Le roi ne se borna pas à ce succès moral. Il voulut et il fit que

les leçons du passé et l’élan de leurs espérances obligeassent ses

soldats à peiner et à s’instruire plus encore. Il s’attachait sans

relâche à en faire des travailleurs à la façon des légionnaires, à

donner à son armée, outre l’audace irrésistible des escadrons, la

supériorité calculée des armes savantes. Déjà il avait réussi à former

une infanterie légère, semblable à celle des Germains, dont les hommes

étaient capables de bien combattre, dissimulés en tirailleurs dans

les rangs des chevaux: désormais, les fantassins de Vercingétorix ne

seront plus une quantité négligeable. Le lendemain même de la prise

d’Avaricum, il avait envoyé des courriers aux nations fédérées, pour

obtenir d’elles un supplément d’effectif; et, comme la précision est

la meilleure manière de commander, il avait indiqué un chiffre et une

date. Il insista pour qu’on lui envoyât tous les archers disponibles:

il n’en manquait pas dans cette Gaule qui fut toujours en Occident le

pays classique des tireurs d’arc, mais peut-être, en ce temps-là, les

armes de jet servaient-elles plutôt à la chasse que sur les champs

de bataille. Vercingétorix espérait, avec raison, que les flèches

neutraliseraient les javelots romains, et reculeraient de son armée ce

contact immédiat avec les légionnaires qui était toujours sa principale

crainte. Dans les places-fortes qu’on ne devait pas démanteler, comme

Gergovie, il fit tout préparer en vue d’un siège, pour le jour où,

pressé par César, il se déciderait à y abriter son peuple et ses

alliés; il y fit élever des boulevards extérieurs, entasser des vivres

et des armes de toute sorte.

Enfin, lorsqu’arriva la seconde nuit après la fin du siège, César

apprit la plus surprenante des nouvelles: les Gaulois remuaient les

terres autour de leur camp, l’entouraient de fossés et de talus; ils le

fortifiaient à la manière romaine. Tous les soirs désormais, une ville

gauloise se dresserait en face de cette ville armée qu’était le camp

légionnaire. Pour les Romains, qui se regardaient comme d’inimitables

bâtisseurs de camps, qui avaient dominé le monde le jour où ils avaient

appliqué cette science à l’ambition de la conquête, il semblait

qu’une nouvelle nation voulût leur disputer la primauté militaire

dont ils étaient le plus sûrs. «Faut-il», disait César, peut-être

pour tranquilliser ses soldats, «faut-il que ces Gaulois impatients,

indociles et paresseux, soient brisés dans leur orgueil: les voici qui

s’astreignent à une besogne de terrassiers, à obéir sans murmure, à

travailler sans négligence.» En conscience, c’était alors qu’il les

redoutait le plus. Vercingétorix les façonnait à sa guise, et les

journées d’Avaricum furent celles de ses plus beaux triomphes sur les

hommes.

II

Le long repos que prenait César à Avaricum, sous les premières chaleurs

du printemps, était gâté par toutes ces surprises. Il y avait trouvé

des vivres et des grains en abondance, son armée s’était refaite de la

fatigue et des privations. Mais il s’apercevait que les plus grandes

difficultés commençaient à peine. C’eût été une plaisanterie de dire

que Vercingétorix avait été vaincu: jamais il n’avait combattu face à

César. L’armée gauloise demeurait inviolable derrière ses marécages

et ses forêts, plus que jamais dans la main de son chef, et aussi

décidée que lui à ne répondre à aucune provocation pour descendre en

champ clos. Les suppléments demandés, parvenus au jour indiqué, la

complétèrent rapidement, et elle reçut même des renforts inattendus

et puissants: Teutomat, le roi des Nitiobroges, arriva de la Garonne

avec de nombreux escadrons formés par la cavalerie de son peuple, et

avec d’autres, amenés de plus loin, qu’il avait levés ou soudoyés chez

les nations de l’Aquitaine, gens de la Gascogne ou des Pyrénées. César

était impuissant à barrer la route à ces détachements qui, presque à sa

vue, s’en allaient rejoindre le camp de ses adversaires. Les messagers

de Vercingétorix, eux aussi, partaient et revenaient à leur gré. Du

Nord de la Gaule, le Romain apprenait de mauvaises nouvelles: les

peuples belges étaient de plus en plus inquiétants, et le plus grand

remueur d’entre eux, celui des Bellovaques, avait refusé l’obéissance à

César: si ce dernier ne voulait pas voir de nouveaux ennemis déboucher

par les forêts carnutes, il fallait que, de Sens, Labiénus prît une

vigoureuse initiative. Enfin, au moment où il préparait une double

expédition, voici que se posa, plus pressante que jamais, la question

éduenne.

Car Vercingétorix, parallèlement aux opérations militaires,

conduisait en secret, sans arrêt et sans contrôle, une vaste campagne

diplomatique; dans la Gaule entière, et surtout à Bibracte, ses

émissaires, ses amis ou ses hôtes intriguaient, promettaient ou

achetaient: ils redoublèrent de zèle pendant et après le siège

d’Avaricum. Justement, la situation politique, chez les Éduens, leur

devenait favorable.

Les deux partis qui se disputaient le pouvoir, à l’élection du

printemps, avaient désigné chacun un vergobret de leur choix: les

uns avaient élu Cot, le frère du vergobret sortant, qui représentait

un des clans les plus anciens et les plus nombreux de la cité; les

autres avaient préféré un jeune homme plus populaire et moins noble,

Convictolitav; et les deux partis en présence, chefs et clientèles,

s’apprêtaient à la guerre civile. Les Éduens, désireux pourtant

de l’éviter, envoyèrent une députation de chefs pour solliciter

l’arbitrage de César.

Ce que César avait de mieux à faire, c’était de les laisser

s’entre-déchirer. Les Romains n’avaient rien de bon à attendre de la

nation éduenne, le jour où elle obéirait toute à un seul magistrat; et,

s’il donnait raison à l’un des deux partis, l’autre donnerait raison

à Vercingétorix. Puis, il était temps de se remettre en campagne: la

belle saison était venue, son armée était reposée. Le proconsul avait

résolu de marcher droit à Vercingétorix, toujours immobile dans son

camp; il voulait essayer une fois encore d’attirer hors de ses lignes

cet imperturbable temporisateur. À défaut, il tenterait de l’investir:

car il ne pouvait guère marcher sur Gergovie sans avoir entamé ses

adversaires, aussi dangereux s’ils restaient derrière que s’ils

prenaient les devants. Mais pour peu que César s’écartât vers l’Est,

les Gaulois réussiraient bientôt à s’échapper, et il les retrouverait,

intacts, par-devant lui.

Le proconsul eut tort de préférer intervenir dans les démêlés du peuple

éduen. Comme, suivant la loi de cette nation, il était interdit au

vergobret de franchir la frontière, il se décida à se rendre lui-même

dans le pays, et il donna rendez-vous à Decize aux deux partis opposés:

cette petite ville avait l’avantage d’être sur la route directe de

Bourges au Mont Beuvray, et les ponts qu’elle occupait sur la Loire

étaient le carrefour des principaux chemins des montagnes et des

vallées éduennes.

César amena sans peine toute son armée dans le pays éduen, à Nevers et

à Decize: à deux jours de marche au sud-est d’Avaricum, il rencontra

Gorgobina et les Boïens, et ce fut dans un pays ami qu’il franchit

l’Allier et la Loire. Peut-être, en même temps, rappela-t-il à

Nevers Labiénus et ses deux légions pour leur donner des instructions

nouvelles.

À Decize, ce ne furent pas seulement tous les sénateurs que trouva

Jules César, mais leurs hommes, leurs clients, et la nation éduenne

presque entière. Quand les passions politiques étaient en jeu, les

Gaulois descendaient tous sur la place publique. On eut, dans cette

bourgade barbare, le curieux spectacle d’un peuple celtique pêle-mêle

avec des légions romaines.

César fit l’enquête sur les élections avec le scrupule qu’aurait

eu le plus consciencieux des druides. En quoi encore il eut tort.

Car les Éduens ne pouvaient regarder sa diligence que comme une

indiscrète curiosité, et le proconsul n’avait chance de profiter de

son rôle d’arbitre qu’en y cherchant son intérêt. Il trouva qu’au fond

l’élection de Cot était des plus vicieuses: il avait été simplement

proclamé par le vergobret sortant, qui était son frère Valétiac, mais

c’était la seule chose légale; car la proclamation avait été faite

en secret, en présence de quelques amis, sans l’appareil religieux

consacré, à un moment quelconque et dans un lieu profane. De plus, la

loi éduenne, qui se défiait des tyrannies de clans, défendait qu’une

même famille fournît à la fois deux de ses membres aux conseils de

gouvernement: avec l’élection de Cot succédant à son frère, c’était

une dynastie qui commençait. César avait peut-être là un motif de le

préférer. Mais il voulut se faire jusqu’au bout le défenseur de la

légitimité: le jeune Convictolitav avait été élu régulièrement, au jour

solennel et dans l’enceinte consacrée; à défaut d’un magistrat, les

druides, suivant la coutume, avaient présidé à l’élection. Le proconsul

décréta qu’il était le vrai vergobret, força son rival à quitter le

pouvoir, réconcilia plus ou moins les deux partis, et les pria de

s’unir dans une commune fidélité au peuple romain. L’événement allait

montrer que l’union se ferait plus facilement contre lui que sous son

patronage.

Les préparatifs de la nouvelle campagne s’achevèrent pendant ce temps.

César confia à Labiénus l’expédition du Nord, devenue nécessaire; il

lui donna quatre légions, et entre autres deux des plus anciennes,

la VIIe et la XIIe, et il y ajouta un contingent de cavalerie.--Car

cette fois, César allait avoir à son service, ce qui lui avait manqué

au début de l’année, d’assez nombreux effectifs de cavaliers. Quelles

que fussent leurs intentions secrètes, les Éduens furent obligés de

marcher: en échange de la paix qu’il leur avait rendue, des récompenses

qu’il leur promettait, César exigea d’eux un concours immédiat,

et l’appui effectif de leurs meilleures troupes. Outre les hommes

qu’il confia à Labiénus, il désigna, pour l’escorter sur-le-champ,

quelques escadrons disponibles, livrés par la meilleure noblesse et

commandés par Éporédorix et Viridomar, tous excellents cavaliers et

otages plus utiles encore. Le reste des troupes éduennes, dont dix

mille fantassins, devaient suivre à bref délai: César leur destinait

la mission peu dangereuse de protéger les étapes et d’assurer le

ravitaillement. De plus, comme il allait s’enfoncer vers le Sud, et que

Sens serait bientôt trop éloigné de lui pour lui servir de dépôt, il en

établit un second chez les Éduens mêmes, à Nevers, près du confluent de

la Loire et de l’Allier, à égale distance de Gergovie où il se rendait,

et de Sens où campait Labiénus. Il y laissa tous les otages de la

Gaule, de vastes approvisionnements en blé, le trésor proconsulaire,

ses bagages propres, ceux de l’armée, sans parler des marchands

italiens qui suivaient toujours la piste des armées romaines; il y

fit installer les chevaux de remonte que ses agents avaient récemment

achetés en nombre dans les marchés d’Espagne et d’Italie.

Ces précautions prises en cas de retraite, César et son armée

quittèrent Nevers et Decize pour se diriger vers l’Auvergne. Comme

Gergovie et la Limagne se trouvaient sur la rive gauche de l’Allier, le

proconsul gagna le bord de cette rivière, pour la franchir sur le pont

qu’il avait traversé quelques jours auparavant (vers le 1er mai).

III

C’était la reprise des opérations commencées à Génabum, continuées

à Avaricum, la suite de la campagne contre «les capitales de la

révolte». Puisque Vercingétorix se dérobait aux batailles rangées, on

l’obligerait tout au moins à la guerre de sièges.

Mais, depuis près d’un mois que Bourges était tombé, les conditions de

la guerre étaient devenues moins bonnes pour César. Son armée s’était

affaiblie de deux légions, il avait dû laisser à Labiénus quelques-unes

de ses meilleures troupes. Entre lui et son légat allaient s’interposer

le territoire des Éduens et l’hypocrisie publique de leur peuple:

qu’un malheur arrivât, et ils le couperaient facilement de Nevers et de

Sens, le bloqueraient dans le cul-de-sac de la Basse Auvergne. Enfin,

pendant qu’il perdait son temps à Decize, Vercingétorix, laissé maître

de ses mouvements, avait réoccupé derrière lui les coteaux bituriges,

et maintenant il attendait les Romains sur la rive gauche de l’Allier.

Lorsque César déboucha dans la large vallée de la rivière (à l’ouest de

Saint-Pierre-le-Moutier?), il trouva que les ponts avaient été coupés,

et il aperçut, campée sur les hauteurs de la rive opposée, l’armée de

Vercingétorix.

César reprit sa route vers le Sud, suivant la rive; mais Vercingétorix

se maintenait à portée du regard, et quand le proconsul s’arrêta, le

Gaulois dressa son camp presque en face. Les éclaireurs romains, lancés

le plus loin possible, reconnurent que partout, en amont, les ponts

étaient détruits; la fonte des neiges rendait les gués impraticables;

on ne pouvait faire travailler les pontonniers sous la menace des

ennemis, d’autant plus que la rive occupée par eux surplombait

l’Allier, que celle que suivait César était basse et découverte. Il lui

fallait pourtant se hâter, s’il ne voulait pas s’immobiliser jusqu’à

la canicule devant ces eaux profondes: car s’aventurer dans les défilés

du haut pays pour passer le fleuve près de Gergovie, c’eût été exposer

les siens à d’inutiles sacrifices. Il ne restait donc au proconsul qu’à

recourir à un stratagème, d’ailleurs banal.

Vercingétorix avait laissé subsister les pilotis du pont de Moulins

(?), qui est le principal passage de l’Allier, à l’endroit où cette

rivière sort du pays arverne pour entrer chez les Éduens: sur la rive

droite, un taillis épais; sur la rive gauche, des hauteurs boisées.

César campa la nuit suivante dans ce taillis, hors de la vue de

l’ennemi, et commença à faire couper les poutres nécessaires à la

construction d’un pont. Le matin, les bagages et les deux tiers de

l’armée sortirent du bois, mais étendus en longue file et disposés

de manière à faire croire à l’ennemi que toutes les troupes romaines

continuaient leur marche vers le Sud: et Vercingétorix à son tour

détala sur leur flanc. César était resté dans le bois avec ses deux

meilleures légions: quand, après quelques heures, il jugea les siens et

leurs adversaires à une bonne étape de distance, il sortit du fourré,

étaya son tablier de charpente sur les pilotis restés en place, lança

sur le pont ses deux légions au pas de course, et les fit camper, bien

à l’abri, sur la hauteur voisine. Plusieurs heures après, le reste de

l’armée, ayant rétrogradé pendant la nuit, traversa la rivière à son

tour, et rejoignit le nouveau campement de la rive gauche.

Vercingétorix ne revint point sur ses pas: s’il l’avait fait, il n’eût

pas évité la bataille, et il la cherchait moins que jamais. Il avait

sur César l’avance d’une étape. Il se replia vers le Sud à marches

forcées.

César le suivit, pas assez vite pour pouvoir l’atteindre: il lui fallut

encore cinq jours pour faire les vingt-cinq lieues qui le séparaient du

but de la campagne; et quand, de la plaine de Montferrand, les Romains

aperçurent enfin la montagne de Gergovie, ils virent se dessiner peu

à peu «un terrible spectacle», dit César: vers le ciel, les remparts

solides de la cité; le long des flancs, sur les escarpements de toutes

les roches, dans les replis de tous les ravins, le sol disparaissait

sous des Gaulois en armes. Vercingétorix avait pris les devants, et

entouré d’une muraille d’hommes la muraille de pierre de la ville

sacrée des Arvernes.

IV

Le massif de Gergovie[4] s’étend de l’Est à l’Ouest sur une largeur de

près de six kilomètres. Il ferme au Midi la longue et étroite plaine de

la Limagne; il se dresse à l’endroit où les routes qui vont vers le Sud

commencent à gravir des pentes plus rudes, et où la vallée de l’Allier

s’engage dans de tortueux défilés. Du sommet, par le mois de mai où

le siège commença, le regard s’étend sur deux paysages et comme sur

deux mondes différents: au Nord, c’est la plaine unie et verdissante,

avec l’éternelle buée violette qui l’enveloppe doucement; au Sud, à

l’Est et à l’Ouest, c’est un inextricable fouillis de montagnes, d’où

se détachent les sommets dominants des Puys: Gergovie est la citadelle

avancée qui garde les sentiers du haut pays et qui surveille les routes

et les moissons d’en bas.

[4] Voyez la note III à la fin du volume, et les deux cartes de

Gergovie, p. 203 et hors texte.

Cet horizon renfermait alors les choses les plus saintes du pays

arverne: les sources limpides sourdaient des flancs basaltiques et

des ravins calcaires du mont gergovien; deux cours d’eau, l’Auzon au

Sud, l’Artières et le Clémensat au Nord, limitaient la montagne et la

séparaient sur ces points du reste du monde. À sa base, vers le Levant,

le lac de Sarlièves était peut-être le dépôt inviolable des trésors

voués aux dieux. Du côté de la plaine un bois sacré couvrait les abords

de la colline où devait s’élever Clermont. À l’abri des remparts qui

entouraient le sommet, les Gaulois avaient réuni tout ce qu’ils avaient

de plus cher, êtres et choses, biens, femmes et enfants, ramenés et

transportés à la hâte des fermes de la plaine ou des châteaux de

la montagne: Gergovie devenait l’asile des derniers amours et des

dernières libertés du peuple arverne. Enfin, au Couchant, se dressait

le sommet du Puy de Dôme, la résidence préférée de son plus grand dieu:

c’était sous les regards de Teutatès qu’il allait combattre pour ses

autels et pour ses foyers.

À Gergovie, la résistance gauloise trouva, avec le courage que donnent

les plus nobles passions, la force d’une position naturelle à peu près

inexpugnable. Vercingétorix avait eu raison de ne point craindre d’y

laisser venir César.

La montagne s’élève de 703 à 744 mètres au-dessus de la mer, 300 mètres

au-dessus de la vallée de l’Auzon, qui coule à 2500 mètres, à vol

d’oiseau, du point le plus haut du massif. Le sommet, aplati, présente

une esplanade régulière, de la forme d’un trapèze, large de 500 mètres

du Nord au Sud, longue de 1500 mètres de l’Est à l’Ouest, et très

suffisamment nivelée sur toute sa surface. La périphérie de ce plateau

est d’environ 4 kilomètres, la surface approximative, de 75 hectares.

Les limites en sont partout très nettement indiquées par une retombée

de la terrasse du sommet, parfois presque aussi nette que l’angle

saillant d’une muraille. C’était sur ce plateau que la ville gauloise

était assise: elle avait à la fois l’aire vaste et égalisée d’une

grande cité de plaine et la hauteur abrupte d’un refuge de montagne.

Les remparts suivaient le rebord du plateau; ils n’étaient en réalité

que le prolongement artificiel des flancs rocheux qui le soutenaient.

Du pied même de la muraille, les coulées de basalte descendaient

en pentes très rapides: 200 mètres d’inclinaison pour 1 kilomètre,

300 mètres pour 1200 pas. Mais il y a, à cet égard, une différence

sensible entre les deux versants. Au Nord, du côté de la plaine et de

l’Artières, et à l’Est, du côté de la route, c’est la taille presque

à pic, et interrompue par de profonds ravins: l’escalade est sur ce

point fort dangereuse. Au Sud, où la montagne se prolonge vers l’Auzon

par une série d’éperons, de plateaux en contre-bas et de collines en

avant-corps, à l’Ouest également, où elle se rattache à la chaîne des

Puys par un col étroit, mais aplani et élevé, il est facile d’aborder

Gergovie par une montée lente et sinueuse qui adoucisse les rampes, et

il n’est pas impossible, pour peu qu’on ait le pied solide et le regard

juste, de les escalader rapidement.

Ainsi, au Nord et à l’Est, Gergovie se défendrait presque d’elle-même.

À l’Ouest, par où l’attaque était très faisable, les Gaulois se

fièrent, pour l’empêcher, aux bois épais qui obstruaient les abords

des remparts et qui couvraient le col des Goules et les hauteurs de

Risolles (entre le village d’Opme et le plateau de Gergovie). La ville

ne paraissait abordable, avec quelque chance de succès, que par le Sud.

Ce fut donc sur le versant méridional que Vercingétorix étagea toute

son armée. Il ne commit point la faute de l’enfermer dans Gergovie.

De ce côté, en avant et au bas du plateau, le flanc de la montagne

présente une sorte de palier naturel qui interrompt les pentes:

Vercingétorix fit de ce vaste gradin un boulevard militaire; il le

ferma, au rebord extérieur, par un mur d’énormes rochers, haut de six

pieds. Ainsi la montée était coupée au point même où elle devenait

plus facile; l’élan des assaillants serait brisé à l’instant où il

allait aboutir.--En avant de ce mur, les pentes restaient désertes.

En arrière, sur les terrasses légèrement inclinées qui s’étendaient

jusqu’aux remparts de la forteresse, furent massées le gros des

troupes gauloises. Elles étaient, comme à l’ordinaire, disposées par

nations. Mais on les avait groupées en trois camps, rapprochés les uns

des autres, et c’était un ensemble imposant que celui de cette armée

entassée sur la montagne, pressée autour de la tente de Vercingétorix.

Gergovie, placée en arrière, semblait le réduit de la défense.--Enfin,

en dehors du puy gergovien proprement dit, les hauteurs auxiliaires

furent occupées par des avant-postes: par exemple la colline de La

Roche-Blanche, qui commandait le vallon de l’Auzon. Mais Vercingétorix

eut le tort de n’attacher qu’une importance médiocre à ces défenses

d’avant-garde et de réserver tous ses efforts à Gergovie et à ses

abords immédiats: peut-être était-il décidé à ne disséminer ni ses

troupes ni ses points de résistance.

César avait presque espéré se rendre maître de Gergovie par un coup de

main: ce qui témoignait chez lui ou de l’ignorance des lieux ou d’une

confiance sans limite. Mais, quand il eut reconnu la montagne, et qu’il

n’eut aperçu partout que des bois, des rochers, des remparts et des

hommes, il s’avoua l’illusion qu’il s’était faite, et il ne songea plus

qu’à un siège en règle.

Ce siège même était-il possible? Les ingénieurs qui avaient fixé les

lois de la poliorcétique et défini les systèmes d’attaque, avaient-ils

prévu une place de ce genre, à la fois murée, plantée sur des parois

abruptes, et hérissée de contreforts? Les règles ordinaires de l’art

classique se trouvaient presque en défaut.--L’attaque de force, comme

à Avaricum? à la rigueur, on pouvait bâtir une terrasse sur le col des

Goules et de Risolles: mais quelle hauteur ne devrait-elle pas avoir

pour atteindre le rebord du plateau, qui dominait le col de 40 mètres?

et comment faire travailler les hommes sur cet isthme étroit, flanqué

de deux dangereux ravins? Le blocus? il fallait établir une ligne de

circonvallation de vingt kilomètres, à travers un terrain des plus

accidentés, tantôt le long de vallées boisées, tantôt sur des roches

à pic, et toujours sous la menace des montagnes voisines.--Pour l’un

et l’autre de ces systèmes, on avait d’ailleurs besoin de deux ou

trois fois plus d’hommes que n’en comptaient les six légions amenées

devant Gergovie.--Quelle que fût enfin la résolution à prendre, César

devait d’abord asseoir son camp, et il n’avait même pas sous les yeux

un emplacement convenable. Où qu’il le posât, à moins que ce ne fût

trop loin de Gergovie, les regards ennemis plongeraient dans les rues,

devineraient les mouvements, n’ignoreraient que ce qui se passe sous la

tente; pour lui, il était condamné à ne rien voir de ce que les autres

préparaient, à ne rien savoir d’eux que par de douteux transfuges.--Le

mieux qu’il pût faire, sa reconnaissance achevée, était ou d’appeler

Labiénus ou de partir pour le rejoindre.

Il demeura seul, espérant un de ces succès d’audace que ne lui

ménageait pas sa Fortune.

V

Le jour même de son arrivée, Jules César eut à livrer un léger combat

de cavalerie, dont il ne nous dit pas quelle fut l’issue. Ce qui prouve

qu’il ne tourna pas à son avantage, et ce fut un mauvais présage.

Son camp fut établi le moins mal possible, sur un des mamelons qui

bombent les basses terres, entre le lac de Sarlièves et le cours de

l’Auzon (sur la colline au nord-est du Petit Orcet). César trouvait là

de l’eau, un large espace pour sa cavalerie, il était à une demi-lieue,

à vol d’oiseau, des regards des Gaulois, et, s’ils voyaient quelque

chose dans son camp, ils le voyaient fort vaguement. Il était enfin

maître de la route du Nord, par où les Éduens allaient le ravitailler.

Seulement, la position qu’il avait dû choisir était assez médiocre, et

se défendit surtout par les retranchements élevés de main d’homme.

Vercingétorix · 第 13 / 28 段