hauteurs, homogène, compact, sans contre-forts ni caps avancés,
couronné par une vaste plate-forme qui repose sur ses flancs inclinés
comme un gigantesque entablement. À ses pieds, trois rivières
sinueuses, la Brenne, l’Oze, l’Ozerain, lui forment, sur les neuf
dixièmes de son pourtour, une ceinture d’eaux et de vallons. Au Levant,
un col étroit est le seul trait d’union par lequel Alésia se relie aux
terres voisines. À l’Ouest, s’étend devant elle la grande plaine des
Laumes, large de 3000, longue de 4500 mètres. Enfin, au delà de ces
ruisseaux et de cette plaine, l’horizon est fermé par un encadrement de
montagnes qui s’élèvent à la même hauteur qu’Alésia, et qui lui font
face de toutes parts: la tranchée qui les sépare d’elle ne s’élargit
que pour laisser place aux vallées découvertes du Couchant.--On
dirait un cirque construit pour le plaisir de géants: les collines de
l’horizon présentent les gradins; la plaine des Laumes forme l’arène;
Alésia, droite au milieu, fait songer à quelque autel colossal.
La ville, qui occupait tout le sommet de la montagne, était une de ces
cités de refuge que, seules, Vercingétorix désirait épargner. Elle
s’étendait sur plus de 2 kilomètres de long, et, par endroits, sur
près de 800 mètres de large; sa superficie était de presque un million
de mètres carrés (97 hectares), supérieure à celles d’Avaricum et
de Gergovie même. Cent mille hommes et davantage pouvaient s’abriter
derrière ses remparts ou sur les terrasses en contre-bas du plateau.
Vercingétorix, qui laissait le moins possible au hasard, avait déjà
tout préparé en vue d’un siège.--C’était du côté de l’Est que la ville
était la moins forte: là, les flancs de la montagne ne tombaient pas
dans la plaine, un seuil les unissait aux collines voisines, l’escalade
était plus facile par une montée plus douce, et César, sans être trop
téméraire, aurait pu songer à construire sur ce point une terrasse
d’approche. Aussi Vercingétorix avait-il, à cet endroit, tout comme
sur le versant le moins raide de Gergovie, établi une ligne de défenses
avancées, formée de fossés et de murailles hautes de six pieds, et il
fit camper sur ce boulevard la presque totalité de ses troupes.--Dans
Alésia même, il avait assez de vivres, viande et blé, pour nourrir,
un mois et davantage, la multitude de ses soldats et de ses fugitifs:
car la tribu des Mandubiens s’y était réfugiée tout entière, hommes,
femmes et enfants, et, ce qui était plus utile, de nombreux bestiaux
avec elle. Il avait aussi accumulé de quoi construire un matériel
d’artillerie et de siège, et attaquer le camp de César dans de
meilleures conditions qu’à Gergovie.
Les précautions étaient si bien prises que, lorsque César arriva devant
Alésia, le lendemain de sa victoire, les vaincus de la veille, si
désespérés qu’il les supposât, se trouvaient déjà à l’abri d’un coup de
main. L’élan du proconsul fut arrêté, ainsi que devant Gergovie.
II
Mais la position d’Alésia ne valait pas, à beaucoup près, celle de la
ville arverne. Elle avait autant de force en moins qu’elle offrait de
plus comme spectacle. Cette plaine, ces rivières, cet amphithéâtre
de collines symétriques, cette grandeur paisible de la montagne
isolée, tout ce qui faisait la beauté et l’unité de la scène, ne
présentaient pas à la Gaule les mêmes sécurités que les âpres ravins et
l’inextricable désordre des rochers de Gergovie.
D’abord, les collines environnantes, étant aussi hautes que celle
d’Alésia, et terminées par des plateaux qui prolongeaient, au-dessus
de la brèche des vallons, le plateau même de la ville, étaient
d’excellents emplacements pour des camps romains. César n’avait que
l’embarras du choix. À Gergovie, il avait campé misérablement au pied
de la montagne: il allait ici planter ses tentes au même niveau que les
remparts assiégés, et droit en face d’eux.
Puis, les rivières qui serpentaient autour du mont d’Alésia en fixaient
exactement le contour; leurs bords dessinaient un large vallon, un
chemin de ronde: ils marquaient la ligne qu’on pouvait faire suivre à
la terrasse et aux fossés d’une circonvallation continue. Cette route
de blocus n’avait pu être tracée à Avaricum, bordé presque partout de
vastes marécages, encore moins à Gergovie, où la base et les flancs de
la montagne étaient coupés de ravins ou hérissés de croupes et de bois.
La nature au contraire avait disposé Alésia comme pour être enclose
sans peine.
Tandis que le plateau de Gergovie est flanqué de hauteurs
d’avant-garde, qui peuvent abriter ou dissimuler une armée, user,
briser ou diviser l’effort des assiégeants, former autant de redoutes
faciles à défendre, les flancs d’Alésia s’élèvent toujours à découvert,
montant en pentes plus ou moins rapides jusqu’aux rochers qui portent
les remparts.
Enfin, Gergovie est à 744 mètres de hauteur, 300 mètres au-dessus du
niveau de la vallée; le sommet d’Alésia n’atteint que 418 mètres, et
les rebords de son plateau sont rarement à 150 mètres au-dessus du fond
des vallons. La ville de Gergovie reposait sur des assises basaltiques
escarpées et glissantes; sur près de la moitié de son circuit, on
aborde Alésia par une montée facile, à travers des déblais de roches et
de terres.
César aurait presque pu tenter l’escalade. Mais vraiment, à quoi bon
risquer la vie de ses hommes, quand il n’avait, pour prendre Alésia et
Vercingétorix, qu’à les enfermer et à attendre?
Cependant, Vercingétorix n’eut point tort de s’y retirer et de lier
sa destinée à celle de la vieille cité: vaincu à Dijon, il n’avait
pas de meilleure décision à prendre.--On lui a reproché de n’avoir
pas continué à battre la campagne, se bornant à harceler César:
mais il avait perdu le gros de sa cavalerie, sa seule ressource en
terrain découvert, et il s’exposait, en manœuvrant sous la menace des
cavaliers germains, à sacrifier sans profit quelques milliers de ses
fantassins.--On l’a raillé de s’être emmuré dans la ville. En quoi on
se trompe, car il bâtit un boulevard extérieur semblable à celui de
Gergovie, et mieux fait peut-être; il le défendit tant qu’il lui fut
utile, et il ne l’abandonna jamais à l’ennemi.--On l’a blâmé de n’avoir
point fortifié les collines du pourtour de la plaine, de Flavigny, de
Réa et de Bussy. Mais c’était là une besogne de quatre à cinq lieues,
supérieure au temps que lui laissa César et aux forces malhabiles de
ses quatre-vingt mille hommes. Et puis, disséminer ses troupes, c’était
s’exposer à les perdre en détail. La défense d’une place-forte antique
gagnait souvent à être ramassée.--Il ne faut même pas l’accuser d’avoir
choisi, en Alésia, un refuge moins sûr que Gergovie. Le mont d’Alise
était ce que les abords du pays éduen lui offraient de mieux en ce
genre, à proximité des terres lingones où s’était livrée la bataille.
Ni lui ni personne ne pouvaient trouver dans cette région de hauteurs
moyennes les inexpugnables avantages des massifs arvernes. Le seul tort
de Vercingétorix a été d’attaquer César et de se laisser battre dans un
pays médiocre pour la défensive.
III
César reconnut, à l’examen, que la situation d’Alésia appelait le
blocus, l’imposait presque comme la solution la plus certaine et la
moins sanglante. Son premier mot fut pour dire aux soldats qu’«il
fallait travailler»: il ne s’agissait point de brandir des épées, mais
de remuer la terre à grandes pelletées.
Alors commença la plus énorme besogne de terrassement qu’un imperator
eût, depuis Marius, ordonnée à des légionnaires, citoyens romains. Il
fallait creuser et bâtir, tout autour de la montagne d’Alésia, sur un
circuit de onze milles (seize kilomètres): mais César avait sous ses
ordres, pour mener l’œuvre à bonne fin, quarante mille hommes, la
plupart vieux soldats aux muscles robustes et aux gestes exercés.
Sa première tâche fut de tracer et de fortifier les camps. Il en
établit quatre (?), tous sur les hauteurs qui faisaient face à Alésia:
deux (?) au Sud, sur la montagne de Flavigny, et c’est sur ce point
sans doute que se trouvait le quartier général; un au Nord-Est(?), sur
la montagne de Bussy; un quatrième enfin au Nord-Ouest, en contre-bas
du Mont Réa: ce dernier, où s’installèrent deux légions, fut le seul
qui ne s’élevât pas à la même hauteur qu’Alésia; car sur ce point, le
sommet des collines extérieures était trop éloigné pour être compris
dans la ligne de blocus: César se contenta de dresser le camp à
mi-côte.
Pour relier ces camps et préparer la contrevallation, il décida de
construire, sur la même ligne, une série de redoutes, distantes l’une
de l’autre d’à peu près un demi-mille, et assez grandes pour abriter
quatre cohortes, seize cents hommes: il y en eut vingt-trois, presque
toute l’armée pouvait s’y tenir en position de combat; la nuit, on y
veillait sans relâche; le jour, on y postait des garnisons, prêtes à
sortir pour protéger les travailleurs.
Ce furent les premiers travaux. Alésia n’était pas bloquée, mais
surveillée de très près. Les camps et les redoutes étaient les jalons
qui marquaient l’enceinte dont elle allait être bientôt entièrement
investie. Elle voyait surgir tout autour d’elle, à douze ou quinze
cents mètres de ses murailles, une cité ennemie, qui avait déjà ses
tours et ses citadelles, et qui ne tarderait pas à avoir ses remparts
continus, enveloppant les siens propres.
IV
Le seul endroit où les Gaulois pussent entraver les terrassements
romains avec quelque chance de succès était la plaine des Laumes. Sur
ce point les légionnaires travaillèrent longtemps sans abri, hors de la
protection de leurs collines, sur des espaces découverts et peu propres
à recevoir des camps et des redoutes. Ce secteur des lignes d’attaque
était, par sa position, le plus faible: c’était donc celui où il
importait le plus à César de pouvoir agir à sa guise.
[Illustration: LE BLOCUS D’ALÉSIA, D’APRÈS LES FOUILLES DE M. STOFFEL.]
Aussi Gaulois et Romains s’appliquèrent-ils également à devenir
ou à demeurer les maîtres de la plaine des Laumes. Vercingétorix y
déploya ce qui lui restait d’escadrons, en nombre encore suffisant
pour résister fermement aux ennemis; et malgré le désastre des jours
précédents, il ne parut pas que le courage de ses hommes fût ébranlé.
Une nouvelle bataille s’engagea entre la cavalerie gauloise et la
cavalerie proconsulaire, et l’affaire fut presque aussi chaude que la
dernière. Les Romains faiblirent les premiers, et César craignit un
instant que l’infanterie ennemie ne vînt à la rescousse. Il dut faire
sortir ses propres légions pour que leur vue donnât du cœur aux siens,
et il lança à leur secours la masse des cavaliers germains. Pour la
troisième fois, ceux-ci sauvèrent l’honneur de l’armée. Les Romains
furent raffermis, et les Gaulois tournèrent bride devant leurs sauvages
ennemis.
Ils s’enfuirent par les vallons (surtout de l’Ozerain?) jusque
vers leur camp. Ils pensèrent se trouver pris entre les légions
qui s’avançaient, les Germains qui galopaient, l’enceinte de leur
boulevard, percée d’ouvertures trop étroites. Les uns s’écrasaient aux
portes, les autres abandonnaient leurs chevaux pour franchir le fossé
et escalader les murailles. Il y eut quelques minutes où les Germains
purent se donner la joie d’un grand massacre. Les Gaulois du camp
finirent par craindre pour eux-mêmes et se hâtèrent en hurlant vers
les murs d’Alésia. Mais Vercingétorix les dompta une fois encore, fit
fermer les portes de la cité, força ses hommes à garder leur camp, et
abandonna ses chevaux et ses morts à la victoire germanique. César, de
son côté, refusa de donner l’assaut.
V
Le proconsul ne voulait réduire Alésia que par le blocus et la famine.
L’expérience de Gergovie l’invitait à la prudence. La nouvelle victoire
lui donnait l’espoir de réussir. Vercingétorix avait perdu la plaine
des Laumes: sa première défaite l’avait contraint à se réfugier dans
Alésia; la deuxième allait l’y enfermer. César pouvait achever sans
crainte la ligne de ses redoutes, et tracer ensuite celle de ses
fossés, qui séparerait les Gaulois du reste du monde. Leur sort était
fixé, et s’achèverait tôt ou tard dans la faim, la mort ou l’esclavage,
si la Gaule ne les secourait pas.
Mais Vercingétorix retrouvait, dans ces moments de danger, ces
décisions rapides et sûres qui faisaient alors de lui l’égal de César.
Quelques routes étaient encore libres (au Nord-Ouest?). Il fallait
prévenir la Gaule du danger que courait sa principale armée, des
ordres que lui donnait son chef. On se rappelle que Vercingétorix, à
l’assemblée du Mont Beuvray, n’avait pas réclamé de ses nouveaux alliés
un seul fantassin, sauf les troupes envoyées dans le Sud. Il restait
donc d’immenses réserves d’hommes qu’il avait le droit d’appeler à son
secours et à la défense de la Gaule.
Un jour, peut-être le lendemain ou le soir de la défaite, il convoqua
tous les cavaliers qui avaient survécu aux deux combats, l’élite de la
noblesse et des chefs. Il leur donna l’ordre de quitter Alésia dans la
nuit, de se rendre dans leurs tribus et leurs cités respectives, et d’y
appeler aux armes tous les hommes valides. Il tiendrait trente jours
encore, davantage même, s’il rationnait les assiégés plus étroitement,
et il fixa le jour auquel il donnait rendez-vous à l’armée de
secours.--Ce furent de solennels adieux, une triste adjuration du chef
qui restait: ceux qu’il congédiait étaient ses obligés ou ses proches;
il avait parmi eux ses plus fidèles collaborateurs, tels que Lucter,
l’homme peut-être qui après lui aimait le plus la liberté gauloise.
Un instant, comme s’il s’abandonnait, Vercingétorix parut songer à
lui-même autant qu’à la Gaule, il fit souvenir ceux qui partaient
des services qu’il leur avait rendus, il s’irrita à la pensée du sort
qui lui était réservé, à ces mortels supplices dont César lui ferait
payer son dévoûment à la cause de tous, et il fit appel à leur zèle
et à leur activité: il suffisait de quelques jours de retard pour que
80000 hommes, les meilleurs fantassins de la Gaule, mourussent avec
lui.--Enfin il les renvoya à la nuit noire, et ils s’éloignèrent en
silence d’Alésia pour gagner leurs cités lointaines.
Je m’étonne qu’on ait reproché à Vercingétorix de ne les avoir point
suivis pour se mettre lui-même à la tête de l’armée de secours. Il
resta au poste où il y avait le plus de dangers et le plus de devoirs.
Lui seul était capable d’obliger son armée à souffrir et la ville à
résister. Alésia abritait les troupes les plus solides de l’infanterie
gauloise: c’étaient des hommes qui le suivaient depuis le premier jour
de la guerre, qui l’avaient accompagné sur tous les champs de bataille,
et qui pour la plupart étaient ses sujets en Auvergne ou les clients de
sa nation: il devait demeurer près d’eux pour les réserver, les diriger
et les protéger au besoin. Mais Alésia garda peut-être aussi les chefs
les plus réfractaires à sa volonté, les nobles éduens ou arvernes: aux
premières souffrances, le roi étant là, ils parleront de se rendre;
soyons sûr que, s’il avait été loin, ils n’auraient pas attendu ce
jour-là, et que Vercingétorix, venu à leur secours, aurait trouvé César
victorieux dans Alésia rendue. Sa présence dans la cité était la seule
garantie qu’elle résisterait assez pour arrêter le proconsul et donner
à la Gaule le temps de lever sa dernière armée.
Après le départ de ses compagnons, il prépara ses soldats aux
souffrances de l’incertitude et de la faim. Il s’agissait de ménager
le plus possible les ressources de la place et les forces des hommes
jusqu’au jour où il les ferait marcher contre les légions à la
rencontre de l’armée du dehors. Il évacua le boulevard extérieur,
devenu inutile puisque César renonçait à l’assaut, et il ramena toutes
ses troupes derrière les remparts: l’ancien camp ne servit plus que
de dépôt d’artillerie. Il fit transporter tout le blé, sous peine de
mort, dans des greniers dont il prit la garde; il répartit le bétail
par tête d’homme; il se réserva de fixer rigoureusement la ration
de blé quotidienne. Cent mille hommes, entassés sur cent hectares,
s’arrangèrent pour y vivre cinq semaines, dans l’obéissance au chef et
l’espoir du salut (début d’août?).
VI
Assiégeant du côté d’Alésia, César allait être assiégé du côté de
la Gaule; et, le jour de l’attaque, une double masse d’assaillants
marcheraient sur ses lignes, du dedans et du dehors.
Il n’eût point mérité le blâme s’il avait cru plus sage de se retirer.
Mais il est probable que la pensée d’un départ ne lui vint pas à
l’esprit. Sa nature lui faisait aimer les situations étranges et les
périls peu communs; elle l’entraînait à ces coups d’audace et à ces
extravagances d’espoir, où il prétendait que sa Fortune l’accompagnait
toujours. Au moment de son humiliante retraite sur Genève, elle lui
était revenue à l’improviste: il la forcerait bien à rester avec lui.
Puis, il avait enfin la joie de bloquer Vercingétorix. Il était pour la
première fois en arrêt devant son insaisissable ennemi, le seul homme
qui l’eût vaincu, qui l’eût fait douter un instant de sa destinée: le
roi des Arvernes, à lui seul, était plus redoutable que deux armées
gauloises. Ce n’est pas rabaisser César que de supposer chez lui,
à ce moment de sa vie, une haine personnelle contre le chef qu’il
combattait: haine au surplus faite de larges sentiments, la colère de
l’ambitieux retardé, la rivalité de l’homme de guerre, la jalousie de
l’amoureux de gloire, la rancune enfin du conquérant à qui on dispute
sa conquête la veille même du triomphe.
Pour immobiliser César, Vercingétorix était resté dans Alésia, au
risque de mourir de faim. Pour prendre son adversaire, le proconsul
n’hésita pas à demeurer dans ses lignes, au risque d’être pris lui-même
ou de mourir de la même manière. La lutte ressemblait par instants à un
combat singulier, comme la guerre punique avait paru à la fin un duel
entre Hannibal et Scipion.
VII
Le but de César fut de bâtir autour de Vercingétorix une vaste cité de
défense, une sorte de couronne retranchée, faisant front sur le dedans
et sur le dehors, large en moyenne de 2000 pieds (?), longue de 11
milles sur son pourtour intérieur, de 14 sur son pourtour extérieur.
Les camps et les redoutes achevés, il fallait les enfermer dans deux
enceintes continues, l’une regardant Alésia, l’autre tournée vers la
Gaule.--On s’occupa d’abord de la première, les Gaulois n’étant pas
encore près d’arriver.
La bordure de la cité de César fut marquée, sur le front de la ville,
par le fossé traditionnel, mais de dimensions et de forme inusitées:
large de 20 pieds, profond de 9(?), taillé à pic sur les parois,
pouvant défier longtemps le saut, l’escalade et le comblement.--Il
fallut du temps et des hommes pour remuer ces trois à quatre cent
mille mètres cubes, et les légions, outre cette besogne, avaient
à s’approvisionner de bois pour les constructions et de blé pour
les provisions: les soldats se trouvèrent forcément disséminés en
nombreuses et petites escouades, souvent envoyées fort loin dans la
campagne. Les Gaulois se décidèrent alors à faire quelques sorties,
vives et nombreuses, pour troubler les travailleurs. Mais ils durent
y renoncer bientôt. Car César, n’ayant pas assez de soldats pour
protéger toute la surface délimitée par ses lignes, remplaça les
hommes par des pièges presque aussi redoutables.--Derrière le grand
fossé, sur une profondeur de quatre cents pieds, pour retarder et
reculer les approches de ses ouvrages essentiels, il entassa tout ce
que l’imagination et la science de ses ingénieurs lui fournirent comme
instruments de défense automatique.
En venant d’Alésia, c’était d’abord un vaste champ d’«aiguillons»
invisibles et pénétrants, c’est-à-dire de dards de fer recourbés
en hameçon et rivés dans des pieux d’un pied de long qu’on avait
plantés et cachés dans le sol.--Après le piège de fer, le piège de
bois. Venaient ensuite, à trois pieds de distance l’une de l’autre,
huit rangées en quinconce de trous-de-loups, en forme d’entonnoirs,
profonds de trois pieds; de ces fossés émergeaient, à quatre doigts à
peine de la surface du sol, des pieux arrondis, gros comme la cuisse,
aiguisés et durcis au feu, immobiles, inébranlables, enfoncés dans un
pied de terre fortement foulée: le tout, dissimulé par des claies et
des branchages.--Enfin, à ceux qui résisteraient à la piqûre ou qui
échapperaient au pal, était réservé un danger plus sérieux encore. Dans
des tranchées profondes de cinq pieds, on avait disposé, en les liant
solidement par le bas, cinq rangs de troncs d’arbres et de grosses
branches, pourvus de tous leurs rameaux; le gros de ces faisceaux était
caché dans le sol, mais les tiges extrêmes, écorcées et appointées,
restaient en dehors et se présentaient en abatis: et c’était un
fouillis inextricable et indéracinable, où les hommes s’entravaient
comme dans un buisson de ronces de fer.
Ce dernier piège était le plus ingénieux et le plus à craindre.
Les autres, chausse-trapes ou trous-de-loups, n’étaient que des
perfectionnements d’anciens types fort connus. Le système des ronces
artificielles était plus nouveau, et sans doute inspiré de ces
palissades en ronceraies qui protégeaient les peuples de la Belgique
contre les incursions des cavaleries ennemies: César était toujours
prêt à profiter des leçons que lui donnaient ses adversaires, même les
plus barbares.
À la suite de cette triple forêt de pièges, à 400 pieds du fossé
extérieur, apparaissaient les lignes régulières des défenses
classiques: un nouveau fossé, large de 15 pieds, profond de 8 à 9 (?),
un fossé encore de dimensions égales, mais où on avait dérivé, dans les
parties basses, les eaux d’une des rivières voisines (l’Ozerain?).
Enfin, dominant toutes les autres défenses d’une hauteur de 12 pieds,
les appuyant de la portée de ses machines, le retranchement romain
surgissait en une masse formidable. La base en était une terrasse
large et compacte; du sommet de cette levée émergeaient une fraise
de branches d’arbres, dures et aiguisées, plantées en avant comme des
ramures de cerfs, hérissés contre les escalades du dehors. Par-dessus
le remblai s’alignait une palissade de pieux entrelacés, protégée au
devant par une cuirasse de joncs et d’osiers, et garnie dans le haut
de pointes de bois ou de fer, véritable parapet à merlons et créneaux,
derrière lequel les légionnaires pouvaient s’abriter ou combattre.
Enfin s’élevaient, plus haut encore, et tous les 80 pieds, des tours de
bois.
Qu’on se représente cette monstrueuse muraille, faite ou armée de
terre, de fer, de bois et d’osier, s’allongeant sur quatre lieues
de tour, étendue sur toute la plaine, franchissant les rivières,
escaladant les coteaux, suivant le rebord des plateaux, surplombant
les roches escarpées, redescendant et remontant quatre fois, dominant
les crêtes des monts de Bussy et de Flavigny, à cheval sur la croupe
du Mont Pévenel, en contre-bas du Mont Réa, et étreignant la montagne
d’Alésia d’une ceinture continue. On avait bâti à Vercingétorix une
prison digne de lui.
Du côté de la Gaule, César disposa ensuite une muraille parallèle à
la première, en profitant de tous les avantages du terrain; il la fit
précéder, partout où il fut utile, de fossés et de défenses semblables.
Quel que fût le nombre des ennemis qui arriveraient, il y aurait, sinon
des coups d’épée, du moins des pièges pour tout le monde.
L’ensemble des camps, des redoutes, des lignes de contrevallation et
de circonvallation fut divisé, à ce que je crois, en quatre secteurs,
correspondant aux quatre camps, chacun occupé par deux légions et
surveillé par deux légats. G. Antistius Réginus et C. Caninius Rébilus
commandaient au Nord-Ouest, du côté du Mont Réa, qui était le point le
plus faible; Marc-Antoine et C. Trébonius commandaient à l’Ouest, dans
la plaine des Laumes, qui était devenue la portion la mieux fortifiée.
Deux légions(?), les deux excellents officiers C. Fabius et Décimus
Brutus, Labiénus enfin et César lui-même furent réservés pour les
opérations d’ensemble ou les appuis décisifs.
Quand César eut achevé ses lignes du dehors après celles du dedans, il
s’enferma, lui et ses troupes, dans la double enceinte circulaire qu’il
avait fini de construire. Il s’approvisionna de blé et de fourrage
pour trente jours. Il donna ordre à ses soldats d’éviter de sortir
des lignes. Et il s’apprêta à subir ces souffrances de l’assiégé qu’il
infligeait lui-même à Vercingétorix.
VIII