Tout de suite, César éprouva de forts ennuis. Vercingétorix tenait

son armée bride en main: jamais il n’en fut plus maître que devant

Gergovie. Elle comprit que la partie était sérieuse, et elle ne fit

ni faux pas ni écart. Plus d’assemblées tumultueuses, plus de ces

délibérations agitées où s’émoussait la force du commandement. Sur

ce sol familier de la cité de ses ancêtres, auprès de ces remparts et

de ces monts dont il était le souverain, Vercingétorix put parler en

prince absolu à tous les Gaulois. Cette fois enfin, il apparut comme

roi. Il avait réduit son conseil aux chefs des cités alliées, une

vingtaine d’hommes seulement, qui se sentaient responsables du salut

de tous; il les réunissait chaque matin, au lever du soleil, non pas

pour discuter longuement avec eux, mais pour entendre leurs rapports et

donner ses ordres, et pour arrêter ensemble le plan des opérations de

la journée.

Presque tous les jours, Vercingétorix leur taillait une besogne

à faire. Il envoyait dans la plaine, autour du camp de César, des

escadrons de cavalerie et ses nouveaux détachements d’archers. Le

proconsul était obligé de faire sortir ses hommes, et ils étaient sans

doute souvent battus, puisqu’il ne nous dit pas qu’ils furent jamais

vainqueurs: si parfois les Gaulois étaient serrés de trop près, ils

n’avaient aucune peine à se replier à l’abri sur leurs rochers, loin de

la portée des frondes et des javelots. Vercingétorix se tenait non loin

de là, regardant combattre les siens, appréciant leur valeur, jugeant

ce qu’il pouvait demander à chacune de ses troupes. Il les exerçait

ainsi, plutôt encore qu’il ne les exposait, et les abords du camp

romain étaient transformés par lui en un champ de manège.

La situation devenait humiliante pour César. Coûte que coûte il devait

se dégager, tenter quelque chose du côté de cette masse de hauteurs qui

commandaient son camp.

La plus rapprochée de lui et la plus éloignée de Gergovie était celle

de La Roche-Blanche. Bien isolée, escarpée de toutes parts, elle était

un excellent poste d’observation et de retraite, comme une petite

citadelle en face de la grande: elle dominait à la fois les ravins

méridionaux de Gergovie, où étaient campés les Gaulois, et la vallée

de l’Auzon, qui leur fournissait leurs principales provisions d’eau et

de fourrage. La Roche-Blanche avait une bonne redoute: mais la garnison

était de médiocre importance, et campée tout entière du côté de l’Est,

où était César; sur les autres points, les Gaulois se croyaient,

suivant leur erreur habituelle, gardés par les bois et les fourrés

qui garnissaient les flancs de la colline. Ils ne se sont jamais, dans

ce siège et dans cette campagne, défiés des embûches qu’abritent les

forêts.

Une nuit, César envoya par la gauche, dans les bois de La

Roche-Blanche, les meilleurs de ses légionnaires. Le matin, il commença

lui-même l’escalade à droite, à découvert, avec d’autres troupes:

les Gaulois ne s’occupèrent que de cette attaque. Pendant ce temps,

rampant à travers les taillis, les soldats de l’embuscade arrivaient et

fondaient sur eux par derrière. La garnison fut culbutée, avant qu’un

secours ait pu descendre de Gergovie.

[Illustration: LES TRAVAUX DE GERGOVIE, D’APRÈS LES FOUILLES DE M.

STOFFEL.]

La Roche-Blanche était séparée du camp romain par un vallon de plus

de deux kilomètres. Rien n’était plus facile aux Gaulois que d’isoler

les deux positions. Mais César installa sur la colline deux légions;

il en fit son «petit camp». De l’un à l’autre poste, il fit creuser,

parallèlement à l’Auzon, deux tranchées larges de six pieds chacune:

une route à demi souterraine relia ainsi ses deux camps, et pouvait en

quelques minutes amener les légions d’un point à l’autre.

Une petite ville romaine commençait donc à s’élever au pied de

Gergovie. César se décidait, la chose était visible, pour le système

de la circonvallation. Il avait achevé le premier secteur de la ligne

d’investissement: depuis le lac de Sarlièves jusqu’à La Roche-Blanche,

la montagne gauloise était bloquée au Sud-Est par des ouvrages

continus.--Mais c’était un quart à peine de sa périphérie, et le plus

facile à fermer. César aurait-il le temps, la patience et les hommes

pour continuer l’œuvre sur tous les côtés?

En tout cas, il avait besoin, pour cela, de ramener à lui toutes ses

légions, tous ses auxiliaires, de s’assurer d’immenses convois de

vivres et de machines. Or, au moment où la première tâche sérieuse du

siège était terminée, le service des étapes était désorganisé par la

révolte du contingent éduen.

VI

César avait décidément commis une faute en réconciliant les deux

partis éduens: s’il les avait laissés se battre, il aurait été certain

d’en avoir un pour allié. Puis, entre les candidats, il avait eu

l’imprudence de choisir le plus jeune. À peine fut-il arrivé et occupé

devant Gergovie, que le vergobret Convictolitav, qui lui devait le

pouvoir, se déclara contre le peuple romain, et entraîna avec lui

l’élite de la jeunesse.

Le proconsul a écrit qu’il avait été acheté par Vercingétorix, et qu’il

partagea avec ses complices l’or de la trahison. Mais le vergobret

alléguait de très bonnes raisons pour juger le métal arverne plus

généreux que la protection romaine.--L’arbitrage de César, dans

l’affaire de l’élection, n’était-il pas un outrage au droit et aux

lois éduennes? Le pays, depuis six ans que durait la guerre, s’épuisait

pour lui de grains et d’hommes. Nevers était devenu un vaste campement

romain. Plus de dix mille Éduens étaient ou allaient être à la merci

du proconsul; devant Gergovie, les plus nobles de leurs cavaliers lui

servaient d’otages. Les négociants italiens s’étaient installés aux

bons endroits, à Nevers, à Bibracte, à Chalon, et de là pressuraient le

pays et monopolisaient les grandes entreprises.

Il n’était point nécessaire des statères d’or de Vercingétorix pour

que l’aristocratie éduenne s’aperçût de ces vérités. Mais la multitude

s’en rendait moins compte, et ne paraissait pas désireuse de suivre

ses chefs contre Jules César. On eut recours à une ruse assez grossière

pour la décider.

Un des chefs du complot, Litavicc, fut mis à la tête des dix mille

hommes qui étaient prêts pour rejoindre le camp romain. Ses frères

prirent les devants pour débaucher les cavaliers qui combattaient

devant Gergovie. Litavicc partit avec ses hommes, sans leur rien dire:

il escortait un immense convoi de vivres et de bagages destinés à

l’armée proconsulaire; des Italiens, qui se rendaient auprès de César,

se placèrent sous sa sauvegarde. Ni Romains ni Gaulois ne se doutèrent

qu’ils allaient à la trahison.

À trente milles environ de Gergovie (au passage de l’Allier à Vichy?),

Litavicc s’arrêta plus longuement, et, les larmes aux yeux, annonça

aux Éduens que leurs amis, leurs parents ou leurs patrons, ses frères

tout comme les autres, avaient été exécutés par ordre de Jules César.

«Cette race d’hommes», écrit l’auteur des Commentaires, «est ainsi

faite qu’elle accepte pour vérité la plus fantaisiste rumeur». La foule

se hâte de croire Litavicc. Sur un signe de son chef, elle massacre les

Italiens et pille le convoi. En quelques heures, la révolte gagnait

tout le pays éduen, et partout s’y renouvelaient les scènes du jour

de Génabum: les citoyens romains égorgés, expulsés ou réduits en

esclavage, et leurs biens saccagés. Alors, excitée par l’appât du butin

et la complicité du vergobret, la plèbe accepta de combattre César.

Mais les Éduens n’osèrent pas encore toucher à Nevers.

Le coup fait, l’armée de Litavicc reprit sa route, et atteignit

Randan, à 25 milles du camp de César. Les Romains, déjà coupés de

Nevers, allaient être pris entre les nouveaux-venus et l’armée de

Vercingétorix.

Mais les chefs de la cavalerie éduenne qui servaient près de César,

Éporédorix et Viridomar, jugèrent qu’il n’était pas encore temps pour

eux de trahir: peut-être furent-ils jaloux de l’initiative prise par

Litavicc. Ils refusèrent d’écouter ses frères, et l’un des deux dénonça

le complot au proconsul.

César raconte qu’en apprenant ces nouvelles au milieu de la nuit, il

éprouva une profonde angoisse. Mais elle fut courte, et il se sauva,

comme déjà si souvent, par la rapidité de ses décisions et de ses

actes. Les frères de Litavicc s’enfuirent dans Gergovie, les autres

Éduens protestèrent une fois de plus de leur dévoûment. Le matin,

toute la cavalerie, quatre légions, sans bagages, armés à la légère,

partirent avec César sur la route du Nord. Il ne laissa devant Gergovie

que deux légions, sous les ordres de son légat C. Fabius: il ne se

donna même pas le temps de concentrer les troupes dont il lui confiait

la garde. Avant tout, il avait résolu d’arrêter les Éduens, le plus

loin possible, et de les arrêter de gré ou de force.

Ce fut moins une marche qu’une course échevelée. Le soleil était encore

fort haut, que les Romains avaient parcouru les 25 milles qui les

séparaient de Litavicc.

César, bien entendu, ne voulait risquer une bataille qu’à la dernière

extrémité. À l’approche des Éduens, il commanda halte à ses légions,

et fit avancer sous les regards de l’ennemi, l’arme au repos, les

cavaliers de son escorte, et, parmi eux, ces mêmes nobles éduens que

Litavicc avait déclarés égorgés par son ordre.

L’effet de ce spectacle fut tel qu’il l’avait prévu. La foule des

Éduens passa en un instant d’un sentiment à l’autre, se reconnut

trompée par Litavicc, l’abandonna, et acclama César. La victoire

était gagnée par le proconsul: il avait frappé un coup de théâtre, la

versatilité gauloise fit le reste.

On ne sait trop ce qu’il advint de ces soldats éduens: en tout cas,

ils furent mis quelque part en sûreté, sous les ordres de Cavarill et

à la disposition de César, qui se fit gloire auprès de leur nation de

ne les avoir point massacrés. Litavicc trouva moyen de s’échapper et

de rejoindre Vercingétorix; et c’est à cette occasion que les Romains

admirèrent la puissance et la solidarité du clan gaulois: pas un des

clients de Litavicc ne refusa de le suivre dans cette extrémité.

César accorda trois heures de repos à ses soldats, à l’entrée de la

nuit. Puis il reprit la route de Gergovie. Presque à moitié chemin, il

reçut de ses camps et de Fabius de désastreuses nouvelles.

À peine s’était-il éloigné que les troupes de Vercingétorix s’étaient

précipitées de la montagne contre les positions romaines. Toute la

ligne des camps avait été attaquée, non pas dans une folle tentative

d’assaut, mais prudemment, sous la protection de décharges continues

de flèches et de traits de tout genre. Il avait fallu que Fabius mit

en branle son artillerie, qui avait seule sauvé la situation. Le jour

durant, aucun légionnaire n’avait pu quitter les retranchements, trop

étendus pour leur petit nombre, alors que les Gaulois lançaient sans

cesse des troupes fraîches. Beaucoup de Romains étaient blessés. Le

soir, Fabius avait fait ajouter des parapets blindés aux remparts et

condamner toutes les portes, sauf deux: car il s’attendait, pour le

lendemain, à une nouvelle attaque.

César fit doubler le pas à ses soldats, et put rejoindre Fabius

avant le lever du soleil. Il y avait vingt-quatre heures qu’il était

parti; ses soldats avaient fait 75 kilomètres, 50 milles: ce fut leur

plus belle marche. Et cette expédition d’un jour, entre Litavicc et

Vercingétorix, rappelait aux Romains leur campagne du Métaure, entre

Hasdrubal et Hannibal.

Seulement Vercingétorix, à la différence d’Hannibal, refusa de

reconnaître son mauvais destin: il se borna, quand il vit César de

retour, à ne point bouger de Gergovie.

VII

Les deux adversaires se retrouvaient dans leurs positions de

l’avant-veille. Mais l’armée romaine était harassée par la marche ou

les combats; les communications avec Nevers étaient moins faciles, et

les vivres plus rares. Les Éduens envoyèrent des députés faire amende

honorable, et César les reçut avec une parfaite bonne grâce: mais il ne

fut point leur dupe, et savait que c’était seulement partie remise.

Il comprit enfin qu’il fallait arrêter le siège, abandonner Gergovie,

gagner Nevers et Sens, rejoindre Labiénus tant que les routes étaient

libres encore. Et cependant, il ne put se résigner à donner le signal

d’un départ qui ressemblait à une fuite, à quitter des yeux une proie

qu’il convoitait depuis tant de semaines. Il commit une dernière faute,

en rêvant jusqu’à la fin que sa Fortune lui fournirait une revanche,

lui apporterait la chance d’un coup de main. Dans ces journées où il

sent que la défaite le guette, César a perdu sa netteté d’esprit et

son ferme bon sens: la vue de cette montagne et de cette armée proches

et invincibles l’agace et l’exaspère, et ses soldats, comme lui,

s’énervent à ne pouvoir escalader ces roches et mutiler ces visages.

Il leur paraît à tous que «la majesté du peuple romain» est compromise,

s’ils s’éloignent sans «avoir fait quelque chose de bien».

Un jour, Jules César eut la surprise joyeuse de se voir offerte

l’occasion cherchée.

Vercingétorix avait lieu de croire que le proconsul voulait continuer

l’investissement de la ville en prolongeant ses lignes au nord-ouest

de La Roche-Blanche, par-dessus le col des Goules ou les hauteurs

de Risolles (entre Opme et le plateau). C’était du reste ce que les

Romains avaient de mieux à faire: car, de là, ils domineraient les

vallons du Nord, les seuls où les Gaulois pussent encore fourrager, et

ils seraient maîtres d’une autre des routes, et des moins difficiles,

qui conduisaient à Gergovie. Jusqu’ici, comme on l’a vu, Vercingétorix

s’en était remis, pour la défense de la ville sur ce point, à

l’étroitesse de l’isthme, aux dangers des ravins, à l’épaisseur des

bois qui hérissaient cette croupe, et il n’avait tout au plus fait

occuper par ses hommes que le versant du col qui faisait face au

petit camp de César. Mais, depuis la mésaventure de La Roche-Blanche,

il se méfiait des bois et des embûches; il ne voulut pas risquer de

perdre ces hauteurs d’avant-garde avec la même facilité que celle des

bords de l’Auzon; et dès le retour de César, il employa son armée à

fortifier le massif de Risolles (le long du chemin d’Opme au plateau).

Si le proconsul avait eu l’intention de s’y installer, ce qui est fort

possible, son adversaire l’avait devancé. Tandis que le Romain étendait

sa ligne d’attaque, le Gaulois allongeait sa ligne de défense. L’élève

en poliorcétique devenait digne du maître.

Mais, pour construire ce nouveau boulevard, Vercingétorix avait

dû dégarnir de troupes les pentes gergoviennes qui faisaient face,

au Nord, à La Roche-Blanche. César, en tournée d’inspection sur le

petit camp, remarqua l’absence de cette armée qui, quelques jours

auparavant, semblait tapisser la montagne. Il s’étonna, interrogea les

transfuges qui affluaient autour de lui, et apprit d’eux la cause de ce

changement.

De ce qu’il sut alors, le proconsul pouvait tirer deux conclusions:

l’une, qu’il ne prolongerait ses lignes de blocus qu’au prix de

nouveaux combats; l’autre, qu’il fallait profiter de la dispersion

des Gaulois pour tenter l’escalade. Il décida qu’elle aurait lieu le

lendemain. C’était la dernière de ses espérances qu’il engageait.

Pendant la nuit, il prépara tout en vue de confirmer Vercingétorix

dans la crainte d’une attaque sur ce massif de Risolles que le Gaulois

se hâtait de fortifier. Ce fut, dans le grand camp (?) romain, un

branle-bas général: des escadrons sortent en tumulte, se dispersent de

côté et d’autre, pour remonter ensuite le vallon vers l’Ouest dans la

direction des hauteurs de Risolles (vers le sommet coté 723). Au petit

jour, une file de cavaliers, nombreux, casques en tête, s’engagent

dans le même sens (par la vallée de l’Auzon et le ravin d’Opme): ce

sont, il est vrai, de simples muletiers, déguisés en soldats, tandis

que leurs bêtes, dégarnies des bâts, ont été travesties en chevaux de

guerre: mais de Gergovie nul ne peut voir la supercherie, et du reste,

il y a, à côté de ces soldats d’emprunt, quelques vrais cavaliers

qui ont ordre de se montrer le plus près possible de l’ennemi. Enfin,

c’est une légion entière qui s’avance sur le flanc des hauteurs (par

le versant Nord de La Roche-Blanche et le pied du Puy de Jussat?).

Tout ce monde, s’enfonçant dans la vallée par de longs circuits

ou des sentiers divers, se dirige également vers les collines où

travaillaient les Gaulois. Brusquement, la légion pénètre dans un bois,

au pied des hauteurs, et y demeure cachée (entre Jussat et Chanonat?).

Vercingétorix, qui suit ces va-et-vient, ne doute plus que l’attaque ne

soit prochaine sur le point menacé, et rappelle le reste de ses troupes

des trois camps qui faisaient face à César: il n’y laisse que quelques

traînards, comme le roi Teutomat, et on était si tranquille de ce côté

que le chef agenais, en méridional qu’il était, ne renonça pas à faire

sa sieste ce jour-là.

Le proconsul, voyant les Gaulois partis, prit ses dispositions pour

l’assaut décisif de Gergovie. Par les couloirs qui réunissaient

les deux camps, les soldats romains sont venus à La Roche-Blanche,

en petits groupes, enseignes baissées, panaches couverts. César a

maintenant sous ses ordres cinq légions presque entières, et il ne

reste dans le grand camp que les Éduens.

Ceux-ci feront diversion à droite en gravissant lentement la montagne

par les sentiers de l’Est ou du Nord. La XIIIe légion, avec le légat T.

Sextius, se tiendra en réserve à La Roche-Blanche; la légion favorite

de César, la Xe, et le proconsul au milieu d’elle, demeurera en avant

du petit camp, en arrière des combattants, pour les soutenir et donner

la main aux différents corps. Enfin les trois autres, vieilles troupes

aguerries (la VIIIe, et sans doute la IXe et la XIe), auront la gloire

de monter à l’assaut: il y a dans leurs rangs les plus robustes, les

plus têtus, les plus bravaches des centurions, ceux sur lesquels César

peut le plus compter à l’heure des casse-cous: L. Fabius, de la VIIIe

qui vient de jurer qu’il monterait le premier sur le rempart gaulois;

M. Pétronius, lui aussi de la VIIIe, un des sous-officiers les plus

souples et les plus solides de toute l’armée.

Quelques mots encore furent adressés par le proconsul aux légats de

ces trois légions. «Que le soldat ne perde pas de temps à tuer ou à

piller. Il s’agit de courir et de grimper, et non pas de se battre. Pas

de combat: mais de la vitesse, du jarret, et un coup de main.» Puis le

signal fut donné, vers midi.

VIII

Les douze mille hommes des trois légions s’ébranlèrent, au pas de

course, du sommet de La Roche-Blanche, gravirent les pentes opposées

et arrivèrent au pied du boulevard extérieur avant que Teutomat fût

éveillé de sa sieste. Le mur était vide de défenseurs, ce fut un jeu

de l’escalader. Les trois camps furent emportés. Teutomat n’eut que le

temps de s’enfuir, le torse nu, et sur un cheval blessé. Mais, malgré

l’ordre de César, quelques Romains musèrent un peu à piller sous les

tentes des chefs gaulois.

Le proconsul s’approchait plus lentement. Il arrivait avec la Xe légion

au pied de la montée. Quand il vit les soldats déjà débandés, quand il

aperçut de plus près ces 150 pieds de roches aiguës ou glissantes qui

portaient les murs de Gergovie, quand il comprit que Vercingétorix et

les siens allaient paraître sur les remparts, il s’avoua l’imprudence

des ordres qu’il avait donnés, il fit sonner aux trois légions le

signal de la retraite, et il arrêta sur-le-champ les enseignes et les

hommes de la Xe (au nord et au pied de La Roche-Blanche?).

Mais il était trop tard: le son de la trompette s’assourdit dans les

profondeurs de la vallée qui séparait La Roche-Blanche de Gergovie; les

légats et les tribuns ne furent pas écoutés; les légionnaires étaient

encore sous l’influence des excitations brûlantes du départ, et ils

reprirent leur course, à travers les tentes gauloises, vers les murs et

les portes de Gergovie.

Au moment où ils atteignirent le talus sur lequel était assis le

rempart, les Gaulois n’étaient point encore de retour. Il n’y avait sur

la muraille que quelques femmes, folles d’épouvante, qui hurlaient, et

qui, la poitrine nue, les mains tendues et ouvertes, les cheveux épars,

suppliaient les Romains de les épargner: les unes jetaient de l’argent

et des étoffes pour les arrêter, les autres se faisaient descendre pour

se livrer à eux. Les vieux centurions, songeant au butin de Gergovie,

ne s’arrêtèrent pas à cette première proie. L. Fabius, porté à la

courte échelle par trois hommes de son manipule, arriva le premier au

sommet des remparts, comme il l’avait juré, et d’autres, aidés par lui,

montèrent à leur tour. M. Pétronius, en bas, s’acharnait, à la tête

des siens, contre une porte qu’il voulait briser. Gergovie allait être

entamée: déjà s’entendait par toute la ville la sinistre clameur des

cités prises d’assaut, la course précipitée des fuyards qui gagnaient

les portes libres.

Subitement, la scène changea. Les femmes, se retournant vers Gergovie,

agitent et montrent leurs cheveux dénoués, soulèvent leurs enfants, les

présentent dans un cri d’appel et de courage. Ce sont les Gaulois qui

apparaissent, accourus au bruit et à la nouvelle, qui arrivent au galop

de leurs chevaux, et qui, sautant en bas de leur monture, prennent

la position de combat, derrière le parapet du rempart et autour des

portes. Puis, après les cavaliers, les fantassins surviennent; chaque

minute amène de nouveaux combattants; les assiégés ouvrent les portes,

et la véritable bataille s’engage.

Les Gaulois avaient pour eux le nombre, l’extraordinaire avantage de

la situation, la vigueur toute fraîche des corps reposés. Les Romains

étaient essoufflés par la course, la montée et l’effort. En un instant,

César voit ses légions disloquées, et leurs fragments environnés par

l’ennemi qui déborde de toutes parts. Elles allaient être prises

entre le mur de la ville et le boulevard extérieur comme dans une

souricière.--Il fit alors avancer ses deux réserves. Des cohortes de

la XIIIe et Sextius reçurent l’ordre de sortir du petit camp et de

remplacer la Xe dans le vallon où celle-ci s’était tenue jusque-là:

mais il les écarta plus à gauche, de manière à menacer le flanc droit

de l’ennemi, s’il s’aventurait vers le bas. Le proconsul et la Xe se

portèrent en avant, commencèrent à leur tour l’escalade de la montagne,

puis s’arrêtèrent (sur la croupe en avant et au sud-est du village de

Gergovie?), à un endroit d’où l’on pût suivre les moindres détails de

la partie qui se livrait sur les flancs de la cité.

Le combat faisait rage sur les murs et autour des portes; les corps

des combattants s’enchevêtraient; les Romains ne faiblissaient pas.

Soudain, une dernière fois, la scène changea. Les Éduens, venus

du grand camp par un long détour, débouchèrent (vers la ferme de

Gergovie?) sur la droite des légionnaires. C’était un secours: il

n’y avait pas à en douter, les nouveaux-venus avaient le bras droit

découvert, signe qu’ils appartenaient aux Gaulois auxiliaires. Mais

les Romains en étaient à cette exaltation de la bataille, où l’homme

ne sait plus ni regarder ni réfléchir, où la force de sa vue et de sa

pensée se limite au sol qu’il piétine et à l’adversaire qu’il étreint:

et voyant vaguement des Gaulois arriver, ils s’imaginèrent que c’était

un nouveau flot d’ennemis qui s’abattait sur eux et que le bras nu

n’était qu’un stratagème.--Ainsi, les deux ruses imaginées par César

tournaient au profit de son adversaire: la diversion faite par les

Éduens démoralisait ses propres troupes, et sa dernière légion, perdue

au loin dans les bois de l’Auzon, lui manquait au moment décisif.

La débandade commença. L. Fabius et ses camarades furent tués sur les

remparts, et leurs corps jetés d’en haut. M. Pétronius, à lui seul,

malgré ses blessures, arrêtait les Gaulois à la sortie d’une porte: ce

qui donna le temps aux hommes de son manipule de se mettre à l’abri.

Quand ils furent disparus tous deux, les assiégés eurent facilement

raison du reste: 46 centurions, un quart exactement de ceux qui étaient

engagés, furent massacrés; la VIIIe légion, la plus compromise, fut

décimée; les survivants n’eurent que le temps de se précipiter du haut

du boulevard.

César, à la vue de la défaite, avait échelonné ses deux légions de

réserve sur la ligne de combat: la Xe, plus près encore de la bataille,

mais sur un terrain plus uni (le village de Gergovie?), où elle put se

former en rangs réguliers; derrière elle, la XIIIe s’approcha pour la

soutenir (sur la croupe que la Xe venait de quitter?).

Les fuyards arrivèrent, puis l’ennemi, et la Xe légion eut, à son tour,

à recevoir le choc des poursuivants. Elle les arrêta un instant, puis

elle dut se replier sur celle de Sextius, et toutes deux, avec les

débris des trois autres, regagnèrent la plaine (en avant de Donnezat?),

harcelées sans relâche par l’ennemi.

Vercingétorix · 第 14 / 28 段