cavaliers germains, et on a vu les services qu’ils lui ont rendus
sous les murs de Noviodunum. Cette fois encore, avant de se mettre en
marche, il envoya ses agents acheter des hommes au delà du Rhin. Les
tribus qu’il avait soumises, Ubiens et autres, ne demandaient pas mieux
que d’oublier dans une bonne curée gauloise la honte du joug romain.
Quelques milliers d’hommes répondirent à l’appel de César: effectif peu
nombreux, mais qualité supérieure. Il y avait là de cette infanterie
légère qui accompagnait les cavaliers sur le champ de bataille, et
qui, tiraillant derrière les chevaux, frappait à l’improviste les
hommes et les bêtes: on ne pouvait rien voir de plus agile et de
plus rapide qu’un fantassin germain. Mais ce que César reçut de plus
précieux, furent quelques escadrons, deux milliers d’hommes peut-être,
de grands corps massifs, à l’audace aveugle, dont le choc suffisait
à enfoncer un adversaire. Ils avaient de mauvais chevaux, qui ne
valaient probablement rien dans les charges: le proconsul leur donna
les excellentes montures de sa réserve et de son état-major, et il
eut ainsi une belle et bonne troupe, à l’abri de laquelle les légions
romaines pourraient cheminer avec plus de confiance: il avait suffi,
dans une des dernières campagnes, de huit cents cavaliers germains pour
mettre en déroute cinq mille soldats de la cavalerie gauloise.
De plus en plus, pour se défendre contre la Gaule, Jules César
l’ouvrait aux Germains. Il répétait sur elle l’expérience qu’avaient
faite les Séquanes. Forcé d’abandonner un butin et une gloire de sept
ans, la colère a dû l’exaspérer, et peut-être, si le danger eût grandi
pour Rome, la Gaule aurait-elle vu derrière elle un nouvel Arioviste,
appelé par Jules César.
II
Les dix légions de César, appuyées de leurs cavaliers barbares, se
mirent enfin en route vers les terres romaines. Elles descendirent du
plateau de Langres et débouchèrent dans le versant du Rhône.--Jusqu’à
Dijon, elles se trouveraient encore en pays ami: c’était aux Lingons
qu’appartenait la région riche et fertile qui s’allongeait vers le
Sud entre les montagnes du Couchant et les forêts ou les marécages
des bords de la Saône.--Mais, au delà de Dijon, César arriverait sur
des territoires ennemis: au sud de l’Ouche, c’était celui des Éduens;
sur la rive ultérieure de la Saône, c’était celui des Séquanes, l’un
et l’autre peuples maintenant ralliés à la cause nationale. César
aurait alors le choix entre deux routes. S’il allait à Vienne, par la
vallée facile et connue de la rivière, il risquait d’être arrêté par
les bourgades éduennes de Beaune, Chalon, Tournus, Mâcon, ou d’être
assailli sur le flanc par les ennemis débordant des montagnes. S’il
obliquait au Sud-Est pour gagner Genève par la Bresse et le Bugey,
le chemin était plus rude, mais il ne rencontrerait, sur les terres
séquanes, aucune place-forte d’importance, il aurait l’avantage de
s’écarter le plus vite possible des armées gauloises, et, une fois
à Genève, il serait sur-le-champ en rapport avec l’Italie, grâce aux
postes romains qui garnissaient les Alpes Pennines: que les Allobroges
songeassent à trahir ou à obéir, il les aurait en tout cas sous la
main, et il serait maître de sa ligne de retraite.--Il se décida donc à
continuer sur Dijon, et, au delà, sur Genève.
Mais Vercingétorix ne lui laissa pas le temps de franchir la Saône et
de pénétrer sur le territoire séquane.
III
La concentration de l’armée gauloise s’était faite, croit-on, à Alésia
(Alise-Sainte-Reine en Auxois). Il y donna rendez-vous aux quinze mille
cavaliers envoyés par les cités de toute la Gaule; il y fut rejoint par
les 80000 fantassins qui avaient combattu avec lui autour de Gergovie.
Le choix de cette ville, comme centre de ralliement des Gaulois
confédérés, n’était pas arbitraire. Ce n’était, il est vrai, que la
place-forte d’une petite tribu gauloise, les Mandubiens, clients sans
doute de leur puissant voisin, le peuple éduen. Mais elle jouissait,
auprès des Gaulois, d’un renom singulier. Ils la disaient fort
ancienne, et de fondation divine; ils la regardaient comme «le foyer
et la cité-mère de toute la Celtique»; et ils avaient pour elle le
respect naïf que les peuples accordent aux choses antiques et aux
gloires religieuses. Elle s’entourait de légendes semblables à celles
qui firent la vogue d’Albe dans le Latium. Peut-être fut-elle, en
effet, quelque vieux sanctuaire d’une fédération gauloise.--Si c’est là
que l’armée de Vercingétorix s’est réunie contre César, son chef a pu
désirer qu’elle y retrempât son courage et ses forces morales.
Mais, s’il la convoqua à Alésia, ce fut aussi parce que la situation
de cette ville était excellente pour surveiller les manœuvres et les
positions de César. Le sommet qu’elle occupait était le dernier que
la Gaule insurgée possédât, dans le Nord, sur la ligne des montagnes
centrales: le territoire des Mandubiens, dont elle était la forteresse
et le centre, s’avançait en promontoire entre Dijon et Montbard,
qui appartenaient également aux Lingons amis de Rome. Alésia était
donc un avant-poste «gardant le seuil» du pays éduen et de la Gaule
libre: dans sa lente retraite d’Auxerre à Langres et vers Dijon, César
avait parcouru un demi-cercle autour de cette ville, et aucun de ses
mouvements, si Vercingétorix était campé là, ne pouvait échapper aux
éclaireurs ennemis.
Aussi, au moment où le proconsul apparaissait au nord de Dijon,
Vercingétorix, traversant rapidement les coteaux de l’Auxois et
la vallée de l’Ouche, se porta en face de lui. Les deux armées se
trouvèrent brusquement campées à dix milles (quinze kilomètres) l’une
de l’autre (près de Dijon?)[5].
[5] Voyez la carte, et la note III à la fin du volume.
IV
Les deux chefs se rencontraient une troisième fois, comme près
d’Avaricum et comme devant Gergovie. Mais, dans la plaine de Dijon,
Vercingétorix victorieux, à la tête de la noblesse de la Gaule entière,
barrait la route à toutes les légions romaines, escortées d’escadrons
germains. Le roi des Arvernes commandait à tout le nom celtique, et il
avait devant lui les deux mortels ennemis de sa race.
Les deux armées se trouvaient dans la même position que lorsqu’elles
avaient pris leur premier contact, sur la route d’Orléans à Bourges. Il
fallait s’attendre à ce que Vercingétorix, qui était résolu à suivre
la même tactique qu’au mois de mars, fît faire à ses troupes la même
manœuvre: se ranger pour laisser passer César, et l’accompagner en
brûlant tout et en le guettant sans trêve.
Mais que s’agita-t-il alors dans l’esprit du chef? Quelques jours
auparavant, le dernier mot qu’il avait dit à l’assemblée de Bibracte
était qu’il ne voulait pas «tenter la fortune des combats», et que
l’incendie était le plus sûr moyen de vaincre. Il avait répété cette
formule de «point de bataille», qui était son mot d’ordre invariable
depuis le lever de la guerre; il y était demeuré fidèle malgré tous
et malgré tout, sous les murs d’Avaricum assiégé, le long des rives
de l’Allier, au pied de Gergovie délivrée, derrière les Romains en
retraite: et voici que,--le premier jour qu’il rencontre à nouveau
Jules César, au moment où il s’agit, plus que jamais, d’observer la
tactique salutaire, quand sa formidable cavalerie va pouvoir ronger
les légions pièce à pièce, comme les vagues de l’Océan effritent les
rochers du rivage,--Vercingétorix donna le signal du combat.
Son armée disposée en trois camps (au sud de l’Ouche?), il réunit
en un conseil de guerre les chefs des cavaliers, et, sans ambages,
il annonça que le lendemain serait le jour, si longtemps attendu, de
la grande victoire et de la liberté éternelle.--Les Romains, dit-il,
battent en retraite. Mais César les ramènera, et en ramènera bien
d’autres. Cet homme ne se lassera jamais de la guerre, si on ne lui
inflige pas un affront irréparable. Au lieu de décimer les légions, il
faut en finir avec elles.--Et Vercingétorix commanda nettement qu’on
les attaquât dans leur marche. Il énuméra les conditions favorables
aux Gaulois: ils avaient en face d’eux, non pas un front de bataille,
mais un interminable convoi d’hommes et de bagages; les troupes
cheminaient en longue colonne, chaque légion séparée des autres par
des trains d’équipage: il serait facile à des cavaliers gaulois de
traverser et de retraverser cette file, d’achever l’isolement des
cohortes, de faire main basse sur les bêtes et les voitures, les vivres
et le butin. Si les légionnaires voulaient défendre leurs biens,
ils n’auraient pas le temps de s’avancer pour se former en rangs de
bataille: ils s’attarderaient à l’arrière, et c’en serait fait de toute
résistance sérieuse. S’ils abandonnaient leurs bagages pour ne plus
songer qu’à l’ordre de combat, ils resteraient dépouillés de leurs
moyens d’existence et de leur prestige militaire. Quant à croire que
les cavaliers romains sortissent du rang pour s’opposer à l’ennemi,
les Gaulois savaient trop le peu qu’ils valaient pour avoir cette
crainte.--Et enfin Vercingétorix rappela qu’il avait lui-même une
infanterie solide et suffisante: il la rangerait en bataille devant les
camps, prête à soutenir les combattants et à effrayer l’adversaire de
ses cris et de sa vue.
C’est ainsi que parla le roi des Arvernes. César et Tite-Live sont
formels sur ce point, qu’il voulut la bataille, qu’il l’ordonna,
qu’il ne la subit pas des intrigues des chefs ou de la volonté
populaire. Comment expliquer que cet homme, jusque-là tacticien sage
et froid raisonneur, soit tout d’un coup devenu l’émule de ces meneurs
d’escadrons dont il avait si souvent comprimé la fougue dangereuse?--Il
est permis de faire, en réponse à cette question, trois hypothèses.
Peut-être s’est-il simplement rallié à l’inévitable. Il se sentait
moins le maître, depuis qu’il était à la tête de cette armée nouvelle,
où dominait une noblesse rivale de sa nation, et où commandaient
des chefs jaloux de son pouvoir. Les Éduens et les Séquanes se
résigneraient-ils à dévaster leurs terres de la Saône, le plus
fertile de leurs domaines, à incendier ces moissons, en ce moment
près d’être coupées et leur principale espérance de l’année entière?
Il s’attendait à ce que cette brillante cavalerie, dont la moitié
n’avait pas encore eu la gloire de combattre pour la Gaule, acceptât
malaisément d’obscures et patientes manœuvres: elle se ferait tôt
ou tard entraîner à une rencontre, et sans doute dans des conditions
plus mauvaises que celles qui s’offraient. Prévoyant qu’il faudrait se
laisser imposer la bataille, Vercingétorix aima mieux la donner tout de
suite, avec le geste du commandement.
Mais peut-être l’a-t-il désirée lui-même, dans une assurance réfléchie
de la victoire. S’il n’avait pas eu l’intention de combattre bientôt,
il n’aurait pas garni Alésia de vivres et de défenses, pour lui
servir d’asile en cas de recul. Les circonstances étaient en effet
fort avantageuses pour lui. D’un côté, la forteresse mandubienne
prête à couvrir sa retraite. De l’autre, César, qui s’avançait sans
crainte, dans un pays dont il se croyait sûr, ses légions échelonnées
en colonne: l’ordre de marche le plus dangereux pour une armée qui
approche de l’ennemi, celui qui avait permis à Ambiorix de vaincre
Sabinus et Cotta, celui qui avait fait jadis espérer aux Nerviens la
victoire sur le proconsul lui-même. En outre, Vercingétorix ignorait,
semble-t-il, la présence des Germains, sans quoi il n’eût point
parlé avec un tel mépris de la cavalerie de ses adversaires: venus
du Nord-Est, l’arrivée des Barbares a pu échapper à ses éclaireurs.
Il crut, en un mot, n’avoir affaire qu’à des légions, encombrées,
démoralisées, disposées avec imprudence. Et il est certain que, si
César n’avait pas changé son ordre de marche et s’il n’avait pas
eu les Germains, il était presque aussi irrémédiablement perdu que
Vercingétorix le faisait croire à ses hommes.--Enfin, qui sait si
la vue de cette effrayante multitude de quinze mille cavaliers,
n’attendant que son signal pour s’ébranler, n’a pas donné à l’Arverne
l’illusion d’une force invincible? Vercingétorix n’était qu’un jeune
homme et qu’un Gaulois: il y avait deux saisons à peine que les devoirs
du commandement l’obligeaient à la maîtrise de soi et aux décisions
mûries. Un beau jour, l’impétuosité de son âge et de sa race a éclaté
malgré lui, et a eu soudainement raison de cette froide discipline
qu’il imposait à son âme.
Peut-être enfin n’a-t-il d’abord ni voulu ni ordonné la bataille
telle qu’elle allait se dérouler. Ce qu’il a surtout demandé à ses
chefs, c’est d’attaquer de flanc la colonne en marche, de la traverser
et de revenir, de disperser et d’enlever les bagages, et rien que
les bagages. Il semble même qu’il ait déconseillé l’attaque des
légions, si elles abandonnaient leur convoi pour se masser en carré
de bataille.--Mais, pour éviter un combat après avoir donné de tels
ordres, il fallait arrêter dans leur élan quinze mille cavaliers
gaulois, et ce n’était au pouvoir de personne au monde.
Et en définitive, ces trois hypothèses pour expliquer la bataille
nous ramènent toujours à une même cause: c’est que la furie gauloise,
contenue depuis six mois chez les soldats et chez le chef, devait être
un jour plus forte que leur volonté à tous.
Il suffît en effet que Vercingétorix eût adressé un tel appel
aux passions de ses hommes, pour que le combat fût résolu, sans
contre-ordre possible. Les chefs gaulois, en l’entendant, avaient
retrouvé un roi de leur sang et de leur allure. Une vaste et joyeuse
clameur s’éleva quand il eut fini de parler. Tous se déclarèrent prêts
à faire leur devoir, et à jurer de vaincre. Ce serment ne fut pas la
banale protestation des gens de guerre. Les dieux furent pris à témoin,
la religion fournit à ces promesses, comme à celles de la conjuration
pendant les mois d’hiver, les sanctions les plus redoutables et les
formules les plus solennelles. Les quinze mille cavaliers furent
convoqués, et tous jurèrent: «Nul ne devait s’abriter sous un toit, nul
ne devait s’approcher de sa femme, revoir ses enfants et ses père et
mère, s’il n’avait traversé à cheval, deux fois, de part en part, la
colonne de marche de l’armée romaine.»
C’était exactement ce que Vercingétorix désirait d’eux. Mais après de
telles paroles, quoi qu’il arrivât, les Gaulois ne renonceraient jamais
au plaisir de la charge et à l’observation d’un serment.
V
Le lendemain matin, Vercingétorix disposa son armée avec le même soin
que dans les campagnes précédentes. Devant ses trois camps, derrière
une rivière (l’Ouche?), il rangea en bataille son infanterie, protégée
ainsi contre toute surprise: quelle que fût la fortune du combat,
elle demeurerait intacte, et pour plus de sûreté, il s’éloigna d’elle
le moins possible. De l’autre côté de la rivière, à gauche, sur une
hauteur (Saint-Apollinaire, à l’est de Dijon?), il plaça un fort
détachement de cavaliers pour dominer la plaine, servant à la fois de
vigie et de réserve. Au delà, vers le Nord-Est, dans les vastes espaces
découverts par où s’avançait César (plaine de la Norges?), il lança ses
escadrons, groupés en trois corps: l’un devait faire face au front des
troupes romaines et l’arrêter; les deux autres devaient le dépasser, et
se rabattre sur les flancs.
César, la veille, ne se doutait pas de l’approche de l’ennemi. Il
paraît l’avoir ignorée encore de bon matin, et avoir fait prendre à
ses légions le même ordre de marche que le jour précédent. Mais, quand
on lui annonça l’ennemi, tout changea en un clin d’œil dans l’armée
romaine.
César arrêta la marche, fit former les légions en un vaste carré (entre
Varois et Quétigny?), et placer les équipages derrière les rangs des
soldats, au centre de la surface dont ils garnissaient le pourtour.
Les bagages étaient désormais à l’abri, et les cohortes légionnaires,
rapprochées le plus possible les unes des autres, couvertes et prêtes
de tous côtés, présentaient une muraille d’hommes et de fers devant
laquelle les chevaux se cabreraient aussi net que devant un rempart de
pierres. Sur le front et sur le flanc des dix légions, César répartit
ses cavaliers en trois corps: à sa gauche et par-devant, les Romains
et autres; à sa droite, qui était le plus menacée, et dominée par la
colline, les escadrons germains, sa principale ressource.
Désormais, la surprise espérée par Vercingétorix était impossible. Ses
cavaliers ne traverseraient même pas une fois les lignes ennemies. Mais
les ordres étaient donnés. La lutte s’engagea.
VI
Sur les trois fronts de bataille, enveloppant l’armée presque
entière de Jules César, les quinze mille cavaliers de Vercingétorix
s’élancèrent dans un formidable ensemble.
Les cavaliers romains de l’avant-garde et de la gauche furent comme
submergés et dissipés: le chef gaulois n’avait pas eu tort, la veille,
de les juger médiocres. Mais derrière les chevaux ennemis, les Celtes
aperçurent les cohortes romaines, enseignes en marche, hommes en rang
de combat, que César détachait du carré et faisait avancer en ligne
d’attaque: et sur leur front rigide, vaincus et vainqueurs arrêtèrent
leur fuite ou leur poursuite.
Ce fut alors, entre les légionnaires et les Gaulois, une rencontre
confuse et terrible, la mêlée la plus incertaine et la plus longue
où César eût encore exposé ses cohortes. Les Romains, sentant qu’il
y allait du salut de tous, sachant la retraite coupée et la fuite
impossible, combattirent avec une énergie de désespérés. Leur chef
donna dans l’action comme un centurion de la VIIIe. Il perdit son épée,
qu’un Arverne emporta pour l’offrir à ses dieux. Il faillit perdre
plus encore, si du moins il faut croire et rapporter à cette bataille
l’anecdote que le proconsul lui-même racontait dans son journal: un
cavalier gaulois le saisit et l’enleva en croupe, et c’eût été la fin
de César, si le Barbare, ignorant le prix de son butin, n’avait commis
la maladresse de le laisser échapper.--Au moment où sa Fortune lui
rendait la liberté, elle lui renvoyait la victoire.
À la droite des Romains, le spectacle était tout différent. Les
Gaulois, à leur surprise et à leur colère, trouvèrent les Germains.
Ceux-ci se ruaient sur leurs adversaires, pesant sur eux du poids de
leurs corps et de leurs chevaux; ils finirent par rompre les rangs
opposés. Le cercle d’ennemis qui bloquait les légions fut brisé,
les Gaulois reculèrent sur ce point. Les Germains se portèrent sur
la colline, culbutèrent le poste ennemi, rejetèrent vers la rivière
tous ceux qu’ils avaient vaincus, massacrant les hommes à plaisir.
Enfin, ils apparurent sur le flanc des autres escadrons gaulois, qui
s’escrimaient contre les légions romaines.
La vue inattendue des cavaliers germains victorieux changea en
épouvante le courage des Gaulois. Ils comprirent qu’ils allaient être
coupés et cernés par un ennemi implacable. La fuite commença de toutes
parts, tandis que les Germains galopaient et tuaient sans relâche.
Tous les Gaulois ne montrèrent pas une égale bravoure. Les chefs éduens
ne se firent pas tuer comme Camulogène. Ceux qui ne rejoignirent pas
Vercingétorix se laissèrent prendre. On en amena trois à César, et
des plus nobles: Cot, l’ancien rival de Convictolitav, Cavarill, le
successeur de Litavicc, et Éporédorix l’ancien, qui, jadis battu par
les Germains unis aux Séquanes, l’était cette fois par les Germains
alliés de César. Et, voyant la facilité avec laquelle tous trois
surent échapper au massacre, je me demande si le proconsul ne les a pas
ménagés pour inspirer aux Éduens le désir de trahir de nouveau.
VII
La cavalerie gauloise était définitivement vaincue. Ces troupes
magnifiques en qui Vercingétorix avait mis le salut de la Gaule
venaient de disparaître en quelques heures, et ce n’étaient point les
Romains qui avaient eu raison d’elles. Comme aux temps des Teutons
et d’Arioviste, l’inflexible intrépidité des cavaliers germains avait
brisé la fougue désordonnée de la noblesse celtique.
Cette journée montrait une fois de plus ce qu’il y avait de sagesse
dans l’esprit du roi des Arvernes. C’était la première fois qu’il
connaissait une franche défaite, et il ne l’avait subie que pour avoir
préféré les passions des siens aux conseils ordinaires de sa prudence.
La mortelle folie des grandes batailles, comme il l’avait dit souvent,
apparaissait aux yeux de tous les Gaulois; même vaincu, Vercingétorix
n’avait point tort.
[Illustration: ENVIRONS DE DIJON.]
Aussi, malgré l’étendue du désastre et malgré leur profond désespoir,
les Gaulois gardèrent à leur chef leur docilité et leur confiance. Il
prit sur-le-champ les précautions nécessaires pour sauver le reste
de ses troupes. À la vue de la déroute, il ramena rapidement ses
fantassins en arrière. Puis, faisant volte-face vers le Nord-Ouest,
il commença sa marche de retraite (par les vallées de l’Ouche et de
l’Oze?). À moins de deux jours de marche (à 55 kilomètres), Alésia
était prête à le recevoir, lui et son armée. Il se dirigea vers ce
refuge, prenant lui-même la tête de son infanterie intacte: en toute
hâte suivirent, sur son ordre, les trains d’équipage et les débris de
la cavalerie.
Ses mesures furent prises assez promptement pour que la défaite ne se
changeât pas en une panique irrémédiable. César, craignant peut-être
quelque retour offensif, ne reprit la poursuite qu’après avoir mis ses
bagages en sûreté sur une colline (Talant?) et sous la sauvegarde de
deux légions. Il ne put tuer à l’ennemi, dans le reste du jour, que
trois mille hommes de l’arrière-garde. Pendant la nuit, les Romains
perdirent le contact avec l’armée qui les précédait; et quand, le jour
suivant, qui était le lendemain de la bataille, ils débouchèrent dans
la plaine que dominait Alésia, Vercingétorix attendait César avec ses
troupes reformées.
Vers le même temps, les Allobroges se décidaient en faveur du peuple
romain et fortifiaient eux-mêmes les rives du Rhône contre les menaces
de l’invasion éduenne. Les Helviens, qui avaient pris l’offensive
contre les Arvernes, étaient battus, et les Gaulois indépendants
descendaient en nombre dans les vallées du Vivarais.--Mais ces
victoires et ces défaites étaient également inutiles à César et à
Vercingétorix. Ces lointaines rumeurs de guerre s’apaisent bientôt,
et les destinées de la Gaule vont se décider sur un point unique, où
toutes les nations se donnent rendez-vous (milieu de juillet?).
CHAPITRE XVII
ALÉSIA
(Οἱ Κελτοὶ)... ἀνὰ μέσον Ῥήνου... καὶ τῶν Πυρηναίων ὀρῶν...
ἀθρόοι καὶ κατὰ πλῆθος ἐμπίπτοντες, ἀθρόοι κατελύοντο.
STRABON, _Géographie_, IV, IV, 2, p. 196.
I. Situation d’Alésia; arrivée de César.--II. Infériorité
d’Alésia comme position militaire.--III. Commencement du
blocus; construction des camps et des redoutes romaines.--IV.
Nouvelle défaite de la cavalerie gauloise dans la plaine des
Laumes.--V. Vercingétorix appelle la Gaule à son secours.--VI.
Des intentions de César.--VII. Construction de la double ligne
d’investissement.--VIII. De l’utilité de la levée en masse.--IX.
Préparatifs des Gaulois du dehors.--X. Famine dans Alésia;
discours de Critognat.--XI. Arrivée et composition de l’armée
de secours.--XII. Première journée de bataille.--XIII. Seconde
journée.--XIV. Troisième journée.
I
Tout concourut pour faire de la guerre d’Alésia l’épisode le plus
grandiose de la vie de Vercingétorix, et l’acte décisif de la
résistance de la Gaule au peuple romain: la gloire de cette cité, que
les légendes populaires disaient inviolable, et où elles plaçaient le
foyer de la race; la présence, pour la défendre ou pour l’attaquer,
de tous les chefs des tribus indépendantes et de toutes les légions
du général conquérant; enfin, l’immensité et l’aspect du champ de
bataille[6].
[6] Voyez la note VI à la fin du volume, p. 385 et suiv., et, hors
texte et p. 265, les deux plans d’Alésia.
Le pays que domine Alésia semblait désigné pour être le champ clos
d’une de ces rencontres où se décident d’un coup la fortune des grands
hommes et le sort des grands peuples. Il a la forme théâtrale qui
convient au cadre des solennités historiques.