en étaient encore, à peu de chose près, au même point qu’au temps de
Celtill. Sans doute, ils avaient le sentiment qu’il fallait changer
leur manière de combattre: on avait vu, en 54, les Nerviens s’essayer
maladroitement à construire des tours et des machines, et à faire
des terrassements; mais c’était chose si nouvelle pour eux que, faute
d’outils, ils creusaient la terre avec leurs épées. Au surplus, les
nouveaux belligérants, Arvernes et autres, n’avaient pas encore eu
l’occasion de prendre des leçons de ce genre.
C’est Vercingétorix qui leur en donnera bientôt: car son désir est
de se former une armée à la Romaine, c’est-à-dire pourvue des armes
et des aptitudes les plus variées, experte dans la discipline précise
de la poliorcétique et de la castramétation. Mais il a encore, à cet
égard, tout à faire et tout à enseigner. Il est assez mal servi par
son état-major: ses généraux ne sont que de bons chefs d’escadron,
chargeant presque les yeux fermés. La Gaule pourra lui fournir une
infanterie innombrable: mais ce sont des soldats médiocres, plébéiens
ou paysans, indisciplinés et sujets aux paniques, à peine protégés par
un bouclier sans consistance, maladroits dans le maniement des armes,
incapables de résister à une colonne d’attaque, quand les légionnaires
accourent au pas de charge, la courte épée rivée au poing. Ce qui est
plus grave, c’est que Vercingétorix manque de frondeurs et d’archers
pour les engagements à distance: comment éviter alors ces salves de
javelots, l’arme romaine que les Gaulois redoutent le plus? car un
seul de ces traits peut transpercer plusieurs boucliers et immobiliser
plusieurs combattants. Jusqu’à nouvel ordre, jusqu’au moment où il
aura pu réaliser quelques réformes dans les habitudes gauloises,
Vercingétorix ne peut compter, pour attaquer ou pour se défendre, que
sur une nombreuse cavalerie et sur d’imprenables places-fortes.
Celles-ci, Gergovie par exemple, n’avaient qu’à attendre l’ennemi. Mais
la cavalerie devait aller à sa rencontre.
Jusqu’ici la cavalerie gauloise a été l’auxiliaire de Jules César.
Elle lui a rendu d’excellents services. Elle reconnaissait le terrain,
éclairait la marche, explorait les bois et les ravins, escarmouchait
aux avant-postes, protégeait les flancs, abritait l’arrière-garde,
poursuivait les fuyards, troublait les agresseurs, brisait leur élan,
dissimulait les fronts de bataille, et laissait ainsi aux légionnaires
rassurés la tranquille disposition de leurs moyens de combat: car la
légion, solide comme une muraille, en avait un peu la rigidité. Si
César a vaincu la Gaule par la légion, la cavalerie auxiliaire lui
a permis d’étendre sa victoire au delà du campement et du champ de
bataille.
Or, en 52, cette cavalerie, presque entière, allait se tourner contre
lui.
Le jour où le proconsul abordait un pays ennemi avec une cavalerie
inférieure, sa situation empirait rapidement. Il l’avait éprouvé,
deux ans auparavant, dans la seconde expédition de Bretagne (54). Son
adversaire Cassivellaun ne garda autour de lui qu’une masse de quatre
mille chevaux et chars: cela lui suffit pour réduire à l’impuissance
une armée romaine cinq fois plus forte, mais n’ayant que deux mille
cavaliers. Le chef breton évitait toute rencontre sérieuse; ses hommes
se tenaient aux abords des colonnes en marche, dévastaient le pays
qu’elles allaient traverser, se retiraient devant elles pour reparaître
sur leurs flancs, massacraient éclaireurs, fourrageurs et traînards,
surgissaient aux détours des sentiers, et s’évanouissaient à l’approche
des plaines. Harcelés et épuisés par ces chocs et ces soubresauts
continus, les Romains n’osaient plus quitter le voisinage de leurs
aigles, et les légions ressemblaient à d’immenses radeaux désemparés
sur une mer orageuse.
Voilà ce que Vercingétorix espérait faire tout d’abord. Aussi, quand,
en février 52, il convoqua le contingent des peuples alliés, il mit
tout en œuvre pour avoir le plus de chevaux possible et les meilleurs
cavaliers.
III
Dès qu’il eut assez d’hommes, Vercingétorix prit l’offensive. Il
n’avait rien de mieux à faire: ses soldats étaient dans le premier
élan de la liberté, ceux de Rome dans le désarroi de la surprise. Il
pouvait, en allant vite, obtenir des résultats décisifs, couper la
route au proconsul, affoler les légats ou les légions, forcer la main
aux amis de César et la foi aux indifférents. Il devait, en tout cas,
tenir le plus longtemps possible écartés l’un de l’autre ses trois
adversaires: Labiénus en l’isolant, les Éduens en les occupant, César
enfin en retardant sa marche.
La guerre allait donc être conduite sur trois points différents.--Au
Centre, on occuperait le pays des Bituriges: ce pays fermait aux
Arvernes les routes de la Loire, il les séparait de leurs alliés
du Nord, il empêchait la conjuration de concentrer ses forces. En
s’emparant du Berry, on rejetait définitivement vers l’Est tous les
amis de César; en l’attaquant, on obligeait les Éduens, patrons des
Bituriges, à venir à leur secours et à laisser les légions à leurs
propres forces. Puis, Bourges conquis, on pourrait se diriger, suivant
les circonstances, vers Sens ou vers le Mont Beuvray.--Au Nord-Est,
il fallait se borner, contre les légions, à une guerre d’escarmouches,
semblable à celle qu’avait faite Cassivellaun en Bretagne: comme elles
ne se risqueraient pas hors de leurs campements, on pourrait au moins
les y affamer.--Enfin, il fallait retarder le moment où Jules César
paraîtrait à leur tête. Pour cela, on pouvait tenter vers le Sud une
diversion sur la province romaine, risquer même une pointe audacieuse
contre Toulouse et Narbonne, si insoucieuses alors de toute guerre, et
lancer dans ces grandes plaines fertiles le galop imprévu des cavaliers
gaulois. On pouvait être sûr que le proconsul, avant de rejoindre ses
légions, serait obligé de rassurer les citoyens romains de Narbonne.
Vercingétorix avait donc trouvé le plan le meilleur. Il en confia
l’exécution aux plus dignes. Le Sénon Drappès se chargea des légions.
Le Cadurque Lucter fut envoyé vers la Garonne. Lui-même, avec le
principal corps d’armée, marcha contre les Bituriges. Chacun des chefs
allait combattre dans la région qu’il connaissait le mieux.--Quant
à attaquer directement la Province par le Sud-Est, entre Vienne et
Narbonne, il n’en fut pas question: les Cévennes, en temps d’hiver,
semblaient neutraliser de ce côté la frontière de la Gaule.
En ce moment, César revenait. Il avait appris l’insurrection dans
le temps même où les troubles s’apaisaient à Rome. De Ravenne, il
se rendit à marches forcées vers la Transalpine, multipliant les
ordres en cours de route, levant partout des hommes et des chevaux,
et les acheminant vers de lointains rendez-vous. Les deux adversaires
luttaient de vitesse.
IV
Drappès réussit à intercepter, autour de Sens, les convois de vivres et
de bagages. Les légions ne bougèrent pas, les légats se laissèrent plus
ou moins bloquer, et, quand les Éduens leur apprirent le danger des
Bituriges, ils se bornèrent à donner le conseil d’aller les secourir.
Vercingétorix avait descendu la rive gauche de l’Allier; au delà des
bois de Souvigny (en face de Moulins), il pénétra sur le territoire des
Bituriges. Ceux-ci appelèrent à leur secours les Éduens leurs patrons:
les Éduens, après avoir pris l’avis des légats, leur envoyèrent
un corps de cavalerie et d’infanterie. Mais, arrivé sur la Loire,
frontière commune des deux peuples, le détachement n’osa franchir le
fleuve et rejoindre les Bituriges, qui étaient sur la rive gauche:
Vercingétorix s’approchait, gagnait du terrain, plutôt en négociant
qu’en combattant. D’étranges pourparlers furent peut-être engagés entre
les trois armées: on fit croire aux Éduens que, s’ils passaient la
Loire, ils seraient trahis par les Bituriges et pris entre eux et les
Arvernes: ce qui, après tout, était possible, comme aussi il est fort
probable qu’ils se soient laissés acheter. Les Éduens rebroussèrent
chemin au bout de peu de jours, et regagnèrent Bibracte ou leurs autres
villes, sans avoir rien fait. Tout de suite après leur départ, les
Bituriges fraternisèrent avec les Arvernes.
Ce fut la seconde victoire de Vercingétorix. Victoire morale: car les
Bituriges étaient peut-être le plus vieux peuple de la Gaule; dans les
siècles passés dont les bardes chantaient encore la gloire, c’étaient
eux, disait-on, qui, comme plus tard les Arvernes, avaient donné
son roi à tout le nom celtique, et c’était sous la conduite de deux
chefs bituriges, Bellovèse et Sigovèse, que les Gaulois avaient pour
la première fois couru à la conquête du monde. Mais c’était aussi un
avantage militaire considérable: les Bituriges étaient riches en terres
et en bourgades; leur principale ville, Avaricum (Bourges), passait
pour la plus belle peut-être de toute la Gaule; leur défection amputait
la ligue éduenne; leur soumission permettait aux Arvernes de donner la
main aux Carnutes; enfin, en quelques jours de marche dans des pays
amis, par la Loire et le plateau de Montargis, Vercingétorix pouvait
arriver en face de Sens et des légions. Pendant ce temps, qui sait si
les Éduens, ébranlés par cette première déconvenue, ne songeraient pas
à offrir des gages à la Gaule conjurée, en barrant la route à César sur
les rives de la Saône?
Au Sud, Lucter fit d’abord merveille. Il traversa rapidement, en dépit
de l’hiver et de routes atroces, le Gévaudan et le Rouergue. Il y
fut bien accueilli. Gabales et Rutènes étaient de vieux clients des
Arvernes, tout prêts à suivre leurs patrons dans de nouvelles guerres;
ils accordèrent à Lucter les otages qu’il voulut, ils lui fournirent
des renforts, appoint d’autant plus utile à la cause gauloise que les
Rutènes étaient les meilleurs archers de la race. Toutes ces bandes
continuèrent plus bas. Le roi des Nitiobroges, Teutomat, fit le même
accueil à l’envoyé de Vercingétorix; il oublia sans peine que son
père avait reçu du sénat le titre d’ami du peuple romain; il donna
des hommes pour grossir la troupe. Et ce fut à la tête d’une véritable
armée que, tournant vers l’Est, Lucter remonta la Garonne pour franchir
la frontière romaine et pousser brusquement jusqu’à Toulouse et
Narbonne.--Mais, devant lui, il trouva César.
V
En arrivant dans la vallée du Rhône, César avait appris les dangers qui
menaçaient ses légions et sa province.
Le devoir auquel il pensa tout d’abord fut de se mettre le plus tôt
possible à la tête de son armée. Mais comment faire? La rappeler à lui
pour protéger la Province? elle aurait en route de terribles combats
à livrer. La rejoindre dans ses quartiers d’hiver? il lui fallait, du
Confluent à Beaune, traverser le pays des Éduens, et malgré leur calme
apparent, il les croyait prêts à se saisir de lui pour peu qu’il leur
inspirât moins de crainte que Vercingétorix.
César trouva rapidement un troisième parti, qui était de menacer
tous ses ennemis à la fois, de manière à les arrêter tous en même
temps: Lucter, en s’opposant à lui; Vercingétorix, en le ramenant
en arrière; les bandes qui bloquaient les légions, en laissant faire
l’impassibilité des légats. Puisque les Gaulois attaquaient sur trois
points, il répondrait à leur triple attaque. Quant aux Éduens, si César
avait fait peur aux Arvernes, ils le laisseraient passer.--Pour oser et
réussir un tel projet, il fallait une étonnante confiance en sa Fortune
et une rare célérité de mouvements: mais c’étaient les plus grandes
qualités de César.
Sa décision prise, laissant là les routes habituelles du Nord,
il courut à Narbonne et y organisa la défense de la Province. Des
détachements furent postés à Toulouse, à la frontière de la plaine;
d’autres, à la frontière de la montagne, chez les Rutènes, sujets
de Rome, des vallées du Tarn et de l’Agout; d’autres enfin, dans le
haut pays arécomique, entre Béziers et Uzès, le long des sentiers
qui descendaient des Cévennes; plus loin encore, chez les Helviens
du Vivarais, au pied de la principale route qui débouchait des monts
d’Auvergne, il concentra une grande partie des troupes qu’il venait
de lever dans la Province et en Italie; enfin, à Vienne, à l’extrémité
septentrionale de la frontière romaine, en face la trouée du Forez, il
groupa un fort parti de cavaliers de recrue.--Au centre de cette région
dont il venait de garnir le pourtour, il plaça d’autres défenses, une
escadrille dans les eaux de l’Aude, des hommes autour de Narbonne;
et, à Narbonne même, il raffermit les cœurs des citoyens romains:
la vieille colonie devait, par ses murailles et par le courage de ses
habitants, mériter le titre que Cicéron lui avait donné, de «boulevard
de Rome contre la Barbarie».
Lucter arriva sur ses entrefaites. Quand il vit le rideau de garnisons
derrière lequel Narbonne était assise, il jugea qu’il lui était aussi
impossible de manœuvrer entre elles qu’il l’avait été à Hannibal en
face de Rome et à travers les colonies du Latium, et il se retira,
écarté plutôt que battu.
César était encore à Narbonne quand il apprit cette retraite.
Débarrassé de Lucter, il se retourna contre Vercingétorix. Celui-là,
il l’avait arrêté en face. Pour arriver plus vite à celui-ci, il
fallait qu’il le prît à revers. Il ne le pouvait qu’en franchissant
les Cévennes. Dans cette intention, il avait déjà envoyé le gros de ses
troupes nouvelles sur l’Ardèche. Il les rejoignit (milieu de février).
VI
La principale route qui pénétrait dans les Cévennes partait d’Aps
chez les Helviens et remontait l’Ardèche jusqu’au pont de la Baume.
Franchir la montagne au mois de février semblait un acte de démence.
Aucun Gaulois ne pensait qu’un chef de bon sens pût risquer dans
cette tentative sa vie et celle des siens; César lui-même, dans ses
moments de prudence, et même en plein été, déclarait que les routes
des Cévennes étaient trop dures pour une armée. Le chemin qu’il allait
prendre, et qui était le moins mauvais de tous, n’était pratiqué que
pendant la belle saison, par les marchands qui du Rhône se rendaient
en Velay et en Auvergne: c’était une route traditionnelle de portages
entre les deux versants. Mais l’hiver, la muraille des Cévennes,
«cette échine relevée» qui séparait les peuples, n’ouvrait même pas
une brèche pour un piéton seul, et César s’en approchait avec une
nombreuse escorte. En ce moment leurs roches pendantes et leurs longs
plateaux disparaissaient sous les flocons, et sur les sentiers des
hommes s’élevaient six pieds de neige. Enfin, pour qui vient du Midi,
l’escarpement de la montagne est parfois si abrupt qu’on dirait la
courtine d’un rempart. Les Gaulois avaient raison de regarder les
Cévennes comme «une enceinte» naturelle: il était aussi difficile de
les gravir que d’escalader au pas de course les flancs de Gergovie.
César remonta l’Ardèche et la Fontaulière à la tête d’une petite armée
de cavaliers et de fantassins; il avait près de lui D. Brutus, un des
officiers qui lui étaient les plus chers et auxquels il se fiait le
plus. Au delà de Montpezat, l’escalade du col du Pal commença: sept
cent mètres de hauteur à monter au-dessus de la vallée. Il fallut
s’ouvrir le passage à travers la neige, les soldats creusèrent, à six
pieds de profondeur, le long boyau de route blanche par où l’escorte de
César put défiler; et ce fut pour eux une nouvelle et terrible fatigue.
Enfin, on parvint sur le plateau triste et désert qui, à treize cents
mètres de hauteur, sépare les deux versants: à quelques milles au Nord,
les soldats aperçurent déjà les eaux glacées de la Loire. Car, si cette
route était rude, elle était fort courte, et, la montée terminée, on
parvenait presque immédiatement aux bords du fleuve gaulois.
La Loire atteinte, on touchait aux terres arvernes. De ce côté, et
tout de suite après le plateau, s’étendaient d’assez larges vallées,
riches en pâturages, fertiles en blés, où étaient éparses de vastes
habitations: c’est le bassin du Puy, domaine des Vellaves, qui
étaient alors étroitement unis aux Arvernes. César envoya en avant sa
cavalerie, avec ordre d’aller, de piller et de détruire le plus loin
possible. Les Gaulois étaient trop surpris et trop dispersés pour
pouvoir résister, et d’ailleurs, il n’y avait là surtout que des femmes
et des enfants, les hommes capables de combattre étant au Nord avec
Vercingétorix.
L’expédition de César aurait pu lui nuire plus qu’à son ennemi. Que
Vercingétorix ne bougeât pas, le laissât venir à lui, se hasarder dans
les défilés du Velay, le proconsul eût été aisément traqué avec ses
quelques milliers d’hommes, recrues encore peu faites à la fatigue; et,
s’il avait persisté dans sa marche, il se serait brisé contre Gergovie.
Mais César, en envahissant ainsi les terres vellaves et arvernes,
voulait frapper, non pas le chef, mais ses compagnons. Il prévoyait
l’effroi subit qui les saisirait en pensant à leurs fermes incendiées
et à leurs bestiaux enlevés; il escomptait leurs angoisses de
propriétaires, et non pas les inquiétudes militaires de Vercingétorix.
Ce qu’il avait pensé arriva. Dès que les Arvernes apprirent que César
gravissait les Cévennes, ils entourèrent leur roi, le supplièrent
de ne point abandonner leurs terres au pillage: puisque c’étaient
eux seuls que l’on attaquait, qu’ils allassent au moins se défendre.
Vercingétorix eut la faiblesse de céder: peut-être sa royauté
était-elle trop récente pour lui permettre de résister aux siens. Il
donna l’ordre à ses troupes de faire volte-face vers la montagne.
César ne voulait pas autre chose. Il devina plutôt qu’il n’apprit
le retour de son adversaire au moment où il pénétrait lui-même sur
les terres arvernes. Dès lors il n’était plus question pour lui de
s’aventurer davantage vers le Nord. Il n’avait pas assez d’hommes
pour essayer de combattre. Mais afin de dissimuler son départ aux
Gaulois, il laissa Brutus et la petite armée dans le Velay, avec ordre
aux cavaliers de continuer et d’étendre les ravages; pour rassurer
ceux qu’il abandonnait en pays ennemi, il leur annonça qu’il allait
chercher des renforts et reviendrait au plus tard dans trois jours.
Puis, tournant rapidement vers l’Est, par la vallée de la Loire et la
tranchée du Gier (?), il arriva à Vienne, à la très grande surprise de
la cavalerie qu’il y avait envoyée quelque temps auparavant. Il n’était
resté que deux jours sur le territoire arverne.
VII
De Narbonne à Vienne par Le Puy, ce n’eût été qu’un léger détour, sans
l’incroyable fatigue surérogatoire. Mais ce détour avait suffi pour
arrêter Vercingétorix dans sa marche vers le Nord, donner du répit
aux légions de Sens, faire hésiter les traîtres du pays éduen. César
pouvait passer maintenant.
La troisième partie de la campagne n’était donc plus qu’un jeu
d’éperons. César ne s’arrêta à Vienne que pour prendre la tête de sa
cavalerie: et alors, nuit et jour, le long du Rhône et de la Saône,
galopèrent le proconsul et ses hommes. Si quelque embuscade avait été
disposée, sur sa route, par les Éduens, César était passé avant qu’on
eût appris sa venue. Enfin, au delà de la grande forêt de Cîteaux, il
se trouva chez ses fidèles Lingons; quelques milles encore à parcourir,
et il rejoignit ses deux légions les plus proches. César et son armée
étaient sauvés (fin février).
Ainsi, en moins de quinze jours, Jules César avait, depuis Narbonne
jusqu’à Dijon, parcouru un vaste demi-cercle sur le flanc de la Gaule
insurgée: il avait obligé ses adversaires, tantôt à reculer devant lui,
tantôt à venir à lui en s’éloignant des légions; tout en les faisant
mouvoir à sa guise, il avait par deux fois, en vue du Mont Mézenc et
du Mont Pilat, maîtrisé l’hiver et dompté les montagnes inviolables. Un
tel succès était à la fois moral et stratégique, et il l’avait remporté
presque sans effusion de sang.
Aussi les anciens, dans cette épopée militaire qui vient de commencer,
n’admirèrent rien de plus que la formidable chevauchée à travers les
Cévennes: les autres victoires de César seront l’œuvre du hasard des
rencontres et de la force des hommes; celle-ci fut le triomphe, sans
combat, de l’intelligence et de la volonté.
CHAPITRE XII
AVARICUM
Tum ipsa capita belli adgressus urbes, Avaricum [sustulit]
(Cæsar).
FLORUS, I, 45=III, 10, § 23.
I. Préparatifs de César.--II. Vercingétorix attaque les Boïens:
plan de César.--III. Prise de Vellaunodunum et de Génabum.--IV.
Premier combat, devant Noviodunum.--V. Vercingétorix décide les
Gaulois à incendier le pays.--VI. Avaricum: site de la place;
comment on pouvait l’attaquer: la terrasse.--VII. Opérations
de Vercingétorix et misère de l’armée romaine.--VIII. César en
face du camp gaulois.--IX. Vercingétorix accusé de trahison.--X.
Défense d’Avaricum; combats autour de la terrasse.--XI. Prise de la
ville.--XII. Résumé de cette seconde campagne.
I
Dès son arrivée chez les Lingons, César appela à lui toutes ses
troupes: aux deux légions qu’il trouva sur sa route, aux recrues qu’il
amenait, vinrent se joindre les six légions de Sens et les deux légions
qui surveillaient les Trévires. La concentration achevée dans la
vallée de la Seine, il s’achemina vers Sens avec toute son armée, et se
proposa d’y passer la fin de l’hiver pour préparer la campagne.
Du côté de la Province il était désormais tranquille. Brutus revint
auprès de lui. Mais le proconsul laissait au sud des Cévennes et du
Rhône 22 cohortes (plus de 12000 hommes), levées dans le pays même,
disposées aux meilleurs endroits, et confiées à son petit-cousin et
légat, Lucius César; il pouvait également compter, pour défendre
le Midi, sur le zèle des principales nations, les Helviens et les
Allobroges; la tâche de L. César était facilitée par le dévoûment du
chef helvien Caius Valérius Domnotaurus, citoyen romain de naissance,
et l’un des Gaulois les plus considérés de la Province: si les Arvernes
étaient tentés de reprendre la route balayée par César, la vallée de
l’Ardèche était bien gardée.
En revanche, à Sens, même avec ses 50000 hommes, César était gêné. Ses
adversaires le serraient de près: à 50 kilomètres de là, les Sénons,
exclus de leur ville principale, occupaient Vellaunodunum (Montargis?).
Pour se donner de l’air, il lui fallait de la cavalerie. C’était ce qui
lui manquait le plus.
Les escadrons qu’il avait amenés de Vienne, ceux des Espagnols
auxiliaires ou de ses officiers d’état-major, étaient insuffisants
comme nombre et comme valeur. Il aurait eu besoin de ces belles
troupes éduennes, de ces milliers de cavaliers qui, depuis six ans,
avaient frayé aux Romains les grandes routes de l’Occident. Mais les
Éduens étaient chez eux, fort occupés en ce moment par l’élection du
vergobret: et n’étant point d’accord, ils se préparaient à la guerre
civile. Au reste, leurs chefs étaient de plus en plus travaillés par
les émissaires de Vercingétorix, et ils étaient experts en trahison:
dans la guerre des Helvètes, ils avaient lâché pied à dessein; avant la
seconde guerre de Bretagne, ils avaient failli déserter; peu de jours
auparavant, César avait craint d’être enlevé par eux. Il attendit, pour
leur demander un concours efficace, qu’une victoire romaine les eût
rendus de nouveau souples et fidèles.