à voir paraître autour de lui, venues de tous les points de la Gaule,
des foules profondes et sans fin. Scipion Émilien eût regardé comme
indigne d’un _imperator_ de protéger par des pièges à bêtes les
retranchements des légionnaires: mais il n’avait eu à redouter ni
devant Numance ni devant Carthage ces hordes innombrables de Barbares
dont César était menacé.
C’est qu’en effet, comme l’avaient dit au proconsul des transfuges
et des prisonniers, les envoyés de Vercingétorix avaient la mission
de lever en masse la Gaule entière. Le roi des Arvernes avait fait un
grandiose projet de désespéré. Tous ceux qui pouvaient marcher devaient
venir à lui; quiconque pouvait manier une arme devait quitter son foyer
et se sacrifier à la liberté commune. Il demanda le dévoûment immédiat
et inconditionné de tous. Ce n’étaient pas deux ou trois cent mille
hommes, mais un million et davantage, qu’il appelait à l’assaut des
retranchements de César.
C’était, depuis janvier, la troisième fois que Vercingétorix ordonnait
des levées d’hommes. Mais, à l’assemblée de Gergovie, à celle du
Mont Beuvray, il s’était contenté de troupes de choix, la cavalerie
et quelques dizaines de mille fantassins.--C’est qu’il savait qu’en
rase campagne, une armée populaire, mal équipée et sans expérience,
ne peut résister, si nombreuse qu’elle soit, à un corps de vieux
soldats, disciplinés, pourvus d’armes parfaites, experts aux manœuvres
savantes: on avait vu, dans les campagnes de Belgique, l’impuissance
des levées en masse contre la solidité des légions et le coup d’œil de
César.
Assiégé dans Alésia, Vercingétorix ne désirait plus que le nombre:
cette fois comme les deux autres, il calculait juste, et ce n’était
pas son imagination qui l’entraînait à la chimère d’une bataille
colossale. Il s’agissait, maintenant, moins de livrer bataille que
de faire un siège, c’est-à-dire de combler des fossés, arracher des
palissades, lapider des hommes, escalader des remparts, enlever des
lignes, et les enlever d’insulte et d’emblée; besogne que des milliers
de Barbares feraient mieux que des centaines de bons soldats. Quand
les Gaulois attaquaient une place-forte, ils espéraient plus du nombre
des assaillants que de l’intelligence des moyens: c’était par la
multitude des traits qu’ils rendaient les remparts intenables, sur
l’amoncellement des corps qu’ils franchissaient les fossés, par la
force de la poussée qu’ils ébranlaient les portes. Cette pratique eût
été enfantine et dangereuse contre des villes ou des camps défendus à
la Romaine, et dont les remparts et les moyens de résistance auraient
été ramassés et concentrés. Mais Vercingétorix la crut possible contre
les lignes de César, étroites et allongées, et je ne puis me résoudre à
lui donner tort.
Il a voulu s’assurer les deux avantages de l’assaut méthodique et de
l’escalade par débordement: celui-là, il le confierait aux soldats
d’Alésia, bonnes troupes qu’il avait formées près de Bourges et
dans Gergovie, et qui attaqueraient les points faibles des lignes
intérieures de César; du côté de la Gaule, le nombre servirait à défaut
de l’expérience.
Avant tout, il fallait rompre, renverser ou franchir une digue longue
de quatre à cinq lieues, large à peine de 700 mètres, et menacée des
deux flancs à la fois: sur cette ligne d’hommes et de défenses réduite
à une profondeur minima, il importait d’exercer le maximum de pression.
Ce que désirait surtout Vercingétorix, ce qui du reste s’imposait
à la vue des retranchements de César, c’était de tenter sur eux une
attaque en couronne, et pour la réussir, il était bon que tous les
défenseurs légionnaires fussent tenus sans cesse en haleine, occupés
sur tous les points, inquiétés, fatigués, énervés, aveuglés par des
ennemis reparaissant toujours. Puisque le proconsul avait multiplié
les fossés et les pièges qui rendaient la bravoure dangereuse et
l’habileté inutile, il ne restait plus aux Gaulois qu’à combler les
tranchées et recouvrir les chausse-trapes sous des flots renouvelés de
corps humains, jusqu’au moment où ces vagues d’hommes, montant encore,
submergeraient à la fin les chaussées, les palissades, les légions et
César lui-même.--La Gaule était assez riche en mâles, les flancs de ses
femmes étaient assez féconds pour qu’elle offrît sans regret toutes ces
victimes à ses dieux.
Vercingétorix aurait pu obtenir de la Gaule entière ce sacrifice
qui les aurait sauvés tous deux. Elle était prête à consacrer à la
lutte tous ses sentiments et toutes ses ressources. Il y avait entre
elle et son chef un merveilleux accord de pensées. César, dans ses
Commentaires, abandonne un instant la froide concision de son style
habituel pour admirer chez ses adversaires la force imprévue de l’élan
national. Personne ne se souvenait plus de l’amitié du proconsul et des
services qu’il avait rendus. En quelques semaines, le passé récent et
ses hontes s’étaient oubliés, et toutes les autres impressions étaient
effacées par le désir de combattre et la vertu du mot d’indépendance.
On ne parlait plus que de refaire «les glorieuses guerres d’autrefois»,
et les Gaulois allaient à la liberté comme à une magnifique aventure.
Ils n’eurent ces jours-là qu’un seul esprit et qu’une seule âme, et,
comme les Grecs avant Salamine et Platées, ils s’aperçurent qu’ils
pouvaient former une même patrie.
IX
De maladroites prudences et d’inquiètes jalousies enrayèrent cet élan
et ruinèrent le plan de Vercingétorix.
Au lieu de s’entendre en quelques minutes sur le jour et le lieu où ils
donneraient rendez-vous à toutes les forces de la Gaule, les fugitifs
d’Alésia agirent avec une régularité de protocole. Ils convoquèrent le
conseil général des chefs des cités, et celui-ci, réuni, délibéra sur
le projet du roi. Ce qui signifiait que Vercingétorix n’était déjà plus
le dictateur auquel on obéit, mais le général dont on étudie les plans.
Il y avait, parmi les chefs des cités, des hommes dévoués sans
réserve à la liberté de la Gaule: l’arverne Vercassivellaun, cousin de
Vercingétorix; Comm l’Atrébate; Sédulius, magistrat et chef de guerre
des Lémoviques; Sur l’Éduen; Gutuatr le Carnute; et surtout, les plus
audacieux et les plus persévérants de tous, l’Ande Dumnac, le Cadurque
Lucter, le Sénon Drappès. Mais le conseil renferma sans doute aussi des
hommes à double face,--face romaine et face gauloise,--comme les deux
jeunes Éduens Viridomar et Éporédorix.
Des objections furent faites à la levée en masse.--Comment nourrir
tous ces hommes? Comment se faire obéir d’eux? les chefs auraient
peine à rallier les gens de leurs clans: pourrait-on combattre suivant
la tradition, les soldats par tribus et par cités, rangés sous leurs
étendards?--L’objection tirée des vivres était spécieuse: ce qui, en
57, avait empêché de maintenir la levée en masse de la Belgique, ce
fut la difficulté de nourrir tant d’hommes. Mais il s’agissait, alors,
d’une campagne longue et compliquée, et non pas, comme pour le salut
d’Alésia, d’une marche de quelques jours et d’un assaut de quelques
heures.--L’autre objection, si elle n’était pas dictée par le scrupule
religieux du respect des enseignes, dissimulait peut-être quelque
crainte politique. L’assemblée pensa sans doute que Vercingétorix
allait vite en besogne, et que, si les Gaulois se mêlaient trop
complètement pour le délivrer, ils ne distingueraient plus que lui
comme chef au lendemain de la victoire.
Elle décida de lever une très forte armée, près de 300000 hommes,
six fois supérieure à celle de César. Elle crut que cela suffirait:
mais il n’y avait même pas de quoi combler les deux millions de mètres
cubes des tranchées romaines. Elle n’avait rien compris, sans doute,
à la manière dont Vercingétorix entendait l’attaque, et les opérations
devant Alésia allaient le montrer plus clairement encore.
Les chefs, toujours soucieux des convenances politiques, fixèrent
eux-mêmes, suivant l’importance respective des nations, le contingent
qu’elles devaient envoyer. Pour celles qui faisaient partie d’une
ligue, comme les cités d’Armorique, les clientèles des Éduens et des
Arvernes, on se borna à indiquer l’effectif que la confédération avait
à fournir, et on laissa à ses chefs le soin de faire une répartition
plus détaillée. Pour les autres, le chiffre fut arrêté à quelques
centaines d’hommes près.--L’assemblée se sépara ensuite, et chaque chef
revint dans sa cité pour mobiliser son contingent.
Il faut dire, à l’honneur de la Gaule, qu’aucun des peuples fédérés
ne manqua au rendez-vous. On avait demandé 275000 hommes[7]: on en
eut 258000, 8000 cavaliers et 250000 fantassins. Il n’y eut qu’une
note discordante, mais qui caractérise bien le séparatisme habituel
des cités gauloises; on devine qu’elle fut donnée par les Bellovaques,
qui se battaient le plus possible, mais qui consentaient rarement à
se battre en compagnie d’autres peuples. Ils refusèrent de se laisser
taxer à dix mille hommes, affirmant qu’ils combattraient les Romains,
mais sous les auspices et les ordres de leurs propres chefs; cependant,
à la prière de Comm, qui était leur hôte, ils envoyèrent 2000 hommes.
[7] Voyez la note V à la fin du volume, page 383.
Tout cela prit du temps. Quand l’armée fut concentrée, non loin
d’Alésia, sur le territoire éduen (à Bibracte?), on en perdit encore en
besognes administratives ou religieuses, si bien qu’on laissa passer le
jour du rendez-vous fixé par Vercingétorix.
On fit le recensement, on compta les effectifs, on choisit les
chefs des détachements, on organisa le haut commandement.--Il y eut
quatre grands chefs, Comm, Vercassivellaun, Éporédorix, Viridomar.
Celui-là représentait les peuples belges; le second, les intérêts
arvernes; les deux autres, les ambitions éduennes. Je m’étonne que
l’on n’ait pas fait place à un chef de l’Armorique ou du Nord-Ouest,
les régions, de toutes, les plus méritantes de la liberté de la
Gaule: un des deux postes pris par les Éduens leur revenait de droit.
Mais ceux-ci, évidemment, avaient gardé la part du lion, et les deux
rivaux de Vercingétorix prenaient leur revanche de son triomphe au
Mont Beuvray.--Cependant, comme on ne voulait pas de chefs absolus et
irresponsables, on adjoignit aux quatre généraux un conseil de délégués
pris dans les diverses cités, et chargés de préparer les plans ou de
contrôler les actes.
Tout cela, pour une expédition qui devait durer une semaine à peine,
réussir ou échouer en quelques jours! On aurait dit que ces hommes
conjuraient soit pour donner à César le temps d’en finir avec Alésia,
soit pour se préparer au jour où ils imposeraient leur volonté
à Vercingétorix victorieux. Dans ces allées et venues, ces sages
délibérations, ces longs préparatifs, ces créations de conseils et de
généraux, je soupçonne des lenteurs calculées ou des arrière-pensées
d’égoïsme. Ce qu’il aurait fallu pour sauver Alésia, c’était un Lucter,
un Dumnac ou un Drappès amenant un million d’hommes en quinze jours:
et on ordonnait une armée régulière, avec des effectifs vérifiés, un
commandement bien équilibré de quatre chefs et de quarante conseillers
de guerre. On constituait le gouvernement militaire de la Gaule
confédérée, alors qu’il s’agissait de se ruer, sur un signal, au lieu
du rendez-vous.
X
Dans Alésia, les semaines s’écoulaient, mornes et semblables.
Vercingétorix avait renoncé aux sorties partielles, et réservait les
forces et la confiance de ses hommes pour l’attaque générale. L’automne
approchait. Puis, parut le matin du jour fixé pour l’arrivée des
secours: le jour passa tout entier, sans qu’un messager ni une enseigne
ne se montrât sur les collines de l’horizon.
Vercingétorix attendit encore. Mais bientôt les dernières provisions
de blé furent consommées, aucune nouvelle ne lui parvenait du reste du
monde. César l’emprisonnait si bien qu’il ne lui restait qu’à mourir
dans l’ignorance de tout. Il convoqua son conseil pour prendre une
décision suprême sur la vie des assiégés, ou plutôt sur la manière dont
ils devaient mourir.
César ne nous dit pas que Vercingétorix ait pris la parole dans
l’assemblée pour soutenir et imposer un avis, comme il le faisait
presque toujours. Il semble qu’il se soit borné à écouter. Il n’avait
plus tous les chefs dans la main: leurs angoisses les éloignaient de
lui. Les uns parlèrent déjà de se rendre. Les autres proposèrent de
risquer, avant l’épuisement des forces, une sortie générale contre les
lignes de César, ce qui équivalait à une mort certaine et inutile;
et cette mort paraissait si glorieuse, «si digne de l’antique vertu
gauloise», que la majorité du conseil se montra prête à voter dans ce
sens. Mais alors l’arverne Critognat se leva, pour exprimer l’avis à la
fois le plus courageux et le plus sage, celui qui répondait sans doute
le mieux à la pensée de Vercingétorix.
--«Je ne parlerai pas», dit-il, «de ceux qui songent à se rendre:
leur place n’est plus au conseil. Je m’adresse à ceux qui veulent
combattre.--Ils se croient braves. Ce sont des lâches à leur manière.
Craignant de souffrir la faim, ils préfèrent le suicide. Certes, s’il
ne s’agissait d’autre perte que de celle de la vie, je serais avec eux.
Mais pensons, en ce moment, à la Gaule entière, que nous avons appelée
à notre secours. Elle va venir, elle approche. En doutez-vous? regardez
donc, sur les lignes extérieures de César, ces Romains qui travaillent
nuit et jour, et dites-moi s’ils ne sont pas la preuve vivante que les
peuples s’avancent pour nous délivrer? Croyez-vous, quand nos alliés
seront là, qu’ils auront plus de cœur à la besogne à la vue de 80000
cadavres de frères et amis, amoncelés sur un seul point? Vous vous
plaignez qu’on ne vient pas vous secourir, et vous voulez enlever
votre appui à ceux qui s’apprêtent à vous aider. Votre faiblesse, ou
votre imprudence, ou votre sottise vont coûter la liberté à toute la
Gaule.--Si vous avez faim, faites ce qu’ont fait vos ancêtres au temps
des Cimbres et des Teutons. Nourrissez-vous en mangeant ceux qui ne
pourront combattre. Et si vos grands-pères n’avaient pas donné cet
exemple, il vous faudrait, à vous, le donner, par amour de la liberté
et de la gloire, et pour être renommés dans les siècles à venir.»--
Jules César, en rapportant ce discours, que quelque transfuge lui
communiqua, le juge d’ «une atrocité singulière et impie».--L’homme
auquel le désir de conquête avait inspiré depuis sept ans tant
d’actions criminelles ou répugnantes, n’avait cependant pas le droit
d’être sévère pour les audaces qu’inspirait la crainte de sa victoire.
Critognat sauva le plan de Vercingétorix. Si terrible que fût son avis,
on s’y rangea: ce n’était jamais froidement qu’un Gaulois entendait
parler de renom dans la postérité et d’amour de la gloire. Il ne
fut plus question ni de se rendre ni de combattre. Si les secours
tardaient trop longtemps, on ferait comme avait dit l’Arverne. En
attendant, on décida de se débarrasser des bouches inutiles, les
femmes, les enfants, les vieillards, les malades et les infirmes;
toute la population des Mandubiens, qui était pourtant chez elle à
Alésia, et dont Vercingétorix n’était que l’hôte armé, fut brutalement
jetée hors des remparts. Les malheureux s’étagèrent, sans ressources,
sur les flancs de la montagne; ils supplièrent les Romains de les
prendre comme esclaves, mais de les nourrir. Ce n’était pas d’esclaves
et de captifs que manqueraient en Gaule les soldats de César: en ce
moment, ils commençaient, eux aussi, à manquer de pain, et à pâtir de
la même disette que devant Avaricum. Sur l’ordre du proconsul, des
postes furent placés pour rejeter les Mandubiens en arrière de la
ligne intérieure, et ils moururent lentement de faim entre les deux
campements, rongés eux aussi par la famine. Depuis le défilé de la
Hache, les peuples d’Occident n’avaient pas vu tant d’êtres humains
souffrir ensemble (milieu de septembre?).
XI
Depuis que Critognat avait parlé, les assiégés étaient résolus
à s’entre-dévorer plutôt que de ne pas attendre. Un jour enfin,
ils aperçurent à l’Ouest l’avant-garde de l’armée de secours, qui
débouchait des hauteurs par la route du pays éduen. Elle arrivait
joyeuse et confiante, elle couvrit peu à peu toutes les collines du
Couchant de ses masses profondes (sur la montagne de Mussy-la-Fosse),
elle déborda jusque dans la plaine, à un mille des lignes de
César. Ce fut chez les Romains une heure d’épouvante, à l’aspect de
cette multitude de plus de 250000 hommes, de ces corps humains qui
s’étendaient à perte de vue; ils osaient à peine regarder, comme s’ils
redoutaient de penser aux furieux assauts qui les menaceraient, et de
cette foule en face et de Vercingétorix à revers. Du côté d’Alésia,
c’était au contraire un va-et-vient de Gaulois courant aux remparts,
désireux de contempler les secours si longtemps attendus, se félicitant
des cris et des gestes, s’entraînant à combattre pour le lendemain. La
dernière semaine de la grande guerre commençait.
La Gaule se trouvait en effet réunie toute entière contre César[8].
Toutes les tribus de nom gaulois, des Cévennes à l’Océan, de la Gironde
à l’Escaut, étaient représentées par leurs derniers cavaliers, leurs
meilleurs fantassins, leurs chefs de guerre et leurs étendards sacrés.
À ce concours de peuples, il ne manquait que les Rèmes et les Lingons,
éternellement fidèles à César, et que quelques cités du Rhin, occupées
à protéger la Gaule contre les Germains du dehors. Toutes les autres
nations étaient présentes, même celles des régions les plus lointaines:
les Osismiens, perdus à la fin des terres armoricaines, en face de la
mer mystérieuse; les Morins, à moitié cachés dans les brumes et les
marécages de la Flandre; les Nitiobroges, habitants des terres grasses
et joyeuses de l’Agenais; les Helvètes et les Nerviens, qui, décimés
par César, trouvaient encore des hommes pour venir le combattre. Les
deux États principaux, Arvernes et Éduens, avaient fourni à l’armée de
secours, avec leurs sujets et clients intimes, chacun un contingent
de 35000 hommes. La ligue armoricaine en envoya 30000. Les peuples
de l’Est, Séquanes, Helvètes et Médiomatriques, également 30000.
L’entêtement des Bellovaques réduisit à 24000 la part de la Belgique.
Ceux d’entre Loire et Garonne, Bituriges, Santons, Lémoviques, tribus
du Poitou, du Périgord ou de l’Agenais, eurent un effectif d’environ
50000 soldats; et ce fut en nombre à peine supérieur que vinrent les
nations vaillantes et fermes des régions centrales d’Orléans et de
Paris: Carnutes, Sénons, Parisiens, tribus de l’Anjou, de la Touraine,
du Maine et de la Normandie. Si on ajoute à ces 258000 hommes les 80000
dont disposait Vercingétorix, on arrive à un total de 338000 soldats,
qui étaient en quelque sorte le résumé et l’essence de la Gaule
entière.
[8] Voyez la note V à la fin du volume, page 383.
Si César était vaincu, il pourrait perdre les siens jusqu’au dernier
homme, dans un effondrement semblable à celui où avaient disparu sous
la foule des Cimbres et des Teutons les armées de Cépion et de Mallius.
Mais, si les Gaulois étaient vaincus, comme ils avaient concentré
l’élite des forces de toutes leurs tribus, comme ils s’étaient ramassés
en un seul corps contre César, leur défaite serait la condamnation de
la Gaule, et condamnation sans recours et sans appel, aussi légitime
que si elle était formulée par une sentence divine.
À leur manière d’entendre la guerre, on reconnaît l’instinct des
nations et on peut prévoir leurs destinées. L’Espagne, terre de
régions isolées et de bassins séparés, morcela sa résistance à Rome, la
dispersa dans vingt contrées et la fit durer deux siècles. La Gaule,
que la nature a faite pour l’unité, et qui, malgré les jalousies de
ses cités, sentait qu’elle était le patrimoine d’une seule race, groupa
sur un point tous ses moyens de défense pour s’en servir le même jour:
comme disait le géographe grec Strabon, «en masse elle réunit et lança
ses hommes, et, ceux-ci battus en masse, elle se trouva brisée d’un
seul coup».
XII
L’armée de secours campa sur les flancs et les plateaux de la montagne
de Mussy. Elle avait, droit devant elle au Levant, les retranchements
romains de la plaine des Laumes, et, au delà, le mont et la ville
d’Alésia; devant elle encore, mais plus à sa gauche et plus à sa
droite, les deux extrémités de la ligne des collines fortifiées par
César, le Mont Réa et le plateau de Flavigny.
La bataille commença le lendemain de l’arrivée. Elle dura près d’une
semaine. Il y eut trois journées de combat, séparées chacune par un
jour de repos. La lutte fut toujours engagée sur les deux fronts des
lignes romaines, attaquées au dehors par les Gaulois de secours, au
dedans par ceux de Vercingétorix, les uns et les autres cherchant à se
rejoindre. Mais, tandis que l’armée d’Alésia ne fit et ne pouvait faire
qu’une seule chose, tenter l’assaut sur un point, celle de la campagne
hésita entre plusieurs tactiques, et ne prit la moins mauvaise que le
dernier jour.
La première journée fut une bataille de cavalerie.
Les Gaulois avaient amené 8000 chevaux. C’était la dernière réserve
de leur noblesse. Le bon sens exigeait qu’on l’exposât le plus tard
et le moins possible. Dans l’attaque d’une place-forte, la cavalerie
ne devait servir qu’à couvrir les rangs extérieurs des troupes allant
à l’assaut. Victorieuse, elle ne ferait presque rien contre les
retranchements de César; vaincue, elle ferait défaut pour protéger
une retraite ou décider une poursuite. Trois fois déjà, elle s’était
heurtée aux chevaux du proconsul; et trois fois, à Noviodunum, à Dijon,
devant Alésia même, elle avait été abîmée par les Germains. Cependant,
incapables de se laisser guérir par l’expérience, les quatre chefs
firent descendre leur cavalerie dans la plaine; le reste de l’armée
demeura à l’écart, sur les hauteurs de l’Ouest.
César avait, dès la première alerte, mis en branle toute son armée.
S’attendant à un double assaut, il avait fixé à chaque cohorte sa place
sur l’une ou l’autre de ses deux lignes: ses hommes la conserveront
jusqu’à la fin, sans trouble ni incertitude. Mais, à la vue de la
cavalerie ennemie, il saisit l’avantage qu’il y avait pour lui à la
forcer à la bataille, et il fit sortir les cavaliers romains au-devant
d’elle, avec ordre de charger.
Vercingétorix fit ce qu’il y avait à faire. Il envoya au pied de la
montagne ses soldats, chargés de fascines, de terres et de pierres. Les
Gaulois se mirent à l’ouvrage, et réussirent à combler sur un point
le grand fossé extérieur. Ils s’apprêtaient à pousser au delà, vers
les pièges et les ouvrages intérieurs, lorsqu’ils comprirent que leurs
alliés du dehors, au lieu de marcher à leur rencontre, galopaient dans
la plaine.
C’était du reste un beau combat de cavalerie que celui qui se
déroulait, à la clarté du grand jour, dans le vallon des Laumes; on
se battait à la vue des trois armées, massées sur tous les coteaux du
voisinage, de trois cent mille hommes qui regardaient, attentifs et
immobiles, les péripéties de la lutte. Les Gaulois hurlaient de joie
quand ils croyaient leurs cavaliers vainqueurs; et les combattants,
Celtes ou Romains, se sentant admirés ou jugés, s’excitaient comme dans
un carrousel à mort.
Les Gaulois firent leur devoir avec vaillance et habileté. Suivant la
tactique chère à Vercingétorix, les cavaliers avaient amené avec eux
des archers et des fantassins légèrement armés qui se dispersèrent
derrière les chevaux. Les troupes romaines repoussèrent d’abord les
escadrons gaulois. Mais elles furent soudain accueillies par des volées
de flèches et de dards qui arrêtèrent leur élan, blessèrent beaucoup
de monde, les firent reculer en désordre. La mêlée générale s’engagea,
où les Romains, accablés par le nombre, finirent par avoir le dessous,
après cinq heures d’un combat commencé vers midi.