La défection des Éduens entraîna celle de tous leurs clients: une

fois ralliés à la cause de la liberté, ils avaient intérêt à y amener

le plus grand nombre de leurs amis. Ils s’empressèrent d’expédier

partout de l’or, des promesses, des prières ou des menaces. Avec eux

se groupèrent leurs vassaux ou alliés, les Ségusiaves du Forez, les

Ambarres de la vallée de l’Ain: renfort précieux entre tous, car les

tribus de ces deux peuples, campées en face de Vienne et de Genève,

menaçaient directement la province romaine et la retraite de César.

Au sud-est de la Loire, les derniers récalcitrants, les Santons de la

Saintonge, les Pétrucores du Périgord, se décidèrent à suivre la même

cause que leurs voisins et rivaux du Limousin et de l’Agenais, qui

avaient été si prompts à se joindre à Vercingétorix.

Au nord de la Seine, les Belges s’étaient enfin résolus à se battre

une fois de plus, et à sacrifier ce qui leur restait d’hommes. On

s’arma pour le compte de la Gaule chez les Nerviens du Hainaut, les

Morins de la Flandre, les Ambiens de la Picardie, les Atrébates de

l’Artois. De ce côté, l’insurrection fut fomentée par Comm l’Atrébate,

guéri de sa blessure, mais non point de sa colère: car il avait

juré de ne plus voir de Romain face à face, si ce n’est sans doute

l’épée à la main.--Étrange personnage que celui-là, le plus original

peut-être des Gaulois de ce temps, du moins après Vercingétorix: brave

comme pas un, d’une audace morale égale à son insouciance physique,

souple, rusé, retors, beau parleur, ayant partout des amis et des

hôtes, plein de ressources d’esprit et de bons conseils, disposé aux

aventures les plus dangereuses, tenant à la fois d’Ajax, d’Ulysse et

de Nestor. Jusqu’en 53, il avait été en Belgique l’homme d’affaires de

César, qui ne pouvait se passer de lui; le voilà maintenant patriote,

et, semble-t-il, délibérément, sans arrière-pensée d’intérêt ni de

jalousie. Grâce à lui, les Bellovaques eux-mêmes finiront par envoyer

quelques hommes à la ligue: car l’individualisme de ce peuple était

si incorrigible qu’ils déclaraient faire la guerre à Rome en leur nom

et à leur guise, sans ordre de personne: mais ils ne purent s’empêcher

d’écouter Comm l’Atrébate.

Des peuples de la frontière germanique, les Trévires, seuls, ne furent

pas en mesure d’envoyer aux Gaulois un secours apparent. En réalité,

ils leur étaient fort utiles. Depuis le commencement de la guerre,

ils ne cessaient de batailler contre les Germains, et par là ils

empêchaient la Gaule d’être prise à revers par une invasion toujours

prête. Mais les Médiomatriques (de Metz), les Séquanes et les Helvètes

acceptèrent de défendre la liberté de tous: les Séquanes n’étaient-ils

pas d’anciens alliés du peuple arverne? les Helvètes n’avaient-ils

pas à venger la première injure que César eût infligée à une cité de

la Gaule? Au delà des plaines de la Saône, ces deux derniers peuples

allaient mettre de nouvelles barrières entre César et sa province.

Pour achever de les décider, eux et les autres, les Éduens eurent

recours au procédé cher aux Barbares. On venait de leur expédier

à Bibracte les otages que la Gaule avait jadis livrés à César. Ils

annoncèrent qu’ils mettraient à mort les représentants des nations

qui refuseraient de s’allier à eux, et peut-être quelques premiers

supplices montrèrent que la menace n’était point vaine. Les dieux,

cette fois encore, eurent leurs victimes. Les peuples effrayés n’eurent

plus qu’à obéir. Et ces mêmes otages qui avaient garanti la fidélité de

la Gaule à César allaient garantir son attachement à la liberté.

II

En réalité, ce soulèvement général de la Gaule enlevait à Vercingétorix

autant de force qu’il lui amenait de secours.

Sans doute, il peut doubler l’effectif de sa cavalerie et de son

infanterie. Mais les milices qui vont lui arriver ne valent pas ces

hommes dociles et endurants dont il a, depuis vingt semaines, exercé

et façonné l’âme et le corps. Les nouveaux-venus apporteront cette

indiscipline et cette ardeur à la bataille qu’il avait eu tant de

peine à refréner chez ses premiers soldats, et ces défauts deviendront

d’autant plus dangereux qu’ils agiteront des masses plus grandes.

Le nombre des chefs se multiplia comme celui des hommes. Si, devant

Avaricum, Vercingétorix a dû céder aux autres maîtres de nations, il

les avait réduits, dans Gergovie, à n’être que ses légats. Cette tâche

était à recommencer pour lui.

Au début de l’insurrection, il avait, en l’honneur de ses dieux, fait

flamber quelques bûchers d’adversaires. Ce qui lui était possible

dans l’exaltation de la prise d’armes, et sur la terre paternelle de

Gergovie, était impraticable après la victoire et sur le sol éduen, où

il n’était plus que l’hôte d’une cité alliée.

De plus, Vercingétorix n’avait certainement pas, depuis six mois, épuré

son conseil de toutes les jalousies. Ses succès et son commandement

impérieux avaient dû bien plutôt en accroître le nombre. Les plus

irréductibles, sans doute, étaient celles de ses plus proches voisins,

ces chefs arvernes qui avaient été ses camarades de jeunesse ou

ses rivaux politiques. Plus d’un sénateur gergovien ne devait pas

lui pardonner d’être le fils d’un tyran, et roi lui-même. L’arrivée

d’Éduens renforça la bande de traîtres et d’envieux qui se formaient

autour de lui.

Enfin, c’étaient de nouveaux peuples qui se joignaient aux Arvernes et

aux Carnutes, jusque-là les deux principaux arbitres de l’insurrection.

Mais les Carnutes étaient trop compromis contre César pour souhaiter

une défaite, et derrière les Arvernes, Vercingétorix s’appuyait sur

l’amitié solide des Cadurques et autres clients séculaires de la

royauté de Gergovie. Il avait à compter maintenant avec les Helvètes,

les Séquanes, les Éduens, rivaux traditionnels de son peuple. Quelle

sécurité pouvait-il trouver chez ces derniers venus de la révolte,

décidés moitié par crainte et moitié par intérêt, et qui offriraient

sans peine à César des occasions et des motifs de pardon? Vercingétorix

aurait à combattre, avec la jalousie des chefs, les rancunes des

nations, et de la nation éduenne entre toutes.

III

C’est le plus singulier des peuples gaulois que les Éduens, qui

partageaient avec les Arvernes, depuis trois quarts de siècle,

l’attention du monde gréco-romain. Je cherche à dessiner les traits de

leur caractère, et ils s’effacent dès que je crois les saisir. Humeur

inconstante, âme inconsistante, race flexible et fugitive, habitants

de plaines ouvertes et de noirs sommets, pays sans unité et volonté

sans durée, les Éduens ont été impuissants à se maintenir comme nation.

Alors que les Arvernes, les Bituriges, les Séquanes et tant d’autres

ont affirmé pendant des siècles leur identité politique, les tribus

et les terres éduennes se sont rapidement disjointes: Autun, Avallon,

Moulins, Nevers, Charolles, Mâcon, Beaune, Chalon, toutes leurs

villes sont allées à des destinées différentes et à des tempéraments

personnels: les landes au Bourbonnais, le Morvan au Nivernais, et

les vignobles à la Bourgogne. Attiré vers le Midi par les vins de ses

coteaux, rappelé vers le Nord par les torrents de ses forêts, le peuple

éduen hésita sans cesse entre Rome et la Gaule; et après n’avoir jamais

su, au temps de César, ce qu’il voulait faire, il finit par perdre la

volonté de vivre.

Ce qui domina chez lui, ce fut le goût des choses de l’esprit. Il

s’instruisit très vite. Il fut le premier à s’assimiler ces légendes

mythologiques de la Grèce dont l’acceptation était, pour les Barbares,

une façon de se convertir à la religion des peuples cultivés. Ses

druides étaient peut-être ceux qui tenaient l’école la plus fréquentée.

Autun fut, sous les empereurs, le rendez-vous de la jeunesse studieuse.

Dix siècles plus tard, dans les temps de Cluny, la terre éduenne

demeurait nourricière des vertus intellectuelles. Aujourd’hui encore,

il semble qu’on respire à Autun un air de science et de travail, comme

celui qui flotte dans les villes les plus instruites du Midi, Nîmes ou

Montpellier.

Mais les vertus morales étaient médiocres chez les Éduens du temps

de la liberté. Ils n’ont eu alors qu’un seul homme de caractère: Sur,

qui demeura patriote jusqu’à la dernière heure, et qui, Vercingétorix

battu, rejoignit les Trévires pour lutter encore contre le peuple

romain. Mais aucun de ses compatriotes ne m’intéresse. Dumnorix, le

mieux trempé de tous, fit de beaux projets, les réserva toujours, et,

en définitive, combattit quatre ans aux côtés de César tout en rêvant

de délivrer la Gaule. Son frère Diviciac est l’intendant intelligent

et plat de la politique romaine. Quant aux chefs de 52, on vient d’en

voir quelques-uns à l’œuvre. Convictolitav se fait nommer vergobret

par César, le renie, revient à lui, le trahit encore. Litavicc se fait

confier une armée pour aider les Romains, et tente de la débaucher

d’une manière si maladroite qu’il ne rend service à personne.

Viridomar et Éporédorix sont de jeunes gredins sur lesquels César

conserva de trop longues illusions: il les a comblés d’honneurs et de

richesses; pendant le siège de Gergovie, ils dénoncent au proconsul

et font échouer la tentative de leur compatriote Litavicc; pendant la

retraite, ils quittent César en protestant de leur amitié, et ils vont

massacrer les Romains à Nevers. Ces gens-là, du premier jour jusqu’au

dernier, n’eurent jamais le franc courage de leur trahison: César,

qui connaissait «la perfidie éduenne», nous la montre faite surtout

de promesses éludées, de lenteurs calculées, de démonstrations et de

reculades. J’aime mieux la brutale volte-face de Comm, enthousiaste de

César, puis enragé contre lui. J’aime mieux même la fidélité des Rèmes

et des Lingons au peuple romain, servile obstination où il entrait

après tout le respect de la parole humaine. Mais ces chefs éduens,

qui n’embrassaient une cause que pour en regretter une autre, étaient

toujours traîtres à la trahison même.

Des autres chefs, Cot, le rival de Convictolitav, devenu le chef de la

cavalerie, Éporédorix l’ancien, Cavarill, le chef de l’infanterie après

Litavicc, nous ne savons qu’une chose, c’est qu’ils apparurent sur

les champs de bataille pour se faire vaincre. Car les Éduens, malgré

le renom de leur cavalerie, furent d’assez piètres combattants. Ils

n’ont à leur actif aucune grande victoire. Quand César vint en Gaule,

il les trouva écrasés sous les défaites que leur avaient infligées les

Séquanes et les Germains. Dumnorix, en 58, se laissa mettre en fuite

par les Helvètes. Depuis cinq mois, les Éduens avaient paru quatre à

cinq fois sur le théâtre de la guerre: en février, ils n’avaient pas

osé franchir la Loire pour secourir les Bituriges; dans la campagne

de Gergovie, les soldats de Litavicc avaient abandonné leur chef, et

les auxiliaires éduens de César ne s’étaient présentés sur le flanc

de la VIIIe légion que pour achever de l’affoler; Litavicc, chargé par

Vercingétorix de devancer les Romains, ne se retourne pas à temps pour

les arrêter; et, lors de cette même retraite, Viridomar et Éporédorix

n’ont pu ni leur tuer un homme ni leur couper les vivres. Je ne crois

pas que le courage ait manqué à tous ces chefs: mais ils n’ont jamais

appris l’art de se battre et de forcer la chance.

Voilà le peuple et les hommes dont Vercingétorix vient enfin

d’entraîner l’adhésion. Le roi des Arvernes a grossi son armée

d’auxiliaires incommodes et son conseil d’opposants coutumiers de

trahisons.

IV

Il s’en aperçut aussitôt. Alors qu’il lui aurait fallu continuer la

campagne sans se donner un jour de repos, pousser rapidement aux

Lingons pour briser leur résistance, couper les routes du plateau

de Langres, presser César par le fer et le feu, Vercingétorix fut au

contraire obligé de suspendre les opérations, de discuter, parlementer,

faire le métier d’orateur et de sénateur. Comme s’ils voulaient

permettre à l’armée romaine de se reposer, les Gaulois se mirent, à

l’instigation des Éduens, à délibérer longuement.

La première députation des Éduens à Vercingétorix avait été pour lui

offrir l’alliance. La seconde fut pour l’inviter à se rendre auprès

d’eux et à leur soumettre son plan de campagne. C’était lui rappeler

qu’un roi arverne devait traiter d’égal à égal le vergobret éduen.

Il fallait ménager ces alliés nouveaux et ombrageux; toute chicane eût

fait perdre du temps. Le Mont Beuvray était après tout plus près que

Gergovie des routes dont s’approchait César: Vercingétorix sacrifia son

amour-propre aux intérêts de la Gaule, et il monta à Bibracte.

Les négociations commencèrent entre lui et les chefs éduens, dont

les plus intraitables furent, comme à l’ordinaire, les plus récents

renégats, Viridomar et Éporédorix. Les nobles de Bibracte annoncèrent

et affirmèrent leurs prétentions à prendre le pouvoir suprême: un

Arverne l’avait exercé pendant six mois, qu’il passât la main à un

Éduen.

La demande était fantaisiste: les Éduens voulaient le profit alors que

d’autres avaient eu la peine. Elle était dangereuse: ces aspirants

au commandement en chef, Litavicc, Viridomar, Éporédorix, Cavarill,

n’avaient jamais été que des sous-ordres de César, et, les jours

précédents, au lieu d’arrêter le proconsul, ils l’avaient lâchement

laissé passer. Vercingétorix refusa de tels successeurs.

Il ne s’opposa pas cependant à ce que ses pouvoirs fussent soumis à la

réélection. L’arrivée de nouveaux membres à la ligue nécessitait une

sanction nouvelle. Vercingétorix accepta qu’une assemblée de tous les

chefs fût convoquée, et qu’elle se réunît à Bibracte. C’était un retard

de plus, et une autre concession à la gloriole de ses alliés.

De toutes les tribus et de toutes les cités belges et celtiques, on se

rendit en masse dans la ville éduenne. Elle devint pour quelques jours

la tête et la citadelle de la Gaule entière. À l’ombre touffue des

hêtres séculaires, les cortèges étincelants et chamarrés des cavaliers

gaulois serpentèrent sur les vieux sentiers de la montagne, et la cité,

abandonnée d’ordinaire aux marteaux des forgerons et aux fumées des

émailleurs, retentit des rauques éclats de voix et des rudes clameurs

des discussions politiques.

Mais, au milieu de cette foule, Vercingétorix prit sa revanche

de l’astuce éduenne. Les intrigues des chefs se rompirent dans

ces agitations passionnées. Il dut être impossible d’ouvrir une

délibération régulière: les nouveaux-venus ne pensaient sans doute qu’à

acclamer l’homme qui avait vaincu César, à admirer sa haute taille,

la fierté de son regard, l’auréole de sa gloire récente. Il fallut

laisser à cette multitude armée, comme dans les jours héroïques des

longues équipées, le soin de choisir son chef de guerre. L’enthousiasme

populaire étouffa tous les égoïsmes, et, le jour de l’élection, le nom

de Vercingétorix sortit d’une clameur unanime.

De nouveau, mais cette fois au nom de toute la Gaule, Vercingétorix

recevait le commandement suprême. L’unité nationale était consommée;

et elle l’était, ainsi qu’au temps de Bituit et de Celtill, sous les

auspices d’un Arverne comme chef. Peut-être même prononça-t-on un autre

titre que celui de chef, et entendit-on parler de Vercingétorix «roi

des Gaulois».

Mais, à ce moment précis où l’unité était fondée et où l’autorité

de Vercingétorix paraissait la plus forte, s’annoncèrent aussi les

rivalités qui devaient ruiner l’une et l’autre. En voyant grandir

au-dessus de lui et sur son propre sol la puissance rivale, le sénat de

Bibracte se sentit profondément blessé. En entendant Vercingétorix leur

donner des ordres, Éporédorix et Viridomar froncèrent les sourcils.

Les Éduens sentaient déjà qu’ils regrettaient César et souhaitèrent son

pardon.

V

Une fois proclamé, Vercingétorix imposa sa volonté avec sa précision et

sa fermeté habituelles. Il refit après l’assemblée de Bibracte ce qu’il

avait fait après celle de Gergovie: sauf, par malheur, l’exécution de

quelques chefs.

Il commanda des otages et fixa les contingents. Tout ce qui restait de

cavaliers disponibles en Gaule, quinze mille, devaient se concentrer

au plus tôt dans le pays éduen: la tactique qu’il comptait suivre ne

pouvait réussir qu’avec une cavalerie fort nombreuse. Il ne voulut pas,

auprès de lui, un supplément d’infanterie: il avait environ 80000

fantassins, fournis par les Arvernes ses sujets ou par ses alliés de

la première heure, suffisamment dégrossis par cinq mois de marches, de

combats, de terrassements et d’obéissance; il n’avait pas le temps d’en

former d’autres, et des recrues l’embarrasseraient. Des ordres furent

sans doute donnés pour mettre en état de défense quelques grandes

villes-fortes, que l’on devait conserver comme refuges.

Le plan de campagne de Vercingétorix ne fut autre que celui de février,

mais élargi avec audace et intelligence. En hiver, il fallait retenir

César dans la Province: maintenant il faut l’y renvoyer, le plus

maltraité possible, et, si faire se peut, le renvoyer en Italie même.

Les Gaulois envahiront la Narbonnaise sur tous les points à la fois,

de manière à ce que César soit obligé, ou de la défendre en personne,

ou de l’abandonner toute entière. Il ne s’agit plus seulement de la

menacer de biais par l’Ouest, comme l’avait déjà fait Lucter, mais de

se déverser en masse sur elle par-dessus les Cévennes. Les Rutènes

et les Cadurques prendront leur route, plus à l’est de celle qu’ils

ont déjà suivie, le long des Causses et de l’Aigoual, et inquiéteront

directement Narbonne, Béziers, Nîmes et les rivages de la Méditerranée

elle-même. Les tribus du Gévaudan et du Velay n’auront qu’à suivre le

chemin de César pour descendre chez les Helviens, gagner l’Ardèche et

le Rhône. Enfin, les Éduens du Sud et leurs clients les Ségusiaves du

Forez, au nombre de dix mille fantassins, flanqués de 800 cavaliers que

leur adjoint Vercingétorix, déboucheront par la vallée du Gier ou la

plaine des Dombes en face de Vienne, la grande cité gallo-romaine des

Allobroges.

C’est à cette dernière expédition que Vercingétorix tenait le plus,

et avec infiniment de raison. Que César retournât vers la Province

ou qu’il s’enfuît en Italie, il lui fallait passer par Vienne ou par

Genève, villes allobroges. Si les insurgés parvenaient à occuper ou à

soulever le pays, le proconsul aurait devant lui une double ligne de

dangers, celle de la Saône, rivière éduenne, celle du Rhône, fleuve

des Allobroges. Aussi le roi arverne mit-il tout en œuvre pour

s’assurer l’appui de ce grand peuple. Il envoya à ses chefs messages

sur messages, il les accabla d’offres et de tentations. Il leur rappela

sans doute ces liens d’amitié et de fraternité de guerre qui les

avaient unis à Bituit et aux Arvernes; il exploita les rancunes que

les Allobroges conservaient contre Rome et ses magistrats: il y avait

dix ans à peine, n’avaient-ils pas soutenu (en 61) une guerre ardente

contre l’un d’eux, la troisième depuis trois quarts de siècle? Il leur

montra que le temps de la revanche, pour eux comme pour les autres,

était venu, et qu’une fois les Celtes victorieux, les Allobroges

recouvreraient, avec l’appui des Arvernes, l’hégémonie de la Gaule au

sud des Cévennes.

Sur toute cette ligne d’invasion, dans toutes ces combinaisons

militaires et politiques, Vercingétorix préparait les solutions les

meilleures. Il montra la même prévoyance dans son plan d’attaque de

l’armée proconsulaire.

Quel que fût le dessein de Jules César, disait Vercingétorix aux

chefs de son entourage, celui des Gaulois devait être fixé d’avance.

Peu importait la route qu’il prendrait. Il fallait s’en tenir, contre

lui, à la tactique de la campagne d’Avaricum. Aucune autre ne valait

celle-là; incendier les fermes, détruire les greniers, enlever les

convois, harceler les soldats en marche, massacrer les fourrageurs:

que les quinze mille cavaliers se résignent à cette tâche, et les dix

légions seront réduites sans coup férir. Vercingétorix continuait à

réclamer de ses Gaulois le courage d’un double sacrifice: voir brûler

leurs biens sans une plainte, voir passer l’ennemi sans le combattre.

Car avant tout, disait et répétait le chef arverne, il faut éviter une

bataille: la victoire est à ce prix (fin juin?).

CHAPITRE XVI

DÉFAITE DE LA CAVALERIE GAULOISE

Ὁ Οὐερκιγγετόριξ... καί τι καὑπὸ τῶν [Γερμανῶν] τῶν τοῖς

Ῥωμαἰοις συμμαχούντων ὲσφἀλη.

DION CASSIUS, _Histoire romaine_, XL, 39, § 2.

I. César appelle des Germains.--II. Retraite de César vers la

Province.--III. Concentration des troupes gauloises à Alésia.

Elles rencontrent César près de Dijon.--IV. Pourquoi Vercingétorix

se résolut à combattre.--V. Formation en bataille des deux

armées.--VI. Défaite de la cavalerie gauloise.--VII. Retraite de

Vercingétorix sur Alésia.

I

Pendant ce temps, César avait rétrogradé chez ses alliés de la vallée

de la Marne; réconforté par l’hospitalité des Lingons et des Rèmes, il

se préparait pour une nouvelle campagne.

Il ne songeait plus à pénétrer dans la Gaule même, à la fois soulevée

et dévastée: à quoi lui aurait servi de revivre devant Bibracte les

journées de Gergovie? pour faire besogne utile contre les coalisés, il

aurait eu besoin de nouveaux renforts, et il ne pouvait en attendre ni

de la Province envahie ni de l’Italie dont il allait être coupé.

L’essentiel lui parut de regagner la Narbonnaise, où son cousin L.

César n’avait que 22 cohortes, soldats tirés de la Province même et

qui pour la plupart n’avaient jamais vu l’ennemi. Car, s’il arrivait

malheur à cette région, le proconsul se trouverait enfermé, loin de

l’Italie, comme par un double écrou; et, s’il réussissait à s’échapper

des Gaulois, il n’éviterait sûrement pas les vengeances du sénat et de

ses adversaires romains.

Dans la Province, c’était la possession des terres allobroges qui

déciderait du salut de César ou de la victoire finale des Gaulois:

Vienne et Genève, leurs principales cités, étaient les têtes des deux

grandes voies alpestres, celles du Grand et du Petit Saint-Bernard; et

ces mêmes Allobroges, qui s’échelonnaient sur les deux rives du Rhône,

depuis le confluent de la Saône jusqu’à celui de la Drôme, gardaient à

leur merci la route des plus grandes villes méditerranéennes, Marseille

et Narbonne. César résolut de se rendre d’abord dans leur pays, pour y

combattre ou y devancer le lieutenant de Vercingétorix.

Il avait dix légions, mais leur effectif réduit devait comporter moins

de 40000 hommes, et qui venaient, de mars à juin, de fournir deux

terribles campagnes. Les troupes auxiliaires, Crétois, Espagnols,

Numides, Gaulois alliés, n’existaient à vrai dire plus. Il avait à

peine un ou deux milliers de chevaux, que montaient ses officiers et

ses hommes de réserve, vieux soldats émérites et rengagés. C’était une

armée résistante et d’attaque, mais, en ce moment, elle vivait dans la

tristesse et le découragement. Depuis sept ans, elle avait combattu au

delà des Alpes, et elle reprenait en sens inverse, dépouillée de ses

conquêtes et de son renom, cette route du Rhône d’où elle était partie

si allègrement pour sa première victoire gauloise. Des étapes lugubres

commenceraient bientôt en pays ennemi, et elle ne marcherait plus qu’à

travers une nuée de cavaliers, incertaine du lendemain.

C’était cette cavalerie gauloise que César redoutait le plus, et ce

cortège de famine et de misères qu’elle créait près d’elle autour des

légions en route. Alors, pour protéger ses vieux soldats, il eut une

seconde fois recours aux Barbares de la Germanie.

Vercingétorix · 第 16 / 28 段