Là, elles purent enfin se ranger en ordre de bataille, à portée de

nouveaux secours, à l’abri des machines et de leur camp, et elles

attendirent, de pied ferme, une dernière attaque. Sur ce terrain

plus plat, formées en lignes pressées, elles allaient reprendre leurs

avantages.

Mais Vercingétorix, d’un ordre, arrêta toutes ses troupes au pied de la

montagne, et les fit rentrer dans leurs lignes reconquises.

IX

Même après ce désastre, et devant ces ravins où avaient roulé les

cadavres de près de sept cents de ses meilleurs soldats, César redouta

de désespérer. S’attendait-il, de la part des Gaulois, à quelqu’une

de ces imprudences où la joie de la victoire entraînait leur fougue

naturelle? Voulut-il seulement, comme il l’écrivit, rendre du cœur à

ses soldats? Toujours est-il que le lendemain, il fit sortir son armée

et former le front de bataille (sur le Puy de Marmant?). Vercingétorix

ne quitta pas sa montagne, et se borna à envoyer quelques cavaliers,

qu’il laissa battre.

Le jour suivant, César offrit encore le combat. Personne, semble-t-il,

ne sortit de Gergovie.

Il leva alors son camp et reprit la route du Nord (début de juin?).

[Illustration: GERGOVIE ET SES ENVIRONS.]

La défaite qu’il venait de subir n’était pas due seulement à la

faiblesse de ses effectifs et de ses positions. Elle était la

conclusion de cet entêtement continu qui l’avait arrêté pendant un

mois devant une ville imprenable, usant les forces de ses soldats dans

l’illusion avant de les briser contre des murailles. Le lendemain de la

bataille, il leur avait fait de cruels reproches: ils les méritaient

moins que lui-même. Si, la veille, ils ne s’étaient point arrêtés à

temps, n’était-ce pas la faute de leur proconsul, qui n’avait cessé

de leur inspirer le désir d’un coup de main? et, s’il avait donné

le signal de la retraite, c’était après avoir imprimé l’élan de

l’escalade.

Depuis la fin d’Avaricum, le mérite de César s’était obscurci, la

valeur de Vercingétorix n’avait fait que s’accroître. Le roi des

Arvernes n’avait attaqué les Romains qu’à l’endroit précis où il

pouvait les battre. Sous les regards de ses dieux, il leur avait

immolé des centaines de victimes au pied des remparts de sa ville

natale. Durant ces longs jours d’incertitudes et de peines, il avait su

imposer à ses soldats le calme devant l’ennemi et la fatigue des viles

besognes. Jules César, l’homme du commandement froid et impeccable,

avait vu ses propres centurions refusant d’écouter leurs chefs et

n’obéissant qu’à un désir de combattre; et Vercingétorix avait arrêté

d’un mot, aux approches du camp romain, la course victorieuse de ses

Gaulois.

CHAPITRE XIV

LA BATAILLE DE PARIS ET LA JONCTION DE CÉSAR ET DE LABIÉNUS

(Cæsar) abjuncto Labieno... vehementer timebat.

CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 56, § 2.

I. Importance militaire de Paris.--II. Première partie de la

campagne de Labiénus: sa marche de Sens à Paris.--III. Pourquoi

Vercingétorix ne poursuivit pas César après Gergovie. Retraite des

Romains jusqu’à l’Allier.--IV. Nouvelle défection des Éduens. César

repasse la Loire.--V. Victoire de Labiénus à Paris.--VI. Jonction

des deux généraux.

I

Tandis que César, après avoir réglé à Decize les affaires des Éduens,

s’était dirigé vers le Sud pour attaquer Gergovie, son légat Labiénus

s’était porté vers le Nord par la vallée de l’Yonne et le pays sénon.

Labiénus avait avec lui quatre légions, dont la VIIe et la XIIe, deux

vieilles troupes très sûres et très hardies; il emmenait toutes les

recrues récemment arrivées d’Italie et de la Province, un détachement

de cavalerie, et une assez belle escorte de chevaliers romains.

Le dépôt général de son armée était Sens, comme Nevers était celui

de l’armée proconsulaire. L’objectif de sa marche, fixé par César

lui-même, était Lutèce, ville principale du peuple des Parisiens.

Coïncidence singulière: à la même heure, les deux armées romaines

menaçaient Lutèce et Gergovie. Celle-ci, plantée sur un rocher dans le

massif central des montagnes françaises, capitale effective de la Gaule

celtique, et métropole du passé; celle-là, allongée au fil de l’eau

au milieu des marais de la plaine septentrionale, et la métropole de

l’avenir.

Mais cette coïncidence n’est point fortuite. De même que Gergovie était

le foyer de résistance de la Gaule intérieure, Paris pouvait devenir le

point de concentration de la Gaule du Nord.

César, dans ses campagnes gauloises, a fait preuve d’une science

géographique d’une étonnante sûreté. Il s’est joué sur les routes comme

s’il avait vécu sa jeunesse dans les pistes des courriers. Il a reconnu

d’un coup d’œil les jointures essentielles, les nœuds vitaux de

notre pays; et ceux qui voudront poursuivre plus loin le récit de son

existence, verront quel parti il a tiré de cette intuition du sol pour

constituer la Gaule romaine. Il a, le premier, compris l’importance

militaire de Paris et son avenir national: je veux dire, par ce mot,

les destinées qu’une ville peut faire à une nation ou recevoir d’elle à

son tour.

Il a vu qu’avec les vallées convergentes des rivières de son bassin,

Paris est le principal carrefour du Nord de la Gaule, depuis les deux

grandes presqu’îles qui menacent la Bretagne insulaire, jusqu’au coude

formé par la Loire carnute, depuis les bois des plateaux armoricains

jusqu’aux Ardennes à demi germaniques. Qui tenait Lutèce surveillait

à la fois les rivages de l’Océan et les rives du Rhin, les plaines

de l’Anjou et les forêts du Morvan. En occupant solidement le bassin

parisien, on disjoignait ou on entravait toute confédération des cités

de la Belgique, de la Normandie et de la Loire centrale. C’est pour

cela que César, avant de partir pour Gergovie, envoya contre Lutèce le

plus ancien et le plus capable de ses lieutenants.

II

Labiénus exécuta les ordres de son chef avec sa ponctualité coutumière.

Il laissa à Sens, pour garder les bagages, les soldats de l’année, et

il suivit avec ses quatre légions la rive gauche de l’Yonne.

Au delà du confluent de la Seine, encore que le territoire des

Parisiens ne commence qu’aux marais de l’Essonne, Labiénus n’a plus que

des ennemis au-devant de lui. Les Sénons révoltés occupent leur ville

de Meclosédum (Melun), bourgade bâtie comme Lutèce dans une île de la

Seine, une sorte de réplique de la cité parisienne. De l’autre côté de

l’Essonne, les Parisiens et tous leurs voisins de la Gaule propre, les

peuples du Maine, de la Normandie et de l’Armorique, ont dès le premier

jour fait cause commune avec Vercingétorix, et il est probable que le

gros de leurs milices, ainsi que celles du pays sénon, ont été laissées

par lui pour défendre ces territoires.

Labiénus se hâtait afin d’empêcher la concentration de ces troupes.

Il resta sur la rive gauche pour s’épargner le passage de la Seine et

de la Marne; il négligea de prendre Melun, d’ailleurs peu redoutable;

il ne se donna même pas le temps de faire main basse sur la flottille

de barques amarrées à cet endroit. Mais, malgré tout, les Gaulois le

devancèrent.

Durant toute cette campagne de 52, ils ont montré en effet, au Nord

comme au Sud, une réelle aptitude à se concentrer rapidement. Ces

nations, comme les Samnites et les Romains des temps héroïques,

vivaient toujours dans l’attente de la guerre prochaine: les milices

étaient prêtes à répondre à un signal qui revenait, chaque année,

presque aussi sûrement que le cri de l’hirondelle.

Une importante armée s’était réunie à la nouvelle du départ de

Labiénus. Ce n’étaient pas des troupes tumultuaires, mais des soldats

aguerris, braves et tenaces, fort supérieurs aux brillants cavaliers du

pays éduen. Ils choisirent pour chef Camulogène l’Aulerque: c’était un

très vieux général, et qui détonne dans cette insurrection de la Gaule

où la jeunesse se tailla tant de commandements; mais on l’aimait à

cause de sa longue expérience et de sa science consommée des choses de

la guerre.

Il justifia sur-le-champ son renom et son autorité. Ce fut sans doute

à Paris que se fit le rassemblement des forces gauloises. Camulogène

réfléchit, étudia le pays, et attendit Labiénus sur la rive de ce

marais vaste, long et continu que forme l’Essonne avant de se jeter

dans la Seine: c’était un obstacle presque aussi insurmontable que la

montagne de Gergovie. Les Romains avaient à lutter là-bas contre les

rochers et ici contre le marécage.

Labiénus essaya du moyen classique pour franchir les palus: il voulut,

sous la protection des mantelets, charger un chemin sur claies et

fascines. Au bout de quelques heures de travail, il reconnut que

c’était peine perdue, et il décampa sans bruit au milieu de la nuit,

pour faire ce qu’il aurait mieux valu décider dès son départ de Sens:

s’assurer les deux rives du fleuve, et la descente par terre et par

eau.

Il rétrograda jusqu’à Melun. Le pont était coupé, ceux des habitants

qui n’avaient point rejoint Camulogène s’étaient réfugiés dans l’île.

Mais ils avaient eu l’imprudence de ne pas détruire les barques.

Labiénus en saisit une cinquantaine, les remplit de soldats, enleva la

bourgade épouvantée, et reprit sur la rive droite sa marche vers Paris,

la flottille descendant le fleuve avec lui.

Camulogène, averti par des fugitifs de Melun, adopta la tactique

préconisée par Vercingétorix. Il envoya l’ordre d’incendier Paris, de

détruire les ponts, et alla se poster sur la rive gauche de la Seine,

au pied de la montagne Sainte-Geneviève (aux Grands-Augustins?).

Labiénus était déjà campé sur l’autre rive, en face de la pointe de la

Cité (vers Saint-Germain-l’Auxerrois?).

La lutte allait s’engager entre les deux adversaires pour la

possession, non pas de la ville réduite à rien, mais de ce carrefour

de routes fluviales qui y aboutissaient, et la question de Paris était

presque aussi grave que celle de Gergovie.

Mais à ce moment Litavicc faisait défection, les Éduens allaient le

suivre, les Bellovaques se décidaient à imiter leurs amis du Centre,

et ordonnaient la concentration de leurs troupes. Labiénus pouvait être

pris entre eux et Camulogène, comme César entre Gergovie et les Éduens.

Il ne s’agissait plus pour lui de victoire et de gloire, mais de sauver

son armée et de rejoindre son proconsul. Il décida de revenir vers Sens

dans le temps où César se résolvait à quitter Gergovie (vers le 1er

juin?).

Les deux corps de la grande armée romaine étaient séparés par 400

kilomètres de route, huit jours de marche pour chacun d’eux, et

les Éduens entre eux deux. On s’aperçut alors de la maladresse que

César avait commise en allongeant ainsi, sans l’assurer contre toute

surprise, sa ligne d’opérations. À des audaces de ce genre, il risquait

de tout perdre pour vouloir tout gagner.

III

La principale crainte de César, en levant son camp, était d’être

poursuivi par Vercingétorix. S’il avait été pris entre les cavaliers

gaulois et l’Allier, dont les ponts étaient détruits et les eaux

grossies par la fonte des neiges, ses légions découragées et aux cadres

incomplets auraient été fort compromises.

Mais le roi n’envoya pas une seule fois ses hommes pour harceler les

légionnaires en retraite. On dirait qu’il a voulu leur ouvrir largement

les routes qui conduisaient hors de l’Auvergne. Chez cet homme qui

faisait rarement les choses à la légère, une telle abstention eut sa

raison d’être.

Il craignait d’abord que ses Gaulois, énervés par des semaines

de piétinement sur le sommet étroit et rugueux de Gergovie, ne se

laissassent entraîner, dans les vastes étendues de la Limagne, aux

témérités de leur fougue habituelle, et il redoutait pour eux, de

la part des légionnaires, les terribles résistances des bêtes aux

abois.--Peut-être aussi ses soldats étaient-ils désireux de voir

les légions disparaître enfin vers le Nord, loin de cette plaine aux

moissons presque mûres qu’elles avaient déjà quatre fois traversée et

foulée: il était temps que d’autres terres connussent enfin la présence

de l’ennemi, c’était aux Éduens de donner à leur tour des garanties à

la Gaule en souffrant pour elle et en achevant l’œuvre commencée par

les Arvernes.--Puis, Vercingétorix ne pouvait envoyer que des cavaliers

à cette poursuite. Or, il se dégarnit de sa cavalerie peut-être dès le

surlendemain de la bataille, il la confia à l’Éduen Litavicc, il lui

donna l’ordre de devancer les Romains sur leur ligne de retraite, de

décider les peuples de Bibracte à la défection suprême, et sans doute

de revenir ensuite avec eux barrer la route à César: il serait temps

alors pour Vercingétorix de talonner son adversaire. Et ce plan eût été

le meilleur, sans la mollesse des Éduens.

Il semble enfin que César ait hésité un instant, ou laissé croire

qu’il hésitât sur sa route de retraite. On racontait partout, dans les

camps gaulois, qu’il redoutait d’être bloqué au Nord par l’Allier et

la Loire, et qu’il gagnerait la province romaine par les chemins du

Velay ou du Forez. Il ne lui fallait pas plus de temps pour rejoindre

le Rhône que pour revenir à Sens. Autour de lui, il paraît bien qu’on

ait désiré cette marche vers le Sud, et qu’on lui ait même conseillé

de rebrousser chemin alors qu’il était presque arrivé sur les bords de

la Loire.--Mais ces routes des Cévennes, accessibles à quelques hommes

à un début de campagne, seraient funestes à des légions fatiguées

et fugitives: l’ennemi les aurait émiettées à travers les gorges de

l’Allier ou de la Loire. Et puis, ce retour vers l’Italie eût été

l’aveu de la défaite et l’abandon de Labiénus. Mieux valait courir

au péril éduen que d’affronter encore les montagnes arvernes.--César

s’apprêta donc à refaire en été, à la rencontre de l’armée de Sens, et

sur le versant occidental des Cévennes, cette même campagne de vitesse

qu’il avait faite, au gros de l’hiver, au pied des pentes orientales.

Il traversa la Limagne droit vers le Nord, et, le troisième jour de

marche, il atteignit la rive gauche de l’Allier (en face de Varennes?).

Le pont avait été coupé, sans doute par Litavicc passé avant lui.

Mais César eut le temps de le rétablir, et franchit la rivière sans

encombre. Il était alors à quelques milles à peine du pays éduen.

IV

Mais les Éduens ne méritèrent ni la confiance de Vercingétorix ni les

craintes de l’armée romaine.

Après la défaite de César à Gergovie, ils n’eurent tous qu’une

pensée, se joindre au vainqueur. La Gaule allait être délivrée par

les Arvernes: les Éduens devaient se hâter de prendre une part de

la gloire, s’ils voulaient en revendiquer une dans le partage des

récompenses. Aussi, lorsque Litavicc arriva sur le Mont Beuvray, il

fut reçu comme un triomphateur; le vergobret, presque tout le sénat se

réunirent à lui; et on envoya une députation officielle à Vercingétorix

pour conclure paix et amitié avec le peuple arverne.

Il ne restait d’Éduens fidèles à César que le contingent commandé par

Viridomar et Éporédorix. Les deux chefs ne dirent rien tant que César

n’eut point franchi l’Allier. Quand ils se virent près de leur pays,

ils lui demandèrent la permission d’y retourner, sous prétexte de faire

entendre raison à leurs compatriotes. Le proconsul eut l’air de les

croire et les laissa partir, les jugeant peut-être moins fâcheux comme

ennemis que comme alliés.

À peine hors du camp, les deux jeunes gens et leurs hommes galopèrent

jusqu’à Nevers, jusque-là respecté par les Éduens: ce fut le gage

qu’ils résolurent de donner à la trahison, en échange d’une fidélité

trop longue à César. Viridomar et Éporédorix égorgèrent la petite

garnison romaine, et massacrèrent les négociants italiens, pour

lesquels les incertitudes des combats compensaient grandement les

gains usuraires. Puis ils se partagèrent la caisse du questeur et les

chevaux de remonte; et enfin, s’emparant des otages de la Gaule, ils

les expédièrent à Bibracte, faisant hommage à leur vergobret de ces

malheureux captifs, une fois de plus ballottés de ville en ville et de

chef à chef.

Le coup fait, ils songèrent à César: prenant exemple sur Vercingétorix,

ils détruisirent ou enlevèrent les approvisionnements, brûlèrent

Nevers, et se mirent à battre la campagne pour lever des hommes,

affamer le proconsul, l’arrêter sur les bords de la Loire, et, si

possible, le rejeter vers le Sud. Le fleuve était alors en crue:

point de ponts intacts ni de gués praticables. Des postes de cavaliers

éduens furent disposés sur les berges de la rive droite: si Litavicc

et d’autres avaient le temps de revenir de Bibracte, l’armée romaine

était bloquée du côté du Nord.--C’était sans doute ce qu’espérait

Vercingétorix. Mais lorsqu’il ne commandait pas en personne, les

Gaulois faisaient d’assez mauvaise besogne: la dévastation du pays

fut toute superficielle, et les soldats qui paradaient à Bibracte se

laissèrent prévenir par César.

Celui-ci s’approchait. Quand on apprit l’incendie de Nevers, il y eut

autour de lui un moment d’hésitation: il fut question de rétrograder,

peut-être vers le Forez et de là sur Vienne, ce qui était faire le jeu

des ennemis. Le proconsul n’eut pas de peine à rassurer les siens et

à leur montrer qu’ils n’avaient encore devant eux que des fantoches

d’adversaires. Il atteignit la Loire après un jour et une nuit de

marche forcée, et s’arrêta devant le gué le moins périlleux (entre

Decize et Nevers?). Ses chevaux furent envoyés en amont pour briser

le courant, et ses légionnaires passèrent ensuite, ayant de l’eau

jusqu’aux épaules, et les bras en l’air pour tenir les armes levées.

Les Éduens prirent peur, et s’enfuirent sans avoir tué un seul homme à

leur ennemi. César, sur les excellentes terres de l’autre rive, trouva

ce qu’il voulut, grains et bestiaux, pour nourrir ses légionnaires.

La route était libre jusqu’à Sens: il tardait au proconsul d’arriver

dans cette ville, redoutant les pires malheurs pour Labiénus et ses

quatre légions, dont il n’avait plus de nouvelles.

V

Mais Labiénus s’était mieux tiré d’affaire à Paris que César à Gergovie.

Le légat ne voulut pas regagner Sens par la rive droite. Il avait peur

d’être rejoint par les Bellovaques, et d’être obligé de traverser la

Marne ou la Seine entre les attaques croisées des nouveaux-venus et

de Camulogène. Mieux valait franchir le fleuve le plus tôt possible,

n’ayant encore sur les bras que le chef gaulois. Il fallait essayer

d’abord de déjouer sa prudence: car le vieux routier de guerres avait

échelonné des postes de vigie tout le long de la Seine. Puis, si la

bataille était nécessaire, elle enlèverait au moins à la retraite

l’apparence d’une fuite.

Labiénus fait quatre parts de ses troupes.--La moitié de la légion

la moins aguerrie restera pour garder le camp. À dix heures du

soir, la flottille, chaque bateau commandé par un chevalier, descend

sournoisement le fleuve pour s’amarrer à quatre milles en aval (au

Point du Jour?). À minuit, l’autre moitié de la légion remonte le long

de la rive droite (vers Charenton), accompagnant les bagages, flanquée

de barques, et tous, soldats, valets et rameurs, menant fort bruit.

Enfin, quelques instants après, cette fois dans le plus grand calme,

Labiénus et ses trois meilleures légions allèrent, en aval, rejoindre

la flottille qui les attendait.

Au moment précis où Labiénus arrive (vers deux heures du matin), un

premier débarquement a lieu sur la rive gauche, favorisé par la nuit

noire et un orage subit. Les sentinelles ennemies sont égorgées,

les chevaliers d’état-major forment un pont de bateaux, et les

trois légions de Labiénus se trouvent transportées sur le flanc de

Camulogène.

Ce stratagème, d’ailleurs habituel lors des passages de rivières,

ne trompa qu’à moitié le chef gaulois. Il dépêcha des soldats en

amont, mais en petit nombre, et avec l’ordre de ne point s’éloigner

inutilement; il en détacha d’autres sur les bords mêmes du fleuve, en

face du camp romain: mais ce fut en aval, contre le gros de l’armée

ennemie, qu’il fit manœuvrer la plupart de ses hommes, et qu’il

s’avança lui-même.--Aussi, au lieu de trouver une armée surprise

et dispersée, Labiénus aperçut avec le jour un front de bataille

tranquille et prêt (dans la plaine de Grenelle?). Il se résigna à

combattre, sans doute avec peu de regret.

Les deux adversaires furent dignes l’un de l’autre. À la droite

romaine, la VIIe légion, qui était pour Labiénus ce que la Xe était

pour César, enfonça l’ennemi au premier choc. Mais à gauche, la

XIIe, après avoir renversé les premiers rangs à coups de javelots,

eut la surprise de voir que les autres ne bronchaient pas, et que,

même abordés à l’épée, aucun Gaulois ne reculait: Camulogène était au

milieu de ceux-là. Alors, on appela à la rescousse la VIIe, qui vint,

par derrière, attaquer ces braves gens. Les Gaulois ne bougèrent pas

davantage, massés et fermes comme des légionnaires. On les entoura, et

on les tua tous jusqu’au dernier, Camulogène comme les autres.

Il restait encore quelques bandes en amont, du côté du camp. Elles

accoururent au bruit du combat, s’acharnèrent à lutter encore,

s’établirent sur une colline voisine à (Vaugirard?) et offrirent la

bataille. Les Romains en eurent raison d’un élan, et leur cavalerie,

lancée de tous côtés, massacra ceux des Gaulois qui ne purent s’abriter

dans les collines boisées du voisinage.

La route de Sens se trouvait entièrement dégagée.

VI

Labiénus et César marchaient donc à la rencontre l’un de l’autre. Mais

le légat arriva le premier au rendez-vous. À Sens, il ramassa le reste

de ses troupes, et reprit le chemin du Sud. Il s’avança deux jours

encore sans rencontrer César, et le rejoignit enfin le troisième,

presque à la frontière du pays éduen (près d’Auxerre? et vers le milieu

de juin?).

Des deux généraux qui se retrouvaient après six semaines d’angoisses,

c’était Labiénus qui sauvait César: le légat revenait victorieux,

ses quatre légions et sa cavalerie intactes, une armée gauloise et

un chef célèbre anéantis; le proconsul arrivait presque en fugitif,

sa cavalerie incomplète, son admirable VIIIe décimée, et derrière lui

s’amassaient deux armées redoutables.

Il y avait quatre mois à peine que Jules César, à son retour de

la Province, avait groupé autour de lui ces mêmes dix légions. Il

les ramenait maintenant à peu près au même point. Sans doute, dans

l’intervalle, elles avaient tracé, de Sens à Orléans, de Bourges à

Gergovie, et de Paris pour revenir encore à Sens, un vaste cercle de

vestiges sanglants. Mais la Gaule, recouvrant ces débris, s’était de

nouveau fermée derrière elles.

CHAPITRE XV

L’ASSEMBLÉE DU MONT BEUVRAY

Magno dolore Ædui ferunt se dejectos principatu.

CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 63, § 8.

I. Soulèvement général de la Gaule: nouvelles cités qui se

joignent à la ligue.--II. Affaiblissement réel de l’autorité de

Vercingétorix.--III. Caractère du peuple et des chefs éduens.--IV.

Vercingétorix à Bibracte; conseil de toute la Gaule.--V. Plans de

Vercingétorix: il continue sa tactique.

I

Car cette fois, autour de César et de Labiénus, toutes les nations

s’insurgeaient. Le long des rivages, depuis les marais de l’Escaut

jusqu’à ceux de la Gironde, au pied des montagnes, depuis le

Saint-Gothard sujet des Helvètes jusqu’au Mont Lozère client des

Arvernes, une ligne continue d’hommes en armes bordaient les frontières

de la Gaule soulevée. Il ne restait plus au proconsul que deux nations

fidèles, chez lesquelles il pût abriter ses légions errantes: les

Rèmes, qui les couvraient en partie contre les agressions du Nord,

les Lingons, qui leur ouvraient, de Langres à Dijon, les routes de la

retraite vers le Sud; ces deux peuples étaient les seuls à garder la

foi promise à César; à défaut de patriotisme, ils eurent au moins le

mérite de la reconnaissance.

Toutes les autres peuplades, travaillées sans relâche, depuis six

mois, par l’or et les flatteries des émissaires de Vercingétorix,

avaient attendu sa victoire pour achever de se laisser convaincre.

Après Gergovie, elles lui furent irrésistiblement gagnées. Ce fut,

à la nouvelle de la retraite de César, un va-et-vient de messages et

d’ambassades entre les cités de la Gaule: dans la joie tumultueuse de

la délivrance, se perdit l’impression de la mort de Camulogène et de la

victoire de Labiénus.

Vercingétorix · 第 15 / 28 段