réunit sur un même point tous les cavaliers germains, les forma en
lignes serrées d’attaque, et les fit charger tous ensemble. L’effet
fut immédiat. Les rangs ennemis furent enfoncés, les archers enveloppés
et égorgés; le reste de la cavalerie romaine reprit courage, et il ne
resta plus qu’à poursuivre les Gaulois jusque près de leurs camps sans
leur laisser le temps de se rallier. C’était la quatrième victoire que
César devait à ses cavaliers germains.
Les troupes d’Alésia, dont la besogne avait été en partie inutile,
regagnèrent tristement leurs remparts, désespérant déjà sous
l’impression d’une première défaite.
XIII
La seconde journée fut une bataille d’artillerie.
Le jour qui suivit la défaite de leur cavalerie, les Gaulois du dehors
construisirent rapidement tout un matériel de siège, fascines, échelles
et grappins en quantité. Au milieu de la nuit, ils sortirent de leur
camp et s’avancèrent en silence, archers et frondeurs en tête. Arrivés
à portée des lignes romaines, ils s’élancèrent, en poussant tout
d’un coup une formidable clameur, dont l’écho, à deux mille mètres de
là, donna, comme un signal, l’éveil à Vercingétorix; la trompette y
répondit aussitôt, pour appeler les assiégés aux armes.
Jusque-là rien de mieux. Mais Comm, ses collègues et leur conseil
auraient mieux fait, avant d’agir, de réfléchir et de délibérer
davantage. Ils s’en allaient dans la nuit, droit devant eux, sans
renseignements, à l’aveuglette. Puisqu’ils portaient leurs efforts sur
un même point, ils auraient dû reconnaître le terrain, s’informer, et
attaquer le secteur le plus vulnérable. Or, en s’avançant ainsi par le
plus court, sur les lignes qui leur faisaient face, ils se trouvaient
assaillant par la plaine des Laumes, où César avait placé ses défenses
les plus fortes et les plus variées, et deux de ses bons légats,
Trébonius et Marc-Antoine.
Du dehors, les Gaulois engagèrent un vif combat à distance avec les
légionnaires accourus sur leur terrasse. Des décharges continues de
balles de frondes, de pierres et de flèches firent d’abord un grand mal
aux Romains, ce qui permit à leurs ennemis de combler avec les fascines
le fossé extérieur.
Les Gaulois de Comm s’approchèrent encore. Les machines avaient été
mises en batterie par les soldats de César: une grêle de projectiles,
balles, boulets de plomb, pieux et traits de toute sorte, volèrent sur
les assaillants. Ils étaient si nombreux qu’ils gagnèrent pourtant du
terrain, et que Trébonius et Marc-Antoine furent obligés de dégarnir
les redoutes voisines pour renforcer les défenseurs du retranchement.
Mais, quand les Gaulois eurent fait quelques pas de plus, leurs rangs
s’arrêtèrent et se rompirent brusquement. Ils arrivaient aux galeries
de pièges. Les uns s’accrochèrent aux aiguillons de fer; les autres
tombèrent et s’empalèrent dans les trous-de-loups. Ceux qui purent
s’avancer plus loin se trouvèrent alors à portée des redoutables
«javelots de rempart», qui partaient à travers les parapets et du haut
des tours: beaucoup périrent de la sorte.
La partie n’était cependant pas désespérée, si on avait le courage
de persévérer et de marcher toujours, en bâtissant par-dessus ces
embûches une jetée de cadavres. De leur côté en effet, les soldats
de Vercingétorix, fort bien outillés par leur chef, s’approchaient
lentement, mais à coup sûr, utilisant la besogne faite l’avant-veille,
évitant ou recouvrant les pièges, qu’ils devaient connaître, comblant
peu à peu le premier des deux fossés qui les séparaient seuls de la
terrasse où les attendaient les légionnaires.
Mais l’armée du dehors, mal aguerrie contre les surprises et
l’impatience, s’exaspéra de ces résistances souterraines et de ces
blessures étranges. Le jour venait. Quand elle aperçut, en face
d’elle, les retranchements intacts, et, sur les hauteurs de droite et
de gauche, les camps ennemis, quand elle se vit dans la plaine, sans
cavalerie pour abriter ses flancs, sous la menace d’autres légions qui
paraissaient prêtes à descendre pour se rejoindre derrière elle, elle
prit peur, et rétrograda vers ses camps.
En ce moment, Vercingétorix et ses soldats n’étaient pas loin de la
terrasse romaine. Ils n’eurent pas le temps d’y toucher. Ils apprirent
la retraite de leurs alliés: ils n’avaient plus qu’à s’arrêter, s’ils
ne voulaient pas être enveloppés par une double ligne d’adversaires.
Pour la seconde fois, ils remontèrent à Alésia, vaincus presque sans
avoir eux-mêmes combattu.
XIV
La troisième journée, enfin, on donna l’assaut des lignes de César.
Le conseil de guerre des Gaulois confédérés se réunit après ces deux
tentatives inutiles et meurtrières. Il fit venir des gens du pays,
il leur fit dire ce qu’ils savaient des travaux et des camps romains,
de leur emplacement et de leur force respectives. Comm et les autres
apprirent ainsi, et sans peine, que le camp romain du Nord-Ouest se
trouvait dans une situation défavorable, en contre-bas et en pente sous
les roches et les bois du Mont Réa. Des éclaireurs qu’ils envoyèrent
sur les lieux confirmèrent la chose et reconnurent les chemins. Les
chefs décidèrent aussitôt de tenter sur ce point l’assaut principal.
Ces mesures étaient réfléchies et excellentes: mais c’était le jour de
leur arrivée qu’ils auraient dû s’informer et les prendre.
Dans toute l’armée, ils trièrent une élite de 60000 hommes, qu’ils
empruntèrent aux nations réputées les plus braves, par exemple
aux Arvernes et aux Lémoviques; Vercassivellaun, le cousin de
Vercingétorix, fut mis à leur tête. C’était donc à des Arvernes que
la Gaule continuait à commettre le devoir de lutter contre César.--On
arrêta un plan d’attaque que les soldats ne connurent pas, pour que des
transfuges ne pussent en aviser l’ennemi.
Vercassivellaun quitta son camp après la tombée de la nuit, marcha au
Nord en s’éloignant d’Alésia (en aval de la Brenne?), revint vers le
Sud (par le ru d’Éringes?) et finit par s’arrêter, vers le lever du
jour, à quelque 1500 mètres du Mont Réa (dans les ravins au nord de
Ménétreux?), caché derrière les collines. Il fit alors reposer ses
troupes de leur longue marche dans la nuit, en attendant l’heure de
midi, qui avait été fixée pour engager l’affaire.
Aux approches de midi, tout le monde gaulois se mit en mouvement.
Vercassivellaun fait gravir aux siens les pentes du Mont Réa, qui
dominait le camp romain. Les trois autres chefs envoient dans la
plaine leurs derniers cavaliers, qui viennent se déployer en face des
lignes attaquées l’autre jour. Les 190000 fantassins qui forment le
reste de l’armée de secours sortent des camps et apparaissent sur le
rebord des hauteurs. Enfin Vercingétorix, voyant toutes ces manœuvres,
descend de la montagne d’Alésia avec son attirail de siège, retiré
cette fois de son camp: il a des baraques pour attaquer la terrasse
à l’abri des machines, des perches et des faux pour arracher ou
renverser les palissades des retranchements ennemis: il comprend qu’il
faudra, à cette troisième sortie, arriver jusqu’à eux. Comme les jours
précédents, il se dirigea vers les lignes d’en bas, dont il avait
déjà nettoyé les abords, et que semblaient menacer, de l’Ouest, les
principales troupes de ses alliés.
L’action définitive allait commencer. César se posta sur le flanc
nord-ouest de la montagne de Flavigny, d’où il pouvait suivre, à sa
gauche, les mouvements de la plaine et du camp gaulois, en face de lui
ceux de Vercassivellaun et du Mont Réa, à sa droite ceux d’Alésia et de
Vercingétorix.
L’attaque eut lieu en même temps sur les lignes extérieures et
intérieures de l’armée romaine. Elle parut d’abord confuse et
désordonnée; les Romains se crurent assaillis sur tous les points
à la fois. Ils allaient et venaient, se portant au hasard là où ils
croyaient le danger plus grand, et les endroits à défendre étaient si
nombreux qu’ils s’effrayaient de ne pouvoir être partout à la fois. Les
hurlements gaulois accroissaient leurs incertitudes: ils voyaient des
ennemis en face d’eux, ils en entendaient sur leurs flancs et derrière;
et les légionnaires d’un front, ne sachant si leurs camarades de
l’autre front les protégeraient à temps, finissaient par songer plutôt
aux ennemis qu’ils ne regardaient pas qu’à ceux qu’ils combattaient.
Mais peu à peu la situation s’éclaircit. Les chances se balançaient
entre les deux adversaires.
Au Nord-Ouest, Vercassivellaun l’emportait. Il avait habilement réparti
les siens en trois groupes, divisés en équipes. Les uns, maîtres des
hauteurs, accablaient de traits les légionnaires. Les autres, chargés
de terre, en jetaient sans relâche dans les fossés et sur les pièges,
dont ils se doutaient cette fois, et recouvraient les fondrières de
la défense d’une véritable chaussée d’attaque. D’autres enfin, se
massant en tortue, avançaient plus rapidement de la terrasse romaine.
Quand une équipe était fatiguée, une autre la relayait. Les Romains,
au contraire, devaient être tous sur pied. Les munitions et les forces
commencèrent à manquer aux deux légions campées sur ce point: les
légats prévinrent César.
Vercingétorix était moins heureux. Les retranchements de la plaine
étaient les plus achevés et les mieux défendus de toutes les lignes
romaines. La terrasse, les légions, Trébonius et Marc-Antoine tenaient
bon. Ce qui fut plus grave pour les Gaulois, c’est qu’il ne leur vint,
de ce côté, aucun secours sérieux du dehors. Les cavaliers, descendus
dans la plaine, reculèrent devant les abatis et les fossés. Les 190000
fantassins ne s’éloignèrent pas des hauteurs. Vercingétorix fut laissé
à ses seules forces.--Il faut se résigner à ignorer les motifs de
cette étrange abstention. On a voulu excuser les trois chefs, Comm et
les deux Éduens, en disant que leurs troupes étaient trop mauvaises
pour combattre. Alors, pourquoi les avoir amenées? Puis, quand une
armée romaine a déjà 37 kilomètres de front à garder contre 140000
hommes, une nouvelle multitude de 190000 assaillants, même maladroits,
même désarmés, n’est pas une quantité négligeable. Il suffisait d’une
panique ou d’une lassitude générale pour faire perdre aux dix légions,
«en une seule heure», disait César en ce moment même, «le fruit de
tous leurs travaux et de toutes leurs victoires». C’était pour cette
heure, et pour cette heure seule de l’assaut, que Vercingétorix avait
réclamé l’arrivée en masse de tous les Gaulois, et les trois quarts
de ceux qui étaient venus, immobiles en face de lui, de l’autre côté
des lignes romaines, semblaient refuser de marcher à sa rencontre.
Les chefs confédérés ne faisaient les choses qu’à moitié et qu’à
contre-cœur, et ils laissaient aux deux jeunes Arvernes, Vercingétorix
et Vercassivellaun, le privilège de servir de champions à la liberté
de toute la Gaule. Les deux Éduens, Éporédorix et Viridomar, n’auraient
pas à se faire pardonner par César une trop grande obstination.
Alors le proconsul, voyant Vercingétorix isolé et arrêté dans la
plaine, put porter tous ses efforts contre Vercassivellaun. Sur le
flanc du Mont Réa, Réginus, Rébilus et leurs 20 cohortes lâchaient
pied. Il en envoya six autres sur ce point, et, ce qui valait mieux,
il remit à Labiénus lui-même la défense de ce secteur, avec ordre, à
la dernière extrémité seulement, de faire une sortie pour dégager la
terrasse.--Lui-même descendit dans la plaine, pour se rapprocher de
Vercingétorix.
Les deux mortels ennemis se trouvaient à quelques pas l’un de l’autre.
César prit en main la résistance, alla de rang en rang, échauffa les
légionnaires de sa parole éloquente.
Mais à ce moment, comme si Vercingétorix n’eût attendu que ce mouvement
de troupes et ce déplacement du proconsul pour modifier sa tactique, il
abandonna les lignes de la plaine, inclina à sa gauche vers le Sud-Est,
et gravit avec ses machines et ses engins les pentes de la montagne de
Flavigny.--Il détournait ainsi son point d’attaque. Il l’éloignait de
celui de Vercassivellaun: ce qui, en dépit de l’apparence, était plus
sage que de l’en rapprocher. S’il eût marché vers le Nord, il eût amené
César avec lui: et le plus grand service qu’il pouvait rendre à son
cousin était d’entraîner le plus loin possible le proconsul et quelques
cohortes.--Mais son adversaire le comprit et ne bougea pas, demeurant
en observation entre les deux champs de bataille.
Du reste, Vercingétorix avait bien choisi son nouveau poste. On ne
l’attendait pas sur la montagne de Flavigny. Peut-être était-ce de
là qu’étaient parties les six cohortes emmenées par Labiénus. Les
pièges, semble-t-il, étaient plus rares ou moins dangereux sur ces
pentes. La tentative du chef gaulois, rapidement conduite, fut bien
près de réussir. Jamais il ne pénétra plus avant dans les ouvrages
de son ennemi. Les décharges de ses archers jetèrent le trouble parmi
les défenseurs de la terrasse, parmi ceux des tours elles-mêmes. Les
Gaulois en profitèrent pour combler les fossés, et pour attaquer
enfin et déchirer à coups de faux la cuirasse et la palissade des
retranchements: la première brèche fut ouverte à travers la muraille
romaine.
À la même minute, sur le point où combattait Vercassivellaun, Labiénus,
lui-même, reculait, et les Gaulois commençaient à escalader la
terrasse.
Sur les deux fronts, les lignes de César avaient cédé.--Celtes
et Romains sentaient que les minutes suprêmes étaient venues. Un
prodigieux effort tendit les volontés et raidit les muscles. Pour les
uns et les autres, c’était la fin de tout qui approchait. Les poitrines
haletaient d’angoisse et de courage. Si, à ce moment, les réserves de
l’armée de renfort avaient donné par-dessus les autres versants de
la montagne de Flavigny, la brèche taillée par Vercingétorix se fût
démesurément élargie, César n’aurait pas eu assez d’hommes pour la
défendre, il n’aurait pu protéger Labiénus, l’armée romaine eût été
broyée sous ces marées convergentes, et le sénat aurait dû remettre à
d’autres temps et à un nouveau proconsul la mission de reconquérir les
Gaules.
Devant le nouveau danger, celui qui éclatait subitement du côté de
Flavigny, César laissa Labiénus aux prises avec Vercassivellaun,
et ne s’occupa plus, dans l’instant, que de la brèche et que de
Vercingétorix. Il lança contre lui Brutus et de nouvelles cohortes:
elles ne purent tenir. Il en envoya d’autres avec C. Fabius: elles
faiblirent encore. Les hommes de Vercingétorix combattaient avec
une effroyable énergie. Enfin César, à la tête d’un nouveau renfort,
choisi parmi des troupes fraîches, se montra lui-même contre le chef
arverne, et, pour la dernière fois, ils luttèrent tous deux l’un en
face de l’autre. Grâce au proconsul, les cohortes reprirent courage.
Vercingétorix recula, sans désordre, combattant pied à pied.--César put
enfin regarder et se porter du côté de Labiénus.
Sur ce point, Labiénus avait jugé la partie perdue. Il ne songeait
plus à défendre la terrasse, envahie de toutes parts. Il ne voyait de
salut que dans un coup d’audace, une sortie désespérée. César la lui
avait permise: il la résolut. Il réunit en un tour de main 39 cohortes,
celles qu’il trouva le plus près de lui sur les divers postes de la
défense; il les groupa au hasard en un seul corps de bataille; il
avertit son général, et attendit.--César avait eu le temps de donner
deux ordres précis. Derrière lui, il avait mis en marche tout ce qui
lui restait d’hommes disponibles, quatre cohortes, tirées de la redoute
la plus proche; il les soutint d’une partie de sa cavalerie. À sa
gauche (?), dans la plaine, par le dehors de ses lignes, il envoya le
reste de ses escadrons pour prendre en écharpe les assaillants du Mont
Réa; ils n’avaient rien à craindre des cavaliers ennemis: la défaite
et les fautes des jours précédents condamnaient les Gaulois dans leur
dernière bataille.
César accéléra sa marche, pour y assister. Dès que les hommes
de Vercassivellaun le virent s’approcher, ils attaquèrent les
premiers.--Ce fut, à ce que raconta plus tard le proconsul, un
moment solennel et un éclatant spectacle. Les quinze mille hommes
de Labiénus étaient massés sur les dernières pentes du Mont Réa.
Derrière eux s’avançait rapidement César, vêtu du manteau de pourpre
qui le désignait aux regards de tous. Plus loin, dans les lignes,
se hâtaient d’autres légionnaires, des troupes de cavaliers. Des
escadrons galopaient au delà, dans la plaine, allant au même but. Il
semblait que toute l’armée romaine voulût se réunir en un bloc pour
pénétrer les masses ennemies. Une clameur s’éleva des deux troupes,
lorsqu’elles se heurtèrent; et, répercutée au loin par les collines et
les camps, elle éveilla partout de nouveaux cris, que l’écho rapporta
aux combattants.--Mais Vercingétorix et ses adversaires, à 3 kilomètres
de là, ne se doutèrent de rien, s’acharnant sans repos autour de la
terrasse, tandis que leur sort se décidait au loin.
Formées en colonnes d’attaque, les cohortes de Labiénus s’ébranlèrent
vers la hauteur. Les javelots étant inutiles sur cette montée, elles se
précipitèrent les épées en mains. La mêlée s’engagea. Mais l’affaire
ne fut réglée que par l’arrivée des cavaliers de renfort. Quand les
Gaulois virent ou entendirent soudain, sur leurs flancs et leurs
dos, les escadrons ennemis (venus par Ménétreux?), ils reculèrent.
Les Germains chargèrent avec leur courage et leur bonheur habituels.
Enveloppés presque de toutes parts, menacés encore par les troupes
qu’amenait César, il ne restait plus aux Gaulois qu’à fuir en hâte,
s’ils ne voulaient pas périr jusqu’au dernier. La débandade commença,
et la bataille prit fin.
Vercingétorix tenait encore, ignorant la défaite des siens. Mais,
pendant ce temps, les gens qui guettaient sur les remparts d’Alésia,
virent revenir les premiers légionnaires vainqueurs, chargés de
boucliers brillants et de cuirasses sanglantes, dépouilles des chefs
vaincus. Une clameur douloureuse courut dans la ville, et Vercingétorix
ne tarda pas à apprendre que le sort de la Gaule était désespéré.
Il reprit le chemin d’Alésia, d’où il ne devait plus redescendre que
pour se rendre au vainqueur (fin septembre?).
[Illustration: ALÉSIA ET SES ENVIRONS.]
CHAPITRE XVIII
VERCINGÉTORIX SE REND À CÉSAR
Quoniam sit Fortunæ cedendum,... morte sua Romanis
satisfacere... velint.
CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 89, § 2.
I. Dernière défaite de l’armée de secours.--II. De la possibilité
de continuer la lutte. Les chefs survivants.--III. Vercingétorix
prend la résolution de se rendre.--IV. Motifs supposés de cette
résolution.--V. Déclarations de Vercingétorix à son conseil.--VI.
Préparatifs de la reddition.--VII. Cérémonial de la reddition de
Vercingétorix.
I
Vercingétorix put, pendant la nuit, établir le bilan de la défaite.
Ce qu’il avait éprouvé lui-même et ce que ses hommes avaient vu du
haut des remparts, signifiait qu’Alésia était perdue. Trois fois il
s’était heurté aux lignes de la plaine, sans avoir pu entamer la
terrasse; il l’avait ouverte enfin sur les lignes d’en haut, mais
les légionnaires avaient fermé la brèche de leurs propres corps, et
aucun allié du dehors n’était apparu sur ce point pour le soutenir
et pour prendre à dos ses adversaires. Il était évident pour lui, non
seulement que toute la Gaule ne s’était point levée à son ordre, mais
que, de ceux qui étaient venus, les deux tiers n’avaient point bougé à
ses cris. Vercingétorix devina peut-être, à cette absence des uns, un
refus d’obéir, à cette abstention des autres, un abandon pire qu’une
trahison. Les seules troupes qu’on avait vues faire leur devoir, celles
de son cousin Vercassivellaun, avaient été écrasées, et c’était de
leurs dépouilles que se jonchaient à cette heure les camps de César.
Ce que Vercingétorix ignorait du désastre était plus considérable
encore, et engageait les destinées de la Gaule après celles d’Alésia.
César, le soir de l’assaut, avait vigoureusement pressé les fuyards,
et ses cavaliers en firent un tel carnage que bien peu d’hommes purent
regagner sains et saufs les camps gaulois. Sédulius, chef de guerre et
magistrat des Lémoviques, fut tué; Vercassivellaun fut pris vivant dans
la fuite; 74 enseignes de tribus furent apportées à César.--Restaient
les 190000 hommes qui n’avaient point donné ce jour-là. Il ne semble
pas qu’ils se soient beaucoup aventurés hors de leurs camps. Ils y
revinrent à la première alerte. Ils s’en échappèrent au premier bruit
de la défaite. Si les soldats de César n’avaient pas été brisés de
fatigue, après avoir passé la journée entière à marcher ou à combattre,
ils auraient pu détruire ou prendre leurs adversaires jusqu’au dernier
corps.
Cependant, le proconsul ne renonça pas tout à fait à cette espérance.
Il laissa s’écouler dans le repos les premières heures de la nuit;
vers minuit, il envoya ses cavaliers et 3000 fantassins pour couper
la route aux dernières bandes en retraite. Lui-même se mit à leur
poursuite avec d’autres troupes, au lever du jour. Quand les Gaulois
l’aperçurent en si petit équipage, ils eurent un moment l’illusion de
la revanche, et l’accueillirent, dit-on, avec des éclats de rire. Mais
ce ne fut que la joie d’un instant: les autres Romains arrivaient par
derrière, leurs ennemis perdirent la tête, et ne leur laissèrent plus
que la peine de prendre ou de tuer. Ce fut, raconta-t-on plus tard, la
plus vaste boucherie de Gaulois que César eût ordonnée en huit ans.
Ceux qui échappèrent, et notamment les principaux chefs, se hâtèrent
de se séparer, gagnant, chacun de son côté, les refuges de leurs cités
ou de leurs clans. «La grande armée de la Gaule s’était évanouie et
dissipée, comme le spectre d’une nuit de cauchemar.»
II
Mais, si l’effort collectif du nom celtique était à jamais rompu, si
aucun chef ni aucune nation n’étaient désormais capables de grouper
toutes les volontés en un seul corps, il était encore possible
d’organiser, dans presque toutes les cités de la Gaule, de belles
résistances, comme l’avait fait Ambiorix en 53 dans les forêts
marécageuses du pays éburon.
Sans doute, c’en était fait du patriotisme public des deux plus
grands peuples, les Arvernes et les Éduens. Vercassivellaun pris,
Vercingétorix près de l’être, les autres chefs arvernes du dehors
ne songeaient plus qu’à se rendre aux meilleures conditions, et à se
retrouver tranquilles et considérés comme au temps de Gobannitio. Les
Éduens, et parmi eux Viridomar et Éporédorix, espéraient la même chose,
et une autre encore: regagner, avec la faveur de César, l’hégémonie
qu’il avait une première fois donnée à leur peuple. Les patriotes ne
pouvaient compter sur les refuges de Gergovie et de Bibracte, presque
déjà promis au vainqueur par la pensée des chefs. Mais Vercingétorix
avait, en ses amis, une monnaie d’excellent aloi, et les places-fortes
du plateau central offraient d’imprenables réduits aux dernières
résistances.