi, depuis les abords de Bourges

jusqu’aux murailles de Gergovie,--son apparition devant les légions,

au moment où elles veulent franchir l’Allier,--l’habileté avec laquelle

il se présenta à l’improviste près de Dijon, coupant la route du Sud à

César venu du Nord,--la célérité enfin avec laquelle il abrita sa fuite

derrière Alésia:--tout cela indique chez lui l’intelligence des routes,

l’entente des longues manœuvres, un calcul sérieux de la portée des

marches et des contre-marches.

Il sut moins bien manœuvrer sur le champ de bataille. Il manqua

de cette rapidité et de cette acuité de coup d’œil qui faisaient

le génie de César, et que peut seule donner, à défaut de la nature,

l’habitude des rencontres. Il ne devine pas, en une seconde, ce que

l’ennemi va faire ou ce qu’il doit faire lui-même dans une situation

donnée. Sur les bords de l’Allier, il laisse César s’assurer du

passage par une ruse d’enfant. À Gergovie, il perd La Roche-Blanche

avec la même facilité et par un procédé presque semblable; il commet

l’imprudence de dégarnir ses camps au moment où César va les attaquer,

et il l’attend à l’Ouest quand l’autre monte par le Sud. Le jour de

la défaite de sa cavalerie, près de Dijon, il ne sait pas fortifier la

colline qui domine la plaine et d’où les Germains le délogent si vite.

Enfin, à Alésia, il s’use trois fois inutilement contre les lignes

des vallons.--Peut-être, à propos de la plupart de ces circonstances,

est-il bon de rappeler que Vercingétorix, comme tous les Gaulois,

n’avait point l’idée du stratagème militaire: je ne constate pas qu’il

ait employé la ruse pour son compte, et il est presque toujours trompé

par celle de l’ennemi. Ce fut aussi le cas de Camulogène devant Paris:

les Gaulois, disaient les anciens, étaient, à la guerre, «d’une nature

simple et qui ne soupçonne pas la malice».

Un autre reproche que les tacticiens leur avaient fait, c’était de

«manquer de circonspection». Vercingétorix, dès le commencement, est

guéri de ce défaut. Il se rend compte, autant que César lui-même,

que connaître et prévoir font la moitié de la victoire. Tout ce qui

est arrivé de fâcheux aux Gaulois,--le danger de garder Avaricum, la

défaite en bataille rangée, l’échec d’une attaque partielle pour sauver

Alésia,--il l’a annoncé et prédit: et ce fut cette réalisation de

ses pronostics qui le rendait si populaire dans la foule, même après

un désastre. Sa raison fit parfois de lui un prophète. Il n’espérait

jamais la victoire sans se préparer pour la défaite, puisqu’il avait

prévu qu’Alésia et Gergovie lui serviraient de refuges.--À l’heure

du campement, il savait trouver le terrain favorable: il a eu, autour

d’Avaricum, deux ou trois positions successives, sans autre protection

que des défenses naturelles, et pas une seule fois César n’osa

l’attaquer.--Pendant les marches, il ne s’est jamais laissé surprendre,

et il a surpris plusieurs fois son adversaire. César avoue lui-même

qu’il avait beau changer les heures et les routes des expéditions au

fourrage, Vercingétorix ne manquait jamais de fondre à l’improviste sur

ses ennemis.

L’Arverne paraît avoir organisé, autour et à l’intérieur de l’armée

romaine, un vaste service d’espionnage et de renseignements: il a dû,

contrairement aux habitudes gauloises, multiplier les éclaireurs, et

l’on sait que c’est souvent, en campagne, la condition essentielle du

succès. De faibles armées ont pu remporter de très grands avantages,

par cela seul qu’elles transformaient en éclaireurs un dixième de leur

effectif.

Après cela, les autres qualités militaires de Vercingétorix, son

courage, sa constance, son sang-froid, sont choses banales, et

autant du soldat que du général. Il me semble, en relisant César,

que Vercingétorix a été assez sage pour ne pas se lancer inutilement

lui-même au milieu des grandes mêlées. On ne dit pas qu’il se soit

exposé avec cette belle imprudence que le proconsul montra quelquefois.

Si cela est vrai, le chef gaulois eut raison de croire que sa vie était

le principal instrument de salut de son armée et de la Gaule.

V

Ce n’est pas qu’il n’ait commis des fautes, et on en a déjà signalé

quelques-unes, comme les imprudences de Gergovie et les hésitations

de l’assaut au pied d’Alésia. Mais les unes et les autres furent

rapidement réparées.--La seule faute insigne et irréparable, celle qui

annula toutes les victoires et qui prépara toutes les défaites, ce

fut d’engager la bataille, près de Dijon, contre César en retraite:

bataille qui devait finir par un désastre presque sans remède.

Vercingétorix avait toujours dit qu’il ne fallait jamais échanger

la certitude de vaincre lentement contre l’espérance d’un triomphe

immédiat. Il fit, ce jour-là, ce qu’il avait toujours empêché les

Gaulois de faire, et le démenti qu’il donna à ses paroles ne fit que

justifier l’excellence de ses principes.

Les autres fautes de la campagne furent moins les siennes que celles

de son conseil: on eut le tort de ne point laisser César, après le

passage des Cévennes, s’engouffrer jusqu’à Gergovie, et de perdre un

temps précieux en revenant vers le Sud; on eut le tort de ne point

brûler Avaricum. Mais, sur ces deux points, Vercingétorix ne fit que

céder aux chefs. On aurait dû harceler la retraite du proconsul, vaincu

chez les Arvernes: mais c’était la tâche des Éduens. Enfin, si les

Gaulois s’interdirent la levée en masse pour sauver Alésia, si les

trois attaques des lignes de César furent conduites en quelque sorte à

rebours, c’est que Vercingétorix, sans communication avec le dehors, ne

put d’abord faire respecter ses ordres, ni ensuite les faire entendre.

VI

Au surplus, ces fautes militaires furent la conséquence de la situation

politique où se trouvaient Vercingétorix et la Gaule.

Sa royauté sur les Arvernes était une tyrannie qu’il avait imposée

par la plèbe et par ses clients à l’aristocratie de son peuple. Le

principat d’un Arverne sur la Gaule était odieux aux Éduens et sans

doute désagréable à d’autres peuples. Il en résulta qu’il eut pour

principaux rivaux aussi bien les nobles arvernes que les nobles éduens,

et que les chefs les premiers à se soumettre, après la reddition

d’Alésia, furent ceux de ces deux pays: le plus utile des alliés de

César, l’année suivante, fut l’arverne Épathnact, et la première ville

où le proconsul put se reposer en sûreté après sa victoire, fut la

Bibracte des Éduens.

Vercingétorix eut donc le plus à craindre des chefs dont il avait le

plus besoin. La plupart des hommes de son conseil devaient le regarder

comme un gêneur, puisqu’un jour ils essayèrent de s’en débarrasser

comme d’un traître: les hommes les plus capables de trahir croient le

plus volontiers à la perfidie des autres. Aussi le roi arverne dut-il

maintes fois, pour obtenir beaucoup de son conseil, lui accorder

quelque chose: quand César s’avança par le Sud contre l’Auvergne,

Vercingétorix concéda à l’égoïsme des grands propriétaires d’aller

défendre leurs terres; et il épargna de même Avaricum, pour ne pas

froisser les intérêts des citadins bituriges. J’explique encore par

des jalousies politiques, soit le refus de la levée en masse, soit les

lenteurs des Gaulois entre Gergovie et Dijon, entre le blocus d’Alésia

et l’arrivée des secours. Après tout Vercingétorix, depuis son alliance

avec les Éduens, ne fut-il pas obligé de leur soumettre ses plans et de

faire renouveler ses pouvoirs? Ce n’est pas un paradoxe de dire qu’une

fois réuni à eux, il fut moins obéi et moins fort, et que ses vraies

défaites datent du jour où il dut commander à toute la Gaule.

Supposez au contraire que les peuples celtiques eussent depuis

longtemps pris l’habitude de combattre et d’obéir ensemble; faites de

Vercingétorix, non pas un roi d’aventure, intronisé pour une campagne,

mais un maître légitime et reconnu de tous, comme Persée ou Mithridate,

et il est vraisemblable que les choses eussent tourné autrement. Si la

Gaule a été vaincue, ce n’est point parce que son chef a commis des

fautes, c’est parce qu’elle s’est décidée trop tard à combattre, et

qu’elle a parfois combattu à contre-cœur.

VII

Mais il faut ajouter aussitôt qu’elle a été également vaincue parce

qu’elle avait devant elle Jules César et dix légions, c’est-à-dire le

général et les troupes les plus doués des qualités qui faisaient le

plus défaut, l’autorité à Vercingétorix, la cohésion à ses soldats.

Les légions furent, durant cette campagne, la discipline et la

solidité mêmes: la Xe était, pour ces deux mérites, célèbre dans le

monde entier; la VIIe, la VIIIe, la IXe, étaient, avec elle, les plus

vieilles et les plus endurcies des armées du peuple romain; la XIe

et la XIIe, qui étaient regardées comme des troupes jeunes encore,

n’en servaient pas moins depuis sept ans sous les ordres de César;

les quatre autres étaient plus récentes, mais les nouveaux soldats,

par esprit de corps et point d’honneur, se mettaient vite à l’unisson

de leurs aînés. Durant les trois principales campagnes de l’année

52, César n’eut à reprocher à ses légions que la fougue imprudente

avec laquelle les centurions de la VIIIe se lancèrent à l’assaut de

Gergovie, et encore n’est-il pas sûr qu’ils n’aient point cru obéir

à ses ordres. Devant Avaricum, affamées et presque assiégées, elles

refusèrent la retraite que leur offrait le proconsul; devant Alésia,

elles furent d’une invraisemblable force de résistance: on est effrayé

par la quantité de terres, de bois, de fer et d’osier qu’elles ont

dû brasser pendant un mois, et par l’effort d’énergie qu’elles ont

présenté encore le dernier jour. Les légionnaires n’étaient pas

seulement d’admirables soldats, mais des ouvriers de premier ordre, et

quelques-unes de leurs victoires ont été, somme toute, des affaires de

terrassement. Une dernière qualité était l’endurance à la marche: leur

expédition contre Litavicc, 75 kilomètres en vingt-quatre heures, tout

en étant un fait exceptionnel, montre ce qu’on pouvait exiger d’eux.

À côté de la force des hommes, la force de l’armement, de celui de

la troupe, le camp, et de celui du soldat, l’armure et les armes: le

légionnaire est pesamment armé et presque entièrement bardé de fer,

et la légion, retranchée dans son camp, est presque aussi à l’abri

qu’une ville derrière ses remparts. Voilà pour la défense.--Pour

l’attaque, l’usage du javelot, la charge à l’épée (qui seule put

forcer, devant Alésia, l’armée de secours à la retraite, mais qui

l’y força assez vite), et plus encore (car les campagnes de 52 ont

été surtout des guerres de siège), l’expérience la plus complète des

machines et des engins. Les légionnaires avaient de leur côté toutes

les inventions que la poliorcétique grecque multipliait depuis trois

siècles: les ingénieurs des pays helléniques ont sans relâche travaillé

et perfectionné leur science pour le profit final de la conquête

romaine. La lutte de 52 offre précisément les exemples les plus nets

des deux types de siège: l’attaque de force d’Avaricum, à l’aide d’une

terrasse et de machines de guerre (_oppugnatio_), l’investissement

d’Alésia par les lignes d’un blocus continu et sa réduction par la

famine (_obsessio_); s’il est possible de trouver, même dans l’histoire

romaine, des attaques plus savantes que celle d’Avaricum (par

exemple celle de Marseille par Trébonius), elle ne présente pas, à ma

connaissance, de circonvallation plus complète, plus compliquée et plus

infranchissable que celle d’Alésia.--Il est vrai que Gergovie déjoua

également toute attaque et tout blocus.

Enfin, pour comprendre la défaite de Vercingétorix, pensons que tous

ces hommes et toutes ces machines furent à la disposition de Jules

César, l’intelligence la plus souple et la volonté la plus tenace

qu’on ait vue dans le monde gréco-romain: je n’excepte pas Alexandre.

Assurément, le vainqueur de Vercingétorix n’est point le type parfait

de l’_imperator_ romain: bien des actes de sa nature prime-sautière,

nerveuse et imprudente, auraient été blâmés par Paul-Émile. Mais

il fut en Gaule un modèle inimitable de conquérant et de général:

précis et rapide dans ses ordres, l’œil aux aguets, l’esprit à

l’affût des occasions, calculant beaucoup, mais comptant parfois sur

le hasard aussi bien que sur sa prévoyance, patient dans les sièges

(sauf à Gergovie), prudent dans les marches, pressé sur les champs

de bataille, où les bons moments viennent et s’enfuient rapidement,

exigeant beaucoup des siens et de lui-même, se battant comme un soldat,

dédaigneux des plus grandes fatigues et des pires dangers, réussissant

à coups d’audace, comme dans la traversée des Cévennes,--et par-dessus

tout, trop soutenu par une inaltérable confiance dans sa Fortune pour

craindre jamais les hommes ni les dieux, et pour vivre autrement que

dans l’espérance de la victoire et la volonté du pouvoir.

VIII

Malgré tout, cependant, on ne peut pas dire que les légions et César

aient suffi pour vaincre Vercingétorix. Il faut faire, dans le compte

de cette victoire, une belle part à deux autres éléments qui ne

viennent pas du proconsul ou qui ne sont pas de l’armée romaine.

Il y a d’abord les légats de César, ou plutôt, il y en a un,

Labiénus: les autres ont été, en 52, simplement utiles, Labiénus a été

indispensable. Il a tenu sans broncher pendant l’hiver au milieu de la

Gaule insurgée, il a déjoué la conjuration de la Belgique, il a réduit

Comm l’Atrébate à une impuissance de quelques semaines: si le complot

avait éclaté dans le Nord en même temps qu’à Gergovie et à Génabum,

César, revenu à Sens, aurait été pris à revers.--Le même Labiénus,

quand l’armée du Nord se formait enfin sous Camulogène, l’écrasait

à Paris pendant que César se faisait battre au Sud sous Gergovie:

ce qui permit au légat de venir sans encombre secourir à temps son

proconsul.--C’est Labiénus enfin qui, le jour du dernier combat devant

Alésia, a dirigé cette sortie désespérée qui sauva les lignes romaines

et qui fut, tout compte fait, la victoire décisive.

Si Labiénus a préparé les succès de César, les Germains ont réparé les

défaites des Romains. D’abord, leurs incursions contre les Trévires

ont privé Vercingétorix d’auxiliaires fort utiles. Puis César, au

début de ses principales campagnes, appelle à son aide immédiate les

cavaliers et l’infanterie légère des peuplades germaniques. Il semble

dire que ces alliés furent peu nombreux: mais leur nombre n’importe

pas, il faut simplement constater leur rôle.--La première rencontre de

cavalerie entre les Gaulois de Vercingétorix et les troupes romaines a

lieu près de Noviodunum: celles-ci reculent, les Germains rétablissent

le combat.--Devant Alésia, il y eut deux combats de cavalerie, l’un

engagé par Vercingétorix et l’autre par l’armée de secours, et ils

furent l’un et l’autre la répétition de celui de Noviodunum: nos

hommes faiblissaient, dit César, mais les Germains assurèrent la

victoire.--Enfin, la grande bataille de Dijon se composa de deux

engagements distincts: à leur droite, où ils n’ont point de Germains

en face d’eux, les Gaulois sont vainqueurs, et César lui-même faillit

périr; à leur gauche, les Germains les écrasent et arrivent à temps

pour dégager le reste de l’armée romaine. Qu’on suppose le proconsul

privé du secours des escadrons germains, la cavalerie gauloise eût été

longtemps invincible, et Vercingétorix n’aurait pas eu à s’enfermer

dans Alésia.

IX

Nous voici ramenés une fois de plus à constater la folie de cette

bataille d’avant Alésia où le roi des Arvernes ruina en quelques heures

son œuvre de sept mois et l’espérance de la Gaule.

Pour excuser cet acte, il faut tenir compte de la jeunesse de l’homme

et de son tempérament gaulois: à moins de trente ans, un Celte, chef de

guerre depuis quelques mois à peine, n’a pas ce calme rassis de vieil

_imperator_, qui, après tout, a manqué parfois à César quinquagénaire.

Vercingétorix a subi, à certains moments de sa vie, l’irrésistible

force de la pensée qui s’emballe. C’est à un emportement de ce genre

qu’a obéi sa volonté, quand il a ordonné la charge colossale où il

brisa ses meilleures forces; et c’est aussi dans un de ces accès

d’impétueuse imagination qu’il a tenu ce singulier discours d’après

Avaricum, où il prédisait aux Gaulois vaincus l’empire du monde.

Ces impatiences de Vercingétorix rapprochent son tempérament du nôtre,

ces rêveries ou ces faiblesses lui donnent peut-être un charme de plus.

Il n’a pas l’éternelle froideur de l’ambitieux qui ne cesse de calculer

et de décider. Je ne dirai pas qu’il eut ses instants de bonté: nous

pouvons juger ses actes comme général, mais nous connaissons si mal

son caractère, son humeur et ses pensées, qu’il ne faut rien affirmer

sur l’homme. Mais il n’est pas interdit de supposer qu’un mouvement

de pitié l’aida à sauver Avaricum, et que le noble désir du dévoûment

acheva de le résoudre à se rendre à César.

On lui a reproché ses exécutions sanglantes de l’entrée en campagne: il

est facile de les justifier, elles étaient une nécessité politique, et

il a dû croire aussi qu’elles étaient un devoir envers les dieux.

Car, à côté de Vercingétorix homme de guerre, le seul que nous fasse

bien connaître Jules César, il faut aussi se figurer (et je sens

parfaitement que je fais une hypothèse, mais que j’ai le droit de la

faire), il faut se figurer un Vercingétorix pieux et dévot, adorant et

craignant les dieux de sa cité et les dieux de la Gaule, l’équivalent

celtique de Camille, de Nicias et de Josué. C’est afin d’obéir à

ces dieux qu’après leur avoir donné, comme gages de victoire, des

holocaustes humains, il s’est immolé à la fin, comme rançon de la

défaite. Il s’est levé et courbé sous leur ordre, tel qu’un pontife

armé de la patrie gauloise.

X

En définitive, c’est bien par ce mot de patrie gauloise qu’il faut

résumer sa rapide existence, son caractère, ses espérances et son

œuvre.

S’il a combattu et s’il est mort, c’est uniquement par amour pour

cette patrie. Jules César, qui l’a connu comme ami, comme adversaire,

comme prisonnier, l’a dit et le lui a fait dire, et ne nous laisse

jamais supposer, dans les actes de Vercingétorix, un autre mobile que

le patriotisme. La dernière parole que l’auteur des Commentaires place

dans la bouche de son ennemi est celle-ci: «qu’il ne s’arma jamais pour

son intérêt personnel, mais pour la défense de la liberté de tous»; et

c’est sans doute parce que César redouta la puissance de ce sentiment

exclusif que, Vercingétorix une fois pris, il ne le lâcha que pour le

faire tuer.

La patrie gauloise, telle que l’Arverne se la représentait, c’était,

je crois, la mise en pratique de cette communauté de sang, de cette

identité d’origine que les druides enseignaient: avoir les mêmes chefs,

les mêmes intérêts, les mêmes ennemis, une «liberté commune». Que cette

union aboutît, dans sa pensée, à un royaume ou à un empire limité,

compact, allant du Rhin aux Pyrénées, pourvu d’institutions fédérales,

ou qu’elle dût demeurer une fraternité de guerre pour courir et ravager

le monde, nous ne le savons pas, et il est possible que Vercingétorix

ait rêvé et dit tour à tour l’un et l’autre. Mais, et ceci est certain,

il eut la vision d’une patrie celtique supérieure aux clans, aux

tribus, aux cités et aux ligues, les unissant toutes et commandant à

toutes. Il pensa de la Gaule attaquée par César ce que les Athéniens

disaient de la Grèce après Salamine: «Le corps de notre nation étant

d’un même sang, parlant la même langue, ayant les mêmes dieux, ne

serait-ce pas une chose honteuse que de le trahir?»

Et Vercingétorix identifia si bien sa vie avec celle de la patrie

gauloise, que, le jour où les dieux eurent condamné son rêve, il ne

songea plus qu’à disparaître.

CHAPITRE XX

SOUMISSION DE LA GAULE ET MORT DE VERCINGÉTORIX

Ὁ δὲ Καῖσαρ (Οὐερκιγγετόριγα)... εὺθὺς ὲν δεσμοῖς ἔδησε καὶ

ἐς τὰ ὲπινίκια μετὰ τοῦτο πέμψας ἀπέκτεινε.

DION CASSIUS, _Histoire romaine_, XL, 41, § 3.

I. César se réconcilie avec les Éduens et les Arvernes.--II.

Organisation de la résistance par les chefs patriotes.--III.

Campagnes de 51. Destinées des différents chefs.--IV. Départ de

César et vaines espérances de soulèvement.--V. Rôle des Gaulois

dans l’armée de César et dans les guerres civiles.--VI. Triomphe de

César et exécution de Vercingétorix.

I

Vercingétorix aux mains de César, les destinées de la Gaule

s’accomplirent rapidement. Il ne restait au proconsul qu’à ramener à

lui ses anciens amis, et à punir les obstinés.

Il bénéficia d’abord de nombreuses défections. Si la Gaule ne connut

pas alors la trahison brutale, celle qui livre à l’ennemi le corps

du chef, elle vit celle qui désavoue l’allié vaincu, qui renie ses

sentiments et ses espérances.

Après Vercingétorix, les autres chefs assiégés se donnèrent à

leur tour, les armes furent apportées, et César opéra la mainmise

du vainqueur sur tous les hommes et sur toutes les choses qui se

trouvaient dans Alésia.

Vercingétorix · 第 22 / 28 段