Faute de Gaulois, il eut recours à des Germains. L’année précédente,

il s’était aperçu de ce qu’ils valaient: deux mille Sicambres avaient

été sur le point de faire main basse sur un camp romain. Les Gaulois

les redoutaient fort: c’étaient des escadrons germains qui les avaient

écrasés sous les ordres d’Arioviste. Les tribus du Rhin avaient, sans

doute, une vilaine race de chevaux, et se souciaient assez peu des

bêtes magnifiques qui passionnaient leurs voisins: les leurs étaient

laides, sans forme, mais soigneusement dressées et d’une endurance

indéfinie. Au moment du combat, les Germains sautaient souvent à terre,

pour lutter de plus près; leurs montures demeuraient immobiles, les

attendaient sans broncher, et ne repartaient que quand les cavaliers

s’enlevaient sur les croupes: une troupe de ce genre avait, chose

précieuse dans une guerre d’escarmouches, toute la valeur d’une

infanterie montée. Les hommes, eux, étaient encore de purs sauvages:

ils chevauchaient sans selles, étaient incapables de réfléchir et de

craindre, ne s’arrêtaient ni devant les traits, ni devant les forêts ou

les marécages, et, surtout, ne se résignaient jamais à reculer devant

une troupe de cavaliers gaulois bien harnachés, si forte qu’elle parût,

si peu nombreux qu’ils fussent eux-mêmes. César savait bien ce qu’il

faisait quand il décida d’en grouper et d’en équiper, tout de suite,

environ quatre cents, en attendant qu’il pût s’en procurer davantage.

Ce fut le premier démenti qu’il infligea à sa politique gallo-romaine.

Il y avait six ans qu’au nom de la liberté des Gaules il était venu

rejeter les Germains au delà du Rhin: maintenant il leur ouvrait les

rangs de l’armée romaine, et cette fatale catastrophe de l’invasion

germanique qu’il a cru conjurer par des victoires, il l’a préparée, lui

le premier, par des achats d’hommes.

La Germanie lui rendait alors un autre service. Il était à craindre

pour César que les Belges ne s’insurgeassent à leur tour: il venait

de rappeler les deux légions campées dans leur pays, aux frontières

de ces Trévires qui étaient le plus récemment soumis de leurs peuples

et le plus rebelle à toute obéissance. Mais, les légions parties, les

Germains s’avancèrent, et se mirent à inquiéter les Trévires, sinon

avec l’assentiment, du moins au profit de César: ceux-ci ne bougeront

plus de toute l’année. Comme le dira Lucain, «le Rhin est de nouveau

ouvert aux nations»: mais c’est pour que le peuple romain puisse

reconquérir la Gaule.

Le proconsul pouvait donc ne plus songer qu’aux ennemis du Centre, à

Vercingétorix, à ses Carnutes et à ses Arvernes. Seulement, il voulait

attendre, pour se mettre en route, la fin de l’hiver: les chemins

étaient pénibles, les greniers de Génabum appartenaient à l’ennemi,

le fourrage poussait à peine; puis, s’il s’avançait trop vers le

Sud, les Éduens n’avaient qu’à trahir, à se rabattre derrière lui,

pour l’enfermer avec ses légions.--La crainte ou l’espérance de la

trahison éduenne pesa toujours sur les décisions du proconsul ou de son

adversaire.

II

Vercingétorix imposa un parti à César.--L’effectif total de son armée

devait atteindre cent mille hommes, le double de l’armée proconsulaire;

il avait, je crois, six à sept mille cavaliers, trois à quatre fois

plus que son rival. Mais, si nombreux que fussent les Gaulois, ils ne

manquaient ni de vivres ni de fourrages; et ils avaient moins besoin

de bonnes routes que les légionnaires de César. Leur chef n’avait pas

fourni, comme le proconsul, trois cents lieues de course. Hommes et roi

étaient en mesure d’agir, et sans doute impatients de commencer.

Quand Vercingétorix vit qu’il n’avait dans le Velay qu’un fantôme

d’armée, il revint dans le pays. Le brusque retour de César à Sens

fut une surprise pour lui, mais ne changea pas sa tactique. Que les

légions fussent commandées ou non par le proconsul, il ne voulait pas

aller à elles. Sa pensée, sur ce point, fut faite dès le premier jour

et ne varia jamais: il fallait les rencontrer le plus tard possible,

les heurter le moins possible.--Il reprit, à peu de chose près, la même

opération qu’avant l’arrivée de César. En février, pour isoler les

Éduens, il avait menacé les Bituriges, leurs alliés sur la Loire; en

mars, pour achever de les molester, il attaqua les Boïens, leurs sujets

de la région bourbonnaise.

Les principales routes qui conduisaient chez les Éduens traversaient le

Bourbonnais et le Nivernais, d’où les vallées de la Nièvre, de l’Aron,

de l’Arroux et de la Bourbince remontaient dans leur haut pays, les

massifs du Morvan et du Charolais. Mais elles étaient bien gardées

contre leurs ennemis héréditaires, les Arvernes. Sur la rive droite de

la Loire, ils avaient leurs places de Noviodunum et de Décétia (Nevers

et Decize); dans l’entredeux qui sépare la Loire et l’Allier, et sur

les deux rives de cette dernière rivière, ils étaient protégés par les

Boïens, leurs sujets de fraîche date.--Ces Boïens venaient de la forêt

Hercynienne et des extrémités du monde celtique; ils avaient suivi

les Helvètes dans leur migration; César les avait pris; et, ne sachant

qu’en faire, comme ils étaient fort braves, il en avait fait cadeau au

peuple éduen. Celui-ci avait, sur les bords de la Loire et de l’Allier,

d’assez vilaines terres, boisées ou marécageuses, vaste marche déserte

à la frontière des Bituriges et des Arvernes: il les donna aux Boïens,

qui purent enfin s’installer chez eux après avoir vagabondé dans le

monde. Fort libéralement traités par leurs nouveaux patrons, ils se

montrèrent clients fidèles, et le pays devint, avec eux, le confin

militaire des Éduens vers le Sud-Ouest. Il y avait là quelques milliers

de soldats, très courageux, rudes paysans dans un rude pays, attachés

à leurs traditions et à leurs dieux, un des coins les plus farouches

de la Gaule. Leur principale forteresse, Gorgobina (La Guerche?), se

trouvait à la lisière de leur domaine, sur la gauche et non loin de

l’Allier et de la Loire; c’était, du côté biturige, un avant-poste du

territoire éduen.

Vercingétorix vint assiéger Gorgobina.--Jules César, par là même, se

trouvait obligé de la secourir: qu’il le voulût ou non, il lui fallait

s’engager vers le Sud. Car, si Gorgobina succombait, les Éduens se

croiraient abandonnés, et la Gaule dirait que l’appui de César n’était

qu’une duperie, et sa force, une illusion.

D’autre part cependant, l’importance de la place n’était point telle

qu’il fallût tout risquer pour s’en rapprocher: les bourrasques de

mars, le manque de vivres, les surprises par derrière.--César (et ce

fut par là qu’il trompa l’espérance de Vercingétorix) se résolut de

marcher vers le pays boïen, non pas en droite ligne, mais en lignes

brisées, de manière à pouvoir, en route, surprendre de droite et de

gauche quelques villes ennemies chez des peuples différents, Sénons,

Carnutes et Bituriges: et ainsi, tout en assurant sa retraite, tout en

donnant de l’espace et du jeu à ses troupes, il ferait main basse sur

quelques greniers et frapperait quelque grand coup sur l’imagination

gauloise. La route directe de Sens à Gorgobina était droit vers le

Sud: César dirigea ses légions vers le Sud-Ouest, par les plateaux du

Gâtinais. Vercingétorix pouvait donc craindre d’être pris à revers: le

proconsul refaisait contre lui la manœuvre des Cévennes et espérait un

résultat semblable. De même qu’il avait ravagé les terres des Arvernes,

il allait dévaster celles des Carnutes et des Bituriges, et sans

doute obliger une seconde fois Vercingétorix à reculer et à lâcher les

Éduens.

Sa résolution prise, César fit dire aux Boïens de résister jusqu’à son

arrivée; il avertit les Éduens d’avoir à lui fournir des vivres. Puis,

laissant à Sens deux légions, les bagages de toute l’armée, et sans

doute aussi l’inestimable Labiénus, il partit un matin, de bonne heure,

avec les huit autres légions et sa garde de cavaliers germains, à la

conquête de la Gaule soulevée (début de mars).

III

Le lendemain de son départ, il fut en vue de la première ville-forte

ennemie, Vellaunodunum (Montargis?), qui gardait, sur le territoire

sénon et dans la vallée du Loing, les routes d’entre Seine et Loire:

petite ville sans doute, sur une hauteur insignifiante, mais ayant de

bonnes murailles et pas mal de défenseurs. Car il fallut s’arrêter,

décider le blocus, tracer une ligne d’investissement: cela prit deux

jours. Le troisième, des parlementaires offrirent de capituler. On leur

demanda de livrer les armes, les chevaux, six cents otages; et, comme

le temps pressait, César laissa dans la place son légat C. Trébonius

pour veiller à ce que ces conditions fussent exécutées. Par la prise

de Vellaunodunum, le quartier général de Sens se trouva complètement

dégagé.

Au delà de Montargis, César abandonna tout à fait la direction du Sud,

et il obliqua droit vers l’Ouest pour attaquer les Carnutes et gagner

la Loire à Génabum (Orléans).

Cette fois, c’était une affaire d’importance. Génabum était la

principale ville du peuple carnute, qui avait fait le signal de la

révolte; elle s’était souillée la première du sang romain; sa situation

militaire et commerciale donnait à la marche de César un motif de plus

qu’une légitime vengeance. Mais les difficultés matérielles furent

réduites à rien. Génabum était moins une place-forte qu’un grand

marché: elle était en plaine, son assiette était médiocre, un pont, sur

la Loire, compliquait la défense. De plus, les gens de guerre carnutes

étaient loin en ce moment; ils croyaient que César allait être arrêté

longtemps chez les Sénons de Vellaunodunum. Ils commençaient à peine à

se rassembler pour tenir la ville quand les Romains, après deux jours

de marche, parurent, sur le soir, aux portes de Génabum.

César établit son camp devant la ville, décida et prépara l’assaut

pour le lendemain. Comme il connaissait le trouble de ses adversaires,

il fit veiller deux légions sous les armes, pour s’opposer à toute

tentative de fuite. César et les soldats avaient sans doute le cœur à

la besogne: il leur fallait, au plus tôt et sans en perdre une seule,

les victimes expiatoires exigées par les Mânes de Cita.

Un peu avant minuit, en silence, les Gaulois sortirent par la porte

qui regardait la Loire: le pont était petit, il menait à une longue

et étroite chaussée qui dominait les marais du Val; il y eut vite

un terrible encombrement. César prévenu fit mettre le feu aux autres

portes, les deux légions de veille pénétrèrent dans la ville, et se

précipitèrent, en la traversant, sur les derrières de la foule entassée

aux abords du fleuve; toute cette masse, à quelques têtes près, fut

cernée et prise sans combat: superbe gain d’esclaves pour le peuple

romain. Puis Génabum fut pillé par les soldats et pour leur compte.

Enfin on y mit le feu, et, quittant la ville en flammes, César fit

passer la Loire à son armée.

Il obliqua vers le Sud-Est dans la direction de Bourges. Encore une

rude journée de marche à travers les landes fangeuses de la Sologne,

et on atteignit les premiers coteaux du pays des Bituriges. Presque

à la limite de leur territoire, se trouvait leur citadelle avancée,

Noviodunum (près de Neuvy-sur-Baranjon?). Un troisième siège commença,

qui fut à peu près la répétition du premier. À peine les travaux

d’approche mis en train, une députation offrit de se rendre, et reçut

de César la réponse traditionnelle: qu’on livre les armes, les chevaux,

des otages. Les Bituriges acceptèrent; un premier détachement d’otages

arriva au camp romain; des légionnaires avec leurs centurions entrèrent

dans la place pour prendre livraison des armes et des chevaux. Tout à

coup, à l’horizon, vers le Sud, apparut un groupe de cavaliers gaulois:

c’était l’avant-garde de Vercingétorix.

IV

Cette fois, non pas encore les deux chefs, mais les deux principales

armées se trouvaient en présence. Le roi des Arvernes, à la nouvelle

que César s’approchait, avait quitté le siège de Gorgobina.--Peut-être

aurait-il dû persister encore, obliger les Romains à s’aventurer plus

bas dans le Midi; mais il lui fallait compter avec ses hommes, désireux

de voir enfin l’ennemi, et il les mena vers le Nord, au-devant de

César, qu’ils rencontrèrent sous les murs de Noviodunum.

Les assiégés crurent qu’ils allaient être utilement secourus: quelques

hommes décidés appelèrent la foule, firent prendre les armes et

fermer les portes; les murailles se garnirent de défenseurs. Mais

les centurions et les soldats romains qui se trouvaient dans la ville

mirent l’épée à la main, enfoncèrent les battants, et regagnèrent le

camp tous sains et saufs. Le siège n’en était pas moins à recommencer.

César s’occupa d’abord de ceux du dehors. La cavalerie romaine sortit

du camp, entama le combat, et, comme plus d’une fois, dut plier

sous l’effort des cavaliers gaulois. Alors le général lança, pour

la soutenir, son escadron germain, qui partit à bride abattue. Les

Gaulois, déjà ébranlés par la première lutte, ne purent soutenir le

nouveau choc, perdirent beaucoup de monde et se retirèrent en désordre

vers le gros de l’armée. Dans cette première rencontre entre les

hommes de César et ceux de Vercingétorix, il n’y eut d’engagé que de

la cavalerie, et, vainqueurs des Romains, les Celtes furent vaincus par

les Germains.

L’affaire de Noviodunum fut ensuite réglée en un tour de main. Les gens

du bourg, fort effrayés, s’en chargèrent eux-mêmes. Ils rejetèrent la

faute sur quelques exaltés, les conduisirent à César et livrèrent la

place.

Le chemin paraissant libre vers le Sud, César reprit sa marche et se

dirigea vers Avaricum, la ville principale des Bituriges, qui était

à moins de 30 kilomètres de là. Il ne s’agissait plus pour lui de

délivrer Gorgobina, mais de continuer le châtiment des coupables.

L’armée avait quitté la triste et marécageuse Sologne, les sentiers

devenaient plus faciles, le pays était plus fertile et plus gai, les

prairies plus vertes à l’approche du printemps; sur les grasses terres

du Berry, de gros villages et de belles fermes apparaissaient de toutes

parts. Mais César allait avoir devant lui deux ennemis de plus, la

cavalerie gauloise et l’incendie.

V

Cette première rencontre, si peu importante qu’elle fût, permit à

Vercingétorix de montrer à ses soldats ce dont il avait été, dès

le début, profondément convaincu: l’erreur qu’ils commettraient en

acceptant une bataille, même de cavalerie. La chute rapide des trois

places-fortes lui avait rappelé que toute citadelle qui n’est protégée

que par ses murailles doit succomber, surtout quand elle est menacée

par ces deux formidables engins d’attaque: l’artillerie grecque et la

solidité légionnaire. Enfin, il se rendait compte d’un des principes

essentiels de l’art militaire: ne pas multiplier les petites garnisons,

si l’on veut éviter les grandes pertes. Il considéra dès lors comme un

devoir de refuser à César les avantages et des assauts et des combats,

de ne lui laisser que l’alternative des marches harassantes et d’un

long stationnement auprès de rochers inabordables.

Au premier conseil qu’il tint après le combat, et peut-être le jour

même, il exposa enfin son plan favori.--César nous donne dans ses

Commentaires le discours que le roi prononça devant ses officiers. Je

ne crois pas qu’il soit mot pour mot l’œuvre de Vercingétorix, mais je

ne crois pas davantage qu’il ait été fabriqué de toutes pièces. César

fut toujours au courant de ce qui se passa et se dit dans le conseil

des chefs; il ignora parfois les actes et les marches de Vercingétorix;

il sut fort bien le détail des délibérations auxquelles présida son

adversaire: c’était un jeu pour lui, entre tant de chefs bavards et

jaloux, d’en trouver un qui lui fit passer une relation fidèle. Voici

ce que dit, d’après César, le général gaulois: si les paroles ne sont

pas de Vercingétorix, elles expriment exactement ce qu’il voulait faire

et ce qu’il fit.

«--Il faut désormais conduire la guerre tout autrement que nous ne

l’avons fait jusqu’ici. Notre but unique doit être maintenant de couper

aux Romains le fourrage et les vivres.

«--Rien de plus facile pour nous. Nous avons beaucoup de cavalerie. La

saison nous est favorable: car le fourrage n’est pas bon à faucher,

il faut que les ennemis envoient des escouades de côté et d’autre

pour piller les greniers des fermes. Nos cavaliers pourront détruire

chaque jour, sans laisser échapper un seul homme, tous ces détachements

isolés.

«--Mais il y a plus. Que chacun de nous, dans l’intérêt de tous,

oublie ses intérêts domestiques: brûlons nous-mêmes tous nos villages

ouverts, brûlons toutes nos fermes, partout où les Romains, dans leur

marche, pourront avoir la tentation de fourrager. Nous autres, nous ne

manquerons de rien; nous sommes nourris par ceux chez lesquels nous

combattons: aux Romains, il ne restera que le choix entre mourir de

faim ou courir à leur perte en s’éloignant de leur camp. Au reste, peu

importe qu’on les tue ou qu’on se borne à leur enlever les bagages:

sans bagages, point de guerre possible.

«--Enfin, ce sont les villes fortifiées elles-mêmes qu’il faut livrer

aux flammes, à l’exception de celles que la force de leurs remparts et

l’avantage de leur assiette rendent inexpugnables. Si vous les laissez

toutes debout, vos forces s’égrèneront, chacun refusant de suivre

l’armée pour s’abriter derrière les murs de sa cité; et quand les

Romains en deviendront les maîtres, ils y trouveront les vivres dont

ils ont besoin et le butin qu’ils convoitent.

«--Tout cela vous paraît de trop durs sacrifices? ce sont des douleurs

tout autrement terribles, de voir vos femmes et vos enfants réservés à

l’esclavage, et vous-mêmes à la mort. Car c’est votre lot si vous êtes

vaincus.»

Tous ces arguments étaient la vérité même, et le dernier n’était pas

seulement le cri pathétique de l’orateur, mais une allusion émouvante

au sort de Génabum. Vercingétorix rappelait ce qu’il fallait attendre

de la clémence de César à ceux qui avaient oublié l’exécution d’Acco et

le massacre du sénat vénète.

Les auditeurs comprirent qu’il fallait obéir, et le plan du chef fut

accepté sans opposition.--Une seule question fut posée. Qu’allait-on

faire d’Avaricum?

Avaricum, grande ville fortifiée, n’était cependant pas une de ces

places que Vercingétorix venait de qualifier d’inexpugnables. Elle

était assise sur une hauteur fort peu importante: à la différence

de Gergovie et de Bibracte, plantées sur des plateaux presque

inaccessibles, c’était une cité de coteau, comme celles que les

Romains bâtiront plus tard pour les Gaulois. En revanche, elle était

précisément une des trois ou quatre villes de la Gaule qui offraient un

butin d’une incomparable richesse; avec ses carrefours, ses rues, son

forum, ses constructions ramassées, elle présentait un aspect moderne

au regard des laides bourgades perdues dans les montagnes, que leurs

grands espaces vides faisaient ressembler plus à des champs de foire

qu’à des résidences humaines: elle avait environ deux kilomètres de

tour, pouvait loger quarante mille hommes. Sans doute des trésors s’y

étaient accumulés, depuis les temps lointains où les chefs bituriges

couraient le monde et commandaient à la Gaule. Pour les gens du Berry,

elle était «un ornement et une forteresse»; pour les Gaulois, une très

belle chose, et peut-être le sanctuaire des gloires d’autrefois.

Les Bituriges ne purent consentir à la voir disparaître, incendiée de

leurs propres mains. Vercingétorix insista. Ils se jetèrent aux pieds

des autres chefs, attestèrent qu’ils sauraient la défendre: les Gaulois

se laissèrent fléchir, Vercingétorix demeura insensible. Alors ce fut,

dans tout le conseil et peut-être dans tout le camp, une longue traînée

de prières et de plaintes. Vercingétorix céda, tout en affirmant encore

que l’on commettait une faute. Les Bituriges envoyèrent une garnison

d’élite pour occuper la ville. Puis les ordres d’incendie furent

donnés, et l’armée gauloise s’écarta, laissant passer César.

César, au lieu de cette marche facile qu’il attendait, entra comme

dans une fournaise. Le même jour, plus de vingt foyers d’incendies

s’allumèrent autour de lui: c’étaient vingt villages des Bituriges qui

flambaient, et au loin l’horizon s’empourpra des flammes qui brûlaient

chez les Carnutes et les cités voisines. Les légions se sentirent

impuissantes, un cercle de feu et d’ennemis les étouffait. Les troupes

qui allaient au fourrage revenaient mutilées par l’adversaire. Les

Gaulois étaient insaisissables et meurtriers partout.

Mais les Romains arrivèrent bientôt devant Avaricum, et les légions

eurent en face d’elles des murailles intactes et des ennemis qui les

attendaient.

VI

La ville de Bourges[3] était bâtie sur une colline qui s’élevait à

vingt-cinq ou trente mètres tout au plus au-dessus du niveau de la

plaine, et au point de rencontre de cinq rivières, dont les deux

principales étaient l’Yèvre et l’Auron. Autrefois comme aujourd’hui,

ces ruisseaux s’épandaient en un grand nombre de bras et de canaux, qui

débordaient, en temps d’hiver et de pluie, en un marais continu: les

trois quarts de l’enceinte, à l’Est, au Nord et à l’Ouest, émergeaient

d’ordinaire d’un large marécage, à travers lequel couraient seulement

les «longs ponts» des routes d’Orléans et de Sancerre. Sur un seul

point, au Sud-Est, par où venait la route des pays boïen et éduen, la

ville tenait à la terre ferme par un col étroit et surbaissé, mesurant

500 mètres tout au plus, à peine aussi large que la cité elle-même:

c’est l’emplacement que dominent aujourd’hui la place Séraucourt et

la rue de Dun-sur-Auron; mais jadis le sol était, sur ce point, de

beaucoup en contre-bas, de manière à faire saillir davantage la ville

et ses remparts, qui commençaient à la hauteur de l’Esplanade. Enfin,

plus au Sud-Est encore, le terrain se relevait lentement dans la

direction du faubourg du Château et de la Caserne d’artillerie.

[3] Voyez le plan de la p. 171 et la note II à la fin du volume.

César, ayant reconnu la ville et ses abords, jugea aussitôt qu’il était

impossible de l’investir par la ligne d’un blocus continu: la surface

entourée et occupée par les marécages était trop vaste, le sol trop

bas, le terrain trop mobile. Il n’avait qu’une seule manière de s’en

rendre maître: l’attaque de front (_oppugnatio_).

[Illustration: PLAN DE BOURGES.]

Pour forcer une place de ce genre, bâtie sur une hauteur et pourvue

de murailles épaisses et solides, il fallait que les soldats pussent

combattre autrement qu’au pied des remparts, autour des portes, sous

la menace plongeante du feu, des traits et des pierres de l’ennemi;

il était bon qu’ils fussent, autant que possible, de niveau avec les

défenseurs des murailles et des tours. À cet effet, on construisait, en

face d’un secteur déterminé de l’enceinte assiégée, une énorme terrasse

quadrangulaire: les flancs en dominaient à leur tour les portes de la

cité; la plate-forme en était souvent de plain-pied, sinon avec le

parapet, du moins avec le terre-plein du mur opposé; par-dessus, on

élevait encore des tours, au moins égales en hauteur à celles qui leur

faisaient face. Ainsi, on supprimait les inégalités qui résultaient du

terrain et des bâtisses; on dressait muraille contre muraille, tours

contre tours, et presque ville contre ville.--Mais la terrasse des

assiégeants avait, sur les remparts des assiégés, l’avantage d’être

plus profonde, et de s’unir directement au sol qu’elle prolongeait: si

bien que les soldats s’y relevaient et s’y succédaient avec la même

rapidité que sur un champ de bataille aplani. En outre, les tours

de bois qui la garnissaient avaient cette supériorité sur celles de

l’enceinte que ces dernières étaient immobiles et ne pouvaient éviter

l’attaque, tandis que celles-là, montées sur roues ou sur rouleaux,

avançaient et reculaient, obéissant au commandement comme une machine

de guerre.--Le jour où une ville assiégée voyait s’achever en face

d’elle la terrasse ennemie, elle n’avait plus qu’à se résigner à la

défaite. Tout l’effort de ses défenseurs consistait à empêcher ou à

retarder la construction de ce redoutable «cavalier».

César dressa son camp sur le terrain du Château et la route de Moulins,

à quatre ou cinq cents mètres de la ville, et ordonna la construction

d’une terrasse en face des remparts, sur le col qui joignait

l’emplacement de ce camp à la colline d’Avaricum et que longeaient

les marais de l’Yèvre et de l’Yévrette au Nord-Est, ceux de l’Auron

au Sud-Ouest. Il s’agissait d’une bâtisse colossale, qui par endroits

devait atteindre une hauteur de 80 pieds, qui mesurerait 330 pieds de

large, sur une longueur égale ou supérieure. On avait besoin d’au moins

250000 mètres cubes de matériaux: clayonnages et terres pour former

le terre-plein central, poutres et madriers pour construire sur chaque

flanc un large viaduc stable et solide sur lequel s’avancerait une

tour. Mais il fallait aussi construire ces deux tours, César n’en ayant

pas de disponibles; et il fallait enfin, et tout de suite, établir

au pied du rempart ennemi des baraquements couverts et blindés pour

protéger les travailleurs. En mettant les choses au mieux, c’était une

tâche de trois semaines qui commençait pour les huit légions.

VII

Vercingétorix · 第 11 / 28 段