les leçons du passé et l’élan de leurs espérances obligeassent ses
soldats à peiner et à s’instruire plus encore. Il s’attachait sans
relâche à en faire des travailleurs à la façon des légionnaires, à
donner à son armée, outre l’audace irrésistible des escadrons, la
supériorité calculée des armes savantes. Déjà il avait réussi à former
une infanterie légère, semblable à celle des Germains, dont les hommes
étaient capables de bien combattre, dissimulés en tirailleurs dans
les rangs des chevaux: désormais, les fantassins de Vercingétorix ne
seront plus une quantité négligeable. Le lendemain même de la prise
d’Avaricum, il avait envoyé des courriers aux nations fédérées, pour
obtenir d’elles un supplément d’effectif; et, comme la précision est
la meilleure manière de commander, il avait indiqué un chiffre et une
date. Il insista pour qu’on lui envoyât tous les archers disponibles:
il n’en manquait pas dans cette Gaule qui fut toujours en Occident le
pays classique des tireurs d’arc, mais peut-être, en ce temps-là, les
armes de jet servaient-elles plutôt à la chasse que sur les champs
de bataille. Vercingétorix espérait, avec raison, que les flèches
neutraliseraient les javelots romains, et reculeraient de son armée ce
contact immédiat avec les légionnaires qui était toujours sa principale
crainte. Dans les places-fortes qu’on ne devait pas démanteler, comme
Gergovie, il fit tout préparer en vue d’un siège, pour le jour où,
pressé par César, il se déciderait à y abriter son peuple et ses
alliés; il y fit élever des boulevards extérieurs, entasser des vivres
et des armes de toute sorte.
Enfin, lorsqu’arriva la seconde nuit après la fin du siège, César
apprit la plus surprenante des nouvelles: les Gaulois remuaient les
terres autour de leur camp, l’entouraient de fossés et de talus; ils le
fortifiaient à la manière romaine. Tous les soirs désormais, une ville
gauloise se dresserait en face de cette ville armée qu’était le camp
légionnaire. Pour les Romains, qui se regardaient comme d’inimitables
bâtisseurs de camps, qui avaient dominé le monde le jour où ils avaient
appliqué cette science à l’ambition de la conquête, il semblait
qu’une nouvelle nation voulût leur disputer la primauté militaire
dont ils étaient le plus sûrs. «Faut-il», disait César, peut-être
pour tranquilliser ses soldats, «faut-il que ces Gaulois impatients,
indociles et paresseux, soient brisés dans leur orgueil: les voici qui
s’astreignent à une besogne de terrassiers, à obéir sans murmure, à
travailler sans négligence.» En conscience, c’était alors qu’il les
redoutait le plus. Vercingétorix les façonnait à sa guise, et les
journées d’Avaricum furent celles de ses plus beaux triomphes sur les
hommes.
II
Le long repos que prenait César à Avaricum, sous les premières chaleurs
du printemps, était gâté par toutes ces surprises. Il y avait trouvé
des vivres et des grains en abondance, son armée s’était refaite de la
fatigue et des privations. Mais il s’apercevait que les plus grandes
difficultés commençaient à peine. C’eût été une plaisanterie de dire
que Vercingétorix avait été vaincu: jamais il n’avait combattu face à
César. L’armée gauloise demeurait inviolable derrière ses marécages
et ses forêts, plus que jamais dans la main de son chef, et aussi
décidée que lui à ne répondre à aucune provocation pour descendre en
champ clos. Les suppléments demandés, parvenus au jour indiqué, la
complétèrent rapidement, et elle reçut même des renforts inattendus
et puissants: Teutomat, le roi des Nitiobroges, arriva de la Garonne
avec de nombreux escadrons formés par la cavalerie de son peuple, et
avec d’autres, amenés de plus loin, qu’il avait levés ou soudoyés chez
les nations de l’Aquitaine, gens de la Gascogne ou des Pyrénées. César
était impuissant à barrer la route à ces détachements qui, presque à sa
vue, s’en allaient rejoindre le camp de ses adversaires. Les messagers
de Vercingétorix, eux aussi, partaient et revenaient à leur gré. Du
Nord de la Gaule, le Romain apprenait de mauvaises nouvelles: les
peuples belges étaient de plus en plus inquiétants, et le plus grand
remueur d’entre eux, celui des Bellovaques, avait refusé l’obéissance à
César: si ce dernier ne voulait pas voir de nouveaux ennemis déboucher
par les forêts carnutes, il fallait que, de Sens, Labiénus prît une
vigoureuse initiative. Enfin, au moment où il préparait une double
expédition, voici que se posa, plus pressante que jamais, la question
éduenne.
Car Vercingétorix, parallèlement aux opérations militaires,
conduisait en secret, sans arrêt et sans contrôle, une vaste campagne
diplomatique; dans la Gaule entière, et surtout à Bibracte, ses
émissaires, ses amis ou ses hôtes intriguaient, promettaient ou
achetaient: ils redoublèrent de zèle pendant et après le siège
d’Avaricum. Justement, la situation politique, chez les Éduens, leur
devenait favorable.
Les deux partis qui se disputaient le pouvoir, à l’élection du
printemps, avaient désigné chacun un vergobret de leur choix: les
uns avaient élu Cot, le frère du vergobret sortant, qui représentait
un des clans les plus anciens et les plus nombreux de la cité; les
autres avaient préféré un jeune homme plus populaire et moins noble,
Convictolitav; et les deux partis en présence, chefs et clientèles,
s’apprêtaient à la guerre civile. Les Éduens, désireux pourtant
de l’éviter, envoyèrent une députation de chefs pour solliciter
l’arbitrage de César.
Ce que César avait de mieux à faire, c’était de les laisser
s’entre-déchirer. Les Romains n’avaient rien de bon à attendre de la
nation éduenne, le jour où elle obéirait toute à un seul magistrat; et,
s’il donnait raison à l’un des deux partis, l’autre donnerait raison
à Vercingétorix. Puis, il était temps de se remettre en campagne: la
belle saison était venue, son armée était reposée. Le proconsul avait
résolu de marcher droit à Vercingétorix, toujours immobile dans son
camp; il voulait essayer une fois encore d’attirer hors de ses lignes
cet imperturbable temporisateur. À défaut, il tenterait de l’investir:
car il ne pouvait guère marcher sur Gergovie sans avoir entamé ses
adversaires, aussi dangereux s’ils restaient derrière que s’ils
prenaient les devants. Mais pour peu que César s’écartât vers l’Est,
les Gaulois réussiraient bientôt à s’échapper, et il les retrouverait,
intacts, par-devant lui.
Le proconsul eut tort de préférer intervenir dans les démêlés du peuple
éduen. Comme, suivant la loi de cette nation, il était interdit au
vergobret de franchir la frontière, il se décida à se rendre lui-même
dans le pays, et il donna rendez-vous à Decize aux deux partis opposés:
cette petite ville avait l’avantage d’être sur la route directe de
Bourges au Mont Beuvray, et les ponts qu’elle occupait sur la Loire
étaient le carrefour des principaux chemins des montagnes et des
vallées éduennes.
César amena sans peine toute son armée dans le pays éduen, à Nevers et
à Decize: à deux jours de marche au sud-est d’Avaricum, il rencontra
Gorgobina et les Boïens, et ce fut dans un pays ami qu’il franchit
l’Allier et la Loire. Peut-être, en même temps, rappela-t-il à
Nevers Labiénus et ses deux légions pour leur donner des instructions
nouvelles.
À Decize, ce ne furent pas seulement tous les sénateurs que trouva
Jules César, mais leurs hommes, leurs clients, et la nation éduenne
presque entière. Quand les passions politiques étaient en jeu, les
Gaulois descendaient tous sur la place publique. On eut, dans cette
bourgade barbare, le curieux spectacle d’un peuple celtique pêle-mêle
avec des légions romaines.
César fit l’enquête sur les élections avec le scrupule qu’aurait
eu le plus consciencieux des druides. En quoi encore il eut tort.
Car les Éduens ne pouvaient regarder sa diligence que comme une
indiscrète curiosité, et le proconsul n’avait chance de profiter de
son rôle d’arbitre qu’en y cherchant son intérêt. Il trouva qu’au fond
l’élection de Cot était des plus vicieuses: il avait été simplement
proclamé par le vergobret sortant, qui était son frère Valétiac, mais
c’était la seule chose légale; car la proclamation avait été faite
en secret, en présence de quelques amis, sans l’appareil religieux
consacré, à un moment quelconque et dans un lieu profane. De plus, la
loi éduenne, qui se défiait des tyrannies de clans, défendait qu’une
même famille fournît à la fois deux de ses membres aux conseils de
gouvernement: avec l’élection de Cot succédant à son frère, c’était
une dynastie qui commençait. César avait peut-être là un motif de le
préférer. Mais il voulut se faire jusqu’au bout le défenseur de la
légitimité: le jeune Convictolitav avait été élu régulièrement, au jour
solennel et dans l’enceinte consacrée; à défaut d’un magistrat, les
druides, suivant la coutume, avaient présidé à l’élection. Le proconsul
décréta qu’il était le vrai vergobret, força son rival à quitter le
pouvoir, réconcilia plus ou moins les deux partis, et les pria de
s’unir dans une commune fidélité au peuple romain. L’événement allait
montrer que l’union se ferait plus facilement contre lui que sous son
patronage.
Les préparatifs de la nouvelle campagne s’achevèrent pendant ce temps.
César confia à Labiénus l’expédition du Nord, devenue nécessaire; il
lui donna quatre légions, et entre autres deux des plus anciennes,
la VIIe et la XIIe, et il y ajouta un contingent de cavalerie.--Car
cette fois, César allait avoir à son service, ce qui lui avait manqué
au début de l’année, d’assez nombreux effectifs de cavaliers. Quelles
que fussent leurs intentions secrètes, les Éduens furent obligés de
marcher: en échange de la paix qu’il leur avait rendue, des récompenses
qu’il leur promettait, César exigea d’eux un concours immédiat,
et l’appui effectif de leurs meilleures troupes. Outre les hommes
qu’il confia à Labiénus, il désigna, pour l’escorter sur-le-champ,
quelques escadrons disponibles, livrés par la meilleure noblesse et
commandés par Éporédorix et Viridomar, tous excellents cavaliers et
otages plus utiles encore. Le reste des troupes éduennes, dont dix
mille fantassins, devaient suivre à bref délai: César leur destinait
la mission peu dangereuse de protéger les étapes et d’assurer le
ravitaillement. De plus, comme il allait s’enfoncer vers le Sud, et que
Sens serait bientôt trop éloigné de lui pour lui servir de dépôt, il en
établit un second chez les Éduens mêmes, à Nevers, près du confluent de
la Loire et de l’Allier, à égale distance de Gergovie où il se rendait,
et de Sens où campait Labiénus. Il y laissa tous les otages de la
Gaule, de vastes approvisionnements en blé, le trésor proconsulaire,
ses bagages propres, ceux de l’armée, sans parler des marchands
italiens qui suivaient toujours la piste des armées romaines; il y
fit installer les chevaux de remonte que ses agents avaient récemment
achetés en nombre dans les marchés d’Espagne et d’Italie.
Ces précautions prises en cas de retraite, César et son armée
quittèrent Nevers et Decize pour se diriger vers l’Auvergne. Comme
Gergovie et la Limagne se trouvaient sur la rive gauche de l’Allier, le
proconsul gagna le bord de cette rivière, pour la franchir sur le pont
qu’il avait traversé quelques jours auparavant (vers le 1er mai).
III
C’était la reprise des opérations commencées à Génabum, continuées
à Avaricum, la suite de la campagne contre «les capitales de la
révolte». Puisque Vercingétorix se dérobait aux batailles rangées, on
l’obligerait tout au moins à la guerre de sièges.
Mais, depuis près d’un mois que Bourges était tombé, les conditions de
la guerre étaient devenues moins bonnes pour César. Son armée s’était
affaiblie de deux légions, il avait dû laisser à Labiénus quelques-unes
de ses meilleures troupes. Entre lui et son légat allaient s’interposer
le territoire des Éduens et l’hypocrisie publique de leur peuple:
qu’un malheur arrivât, et ils le couperaient facilement de Nevers et de
Sens, le bloqueraient dans le cul-de-sac de la Basse Auvergne. Enfin,
pendant qu’il perdait son temps à Decize, Vercingétorix, laissé maître
de ses mouvements, avait réoccupé derrière lui les coteaux bituriges,
et maintenant il attendait les Romains sur la rive gauche de l’Allier.
Lorsque César déboucha dans la large vallée de la rivière (à l’ouest de
Saint-Pierre-le-Moutier?), il trouva que les ponts avaient été coupés,
et il aperçut, campée sur les hauteurs de la rive opposée, l’armée de
Vercingétorix.
César reprit sa route vers le Sud, suivant la rive; mais Vercingétorix
se maintenait à portée du regard, et quand le proconsul s’arrêta, le
Gaulois dressa son camp presque en face. Les éclaireurs romains, lancés
le plus loin possible, reconnurent que partout, en amont, les ponts
étaient détruits; la fonte des neiges rendait les gués impraticables;
on ne pouvait faire travailler les pontonniers sous la menace des
ennemis, d’autant plus que la rive occupée par eux surplombait
l’Allier, que celle que suivait César était basse et découverte. Il lui
fallait pourtant se hâter, s’il ne voulait pas s’immobiliser jusqu’à
la canicule devant ces eaux profondes: car s’aventurer dans les défilés
du haut pays pour passer le fleuve près de Gergovie, c’eût été exposer
les siens à d’inutiles sacrifices. Il ne restait donc au proconsul qu’à
recourir à un stratagème, d’ailleurs banal.
Vercingétorix avait laissé subsister les pilotis du pont de Moulins
(?), qui est le principal passage de l’Allier, à l’endroit où cette
rivière sort du pays arverne pour entrer chez les Éduens: sur la rive
droite, un taillis épais; sur la rive gauche, des hauteurs boisées.
César campa la nuit suivante dans ce taillis, hors de la vue de
l’ennemi, et commença à faire couper les poutres nécessaires à la
construction d’un pont. Le matin, les bagages et les deux tiers de
l’armée sortirent du bois, mais étendus en longue file et disposés
de manière à faire croire à l’ennemi que toutes les troupes romaines
continuaient leur marche vers le Sud: et Vercingétorix à son tour
détala sur leur flanc. César était resté dans le bois avec ses deux
meilleures légions: quand, après quelques heures, il jugea les siens et
leurs adversaires à une bonne étape de distance, il sortit du fourré,
étaya son tablier de charpente sur les pilotis restés en place, lança
sur le pont ses deux légions au pas de course, et les fit camper, bien
à l’abri, sur la hauteur voisine. Plusieurs heures après, le reste de
l’armée, ayant rétrogradé pendant la nuit, traversa la rivière à son
tour, et rejoignit le nouveau campement de la rive gauche.
Vercingétorix ne revint point sur ses pas: s’il l’avait fait, il n’eût
pas évité la bataille, et il la cherchait moins que jamais. Il avait
sur César l’avance d’une étape. Il se replia vers le Sud à marches
forcées.
César le suivit, pas assez vite pour pouvoir l’atteindre: il lui fallut
encore cinq jours pour faire les vingt-cinq lieues qui le séparaient du
but de la campagne; et quand, de la plaine de Montferrand, les Romains
aperçurent enfin la montagne de Gergovie, ils virent se dessiner peu
à peu «un terrible spectacle», dit César: vers le ciel, les remparts
solides de la cité; le long des flancs, sur les escarpements de toutes
les roches, dans les replis de tous les ravins, le sol disparaissait
sous des Gaulois en armes. Vercingétorix avait pris les devants, et
entouré d’une muraille d’hommes la muraille de pierre de la ville
sacrée des Arvernes.
IV
Le massif de Gergovie[4] s’étend de l’Est à l’Ouest sur une largeur de
près de six kilomètres. Il ferme au Midi la longue et étroite plaine de
la Limagne; il se dresse à l’endroit où les routes qui vont vers le Sud
commencent à gravir des pentes plus rudes, et où la vallée de l’Allier
s’engage dans de tortueux défilés. Du sommet, par le mois de mai où
le siège commença, le regard s’étend sur deux paysages et comme sur
deux mondes différents: au Nord, c’est la plaine unie et verdissante,
avec l’éternelle buée violette qui l’enveloppe doucement; au Sud, à
l’Est et à l’Ouest, c’est un inextricable fouillis de montagnes, d’où
se détachent les sommets dominants des Puys: Gergovie est la citadelle
avancée qui garde les sentiers du haut pays et qui surveille les routes
et les moissons d’en bas.
[4] Voyez la note III à la fin du volume, et les deux cartes de
Gergovie, p. 203 et hors texte.
Cet horizon renfermait alors les choses les plus saintes du pays
arverne: les sources limpides sourdaient des flancs basaltiques et
des ravins calcaires du mont gergovien; deux cours d’eau, l’Auzon au
Sud, l’Artières et le Clémensat au Nord, limitaient la montagne et la
séparaient sur ces points du reste du monde. À sa base, vers le Levant,
le lac de Sarlièves était peut-être le dépôt inviolable des trésors
voués aux dieux. Du côté de la plaine un bois sacré couvrait les abords
de la colline où devait s’élever Clermont. À l’abri des remparts qui
entouraient le sommet, les Gaulois avaient réuni tout ce qu’ils avaient
de plus cher, êtres et choses, biens, femmes et enfants, ramenés et
transportés à la hâte des fermes de la plaine ou des châteaux de
la montagne: Gergovie devenait l’asile des derniers amours et des
dernières libertés du peuple arverne. Enfin, au Couchant, se dressait
le sommet du Puy de Dôme, la résidence préférée de son plus grand dieu:
c’était sous les regards de Teutatès qu’il allait combattre pour ses
autels et pour ses foyers.
À Gergovie, la résistance gauloise trouva, avec le courage que donnent
les plus nobles passions, la force d’une position naturelle à peu près
inexpugnable. Vercingétorix avait eu raison de ne point craindre d’y
laisser venir César.
La montagne s’élève de 703 à 744 mètres au-dessus de la mer, 300 mètres
au-dessus de la vallée de l’Auzon, qui coule à 2500 mètres, à vol
d’oiseau, du point le plus haut du massif. Le sommet, aplati, présente
une esplanade régulière, de la forme d’un trapèze, large de 500 mètres
du Nord au Sud, longue de 1500 mètres de l’Est à l’Ouest, et très
suffisamment nivelée sur toute sa surface. La périphérie de ce plateau
est d’environ 4 kilomètres, la surface approximative, de 75 hectares.
Les limites en sont partout très nettement indiquées par une retombée
de la terrasse du sommet, parfois presque aussi nette que l’angle
saillant d’une muraille. C’était sur ce plateau que la ville gauloise
était assise: elle avait à la fois l’aire vaste et égalisée d’une
grande cité de plaine et la hauteur abrupte d’un refuge de montagne.
Les remparts suivaient le rebord du plateau; ils n’étaient en réalité
que le prolongement artificiel des flancs rocheux qui le soutenaient.
Du pied même de la muraille, les coulées de basalte descendaient
en pentes très rapides: 200 mètres d’inclinaison pour 1 kilomètre,
300 mètres pour 1200 pas. Mais il y a, à cet égard, une différence
sensible entre les deux versants. Au Nord, du côté de la plaine et de
l’Artières, et à l’Est, du côté de la route, c’est la taille presque
à pic, et interrompue par de profonds ravins: l’escalade est sur ce
point fort dangereuse. Au Sud, où la montagne se prolonge vers l’Auzon
par une série d’éperons, de plateaux en contre-bas et de collines en
avant-corps, à l’Ouest également, où elle se rattache à la chaîne des
Puys par un col étroit, mais aplani et élevé, il est facile d’aborder
Gergovie par une montée lente et sinueuse qui adoucisse les rampes, et
il n’est pas impossible, pour peu qu’on ait le pied solide et le regard
juste, de les escalader rapidement.
Ainsi, au Nord et à l’Est, Gergovie se défendrait presque d’elle-même.
À l’Ouest, par où l’attaque était très faisable, les Gaulois se
fièrent, pour l’empêcher, aux bois épais qui obstruaient les abords
des remparts et qui couvraient le col des Goules et les hauteurs de
Risolles (entre le village d’Opme et le plateau de Gergovie). La ville
ne paraissait abordable, avec quelque chance de succès, que par le Sud.
Ce fut donc sur le versant méridional que Vercingétorix étagea toute
son armée. Il ne commit point la faute de l’enfermer dans Gergovie.
De ce côté, en avant et au bas du plateau, le flanc de la montagne
présente une sorte de palier naturel qui interrompt les pentes:
Vercingétorix fit de ce vaste gradin un boulevard militaire; il le
ferma, au rebord extérieur, par un mur d’énormes rochers, haut de six
pieds. Ainsi la montée était coupée au point même où elle devenait
plus facile; l’élan des assaillants serait brisé à l’instant où il
allait aboutir.--En avant de ce mur, les pentes restaient désertes.
En arrière, sur les terrasses légèrement inclinées qui s’étendaient
jusqu’aux remparts de la forteresse, furent massées le gros des
troupes gauloises. Elles étaient, comme à l’ordinaire, disposées par
nations. Mais on les avait groupées en trois camps, rapprochés les uns
des autres, et c’était un ensemble imposant que celui de cette armée
entassée sur la montagne, pressée autour de la tente de Vercingétorix.
Gergovie, placée en arrière, semblait le réduit de la défense.--Enfin,
en dehors du puy gergovien proprement dit, les hauteurs auxiliaires
furent occupées par des avant-postes: par exemple la colline de La
Roche-Blanche, qui commandait le vallon de l’Auzon. Mais Vercingétorix
eut le tort de n’attacher qu’une importance médiocre à ces défenses
d’avant-garde et de réserver tous ses efforts à Gergovie et à ses
abords immédiats: peut-être était-il décidé à ne disséminer ni ses
troupes ni ses points de résistance.
César avait presque espéré se rendre maître de Gergovie par un coup de
main: ce qui témoignait chez lui ou de l’ignorance des lieux ou d’une
confiance sans limite. Mais, quand il eut reconnu la montagne, et qu’il
n’eut aperçu partout que des bois, des rochers, des remparts et des
hommes, il s’avoua l’illusion qu’il s’était faite, et il ne songea plus
qu’à un siège en règle.
Ce siège même était-il possible? Les ingénieurs qui avaient fixé les
lois de la poliorcétique et défini les systèmes d’attaque, avaient-ils
prévu une place de ce genre, à la fois murée, plantée sur des parois
abruptes, et hérissée de contreforts? Les règles ordinaires de l’art
classique se trouvaient presque en défaut.--L’attaque de force, comme
à Avaricum? à la rigueur, on pouvait bâtir une terrasse sur le col des
Goules et de Risolles: mais quelle hauteur ne devrait-elle pas avoir
pour atteindre le rebord du plateau, qui dominait le col de 40 mètres?
et comment faire travailler les hommes sur cet isthme étroit, flanqué
de deux dangereux ravins? Le blocus? il fallait établir une ligne de
circonvallation de vingt kilomètres, à travers un terrain des plus
accidentés, tantôt le long de vallées boisées, tantôt sur des roches
à pic, et toujours sous la menace des montagnes voisines.--Pour l’un
et l’autre de ces systèmes, on avait d’ailleurs besoin de deux ou
trois fois plus d’hommes que n’en comptaient les six légions amenées
devant Gergovie.--Quelle que fût enfin la résolution à prendre, César
devait d’abord asseoir son camp, et il n’avait même pas sous les yeux
un emplacement convenable. Où qu’il le posât, à moins que ce ne fût
trop loin de Gergovie, les regards ennemis plongeraient dans les rues,
devineraient les mouvements, n’ignoreraient que ce qui se passe sous la
tente; pour lui, il était condamné à ne rien voir de ce que les autres
préparaient, à ne rien savoir d’eux que par de douteux transfuges.--Le
mieux qu’il pût faire, sa reconnaissance achevée, était ou d’appeler
Labiénus ou de partir pour le rejoindre.
Il demeura seul, espérant un de ces succès d’audace que ne lui
ménageait pas sa Fortune.
V
Le jour même de son arrivée, Jules César eut à livrer un léger combat
de cavalerie, dont il ne nous dit pas quelle fut l’issue. Ce qui prouve
qu’il ne tourna pas à son avantage, et ce fut un mauvais présage.
Son camp fut établi le moins mal possible, sur un des mamelons qui
bombent les basses terres, entre le lac de Sarlièves et le cours de
l’Auzon (sur la colline au nord-est du Petit Orcet). César trouvait là
de l’eau, un large espace pour sa cavalerie, il était à une demi-lieue,
à vol d’oiseau, des regards des Gaulois, et, s’ils voyaient quelque
chose dans son camp, ils le voyaient fort vaguement. Il était enfin
maître de la route du Nord, par où les Éduens allaient le ravitailler.
Seulement, la position qu’il avait dû choisir était assez médiocre, et
se défendit surtout par les retranchements élevés de main d’homme.