Au delà même de l’assemblée des chefs, la foule tumultueuse de leurs

amis et de leurs clients recevait l’écho de leurs discussions ou leur

renvoyait celui de ses propres colères: et ses sentiments submergeaient

peut-être les délibérations réfléchies des conseils de guerre. On était

sorti depuis trop peu de temps du régime de la tribu pour en avoir

perdu la liberté d’allures. Alors Vercingétorix intervenait encore,

et il n’avait pas toujours le dessous dans un engagement direct avec

les passions d’une multitude. Je ne suis pas sûr qu’il ne préféra pas,

parfois, substituer aux conciliabules mesquins d’un parlement militaire

les décisions rapides d’une foule enthousiaste. Sans la convoquer sans

doute, il la laissait venir et s’agiter, jusqu’au moment où, parlant à

son tour, ses harangues vibrantes s’achevaient dans le double tonnerre

des acclamations humaines et des armes bruyamment secouées. L’armée de

Vercingétorix ressemble, à peu de chose près, à une armée féodale, où

la troupe des chevaliers déborde sans cesse sur le conseil des chefs,

et où la marche régulière du commandement est tour à tour entravée par

les intrigues des barons jaloux, ou accélérée par la brusque poussée

d’une émeute soldatesque. Vercingétorix n’arrivait à gouverner qu’en

mêlant l’astuce et l’éloquence. L’art oratoire fut un des éléments de

sa puissance.

Mais, comme les effets n’en sont toujours ni certains ni rapides, le

roi des Arvernes n’hésitait pas, le cas échéant, à imposer sa volonté

avec une impitoyable brutalité, que les coutumes romaines n’auraient

point tolérée chez le dictateur. Il avait droit de vie et de mort sur

ses subordonnés. Quand il ne commanda pas par la persuasion, il sut le

faire par la crainte. Dès le jour où il prit le pouvoir, il s’assura

des gages pour n’être point abandonné: il savait le peu que durait la

volonté d’un Gaulois, avec quelle promptitude les résolutions étaient,

chez sa race, prises et oubliées; il lui fallait des garanties au

consentement de la Gaule et à la fidélité de la conjuration. Suivant

l’usage de ces nations, chacune des cités confédérées lui livra des

otages, qu’il garda près de lui, sous sa main. Aussi bien n’en avait-on

pas donné à César?

Parmi les chefs réunis autour de lui, il y avait des rivaux, des

jaloux, des timorés, qui n’attendaient que l’occasion de devenir des

traîtres. Peut-être, dès le début, des indiscrétions furent-elles

commises, des perfidies furent-elles fomentées. Mais, en ce moment,

toute hésitation était criminelle. Il fallait se hâter, commander très

vite et très ferme: chaque jour rapprochait du printemps et du retour

de César. Vercingétorix fit de son pouvoir, contre ses adversaires, un

instrument de terreur. Il étala à leur intention toutes ces variétés

de supplices que recherche l’imagination des peuples barbares. Les

dieux gaulois, à la veille des grands combats et des périls nationaux,

recevaient de leurs sujets de formidables holocaustes de victimes

humaines, et ils préféraient, entre toutes les offrandes sanglantes,

les supplices des criminels: Vercingétorix fit en leur honneur

de royales hécatombes avec les ennemis de la liberté. Des bûchers

s’allumèrent où furent sacrifiés les traîtres à la patrie et à la

race; les appareils de torture grincèrent contre les parjures et les

déserteurs; ceux qui étaient les moins coupables furent éborgnés ou

essorillés, et, rendus à leurs cités ainsi mutilés, ils allèrent leur

montrer la marque éternelle de la colère des dieux et de la puissance

du nouveau chef qui vengeait la Gaule.

Vercingétorix exerçait toutes les fonctions administratives attachées

à sa qualité de général suprême. Il désigna le contingent d’hommes et

de chevaux que les alliés devaient lui amener, et le plus tôt possible.

Il indiqua la quantité d’armes que chaque peuple avait à fabriquer, et

le jour où la livraison serait faite. Et, dans tous les ordres qu’il

donna, il sut montrer la précision et la rapidité d’un organisateur

habile. César, qui avait le goût des choses bien conduites, l’admirait

en cela, et il a décerné à Vercingétorix cet éloge lapidaire qu’eût

recherché un _imperator_ romain de vieille lignée: «il fut aussi actif

que sévère dans son commandement», _summæ diligentiæ summam imperii

severitatem addit_.

Enfin, Vercingétorix eut le droit de négocier pour amener les neutres

ou les retardataires à la cause de la liberté. Il commença ses

pourparlers diplomatiques avec la même diligence que ses opérations

militaires; mais il semble que dans ce cas il ait manœuvré plus

à sa guise, très discrètement, à l’insu du conseil des chefs. Il

choisissait, pour porter ses messages, des hommes fort habiles,

beaux parleurs, discuteurs retors, d’allures engageantes, courtiers

intelligents d’amitiés politiques. Ils avaient ordre de multiplier les

promesses et les présents. Un envoyé de Vercingétorix partait largement

pourvu d’or, prêt à acheter la conscience des chefs ou la connivence

de leurs clients; il offrait sans doute aux ambitieux l’appui du roi

contre leurs adversaires politiques. C’est ainsi que plus tard l’on

acquit d’un seul coup, chez les Éduens, le vergobret et quelques

chefs des principales familles: ce qui dut coûter très cher. Parmi

les nobles des cités douteuses, ce fut parfois auprès des plus jeunes

que l’or et les séductions trouvèrent le meilleur accueil: plus avides

d’aventures et de gloire, pressés de commander, jaloux d’égaler leurs

aïeux, les chefs adolescents forcèrent souvent la main, comme avait

fait Vercingétorix lui-même, à l’aristocratie assise et retraitée qui

s’habituait à César. La révolte de la Gaule ressembla par instants à

une folie de jeunesse.

Tous ces éléments d’action et d’influence dont fut faite l’autorité de

Vercingétorix, la diplomatie, la dureté du commandement, l’éloquence,

la netteté de la décision, nous les connaissons par le livre de Jules

César. Mais n’eut-il pas prise sur les hommes par d’autres moyens,

que César passe sous silence? N’a-t-il pas eu recours au principal

ressort qui les faisait alors obéir, la crainte de la divinité? Il

est invraisemblable qu’un chef de l’Occident n’ait pas essayé de la

complicité des dieux. Marius en Provence avait eu sa prophétesse,

Sertorius en Espagne eut sa biche, Civilis en Germanie aura Velléda:

soyons sûr que Vercingétorix a eu près de lui des agents qui le

mettaient en rapport avec le ciel. Parmi ces paysans qui le suivaient,

venus des forêts d’Auvergne et de Combrailles, il y en eut, j’en

suis convaincu, auxquels il inspira un fanatisme sacré. Les Gaulois

répugnaient moins encore que les Romains à faire un dieu de leurs rois;

ils seront les premiers en Occident à adorer la divinité d’un Auguste

et d’une Livie; le roi sénon Moritasg a été, semble-t-il, regardé comme

un dieu, a eu ses dévots et son portique. Plus tard, après la mort

de Néron, dans les landes de la Sologne bourbonnaise, le boïen Maricc

soulèvera la plèbe rurale à l’exemple du fils de Celtill, et prendra

les titres de «champion de la liberté et de dieu», _assertor Galliarum

et deus_. Vercingétorix, lui aussi, mérite le premier de ces titres; je

ne serais pas étonné que d’autres lui eussent donné le second.

V

La fédération de Gergovie comprenait une vingtaine de peuples unis pour

faire la guerre en commun. C’était une ligue purement militaire. Aussi,

chacune des nations conservait-elle, en dehors des lieux de guerre, sa

pleine liberté. Vercingétorix n’est point intervenu dans les affaires

particulières des peuples, pour modifier des coutumes ou contrôler le

gouvernement. Il ne fut porté aucune atteinte à leur autonomie et à

leur intégrité.

Même dans les camps, sur les flancs des villes assiégées, dans les

marches militaires, les troupes de chaque nation se formaient à part,

sous les ordres de son commandant national, roi, magistrat ou chef

de guerre. Tout au plus Vercingétorix s’arrogea-t-il le droit de

désigner les titulaires des commandements supérieurs: encore ne le

fit-il que pour les corps d’armée qui se constituaient autour de lui;

dans la vallée de la Seine, ce sont les chefs des cités associées qui

ont choisi eux-mêmes Camulogène pour général. Dans les contingents

nationaux, chacune des tribus dont se composait le peuple avait ses

enseignes propres. Les chefs de ces tribus ou les magistrats de ces

peuples frappaient monnaie comme à l’ordinaire: il n’y a pas trace

certaine de monnaies ni d’institutions fédérales. Le seul lien public

des cités est l’obéissance à Vercingétorix.

Mais, dans les conditions présentes, l’union des peuples gaulois

pouvait devenir autre chose qu’une conjuration militaire. Elle était le

résultat d’un sentiment universel, du désir «de la liberté de tous»,

d’un accord par amour de la Gaule, et une entente de ce genre ne va

pas sans la mise en commun des traditions et des espérances. Un esprit

collectif se dégagea d’aspirations semblables, il se forma des ferments

d’une civilisation d’empire.

La ligue gauloise n’a laissé d’elle, en fait de souvenirs matériels,

que les monnaies frappées par Vercingétorix et les autres chefs. On dut

au reste en émettre beaucoup, et en peu de temps: l’or a joué un grand

rôle dans toutes ces affaires, il fallait payer la plèbe pour s’assurer

son courage, payer les grands pour s’acquérir leur fidélité. Les

Gaulois ont été de tout temps d’actifs monnayeurs. Si peu explicites

que soient ces monnaies, leurs images et leurs légendes, elles nous

laissent vaguement entrevoir ce que pouvait devenir l’empire gaulois.

Il n’eût pas été obstinément fermé et hostile à la civilisation

gréco-latine: on verra qu’il lui emprunta nombre de principes de

la guerre savante, comme le machinisme dans la défense et l’attaque

des places-fortes, et le système de la castramétation quotidienne.

Il eût accepté la suprématie intellectuelle des deux grands peuples

voisins; et même, entre la Grèce et Rome, comme Rome est devenue la

plus proche et la plus utile, les Gaulois de maintenant préféraient

son enseignement à celui des Hellènes: ils substituèrent, sur leurs

monnaies, l’alphabet latin à l’alphabet grec, et c’est en lettres

romaines que Vercingétorix fit graver son propre nom.

Nous possédons un peu plus d’une douzaine de pièces au nom de

Vercingétorix[2]. Il ne faut pas s’attendre à trouver en elles de ces

monnaies de très bon aloi et de frappe élégante, semblables à celles

qui ont fait la fortune de la Macédoine ou la gloire d’Athènes. S’il

y en a qui sont en bel or jaune, d’autres renferment une proportion

trop grande d’argent, et même, parfois, le métal est de qualité si

médiocre qu’on a pu le prendre pour du cuivre. Si le poids moyen paraît

avoir été de 7 grammes 45, il y a entre la plus lourde et la plus

légère un écart de 30 centigrammes, ce qui est beaucoup. Les flans

sont épais, les contours irréguliers; on sent des pièces frappées à

la hâte, sous la poussée de besoins urgents. Il y a cependant progrès,

et progrès sensible, sur celles des générations qui ont suivi Luern et

Bituit. Le dessin, si banal qu’il soit, a une netteté et une précision

qui manquent aux types antérieurs; les figures sont complètes,

bien formées, et sobrement tracées dans un champ dégagé. Surtout,

l’imitation des pièces grecques, tout en demeurant visible, n’est plus

servile ni exclusive: l’esprit de la Gaule a aussi marqué son empreinte

sur les monnaies de ce temps.

[2] Voyez la note I à la fin du volume, p. 353 et suiv.

Sur les siennes, Vercingétorix a un type préféré: au droit, la tête

imberbe d’un jeune dieu, dont un Apollon grec a fourni le modèle,

mais où les Gaulois pouvaient voir l’image d’un de leurs grands dieux

nationaux et peut-être même la figure idéalisée de leur nouveau chef;

au revers, non pas le Pégase exotique ou le bige classique des statères

grecs, mais le cheval libre et galopant des plaines arvernes. Sur les

monnaies d’autres chefs, apparaissent des symboles chers aux Gaulois,

les images de ces animaux, de ces plantes ou de ces objets où ils

avaient mis quelque chose de leur âme, et qui peuplaient les rêves de

leur imagination ou les fables de leurs poètes. Ici, ce sont l’oiseau

sacré qui guide le cheval, et le lévrier, compagnon familier du

coursier de bataille; là, c’est la lyre qui célèbre les exploits; et,

surtout, c’est l’enseigne militaire au corps de sanglier ou le sanglier

lui-même: le sanglier, l’adversaire traditionnel du chef gaulois, mais

qui se réconcilie avec lui pour le précéder sur les sentiers de la

guerre, et qui fournit aux tribus celtiques les espèces religieuses

sous lesquelles elles vont combattre. L’homme et l’animal de la Gaule

s’unissaient contre l’aigle, la louve et le soldat du peuple romain.

VI

Cette lutte, les Gaulois confédérés ne l’entreprenaient pas seulement

pour débarrasser de leurs ennemis les forêts et les campagnes de leur

pays. Ils ne voulaient pas seulement rendre la liberté aux soixante

peuples sur lesquels César, en 58 et 57, avait appesanti sa main.

C’était l’union de toutes les cités de nom gaulois, entre le Rhin et

les Pyrénées, qu’ils entrevoyaient dans une lointaine espérance. Leur

conjuration devait avoir un lendemain de victoire. Elle inaugurait

«l’accord de toute la Gaule»; elle faisait pressentir un empire ou

«un royaume de la Gaule»: si César ne s’égare point, ces mots ont été

prononcés par Vercingétorix ou par son entourage. Il a dû songer à

une royauté des Gaules comme à une gloire possible. Certaines de ses

opérations militaires, tout en étant très habiles contre les Romains,

pouvaient devenir fort utiles à la formation de cet empire, comme la

mainmise sur les Bituriges et les Éduens. Au loin, il ne perdait pas de

vue qu’au sud des Cévennes et au pied des Alpes habitaient des Volques

et des Allobroges, et que, s’ils obéissaient à Rome depuis soixante-dix

ans, ils n’en étaient pas moins gaulois, et les anciens alliés des

Arvernes au temps de Bituit. La pensée de les délivrer à leur tour

a germé chez plus d’un conjuré: Gaulois de Toulouse, de Vienne ou de

Gergovie, ne descendaient-ils pas tous d’un même dieu, n’étaient-ils

pas parents ou frères?

On ne comprendra jamais les ambitions et les rêves des chefs gaulois

si l’on ne songe à cette parenté sainte que les druides leur avaient

enseignée. Quand deux peuples celtiques veulent s’unir intimement,

ils se disent «consanguins» ou «frères»: l’alliance politique que

les Romains décoraient du nom d’«amitié», les Gaulois l’appelaient

«fraternité», et c’était le signe public d’une commune filiation

divine.--Cela, certes, n’empêchait point les haines et les luttes:

les Gaulois flottèrent toujours entre la violence de leurs passions

qui les jetaient l’un contre l’autre, et la séduction de ce rêve

patriarcal qui les invitait à unir des mains fraternelles. C’était, en

temps ordinaire, la race des frères ennemis; mais, dans leurs moments

d’enthousiasme, «ils avaient sous leurs yeux», comme disait l’arverne

Critognat, «la Gaule tout entière», foyer commun autour duquel

circulaient «des hommes de même sang».

Cette Gaule, ils ne l’ont pas vue seulement à travers l’espace,

mais aussi à travers le temps. Comme corollaire à ce dogme de la

fraternité gauloise s’était répandu celui de l’éternité et de la

grandeur de la nation. Ils ont établi une solidarité puissante entre

toutes les générations qui ont porté le nom gaulois, ils aimaient à

parler de la gloire de leurs ancêtres, ils songeaient en combattant

aux beaux exemples qu’ils laisseraient à la postérité de leur race.

Les Celtes étaient disposés à se croire élus par la providence pour

conquérir le monde: ces mêmes espérances de domination universelle

que la force des choses a données au peuple romain, leur ont été

suggérées par l’ardeur de leur tempérament et l’expansion de leur

nature. Elles furent, chez eux, incroyablement tenaces. Plus d’un

siècle après la perte définitive de la liberté, en 69 de notre ère,

les druides, à la nouvelle que le Capitole brûlait, rappelaient la

victoire de l’Allia, et prédisaient «que l’empire des choses humaines

était promis aux nations transalpines». Devant Avaricum emporté par

César (ce qui fut la première des grandes défaites), Vercingétorix

déclarait aux chefs «qu’il allait réunir en une seule volonté la Gaule

entière, et qu’à cette unanimité de la nation le monde lui-même ne

pourrait résister».--À ce moment, la Gaule luttait péniblement pour

ses places-fortes, elle perdait l’une après l’autre les gloires de

son passé, les légionnaires allaient gravir les pentes qui menaient à

Gergovie, et elle parlait de s’unir pour conquérir la terre: prodige

d’utopie d’une race qui vécut toujours dans les folles créations d’une

imagination vagabonde; «émergeant à peine des flots de l’infini, elle

se laissait encore ballotter par eux».

[Illustration: LA GAULE À L’ARRIVÉE DE CÉSAR.]

Mais, si Vercingétorix ne fut point exempt de ces rêveries, elles ne

lui firent jamais oublier les réalités contingentes: au milieu des

fantaisies de l’idéal gaulois, il s’appliquait à préparer la victoire

avec la ferme précision d’une intelligence merveilleusement lucide.

CHAPITRE XI

LE PASSAGE DES CÉVENNES PAR CÉSAR

(Arverni) se Cevenna ut muro munitos existimabant.

CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 8, § 3.

I. Les forces romaines en février 52.--II. Forces de Vercingétorix;

quelle tactique lui était possible.--III. Son plan de guerre.

Retour de César.--IV. Premières opérations autour de Sens, dans le

Berry, et vers le Sud.--V. César arrête Lucter dans le Sud.--VI. Il

franchit les Cévennes; recul de Vercingétorix.--VII. César rejoint

son armée.

I

L’armée romaine occupait alors, à l’Est de la Gaule, la région

circonscrite par Dijon, Sens, Reims et Toul. Deux légions étaient

campées aux frontières des Trévires, peut-être chez les Rèmes; deux

autres chez les Lingons, à Langres ou à Dijon; le principal effectif

de troupes était à Sens, où hivernaient six légions: les magasins,

les dépôts, sans doute aussi tous les otages de la Gaule, devaient s’y

trouver réunis.

Cette ville était devenue le quartier général de l’armée; elle était

à proximité des terres à blé de la Beauce, centre des opérations de

ravitaillement. Si les légions devaient revenir en Italie, elles

pouvaient de là, en quelques étapes d’une route facile, gagner la

Saône et les voies du Midi; s’il fallait refaire campagne, elles

étaient assez près des ennemis de l’Est, les seuls auxquels pensât

encore César. Enfin, tout autour de Sens, sauf à l’Ouest, où étaient

les Carnutes, elles s’appuyaient sur des peuples étroitement amis, les

Rèmes, les Lingons, les Éduens: ces deux dernières nations gardaient

les chemins de la Province, ceux par lesquels l’armée communiquait avec

Rome et avec son chef.

De ces dix légions, six, la VIIe, la VIIIe, la IXe, la Xe, la XIe et

la XIIe, avaient fait, sous les ordres de César, toutes les campagnes

gauloises depuis 58: les quatre premières, recrutées dans l’Italie

proprement dite, étaient déjà anciennes quand la guerre avait commencé;

le proconsul avait levé les deux autres dans la Gaule Cisalpine

au moment de s’engager dans la lutte. Les quatre autres étaient de

formation plus récente, mais également d’origine italienne: c’étaient

la XIIIe, la XIVe, la XVe et la Ire, qui dataient, celle-là de 57,

et les trois dernières de 53. L’effectif normal de chaque légion est

évalué à six mille hommes: mais il est fort douteux, même en tenant

compte de l’appoint périodique des recrues annuelles, qu’il ait jamais

été maintenu à ce chiffre; une légion devait sans doute renfermer

plus de quatre mille hommes, mais atteignait rarement cinq mille.--En

revanche, la qualité de ces hommes était supérieure: c’étaient des

soldats admirables que ceux des quatre vieilles légions (VIIe-Xe),

rompus à toutes les manœuvres intelligentes et à toutes les prouesses

physiques, tour à tour infatigables à la marche, agiles à l’escalade,

terrassiers, charpentiers, machinistes, soldats de jet et d’arme

blanche, viseurs impeccables, solides dans le corps-à-corps, le bras

et le jarret d’un irrésistible ressort; ceux de la Xe surtout, mâles

robustes venus des Apennins et de l’Italie centrale, faisaient de

leur légion une masse formidable, au milieu de laquelle César pouvait

se dire aussi en sûreté que derrière la plus forte des citadelles.

Au-dessus, ou plutôt au premier rang de ces hommes, étaient leurs

centurions, presque tous couverts de blessures, vieux officiers

sortis du rang, demeurés rudes, vaniteux et populaires, mais toujours

hardiment compromis au chaud des batailles: tels que Lucius Fabius et

Marcus Pétronius, tous deux de la VIIIe.

Pour surveiller l’armement des camps, la fabrication et l’entretien

des machines de guerre, l’armée se reposait sur Mamurra, préfet de

l’artillerie, chevalier romain de Campanie, un très habile homme, si

l’on songe à la manière dont furent conduits les sièges des grandes

villes gauloises.--Pour commander les corps de troupes, César avait

ses légats ou autres officiers: c’était un état-major d’élite,

formé de nobles jeunes encore, intelligents, ambitieux, et dont il

avait, au cours des campagnes précédentes, expérimenté l’initiative

ou la ténacité: Caius Antistius Réginus, Caius Caninius Rébilus,

Marc-Antoine, Titus Sextius, Caius Trébonius, Caius Fabius, Décimus

Junius Brutus (celui-là, le vainqueur avisé des Vénètes, était en ce

moment près de César), et enfin Titus Labiénus.--Labiénus, le plus

âgé de tous, et d’ailleurs le premier en grade et en mérite, avait

à son actif les défaites de deux des plus rudes adversaires de Rome,

les Nerviens et les Trévires: tacticien prudent, chef audacieux, il

était le seul homme qui pût, à certains moments, égaler César lui-même;

c’était lui qui, le proconsul absent, était le commandant suprême et

responsable.

Tout le reste, dans l’armée de César, était quantité négligeable. Des

troupes auxiliaires, il n’avait sans doute retenu que celles des pays

lointains: la cavalerie espagnole, l’infanterie légère des Numides,

les archers de Crète, les frondeurs des Baléares; mais elles devaient

être alors réduites à peu de chose. La cavalerie romaine n’était pas

plus importante: je doute fort qu’elle atteignît deux mille chevaux, à

l’usage des officiers et des rengagés. La principale force de cavaliers

dont avait disposé César était fournie par les Gaulois auxiliaires,

et surtout par les Éduens: mais elle avait été, à l’entrée de l’hiver,

disloquée et renvoyée dans ses foyers. Labiénus avait sous la main tout

au plus cinquante mille hommes, presque tous fantassins légionnaires.

Enfin, sauf peut-être quelques détachements destinés à maintenir

ouvertes les routes des Alpes, il n’y avait aucune garnison dans le

reste de la Gaule et en particulier dans la province romaine de Gaule

Narbonnaise. Six ans s’étaient déjà écoulés depuis l’expulsion des

Helvètes: jamais César n’avait eu à craindre pour les vallées du Rhône

et de l’Aude; toutes ses inquiétudes s’étaient tournées vers celles des

fleuves de l’Océan; aucun ennemi n’avait osé s’aventurer au sud et à

l’est des Cévennes.

II

Attaquer tout de suite ces cinquante mille hommes, même privés de

César, eût été une grande imprudence. Vercingétorix n’y songea pas.

Sur le champ de bataille, une légion suffisait, non pas seulement à

vaincre, mais à détruire un ennemi deux et trois fois supérieur en

nombre: les défaites des Helvètes, des Nerviens, des Trévires l’avaient

montré, pour ne parler que des guerres des six dernières années. Dans

son camp, une armée romaine était une force destructive plus active

encore qu’en rase campagne: la légion de Cicéron, en 54, avait tenu

tête à soixante mille Belges et amoncelé les cadavres autour de ses

retranchements. Il n’y avait pas, non plus, à espérer surprendre

les légats par une trahison, comme Ambiorix avait massacré en 54 les

troupes de Sabinus et de Cotta: depuis le désastre dû à la faiblesse ou

à la sottise de leurs deux collègues, les lieutenants de César savaient

qu’il ne fallait point quitter sans ordre leurs quartiers d’hiver.

Toutes ces leçons des années précédentes servaient à Vercingétorix,

bien qu’il n’en eût été que le spectateur: mais, et ce fut là le

premier mérite qu’il montra, il s’inspira toujours des souvenirs et de

l’expérience du passé.

Vercingétorix · 第 9 / 28 段