en étapes beaucoup plus courtes. Après l’avoir presque touché, il avait
peu à peu ramené à seize milles (25 kilomètres) la distance qui le
séparait du proconsul. Il habituait ainsi ses soldats à refréner leur
impatience de combattre.
Quand César eut assis son camp devant Avaricum, Vercingétorix établit
le sien, à cette même distance de seize milles, au Nord-Est, non loin
de la route de Bourges à Sancerre (entre Morogues et Humbligny?):
tandis que son adversaire avait pris position sur les chemins du Sud,
par où les Gaulois étaient venus, il avait ressaisi derrière lui ceux
du Nord, d’où les Romains arrivaient; le cours de l’Yèvre séparait
à peu près complètement les deux zones d’occupation. On eût dit que
Vercingétorix tenait à demeurer en relations faciles avec la Gaule du
Nord, soit pour y multiplier ses messages, soit pour fermer la route
aux convois de Labiénus ou à la retraite de César.
Dans cette dernière marche en chassé-croisé, les Gaulois et leur chef
venaient de se montrer habiles et prudents. Ils le furent encore dans
le choix de l’emplacement de leur camp: ils le dressèrent à l’abri des
forêts et des marécages, bien protégé contre toute surprise. Enfin,
à travers les marais de Bourges, ils étaient en rapport constant avec
les assiégés, et Vercingétorix, de sa tente, commandait lui-même les
manœuvres de la défense. Il avait d’excellents éclaireurs, qu’il
avait dispersés dans la campagne, même au sud de l’Yèvre, tout autour
de César. Rien de ce qui se faisait, à Avaricum ou aux abords du camp
romain ne lui échappait: son service d’informations était si impeccable
que César en fut étonné. Sous l’action pressante de leur chef, les
Gaulois se formaient rapidement aux leçons des tacticiens romains.
La situation de César fut bientôt compromise. Sans doute il s’était mis
enfin, par les routes de Nevers et de Moulins, en communication directe
avec les Boïens et les Éduens, et il s’empressa de leur demander les
convois de grains dont il avait grand besoin. Mais le pays boïen était
pauvre et s’épuisa vite; les Éduens, de plus en plus mal disposés,
envoyèrent le moins qu’ils purent, et César avait quarante mille hommes
à nourrir. Il essaya bien de fourrager au loin, mais Vercingétorix
l’épiait, et le proconsul avait beau changer sans cesse les heures
et les routes des expéditions: les cavaliers gaulois se trouvaient
toujours sur les points où arrivaient les Romains, et c’était chaque
fois, pour César, une défaite de plus. De Labiénus, il ne venait
rien. César avait trop peu de cavalerie pour empêcher ses adversaires
de communiquer librement avec Avaricum. Il ne tarda pas à paraître
lui-même l’assiégé.
Alors arrivèrent de cruelles journées. Le pain manqua longtemps. Il
fallut aller chercher des bestiaux à des distances énormes. Mais pas
un légionnaire ne murmura. On en vint aux pires souffrances de la
faim. César eut pitié des siens; il se rendit dans les chantiers de la
terrasse, et il offrit aux légions, à l’une après l’autre, de lever
le siège. Mais les hommes s’indignèrent: «César ne les avait point
habitués à abandonner une tâche commencée, et les victimes romaines
de Génabum n’avaient pas encore reçu toutes les offrandes réclamées
par leurs Mânes.» Et le travail continua: la terrasse se dressait
lentement; les deux tours, en même temps, s’élevaient et s’avançaient,
comme surgissant de terre.
L’armée de Vercingétorix, elle aussi, souffrait de la disette de
fourrage, et, de plus, elle s’irritait de l’inaction: elle était
incapable de cette laborieuse impassibilité des légionnaires. Sur
l’avis des chefs, le roi la rapprocha de la ville et de César, et
déplaça son camp vers le Sud (entre Les Aix et Rians?), le posant
toujours sous la protection des marécages, et toujours en rapport avec
Avaricum. Mais il se refusa quand même à combattre.
VIII
Un jour, il lui fut permis de faire sur cette armée impatiente une
dangereuse expérience. Il arriva qu’elle vit de très près les légions,
et qu’elle ne put les combattre.
Il quitta le soir son camp à la tête de tous ses escadrons et de son
infanterie légère, sans laisser d’autre ordre que celui de ne pas
combattre, sans désigner de chef pour commander à sa place: il partit,
sous prétexte de tendre pour le lendemain une embuscade aux fourrageurs
romains. César apprit ce mouvement par quelque captif gaulois,
peut-être par une indication voulue de Vercingétorix lui-même: il se
mit en route au milieu de la nuit, pour essayer de surprendre, avec ses
légions marchant en silence, le camp ennemi abandonné par son chef.
Mais des éclaireurs avaient été disposés par Vercingétorix sur la
route que César était obligé de prendre. Les Gaulois du camp furent
immédiatement prévenus et eurent le temps de se mettre en état de
défense, s’ils ne l’étaient pas déjà. Les gens de guerre s’établirent
sur un plateau vaste et découvert, dominant la route d’une assez forte
hauteur, et entouré de presque tous les côtés par un marais profond
et dangereux, large de cinquante pieds; au loin, dans l’épaisseur des
bois, on avait dissimulé les bagages et les chariots; sur le devant,
les ponts étaient coupés, et à tous les gués ou passages veillaient des
troupes de garde.
César déboucha le matin au pied de la hauteur. Il avait fait mettre sac
à terre et préparer les armes. Mais alors il aperçut, sur le plateau,
l’infanterie gauloise en rang de bataille, chaque cité sous ses chefs,
chaque tribu sous ses étendards. Si Vercingétorix n’était pas au milieu
d’elle, son esprit de confiance l’animait. Elle attendait de pied
ferme.
Ce fut un moment étrange. César avait arrêté ses hommes au bord du
marais. Il y avait à peine, entre les deux troupes, la portée d’un
javelot. Mais personne ne commença la bataille. Les légions furent
les premières impatientes; elles réclamaient le signal: César leur fit
comprendre qu’elles allaient à leur perte sur ce sol fangeux et dans
cette montée à découvert. Les Gaulois étaient prêts à les recevoir. Si
Vercingétorix avait confié à un seul chef le soin de commander en son
absence, nul doute que, pour complaire à la foule, il n’eût engagé le
combat. Mais faute d’ordre nouveau, ils obéirent à leur roi absent,
et ne touchèrent pas à l’ennemi qu’il refusait de leur donner. Une
résignation de ce genre valait, pour la Gaule, une victoire.
César battit en retraite, consolant ses soldats; il regagna son camp le
jour même, et fit reprendre les travaux de la terrasse.
IX
Cette leçon de patience faillit coûter cher à Vercingétorix. Quand il
revint au camp, il entendit de toutes parts crier à la trahison et,
le conseil des chefs réuni, l’accusation fut précisée. Le camp gaulois
rapproché des lignes romaines, puis laissé sans chef et sans cavalerie,
César immédiatement prévenu et accourant avec ses troupes: il n’en
fallait pas davantage pour convaincre ces hommes énervés et vibrants
que leur général voulait les livrer au proconsul, et recevoir de lui en
récompense «la royauté de la Gaule», devenue vassale du peuple romain.
À son tour, Vercingétorix parla.--Il expliqua avec soin toutes les
marches faites depuis Noviodunum, et dont aucune n’avait abouti à
une défaite. Puis, il fouailla vigoureusement ses hommes, en leur
reprochant de ne vouloir se battre que par ennui de la fatigue; s’il
n’avait délégué à personne l’autorité suprême, c’était précisément
parce qu’il craignait que son lieutenant ne se laissât entraîner au
combat: car, d’une bataille, il ne voulait et ne voudrait, jamais, et à
aucun prix. Enfin il montra l’humiliation des Romains, reculant devant
le camp gaulois; il s’étendit longuement sur leur misère; il fit venir
de prétendus fugitifs pour attester qu’ils n’avaient ni pain ni viande;
il dépeignit cette glorieuse armée de César, rongée par la famine,
se dissolvant sans combat, s’enfuyant sans défaite: et il affirma
que, grâce à ses émissaires, les nations gauloises étaient prêtes à
en attendre et repousser les débris. Voilà ce qu’il avait fait, dans
l’intérêt de la Gaule, et de la Gaule seule: car, pour lui, il était
prêt à quitter le pouvoir suprême.--
Les Gaulois ne demandaient qu’à changer d’avis: ils suivaient
toujours l’impulsion du dernier qui leur parlait bien. Le discours
de Vercingétorix à peine fini, l’orateur fut acclamé, et le bruit des
armes se mêla aux cris de la foule accourue. Aucune voix discordante
ne se fit entendre: «il n’y avait pas de plus grand chef que lui, et
il était impossible de mieux manœuvrer». Et, comme ces grands enfants
étaient toujours prêts à prendre leurs rêves pour des réalités, ils
crurent en ce moment si bien à la victoire, qu’ils ne purent supporter
l’idée que les Bituriges en auraient seuls le mérite: ils décidèrent
que dix mille hommes, empruntés aux différents peuples, seraient
introduits dans Avaricum pour partager la gloire de ses défenseurs.
C’est du moins ce qu’ils disaient et ce que Vercingétorix leur laissa
dire. Mais l’habile homme n’ignorait pas que les assiégés avaient
besoin de ce secours, et plus encore de celui des dieux.
X
La terrasse s’approchait de plus en plus des remparts, en dépit de
l’ingénieuse résistance des Bituriges. L’arrivée de ces renforts,
peut-être aussi de quelques ingénieurs transfuges, en tout cas les
conseils ou les ordres de Vercingétorix, les décidèrent aux tentatives
les plus hardies. Ce ne fut plus seulement la banalité des sorties et
des combats, des torches jetées sur la terrasse, de la surprise des
attaques nocturnes: les Gaulois déployèrent encore, au grand étonnement
de César, toutes les ressources d’une imagination savante, comme si,
dans l’intervalle des combats, ils avaient pris les leçons de maîtres
grecs. Car, disait le proconsul, «c’est une race si habile, toujours
prête à faire ce qu’on lui enseigne et à imiter ce qu’on lui montre»!
Les murailles de la ville, faites à la fois d’énormes madriers et de
blocs de grand appareil, résistaient au feu et au choc. César avait
essayé pourtant de faire donner contre elles, aux points faibles, la
faux d’arrachement: mais alors des cordages, descendant du parapet,
s’enroulaient autour d’elle, et, ramenés aussitôt par un treuil, la
détournaient et l’enlevaient. Le proconsul avait tenté d’arriver à
l’enceinte à l’aide des tranchées habituelles: des blocs de pierre, des
pieux aiguisés et durcis au feu, de la poix bouillante, les rendirent
vite impraticables.
Les Romains n’avaient d’espoir que dans leur terrasse. Mais les
Bituriges, auxquels l’exploitation des mines de fer donnait la pratique
des travaux souterrains, creusaient des galeries sous les fondations de
la jetée. Menacée par-dessous, elle le fut aussi par en haut. Quand le
cavalier se trouva rapproché des murs, et presque à leur hauteur, il
fut dominé par une série de tours nouvelles, construites par l’ennemi
sur le terre-plein du rempart, réunies peut-être entre elles par des
ponts volants, et protégées contre l’incendie par un revêtement de
cuirs. Enfin, quand les deux énormes tours romaines se dressèrent
devant elles, les tours gauloises grandirent aussi, et chaque jour
d’une hauteur égale à celle des charpentes que les ennemis ajoutaient
aux leurs. Trois ans plus tard, les Marseillais, passés maîtres
pourtant dans la science des places-fortes, devaient faire à peine
mieux que les Bituriges.
Mais les Romains supportèrent tout, les travaux les plus fatigants,
les combats de nuit et de jour, des temps affreux, un froid persistant
et des pluies continues, la famine, l’incertitude où les tenait
la conduite de Vercingétorix, la déconvenue qui résultait de tant
d’ouvrages à refaire: il ne fut pas prononcé, dans le camp de César,
une parole indigne de la majesté du peuple romain.
Enfin la terrasse fut achevée, toucha presque la muraille ennemie;
les deux tours furent approchées, chacune d’une porte: on était au
vingt-cinquième jour du siège. Tout allait être prêt pour l’attaque.
Ce jour-là, peu avant minuit, les soldats des deux légions de garde
travaillaient encore sur la chaussée: César, à son habitude, veillait
au milieu d’eux, courageux et familier, pressant la besogne. Tout à
coup, jaillit de la terrasse une colonne de fumée: les Gaulois avaient
réussi, à l’aide d’une mine, à y mettre le feu. Au même moment,
répondant à ce signal, des cris retentissent sur tout le rempart,
qui se couvre d’ennemis en un clin d’œil; à droite et à gauche des
ouvrages romains, les portes d’Avaricum sont ouvertes, et d’autres
adversaires apparaissent, allant droit aux deux tours d’attaque.
D’en face, sur leurs flancs, sous leur base même, la terrasse et ses
tours sont assaillies, menacées par les torches et les projectiles
enflammés.--Il y eut chez les légionnaires un court moment de désordre
et d’hésitation. Mais ils ne tardèrent pas à se répartir les points à
défendre, tandis que, du camp réveillé, les secours arrivaient.
Le principal danger était que les deux grandes tours ne fussent
atteintes. On les ramena, et on coupa derrière elles les charpentes
de la jetée pour faire la part des flammes. Mais les mantelets qui
abritaient les abords des tours furent brûlés, les cabanes blindées
furent abîmées, les légionnaires durent combattre à découvert sous
le feu des tours d’Avaricum. Tandis que les uns luttaient contre
l’incendie, les autres refoulaient l’ennemi vers les portes, et les
artilleurs purent enfin diriger leurs batteries contre les assaillants.
Le combat fit rage toute la nuit: pas un instant, les Gaulois ne
lâchèrent pied, et il y eut peut-être chez eux, au matin, à la vue
des ruines qu’ils avaient faites, une recrudescence de courage et
d’espérance. C’était, pensaient-ils, le salut de la Gaule qu’ils
avaient dans leurs mains, en cet instant précis: des milliers d’hommes
attendaient dans Avaricum, au pied des remparts, que leur tour de
combattre fût venu, et pas un d’eux ne tardait à prendre son poste
de mort. «J’ai vu ce jour-là», dit César, «une chose mémorable. Un
Gaulois, posté devant une porte, lançait sur le foyer qui menaçait une
tour romaine des boules de suif et de poix, qu’on lui passait à la
chaîne: un trait lancé par une machine le traverse et le tue; un de
ses voisins enjambe le corps et prend sa place; il tombe à son tour,
atteint de même; un troisième lui succède, puis un quatrième, et ainsi
de suite jusqu’à la fin du combat: pas une fois le poste ne demeura
inoccupé.»
À la fin, les Gaulois durent céder, rentrer dans la ville et fermer les
portes; et les légions, ayant achevé de noyer l’incendie, se mirent à
refaire les mantelets et à combler la brèche de la terrasse.
XI
Les défenseurs de Bourges comprirent qu’ils n’avaient plus à
choisir qu’entre la fuite et la mort. Vercingétorix lui-même leur
donna l’ordre, le lendemain du combat, de quitter la ville et de le
rejoindre. C’était chose assez facile. Son camp était toujours sur la
route de Sancerre, à dix-huit kilomètres de là, et il avait eu soin
de distribuer des postes presque aux abords d’Avaricum. César n’avait
jamais tenté de bloquer la cité sur ce point; il était séparé par des
rivières et des marécages du chemin que devaient prendre les fugitifs.
S’ils avaient un peu d’avance, ils lui échapperaient.
Il n’en fut pas ainsi. La nuit vint, les Gaulois se mirent à préparer
le départ en silence. Mais une longue lamentation s’éleva, celle des
femmes qui accoururent, sachant et pleurant le sort qui les attendait,
elles et leurs enfants. Les soldats refusèrent de s’apitoyer;
les malheureuses hurlèrent, à dessein et au point d’avertir les
assiégeants. Il fallut rester.
Le jour qui se leva fut donc le dernier du siège. Les dégâts du combat
précédent avaient été réparés. Sur l’esplanade de la terrasse, les
mantelets vinrent de nouveau s’allonger près des remparts, et une
des deux tours romaines s’approcha d’une tour de l’enceinte. En ce
moment, un ouragan de pluie et de vent s’abattit sur les hommes:
les sentinelles gauloises se mirent à l’abri; les légionnaires, sur
l’ordre de César, ralentirent leur travail, et se réfugièrent dans les
baraquements qui précédaient le camp romain. Ce ne fut qu’une ruse pour
achever d’égarer l’ennemi. Le proconsul se hâta d’expliquer ce qu’il y
avait à faire, et d’énumérer les récompenses traditionnelles promises
aux premiers à l’escalade. Puis il donna le signal de l’assaut.
Les légionnaires furent en un clin d’œil à l’autre bout de la
terrasse, au pied des parapets ennemis, et n’eurent point de peine
à escalader la muraille dégarnie. Pendant ce temps, la tour romaine
lançait un pont mouvant, et, comme à l’abordage, agrippait la tour
ennemie, qui fut occupée en un instant. Au bruit de la tempête, les
Romains balayèrent rapidement tout le secteur de l’enceinte que bordait
leur terrassement.
Malgré son épouvante, l’ennemi ne perdit pas tout courage. Il se replia
dans les rues, se forma en carrés dans les carrefours et sur la place
publique, et il espéra une bataille.
Mais les Romains étaient trop prudents pour s’engager dans le
dédale des rues tournantes, étroites et montantes; ils se bornèrent
à s’étendre sur les remparts, et leurs armes couronnèrent bientôt
toute la muraille. Les Gaulois, voyant leur retraite presque coupée,
craignant d’être pris sans combat comme dans un étau, jetèrent enfin
leurs armes et se précipitèrent vers les portes du Nord, du côté où
était Vercingétorix. César avait pris les devants, envoyé sur ce point
ses cavaliers. Ce fut ainsi qu’à Génabum. Seuls, les lâches de la
première heure, huit cents tout au plus, purent gagner la campagne.
Les autres s’entassaient aux portes trop étroites, lorsque les soldats
de César arrivèrent par les rues, tandis que ses cavaliers attendaient
au dehors. Le massacre commença: il fallait bien, comme l’écrivit le
proconsul deux ans plus tard, que les légionnaires tirassent bonne
vengeance «du sang de Génabum et des fatigues du siège», et leur
général laissa faire. Ils ne songèrent pas à piller, tant ils eurent
à tuer: ils parvinrent enfin à les égorger tous, quarante milliers
d’êtres, hommes et vieillards, femmes et enfants. Le sac de la ville
n’eut lieu qu’après.
Puis César, entré à son tour, s’installa avec ses légionnaires et ses
Germains sur les ruines ensanglantées.
XII
On était dans les premiers jours d’avril. Il avait mis cinq semaines
de fatigues continues pour conquérir la route de Sens à Orléans et à
Bourges, et il l’avait plutôt parcourue qu’il ne l’avait occupée; pas
une seule fois, il n’avait sérieusement atteint ni vaincu Vercingétorix
lui-même.
Mais après tout il n’avait fait que remporter des victoires. Il avait
pris quatre villes, marqué son chemin de milliers de cadavres ennemis,
rempli sa caisse questorienne des trésors enlevés aux temples, réduit à
rien deux des illustres résidences de la Gaule, Génabum et Avaricum.
Il ne lui restait plus, des grandes villes soulevées, que Gergovie à
frapper. Les peuples du Nord n’avaient point encore bougé. Les Éduens
ne l’avaient point encore trahi. Il pouvait se reposer dans Avaricum
avant de reprendre sa marche vers le Sud.
CHAPITRE XIII
GERGOVIE
Ibi Cæsar, erumpentibus desuper hostibus pressus, multa
exercitus sui parte perdita, victus aufugit.
OROSE, _Histoires_, VI, 11, § 6.
I. Prestige et tactique de Vercingétorix après la perte
d’Avaricum.--II. Séjour de César chez les Éduens; préparatifs de
la nouvelle campagne.--III. Passage de l’Allier et arrivée devant
Gergovie.--IV. Situation de Gergovie; comment elle fut défendue;
comment on pouvait l’attaquer.--V. Installation de César; premiers
combats; les Romains occupent La Roche-Blanche.--VI. Première
défection des Éduens.--VII. Nouveau système de défense des Gaulois:
César prépare l’assaut.--VIII. Assaut de Gergovie et défaite des
Romains.--IX. Départ de César; jugement sur cette campagne.
I
La ruine d’Avaricum était la plus grande infortune que la Gaule
eût subie depuis l’arrivée de César: des trois grandes villes dont
elle était le plus fière, Bibracte, Gergovie, Avaricum, une déjà
disparaissait, et les Romains menaçaient la seconde. De la part de
cette race qu’on disait impulsive et frivole, le vainqueur pouvait
espérer un irrémédiable désespoir.
Mais jamais Vercingétorix n’eut l’esprit plus net et la volonté plus
ferme que dans les heures qui suivirent le désastre.
Il était à craindre que la brusque venue des fugitifs, la misère de
leur extérieur, les lamentations qui allaient les accueillir, tout
cet attirail imprévu de la défaite, n’amenassent chez les Gaulois
l’abattement ou la colère, et ces sourdes malédictions qui présagent
la révolte. Aussi, le long de la route qui conduisait d’Avaricum au
camp gaulois, le roi des Arvernes avait échelonné les chefs des cités
alliées et quelques gens de confiance tirés de son clan: lorsque, après
la tombée du jour, les fugitifs se présentèrent, ils furent cueillis
plutôt que recueillis, séparés aussitôt, groupés par nations, et
acheminés vers l’endroit où campaient les hommes de leurs pays; là, ils
reçurent des vêtements et des armes, ils perdirent la mine de vaincus
pour prendre celle de combattants. Tout cela se fit dans le silence de
la pleine nuit, et le bruit de la chute d’Avaricum s’amortit rapidement
en approchant des lignes gauloises.
Au matin, Vercingétorix convoqua son conseil. Il y arriva aussi calme
qu’après une victoire, passant comme à l’ordinaire sous les yeux de
tous, et ses regards ne fuyant pas les regards de la foule. Les Gaulois
aimèrent tout d’abord cette paisible bravade. Et, quand il parla
ensuite devant les chefs, son langage ne démentit pas l’assurance de
son allure.
Au lieu de gémir, il accusa:--«Tout ce qui arrivait, ne l’avait-il
pas prévu, depuis le jour où, malgré lui, la faiblesse imprudente
des Bituriges et des autres avait sauvé Avaricum? Les Gaulois ne
savaient-ils pas depuis longtemps qu’ils n’entendaient rien à la
science compliquée des forteresses?»--Mais Vercingétorix ne voulut pas
récriminer longtemps: «C’était aux succès de l’avenir qu’ils devaient
tous songer, et ces succès, il les avait préparés, il y touchait,
il les voyait presque.»--Alors, comme le jour où il avait été accusé
de trahison, il lança ses auditeurs dans l’espérance: il montra les
autres nations travaillées par ses émissaires, prêtes à se joindre à
lui; il s’exalta enfin à la vision des peuples celtiques, unis par des
liens fraternels, et défiant ainsi le reste du monde. Et ce fut devant
ce mirage d’une Gaule conquérante que s’inaugura le lendemain de la
première grande défaite.
Avec de telles paroles, il fit croire aux siens ce qu’il voulut. Aussi
bien, ce qu’il venait de dire de ses prévisions sur Avaricum était la
vérité pure; et ce qu’il avait ajouté de ses espérances sur le reste de
la Gaule reposait sur de réelles et sérieuses négociations. On reconnut
vite l’un et l’autre, et de toutes parts on célébra et on acclama sa
prévoyance. Ce jour-là, où César s’était peut-être figuré les Gaulois
brisant le chef qui n’avait pu vaincre, le Romain les vit au contraire
groupés autour de lui avec une telle confiance qu’il ne put s’empêcher
d’admirer et presque d’envier son rival. «Alors que les revers»,
écrivait-il, «diminuent d’ordinaire l’autorité des chefs, ils ne firent
que grandir chaque jour l’ascendant de Vercingétorix.»