versant des monts arvernes, la ville et le puy d’Uxellodunum (Issolu
près Vayrac?), qui valait presque Gergovie. Dumnac, le chef des
Andes, Gutuatr, celui des Carnutes et l’homme de Génabum, d’autres
en Armorique, étaient décidés à ne point poser les armes. Le Sénon
Drappès, qui ne faisait qu’un avec Lucter, était prêt à toutes les
folies. Les Bituriges hésitaient à se soumettre. Même les Éduens
étaient représentés, dans ce groupe d’indomptables, par un des leurs,
Sur, qui fuyait vers les Trévires pour pouvoir combattre encore. Car
les Trévires étaient toujours à réduire, et les Bellovaques étaient
plus que jamais désireux de faire la guerre «en leur nom»: leur chef
Correus, qui avait une haine implacable du nom romain, ne reculerait
pas devant la levée en masse de son peuple, et ses voisins, Ambiens
d’Amiens, Atrébates d’Arras, Calètes du pays de Caux, Véliocasses de
la basse Seine, étaient disposés à se joindre à lui. Les Aulerques
eux-mêmes n’étaient pas brisés par la mort de Camulogène et la défaite
de Paris. Comm l’Atrébate était sain et sauf, entêté dans son serment,
et il avait, comme on sait, des amis dans tout le Nord. Les Gaulois
pouvaient, par delà l’Océan, appeler à leur secours leurs frères
de Bretagne, comme ils l’avaient déjà fait. Il leur restait aussi
la ressource de se payer des Germains contre César: Comm se faisait
fort de lever des hommes chez les peuples du Rhin, toujours enclins
à combattre le maître de la Gaule, quel qu’il fût. Enfin, les vaincus
savaient que le proconsulat de leur vainqueur prenait fin à deux ans
de là: s’ils pouvaient traîner la lutte une couple d’années, le jour
où César quitterait le pays, la partie redeviendrait égale entre eux et
les Romains.
Ainsi, de Cahors à Angers, de Bourges à Arras, de Rouen à Trèves,
un cercle d’hommes décidés environnait encore César, et il suffisait
peut-être de l’ordre d’un seul pour allumer autour du vainqueur, sur
le sol de presque toute la Gaule, les mêmes foyers d’incendie qu’au
printemps, aux abords d’Avaricum. Seul, Vercingétorix pouvait être ce
chef et donner cet ordre.
III
Il fallait, pour cela, qu’il s’échappât d’Alésia. Un écrivain ancien a
dit que la chose n’était pas impossible. De fait, il ne devait pas être
malaisé à un homme seul, hardi, vigoureux, sans blessure, de forcer les
lignes romaines, ébréchées dans les combats de la veille, et privées
d’un bon nombre de leurs gardiens occupés à la poursuite des fugitifs.
Mais Vercingétorix ne voulut pas tenter cette aventure.
Demeurant à Alésia, il aurait pu proposer aux siens, jusqu’à épuisement
de leurs forces, un dernier assaut des retranchements de César: ce
n’eût pas été le salut, mais la gloire d’une mort en commun, les armes
à la main. Sur le champ de bataille de Paris, Camulogène et les siens
avaient donné le modèle de cet acharnement au combat qui est la plus
belle forme du suicide collectif. Vercingétorix ne songea pas à imiter
cet exemple.
Il décida de rester et de se rendre. Nous sommes condamnés à ignorer
toujours les motifs qui inspirèrent sa résolution. Il n’est pas
interdit cependant de supposer, d’après ses paroles et son attitude du
lendemain, quelles pensées l’assaillirent et fixèrent sa volonté durant
la nuit de la défaite.
IV
--S’il quittait Alésia, même pour recommencer la guerre, il paraîtrait
s’enfuir, craindre le combat, la défaite et la mort. Et il livrerait
à l’impitoyable rancune de César ceux qui survivaient de l’armée
assiégée: je parle des soldats et non des chefs. Ces Gaulois étaient
les insurgés de la première heure; ils avaient combattu avec lui devant
Avaricum, dans Gergovie, autour d’Alésia; il les avait formés: ils
étaient à la fois ses hommes et son œuvre. Qu’il les abandonnât ou
qu’il les conduisît à l’assaut, il les offrait également à la mort. Il
n’en avait pas le courage.
--Puis, au delà des lignes de César, qu’aurait-il trouvé? Vercingétorix
ne savait rien de précis sur ce qui s’était passé dans le reste de la
Gaule. Il avait vu venir des hommes, il les avait vus se battre en
vain pendant quelques jours, il les avait vus s’enfuir: il ignorait
quel appui et quel accueil il rencontrerait hors d’Alésia, et s’il ne
se heurterait pas à quelque parti de traîtres ou de lâches prêts à le
vendre froidement. Son compatriote, l’Arverne Épathnact, ne fera-t-il
pas présent à César, l’année suivante, de Lucter enchaîné?
--De quelque manière qu’il tombât entre les mains de César, ce dernier
le ferait mourir. Il avait trop souvent arraché la victoire à cet
orgueilleux de vaincre pour être pardonné de lui. La clémence de César
n’était pas encore un de ces axiomes qui courent le monde au profit
d’une ambition. Ambiorix traqué, Dumnorix égorgé, Acco exécuté, le
sénat vénète massacré par ordre, l’incendie de Génabum, la tuerie des
vieillards, des femmes et des enfants bituriges: voilà les exemples
qu’on avait en ce moment de la manière habituelle du proconsul. Quant
au peuple romain, il avait pu respecter la vie de grands rois comme
Bituit ou Persée: mais Vercingétorix n’était qu’un roi d’occasion, et
il devait connaître dans l’histoire du monde les morts d’Hannibal et de
Jugurtha, les ennemis de Rome auxquels il ressemblait le plus.
--Je ne dis pas qu’il eût peur de mourir, ni de faim, ni sur le champ
de bataille, ni dans la prison de César. Mais au moins pouvait-il faire
que sa mort ne fût pas inutile à son peuple.
--S’il aimait vraiment ses hommes, il n’était pas sans défiance à
l’égard des chefs de son conseil. Il n’en avait dompté quelques-uns que
par la crainte des supplices. D’autres l’avaient accusé de trahison.
Il y en avait qui, avant l’arrivée des secours, avaient parlé de se
rendre. Il n’était pas sûr qu’il obtint d’eux une dernière bataille,
qui leur couperait l’espoir, soit de vivre encore, soit de se faire
pardonner par César. Qui sait même s’ils ne prendraient pas les devants
en le livrant de leurs propres mains? De ces chefs, les uns étaient des
Arvernes, auxquels il avait imposé sa royauté, les autres étaient des
Éduens, qu’il avait soumis à la suprématie de sa nation. L’heure de la
patrie défaite est propice aux vengeances des partis politiques.
--Mieux valait qu’il mourût en s’offrant lui-même à César, de manière
à épargner à la Gaule d’autres morts ou de nouvelles hontes, et à lui
réserver, si elle voulait une revanche, le plus d’espérances et le plus
de ressources.
--En se livrant au proconsul, il ne faisait, somme toute, que rendre
justice à lui-même et à son rival. Il était vaincu et bien vaincu. Il
avait combattu jusqu’au bout avec vaillance et intelligence: mais la
légion romaine était plus brave que la tribu gauloise, et Jules César
s’était montré général meilleur et plus heureux que lui. Vercingétorix
dut avoir pour l’homme qui l’avait battu ce respect sincère et naïf que
d’autres Gaulois témoignèrent à leurs vainqueurs.
--Mais il était vaincu, non pas seulement par un homme, mais par les
dieux. Ce n’était pas en vain que Jules César avait un génie familier,
cette Fortune qui ne l’avait jamais trahi, même au pied de Gergovie,
même sur la croupe d’un cheval gaulois: si elle lui avait fait perdre
son épée, elle lui avait rendu la victoire.
--Où étaient au contraire les dieux gaulois, Teutatès et les autres,
auxquels Vercingétorix avait donné de si précieuses victimes? Le roi
des Arvernes avait le droit de croire qu’ils ne communiaient plus
avec lui, et qu’ils regardaient avec complaisance vers les camps du
peuple romain. L’étrange et rapide aventure qui venait de finir était
l’ouvrage, moins des desseins des hommes que d’une volonté divine.
--Pour prix du salut des mortels, les dieux de sa race exigeaient la
vie d’autres mortels. Les pires dangers menaçaient la Gaule: elle avait
besoin d’offrir la plus illustre victime.
--Son premier et son dernier acte, comme chef de la Gaule,
s’adresseraient donc aux dieux. Il avait commencé la guerre par des
sacrifices humains, il la terminerait de même.--
Et Vercingétorix, pensant peut-être toutes ces choses, résolut de se
sacrifier lui-même, et de disparaître, non pas seulement en beau joueur
qui s’avoue vaincu, mais aussi en victime expiatoire prenant la place
d’une armée et d’une ville condamnées par leurs dieux.
V
Le lendemain de la défaite, il convoqua pour la dernière fois le
conseil des chefs, et leur fit part de ses volontés suprêmes.
«--Il rappela d’abord que, s’il avait voulu la guerre contre Rome, ce
n’était point par intérêt personnel: sa seule ambition avait été de
rendre la liberté à tous les peuples de la Gaule.
«--Les destins étaient accomplis. Il n’avait plus qu’à s’incliner
devant la Fortune, qui protégeait César.
«--Pour satisfaire les Romains, il fallait que l’homme qui avait été le
chef de la guerre en fût aussi la victime. Il était prêt à se dévouer
pour le salut de tous.
«--Il leur laissait seulement le choix du sacrificateur. Ils pouvaient
le tuer: ils n’auraient plus qu’à envoyer sa tête à César. S’ils
le préféraient, il se laisserait livrer vivant par eux. Quoi qu’ils
décidassent, il ne s’appartenait plus.»
L’Arverne avait bien jugé tous ces hommes. La parole de Critognat
ne les avait excités qu’un jour; la fièvre du combat passée, épuisés
par la fatigue et la faim, ne voyant de toutes parts que la mort, ils
n’avaient même plus le courage de la chercher eux-mêmes. Vercingétorix
leur faisait entrevoir l’espérance d’avoir la vie sauve. Il leur
offrait ce qu’ils souhaitaient tout bas. Ils succombèrent à la
tentation, peut-être moins par lâcheté que par incapacité de vouloir.
Et ce ne fut pas Vercingétorix qui rendit Alésia, mais les chefs qui
livrèrent leur roi.
Ils acceptèrent, sans hésiter, le projet de reddition. Des
parlementaires furent envoyés à César. Il rappela les conditions
ordinaires: apporter les armes, amener les chefs. La vie fut promise
sans doute à tous, la liberté à quelques-uns: mais Vercingétorix devait
se rendre sans condition. La cérémonie de la capitulation fut fixée,
semble-t-il, au jour même.
VI
Les Romains étaient d’admirables metteurs en scène. Ils recherchèrent
toujours les spectacles qui frappaient l’imagination de leurs alliés
et des vaincus, et qui servaient parfois autant qu’une victoire à
leur assurer l’empire. L’histoire de la conquête de la Gaule se résume
presque dans deux scènes d’une incomparable grandeur: le trophée élevé
par Marius, la reddition de Vercingétorix à César.
Après la bataille d’Aix qui sauva la Gaule de l’invasion germanique
(automne 102), Marius amassa en un monceau colossal les dépouilles des
Barbares vaincus. Le trophée se dressait dans la large plaine de l’Arc,
qu’encadraient de hautes montagnes couvertes de forêts et peuplées
de dieux. L’armée faisait cercle autour du bûcher, toute couronnée de
fleurs. Marius, vêtu de pourpre, levait des deux mains vers le ciel la
torche enflammée. Un silence profond régnait autour de lui: tandis qu’à
l’Orient se montraient, bride abattue, les cavaliers venus d’Italie qui
allaient saluer le vainqueur, au nom du sénat et du peuple romain, du
titre de consul pour la cinquième fois.
Un demi-siècle après (automne 52), le neveu et le véritable héritier
de Marius, Jules César, le lendemain du jour où il avait donné toute
la Gaule à ce même peuple romain, présenta aux dieux de sa patrie, non
plus un grossier butin de bois et de métal, mais «le plus noble trophée
d’une victoire», le roi et le chef même de ceux qu’il avait vaincus.
Devant le camp, à l’intérieur des lignes de défense, avait été dressée
l’estrade du proconsul, isolée et précédée de marches, semblable à un
sanctuaire. Au-devant, sur le siège impérial, César se tenait assis,
revêtu du manteau de pourpre. Autour de lui, les aigles des légions et
les enseignes des cohortes, signes visibles des divinités protectrices
de l’armée romaine. En face de lui, la montagne que couronnaient les
remparts d’Alésia, avec ses flancs couverts de cadavres. En arrière et
sur les côtés, les longues barrières des retranchements, où les deux
brèches faites par l’ennemi semblaient de ces blessures qui rendent
plus glorieux les corps des vainqueurs. Comme spectateurs, quarante
mille légionnaires debout sur les terrasses et les tours, entourant
César d’une couronne armée. À l’horizon enfin, l’immense encadrement
des collines, derrière lesquelles les Gaulois fuyaient au loin.
Dans Alésia, les chefs et les convois d’armes se préparaient: César
allait recevoir, aux yeux de tous, la preuve palpable de la défaite et
de la soumission de la Gaule.
Vercingétorix sortit le premier des portes de la ville, seul et à
cheval. Aucun héraut ne précéda et n’annonça sa venue. Il descendit les
sentiers de la montagne, et il apparut à l’improviste devant César.
Il montait un cheval de bataille, harnaché comme pour une fête. Il
portait ses plus belles armes; les phalères d’or brillaient sur sa
poitrine. Il redressait sa haute taille, et il s’approchait avec la
fière attitude d’un vainqueur qui va vers le triomphe.
Les Romains qui entouraient César eurent un moment de stupeur et
presque de crainte, quand ils virent chevaucher vers eux l’homme qui
les avait si souvent forcés à trembler pour leur vie. L’air farouche,
la stature superbe, le corps étincelant d’or, d’argent et d’émail, il
dut paraître plus grand qu’un être humain, auguste comme un héros: tel
que se montra Décius, lorsque, se dévouant aux dieux pour sauver ses
légions, il s’était précipité à cheval au travers des rangs ennemis.
VII
C’était bien, en effet, un acte de dévotion religieuse, de dévoûment
sacré, qu’accomplissait Vercingétorix. Il s’offrit à César et aux dieux
suivant le rite mystérieux des expiations volontaires.
Il arrivait, paré comme une hostie. Il fit à cheval le tour du
tribunal, traçant rapidement autour de César un cercle continu, ainsi
qu’une victime qu’on promène et présente le long d’une enceinte
sacrée. Puis il s’arrêta devant le proconsul, sauta à bas de son
cheval, arracha ses armes et ses phalères, les jeta aux pieds du
vainqueur: venu dans l’appareil du soldat, il se dépouillait d’un geste
symbolique, pour se transformer en vaincu et se montrer en captif.
Enfin il s’avança, s’agenouilla, et, sans prononcer une parole, tendit
les deux mains en avant vers César, dans le mouvement de l’homme qui
supplie une divinité.
Les spectateurs de cette étrange scène demeuraient silencieux.
L’étonnement faisait place à la pitié. Le roi de la Gaule s’était
désarmé lui-même, avouant et déclarant sa défaite aux hommes et
aux dieux. Les Romains se sentirent émus, et le dernier instant que
Vercingétorix demeura libre sous le ciel de son pays lui valut une
victoire morale d’une rare grandeur.
Elle s’accrut encore par l’attitude de César: le proconsul montra
trop qu’il était le maître, et qu’il l’était par la force. Il ne put
toujours, dans sa vie, supporter la bonne fortune avec la même fermeté
que la mauvaise. Vercingétorix se taisait: son rival eut le tort de
parler, et de le faire, non pas avec la dignité d’un vainqueur, mais
avec la colère d’un ennemi. Il reprocha à l’adversaire désarmé et
immobile d’avoir trahi l’ancien pacte d’alliance, et il se laissa aller
à la faiblesse des rancunes banales.
Puis il agréa sa victime, et donna ordre aux soldats de l’enfermer, en
attendant l’heure du sacrifice.
CHAPITRE XIX
L’ŒUVRE ET LE CARACTÈRE DE VERCINGÉTORIX
Vercingetorix... id bellum se suscepisse... communis libertatis
causa demonstrat.
CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 89, § 1.
I. Résumé et brièveté de sa carrière historique.--II. Son mérite
comme administrateur et son influence sur les hommes.--III. De
la manière dont il organisa son armée.--IV. Sa valeur et ses
défauts dans les opérations militaires.--V. Des fautes commises
dans les campagnes de 52.--VI. Qu’elles sont la conséquence de
la situation politique de la Gaule.--VII. Valeur des adversaires
de Vercingétorix: les légions et César.--VIII. Part qui revient,
dans la victoire, à Labiénus et aux Germains.--IX. Ce qu’on peut
supposer du caractère de Vercingétorix. Ses rapports avec les
dieux.--X. Du patriotisme gaulois de Vercingétorix.
I
Vercingétorix survécut six ans à sa défaite; mais sa carrière
historique finit à l’instant où César ordonna de le traiter en captif.
Elle avait commencé il y avait moins d’un an; elle tenait à peine
dans trois saisons. Vercingétorix était apparu au cours de l’hiver: il
disparaissait avant que l’hiver fût revenu. L’épopée dont il avait été
le héros dura l’espace de dix mois.
En décembre et en janvier, c’est l’insurrection de la Gaule qui
s’organise, en un clin d’œil, dans un pays que César regardait comme
soumis. En mars, c’est le siège d’Avaricum, où Vercingétorix montra
pour la première fois à son adversaire une armée celtique qui sût obéir
à la discipline. En mai, la résistance de Gergovie ne laisse plus à
César que l’espoir de la retraite. Puis, brusquement, en été, survient
cette bataille de Dijon où le proconsul romain ne l’emporta qu’au péril
de sa vie. Et enfin, à l’entrée de l’automne, se déroule et finit le
triple drame d’Alésia, où près de quatre cent mille hommes se réunirent
pour décider du sort de Vercingétorix.
L’œuvre du roi des Arvernes, dans l’histoire des grands ennemis
de Rome, n’est point à coup sûr comparable à celle d’Hannibal et de
Mithridate; elle n’en a pas l’étendue, la variété, la portée générale.
Vercingétorix n’arma qu’une nation, et les deux autres dirigèrent
la moitié du monde. Mais, comme tension de volonté et application
d’intelligence, les trois campagnes d’Avaricum, de Gergovie et
d’Alésia, ramassées en un semestre, valent Trasimène, Cannes et Zama,
échelonnées en dix-huit ans.
Puis, le Gaulois eut sur les adversaires de Rome, sur les deux plus
grands, Hannibal et Mithridate, comme sur les moindres, Jugurtha,
Persée, Philippe, l’avantage de ne combattre qu’avec la force de la
jeunesse, et d’être brisé d’un seul coup. À défaut de la victoire, la
fortune lui a donné le privilège de ne point vieillir dans la défaite
et de ne point s’enlaidir à la recherche d’un asile et dans les
craintes de la trahison. Sa courte vie de combattant eut cette élégante
beauté qui charmait les anciens et qui était une faveur des dieux.
II
Jugeons de plus près ce qu’il a accompli dans ces dix mois.
Sans avoir fait l’apprentissage de l’autorité, Vercingétorix s’est
montré, du premier coup, digne de l’exercer. Je ne parle pas seulement
de son mérite de chef militaire, je l’examinerai tout à l’heure.
Mais il m’a semblé entrevoir en lui quelques-unes de ces qualités
administratives qui donnent seules le droit de gouverner les hommes.
Il a le goût des ordres précis et la volonté d’être ponctuellement
obéi; il fixe des dates, indique des chiffres, marque des lieux de
rendez-vous: ses décisions sont prises sans tâtonnement dans la pensée,
sans flottement dans l’expression. Il sait que le commandement est
d’autant mieux exécuté qu’il est plus rapide, plus net et plus clair.
Ses secrets sont bien gardés, et c’est une des plus rares vertus des
gouvernants que d’obliger leurs auxiliaires à se taire: au moment de la
conjuration de la Gaule, tandis que Comm se laisse dénoncer à Labiénus,
personne ne paraît avoir connu les manœuvres de Vercingétorix; et même
au dernier jour d’Alésia, c’est encore à l’improviste qu’il se montre à
César.
Il a la perception très lucide de ce qu’il faut faire pour arriver
à un résultat déterminé: qu’il s’agisse de masser des troupes sur un
même point à l’heure utile, ou d’amener des assemblées d’hommes à se
résoudre au jour opportun. Il est réfléchi, consciencieux et logique.
Il évalue avec justesse les instruments, soldats ou chefs, étapes
de marches ou passions politiques, qu’il lui faut mettre en œuvre.
J’imagine qu’il sut jauger les chefs ses égaux, s’il est vrai qu’il
les effraya d’abord et les acheta ensuite: et il a reconnu les bons, si
Lucter et Drappès ont été ses principaux auxiliaires. Il a l’expérience
des faiblesses de la foule: voyez avec quelle habileté il a écarté
des Gaulois, impressionnables comme des femmes, la vue des fugitifs
d’Avaricum; et c’est peut-être parce qu’il a soupçonné les lâchetés
des grands qu’il s’est offert en victime expiatoire. Ses négociations
avec la Gaule furent habiles, puisqu’après tout il l’a soulevée presque
entière, et s’est fait accepter d’elle comme chef.
Sa grande force sur les hommes venait de ce qu’il ne les craignait
pas. Il affronta toujours les siens, conseil ou multitude, du même
air de bravoure tranquille qu’il affronta, vaincu, le tribunal de
César. Aussi obtint-il des Gaulois non certes tout ce qu’il aurait
voulu, mais au moins ce que pas un autre Gaulois, avant et après lui,
ne put leur imposer. Gens d’indiscipline, il les mata sans relâche.
Près d’Avaricum, ils voulaient combattre: il les laissa à portée de
l’ennemi, ne les empêcha pas de le voir, et les fit y renoncer. Au pied
de Gergovie, il arrêta à son gré l’élan de la poursuite. L’idéal des
soldats celtes était la bataille: il la leur refusa toujours, à une
fois près, qui fut la journée de Dijon. Tous ses compagnons tiennent
à leurs richesses: il put un jour décider le plus grand nombre à les
brûler eux-mêmes. Les Gaulois répugnaient au travail matériel: il les
habitua à faire une besogne de terrassiers.
Car il savait la manière de parler et de plaire. En dehors du conseil
des chefs, où la jalousie ne désarmait pas toujours, il paraît avoir
été fort aimé dans la plèbe des soldats; elle l’acclamait volontiers,
et il est probable que Vercingétorix, comme son prédécesseur Luern,
prenait avec elle des allures de démagogue. Il eut en tout cas, d’un
chef populaire, l’éloquence fougueuse et entraînante. Même à travers la
phrase paisible de César, on devine qu’il était un orateur de premier
ordre. Il avait le talent de faire vibrer les passions, et d’en tirer,
en toute hâte, les adhésions qui lui étaient nécessaires: peu d’hommes
ont su, comme lui, retourner les volontés ou changer les sentiments
d’autres hommes. Accusé de trahison au moment où il prend la parole,
il termine en étant proclamé le plus grand des chefs. Les Gaulois sont
battus à Avaricum, et, sur un mot de Vercingétorix, ils se persuadent
presque qu’ils sont invincibles.
Mélange d’entrain et de méthode, de verve et de calcul, l’intelligence
de Vercingétorix était de celles qui font les grands manieurs d’hommes:
je ne doute pas qu’elle ne fût de taille à organiser un empire aussi
bien qu’à sauver une nation.--À moins, toutefois, que le désir de
vaincre et la continuité du péril n’aient tendu cette intelligence à
l’extrême et ne lui aient donné une vigueur d’exception: tandis qu’en
des temps pacifiques, elle se serait peut-être inutilement consumée.
III
Car, du premier jusqu’au dernier jour de sa royauté, Vercingétorix ne
fut et ne put être qu’un chef de guerre: toutes les ressources de sa
volonté et de son esprit furent consacrées à l’art militaire.
N’oublions pas, pour l’estimer à sa juste mesure, qu’il s’est improvisé
général au sortir de l’adolescence, et que ses hommes étaient aussi
inexpérimentés dans leur métier de soldats qu’il l’était dans ses
devoirs de chef. De plus, ils avaient, lui et eux, à lutter contre la
meilleure armée et le meilleur général que le monde romain ait produits
depuis Camille jusqu’à Stilicon. Aussi ont-ils eu peut-être, à résister
pendant huit mois, autant de mérite qu’Hannibal et ses mercenaires,
vieux routiers de guerres, en ont eu à vaincre pendant huit ans.
Vercingétorix dut créer son armée en quelques jours, et s’appliquer
ensuite à la discipliner et à l’instruire. Il mit à la former une
attention qui ne se démentit jamais, et il trouva, pour chacune des
armes, la pratique qu’il devait suivre.
La cavalerie gauloise, hommes et chevaux, était supérieure par la
hardiesse et la vivacité, mais elle se débandait vite à la charge ou
dans les chocs, elle n’avait pas la force compacte et enfonçante des
escadrons germains. Le chef gaulois lui évita, sauf à Dijon, les grands
efforts d’ensemble; il ne l’engagea qu’en corps détachés; et de plus,
il intercala dans ses rangs, au moment des combats, des archers et
de l’infanterie légère, dont les traits appuyaient sa résistance ou
protégeaient sa retraite: tactique qu’il emprunta à la Germanie.
Les Romains avaient des troupes excellentes aux armes de jet,
archers de Crète, frondeurs des Baléares, sans parler du javelot des
légionnaires. Vercingétorix multiplia, dans son armée, les corps
d’archers et de frondeurs, qui l’aidèrent maintes fois à préparer
l’assaut des lignes romaines, par exemple à Gergovie et dans la
dernière journée d’Alésia.
L’infanterie gauloise n’était qu’un ramassis d’hommes, fournis
presque tous, sans doute, par les vieilles populations vaincues ou les
déclassés du patriciat celtique: Vercingétorix finit par en tirer un
corps de quatre-vingt mille soldats qu’il déclarait lui suffire et qui
se montrèrent, au moins à Gergovie et à Alésia, braves et tenaces.
L’armée romaine était toujours suivie d’un parc d’artillerie et
comptait de nombreux ouvriers prêts à réparer ou à construire les
machines. Le chef arverne, qui ne se fiait pas aux seules forces des
hommes et des remparts pour attaquer les camps de César et défendre
ses propres places, tira fort bon profit de ces talents d’imitation
qui étaient innés chez les Gaulois: les gens d’Avaricum eurent des
engins presque aussi ingénieux que ceux des assiégeants, et les soldats
d’Alésia mirent en pratique les meilleurs systèmes pour combler les
fossés et faire brèche dans les palissades.