Tels étaient les propos qui s’échangeaient dans les grandes réunions

d’hommes, les jours de marchés et les jours de fêtes. L’hiver, la

population est moins dispersée dans les champs, les fêtes sont plus

nombreuses, les familles se rapprochent davantage. Les chefs, parents,

amis ou complices d’Acco et des meurtriers de Tasget, profitaient de

ces assemblées pour travailler leurs clients et la foule. Deux surtout

parlèrent et agirent: Comm en Belgique et Vercingétorix dans la Gaule

centrale.

Comm l’Atrébate, roi chez les Morins, répudiait lui aussi cette amitié

de César qui lui avait valu sa royauté. Il se faisait le chef du

complot dans le Nord, où son nom était fort connu. C’était un homme

intelligent, adroit, actif, quoique un peu trop agité pour l’œuvre

qu’il s’agissait de mener à bonne fin. Ses démarches dans les cités

voisines firent surprendre son secret par Labiénus; il se laissa

attirer dans une embuscade, d’où il sortit grièvement blessé, réduit à

l’impuissance, et la conjuration fut ajournée en Belgique.

Le légat de César paraît avoir été moins au courant de ce qui se

passait entre la Seine et les montagnes du Centre. Vercingétorix allait

et venait sans être inquiété, et «sa parole ardente et fière réveillait

l’amour de l’antique liberté».

Peu à peu l’entente se fit ou se renoua entre les principaux chefs.

Des réunions plus nombreuses, plus mystérieuses et plus décisives

furent tenues dans les bois ou dans des retraites invisibles, et l’on

y parla nettement des moyens de soulever la Gaule. De sûrs messagers

circulèrent rapidement entre toutes les cités du Centre et de l’Ouest,

de Génabum à Gergovie, de Lutèce jusqu’en Armorique (décembre 53).

VI

Enfin, le rendez-vous général fut fixé dans une de ces forêts profondes

où la Gaule conjurée pouvait délibérer sans autre crainte que celle

de ses dieux. Tout contribua à donner à cette assemblée une poignante

solennité. Les principales nations étaient représentées par les plus

nobles de leurs chefs; les hommes, au fond de ces bois, se trouvaient

plus près de la divinité; on avait apporté les étendards militaires

des tribus, signes aimés de leur gloire d’autrefois et symboles de leur

génie éternel.

On se mit aisément d’accord sur les points essentiels.--Le soulèvement

devait avoir lieu sur-le-champ, en plein hiver, pendant que César,

ignorant tout, était séparé de ses légions: en son absence, les légats

n’oseraient point bouger, lui-même craindrait de revenir sans une armée

pour escorte. Pourrait-il même quitter Ravenne, où il se trouvait en

ce moment? D’étranges nouvelles venaient d’arriver d’Italie: Clodius,

l’ami de César, avait été tué (30 décembre 53); l’incendie ravageait le

forum, la république était en danger; le sénat armait des légions, sans

doute contre le proconsul. Ces nouvelles, défigurées par la distance

et l’exagération habituelle aux Gaulois, leur donnaient une excitation

de plus, achevaient de les affermir dans leur décision.--César pourrait

être pris entre deux adversaires, le sénat et la Gaule. Il fallait, par

un coup de main, lui couper la route des camps. La prise d’armes devait

avoir lieu, à quelques heures près, le même jour dans toutes les cités

conjurées.

Il fallut décider alors quelle nation et quels chefs auraient le

périlleux honneur de donner le signal. On fit de belles promesses à

ceux qui voudraient, au péril de leur vie, se dévouer à la liberté de

la Gaule. Les Arvernes ne pouvaient être appelés à ce rôle, puisque

les chefs de la nation, Gobannitio et les autres, étaient hostiles au

parti des patriotes. Les Carnutes, au contraire, étaient tout désignés

pour le remplir: ils étaient, depuis deux ans, entraînés contre César

sans retour possible; leur territoire étant au centre de la Gaule, le

signal qu’ils feraient arriverait en même temps à toutes les nations

conjurées. Ils acceptèrent d’eux-mêmes de commencer le combat, et de

faire la première libation de sang romain.

Il est probable qu’on agita enfin la question du commandement suprême.

Peut-être promit-on dès lors à Vercingétorix de rendre la suprématie au

peuple arverne, s’il parvenait à le rendre à la cause de la liberté.

Les Carnutes avaient expérimenté par deux fois l’humeur inconstante

de leurs compatriotes: ils demandèrent des garanties, pour n’être

pas abandonnés dans cette aventure capitale. L’usage était en Gaule

de laisser des otages entre les mains des chefs envers lesquels on

s’engageait: mais à le faire maintenant, on eût risqué d’ébruiter

le complot. Alors, et toujours sur la proposition des Carnutes, on

remplaça le lien corporel des otages échangés par le lien religieux du

serment collectif.--Les étendards sont approchés et réunis en faisceau,

ce qui est le symbole de l’entente des tribus associées: les chefs

les entourent, et, les mains étendues vers ces témoins des patries

conjurées, ils prêtent serment de répondre au signal donné.--C’était la

plus puissante des cérémonies, l’acte mystérieux et redoutable d’une

fédération sacrée. Les chefs, désormais, n’appartenaient plus qu’à

leurs dieux, gardiens de la cause et du serment.

Des remerciements furent votés aux Carnutes. Le jour précis de la

révolte fut fixé. On arrêta sans doute un système de signaux et de

crieurs pour mettre ce jour-là Génabum en communication rapide avec

le reste de la Gaule. Puis on se sépara. Vercingétorix, à Gergovie,

attendit le mot d’ordre.

Pendant ce temps, César, à Ravenne, suivait avec inquiétude les

événements de Rome. C’était le fort de l’hiver. Les fleuves débordés

avaient détruit les routes des plaines; les sentiers des montagnes

disparaissaient sous la neige; les ruisseaux étaient pris par la glace;

les Alpes et les Cévennes étaient devenues impraticables, et leur

double muraille fermait la Gaule à César (52, milieu de janvier).

VII

Le jour fixé, deux chefs carnutes, Gutuatr et Conconnetodumn, hommes

d’audace et d’aventure, les «risque-tout» de l’indépendance, pour

parler comme César, donnent le signal, réunissent leurs hommes et

entrent dans Génabum. Ils vont droit aux maisons où habitaient les

citoyens romains, les égorgent sans trouver de résistance et font main

basse sur leurs biens. Cita, le chef de l’intendance de César, périt

comme les autres. La révolte commençait en Gaule ainsi qu’elle débutait

toujours dans les pays soumis à Rome: le premier sang versé était

celui des trafiquants italiens, avant-coureurs de la servitude et ses

premiers bénéficiaires.

Cela se fit au lever du soleil, un matin de janvier. Des crieurs, tout

autour de Génabum, avaient été disposés à travers champs et forêts

jusqu’aux extrémités de la Gaule. De relai en relai, la nouvelle gagna

le même jour les cités voisines. Et telle était la rapidité et le

nombre de ces étapes vocales qu’avant huit heures du soir, à 160 milles

de là, Vercingétorix et les hommes de l’Auvergne reçurent le signal: il

traversa la Gaule avec la vitesse du vent, faisant cinq grandes lieues

à l’heure. En quarante-huit heures, tous les conjurés de la Gaule

entière durent entendre le mot d’ordre de la liberté.

Vercingétorix était à Gergovie. Au premier cri venu de Génabum, il fit

prendre les armes à son clan, qu’il n’eut pas de peine à entraîner

pour la liberté. Mais un obstacle l’arrêta sur-le-champ. Gobannitio

son oncle et les autres chefs, tenus sans doute jusque-là à l’écart du

complot, le désavouent dès qu’ils le connaissent. On court aux armes de

part et d’autre. Vercingétorix et les siens sont les plus faibles, et

jetés hors de Gergovie.

Mais ce ne fut, pour les amis de César, qu’un court répit. Dans la

campagne, où la dureté de la saison suspendait les travaux des champs,

le fils de Celtill n’eut point de peine à grossir sa troupe de nombreux

partisans. La plèbe rurale, les chemineaux de l’hiver, les misérables

fugitifs que des années de luttes politiques avaient éloignés de la

ville, toutes ces ruines humaines de la misère et de la discorde,

se réunirent à Vercingétorix. Au nom de la liberté de la Gaule,

beaucoup de ces prolétaires s’insurgeaient sans doute par haine de

l’aristocratie dominante qui les exploitait dans les chantiers et sur

les terres.

En quelques jours, peut-être seulement en quelques heures, le fils

de Celtill eut, derrière ses propres hommes, toute une armée, groupée

par le souvenir de son père, le besoin de combattre, l’éloquence de sa

parole, le prestige de sa cause: car il l’exhortait de s’armer «pour

la défense de la liberté de toute la Gaule», et il en était le chef et

l’orateur. Alors il put rentrer sans peine à Gergovie; et, à leur tour,

Gobannitio et les autres chefs furent chassés de la ville et expulsés

du pays.

Revenu en vainqueur dans la cité de son père, Vercingétorix fut acclamé

comme roi par ceux qui s’étaient dévoués à sa fortune. Il accepta

le titre, il prit le pouvoir. Ce n’était sans doute qu’une tyrannie

tumultuaire, à peine plus qu’une démagogie militaire, et beaucoup de

nobles ses congénères ont dû hésiter à la reconnaître. Mais la noblesse

quasi royale de sa lignée, la gloire de son père Celtill, la sainte

conjuration de la Gaule donnaient à cette royauté la consécration

légitime aux yeux des hommes et des dieux. Pour la première fois depuis

la défaite de Bituit, la monarchie arverne était reconstituée. C’était

le premier triomphe de la Gaule révoltée.

À la même date, à l’arrivée du signal carnute, les autres chefs

confédérés avaient fait prendre les armes à leur peuple, égorgé

les citoyens romains, appelé les milices au lieu ordinaire de

concentration, mis en état les places-fortes, accumulé l’or et l’argent

dans les trésors et les armes dans les arsenaux. Une fièvre intense

agita subitement la Gaule.

Une fois maître de Gergovie, Vercingétorix envoya des députés annoncer

sa victoire à tous les chefs de la conspiration; son message leur

rappelait les stipulations de la grande assemblée, les adjurait de

demeurer fidèles au serment prêté, les convoquait sur les terres

arvernes. Sur-le-champ, les chefs gaulois se mirent en marche, à étapes

forcées, pour se réunir à Vercingétorix et s’entendre avec lui sur les

résolutions suprêmes. Il y avait à peine quinze jours qu’ils s’étaient

séparés: deux semaines avaient suffi aux cités gauloises pour jurer

d’être libres et pour le devenir (fin janvier 52).

CHAPITRE X

L’EMPIRE GAULOIS

Unum consilium totius Galliæ, ... cujus consensui ne orbis

quidam terrarum possit obsistere.

CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 29, § 6.

I. Jusqu’à quel point le soulèvement s’explique par un

mouvement démocratique.--II. Quels peuples prirent part à la

conjuration.--III. Vercingétorix élu chef suprême.--IV. Nature de

ses pouvoirs.--V. S’il y a eu des institutions fédérales. Monnaies

frappées par les conjurés.--VI. Espérances et ambitions d’un empire

gaulois.

I

Vercingétorix et les Carnutes réalisaient donc le dessein que, dix ans

auparavant, avaient conçu Orgétorix l’Helvète et Dumnorix l’Éduen, et

auquel n’avaient cessé de songer, malgré les incertitudes du moment,

les patriotes gaulois. Car, en dehors des hommes qui ne voyaient

que l’intérêt de leur classe, comme Diviciac, de leur pouvoir,

comme Cingétorix, de leur cité, comme les Rèmes, d’autres rêvaient

d’une patrie collective, d’une grande Gaule, libre et fédérée, image

peut-être de cette fraternité celtique dont parlaient les druides.

La gloire d’avoir soulevé la Gaule n’appartient en propre à aucune

classe d’hommes, à aucun parti politique. Elle ne revient ni à

l’aristocratie, ni à la démocratie.

Ces deux mots sont, à vrai dire, trop savants pour garder toujours

leur raison d’être au delà des Alpes. À force d’avoir sous les yeux

les misères politiques de la Grèce et de Rome, les anciens et les

modernes ont trop souvent voulu que la Gaule leur ressemblât. Mais la

Celtique de César différait trop de l’Hellade de Polybe pour se laisser

absorber par les mêmes amours-propres de parti. On ne peut appliquer à

une nation pleine d’hommes, jeune et débordante, vivant d’action et de

sentiments plus que de logique et de systèmes, les mêmes théories qu’à

la Grèce, vieux peuple, pauvre en hommes et riche en idées, usé par

cinq siècles de lois écrites et de scolastique politique. En réalité,

les principes comptaient en Gaule beaucoup moins que les personnes.

Chaque nation n’y était pas divisée sans remède entre deux classes

d’hommes et deux notions de gouvernement, l’aristocratie et la

démocratie, la noblesse et la plèbe, les riches et les pauvres. Ces

deux classes existaient sans doute, mais elles ne correspondaient pas

toujours à deux formules différentes de la vie publique et des intérêts

sociaux.

La plèbe des cités gauloises ressemblait moins à celle des Gracques et

de Cléon qu’à celle des Tarquins et de Servius Tullius. Elle n’a pas

d’organisme propre, elle n’existe pas comme «ordre» politique, elle est

diffuse et amorphe, flottant entre les divers clans, morcelée entre

les principaux chefs. Elle ne représente d’autre parti que celui de

ses patrons. Si certains des nobles sont regardés comme des démagogues,

c’est parce qu’ils gagnent ou achètent le plus de plébéiens possible:

mais ce n’est pas la démocratie qu’ils veulent établir, c’est leur

autorité personnelle, et s’ils ont contre eux l’aristocratie, cela veut

dire que les autres chefs s’opposent à la monarchie de l’un d’eux. Tout

se ramène peut-être, en fin de compte, à des conflits de personnes ou

de familles.

Le mouvement national de 52 n’est donc pas la revanche de la

démocratie gauloise sur l’aristocratie sénatoriale, complice de César.

Assurément, il y a eu un sentiment semblable chez quelques peuples, et

notamment chez les Arvernes, où la victoire des patriotes mit fin au

gouvernement de l’oligarchie, amie du proconsul: mais, même à Gergovie,

Vercingétorix se regarda sans doute moins comme le champion de la

plèbe que comme le vainqueur des familles rivales. Ailleurs, chez les

Sénons et les Carnutes, c’était au contraire une coalition de chefs qui

avaient brisé la suprématie de l’un d’eux, tyrannie locale bourgeon de

la tyrannie de César.

Ne réduisons pas la révolte de la Gaule aux mesquines proportions

d’une affaire de parti, comme a été celle de Capoue, lorsqu’un chef

démocratique y appela Hannibal en humiliant le sénat local. César, qui

n’eut aucun intérêt à embellir ses adversaires, ne leur fait parler que

de patriotisme et de liberté. Laissons-leur les sentiments dont il leur

a prêté le langage.

Toutefois, si l’on veut, pour expliquer cette révolte, chercher

d’autres causes que de nobles ambitions, on pourra simplement dire

qu’elle triompha par l’union des deux peuples les plus désignés pour

jouer en Gaule un rôle universel, qui avaient le plus d’influence

religieuse ou de gloire politique, qui étaient le cœur du territoire

ou le centre des souvenirs, les Carnutes et les Arvernes.

II

Voici les peuples et les chefs qui se firent représenter auprès de

Vercingétorix.

Les Arvernes finirent sans doute par accepter sa royauté. Mais ce ne

fut pas sans arrière-pensée chez quelques-uns. Parmi les chefs qui

entourent Vercingétorix, Épathnact se ralliera assez vite à César et

deviendra «un très grand ami» de Rome. En revanche, le roi des Arvernes

a près de lui deux vaillants auxiliaires: son cousin Vercassivellaun,

fils de la sœur de sa mère; Critognat, un des hommes les plus nobles

et les plus influents du pays, patriote ardent et écouté.

Les Carnutes ont pour chefs les deux conjurés de Génabum:

Conconnetodumn et Gutuatr. C’est celui-ci, surtout, qui fut regardé

comme le boute-feu de la révolte. Jusqu’à son dernier jour, il

inspirera aux Romains une haine inexpiable. Ils ne furent pas éloignés

de lui attribuer tous leurs malheurs. Vercingétorix a été pour eux un

adversaire, Gutuatr, une sorte de génie malfaisant, exécuteur d’œuvres

sanglantes. Peut-être était-il revêtu de quelque sacerdoce, qui en

faisait l’homme des sacrifices humains.

Au sud-ouest des Arvernes, les Cadurques, leurs clients traditionnels

du Quercy, avaient envoyé leur chef favori Lucter: c’était peut-être

l’homme le plus riche de sa nation, il avait dans sa clientèle une

ville entière, Uxellodunum, aussi grande et presque aussi forte

que Gergovie; mais, surtout, c’était l’homme le plus entreprenant

qu’on pût voir, le moins capable de désespérer, prêt à toutes les

audaces d’actes et de projets, désigné pour les chevauchées les plus

aventureuses.--Dans cette même région, d’autres voisins immédiats

des Arvernes, les Lémoviques du Limousin, apportèrent à la ligue le

contingent d’une race à peine moins robuste que celle d’Auvergne: la

nation tout entière y adhéra, sous les ordres de Sédulius, à la fois

son magistrat et son chef de guerre.--Chez les Pictons du Poitou,

au contraire, il n’y eut pas unanimité: une partie seulement d’entre

les tribus accepta le mouvement, une des villes principales, Lémonum

(Poitiers), demeura fidèle aux Romains.

En revanche, tout le Nord-Ouest de la Gaule, sans exception, depuis

la Loire jusqu’à la Seine, se rallia publiquement à l’insurrection:

ce qui fut dû peut-être à l’influence qu’exerçaient les Carnutes

dans ces contrées sauvages, belliqueuses et dévotes. Là étaient les

Aulerques (Le Mans, Jublains, Évreux), avec leur vieux Camulogène,

le robuste vétéran des guerres gauloises, l’un des généraux les plus

expérimentés du pays celtique; les Andes (Anjou), qui avaient pour chef

militaire Dumnac, un opiniâtre et un entêté, à qui il sera impossible

de demander grâce; les Turons ou gens de la Touraine; et enfin toutes

les peuplades qui formaient la ligue armoricaine, marins et soldats

des côtes de l’Océan breton et normand. Sur ces dernières, toute

conspiration pouvait compter: elles n’avaient cédé en 57 que devant

les légionnaires; elles avaient commencé dès l’année suivante la série

des révoltes; au temps de l’alerte d’Indutiomar, leurs armées s’étaient

trouvées subitement prêtes à entrer en campagnes. Comme les Carnutes et

comme les Belges, les peuples d’Armorique ne savaient point guérir de

l’indépendance. Grâce à leur appui, la Gaule soulevée était maîtresse

de la mer, et pouvait communiquer avec ses frères de la Bretagne

insulaire.

Au Nord, les Sénons avaient d’autant plus adhéré au mouvement qu’ils

l’avaient devancé. Un de leurs chefs, Drappès, avait fait sur leur

territoire, presque sous les yeux de Labiénus, la même besogne que

Vercingétorix autour de Gergovie. Il s’était mis à la tête d’esclaves

échappés et de vagabonds, il avait appelé autour de lui les exilés des

cités, otages fugitifs qui s’étaient dérobés à la colère de César, et

il avait ainsi rendu une armée au peuple sénon, malgré les exécutions

de l’année précédente et la présence de six légions. C’était un homme

de la même trempe que Lucter et Dumnac.

Enfin, dans le voisinage des Sénons, les Parisiens, leurs alliés et

associés de jadis, encore incertains l’année précédente, firent cette

fois cause commune avec eux. Cela avait une très grande importance pour

l’avenir militaire de la confédération. Lutèce, leur principale ville,

n’était qu’une bourgade isolée dans une petite île de la Seine, et ils

étaient eux-mêmes une tribu de force médiocre. Mais ils formaient, au

Nord, l’avant-garde de la Gaule proprement dite en face des peuples

belges; leur territoire, qui au Sud était limitrophe de ceux des

Carnutes et des Sénons, touchait au Nord à ceux des Suessions et des

Bellovaques, les plus vaillantes des nations septentrionales: le jour,

déjà espéré des conjurés, où la Belgique se joindrait à eux, Lutèce

deviendrait le point naturel de ralliement où les confédérés de ce pays

s’uniraient à ceux de la ligue arverne; c’était chez les Parisiens que

la Seine était rejointe par les deux grandes voies de la Belgique, la

Marne et l’Oise, et leur ville était à égale distance de l’Océan, le

long duquel veillaient les Armoricains, et de la forêt de la Meuse, où

errait encore Ambiorix.

Les nations conjurées représentaient seulement la moitié de la Gaule

conquise par César: c’étaient presque toutes celles de l’Ouest et

du Centre, et probablement celles qui avaient jadis soutenu le parti

arverne. L’ancien parti éduen n’y était représenté que par les Sénons.

Dans le Sud, les Santons restaient attachés, ainsi qu’une partie

des Pictons, au peuple romain; sauf les Cadurques, les peuples des

montagnes, malgré d’anciens liens de clientèle avec les Arvernes,

attendaient d’avoir la main forcée: le voisinage de la province romaine

les effrayait.--Au Nord, on pouvait faire fond sur les Trévires et

sur bien d’autres Belges, le jour où la présence des légions les

inquièterait moins, et où Comm l’Atrébate, guéri de sa blessure,

pourrait satisfaire sa rancune contre Labiénus et César. Mais il

fallait compter avec la jalousie ou l’hostilité des Éduens et des

Bituriges leurs alliés, dont les territoires s’étendaient depuis la

Saône jusqu’à la Vienne et coupaient presque en deux tronçons les pays

confédérés.--À l’Est enfin, si les Séquanes et les Helvètes étaient

incertains, les Rèmes et les Lingons ne trahiraient jamais la foi

promise à César: chez ces deux peuples, la haine de l’indépendance

gauloise était passée à l’état de vertu.

III

Les chefs réunis délibérèrent sur le choix de l’homme qui devait

exercer le commandement suprême. Il ne fut pas question de le diviser

entre plusieurs. Et, s’il y eut une hésitation sur le nom du chef, elle

ne fut que de courte durée. Vercingétorix était désigné d’avance. Il

avait donné à la ligue sa première victoire en conquérant Gergovie;

il avait rassemblé les conjurés autour de lui; il était le fils du

dernier Gaulois qui eût commandé à toute la Gaule; il était le roi

de la seule nation qui eût été souveraine sur le nom celtique. Sa

valeur personnelle rendait plus visible l’excellence de ses titres.

D’elle-même, la Gaule se remit entre les mains du successeur de Bituit.

La puissance suprême lui fut offerte du consentement de tous. Il

l’accepta.

IV

Le pouvoir de Vercingétorix était essentiellement militaire. Hors

du pays arverne, il était le chef de guerre des Gaulois confédérés,

et rien de plus. C’était l’autorité qu’avait exercée Bituit sur les

champs de bataille; c’était aussi celle que la tradition attribuait

à Bellovèse et à Sigovèse, les neveux du roi biturige, lorsqu’ils

quittèrent la Gaule à la tête de bandes d’émigrants et à la conquête

de terres nouvelles. Elle ne fut peut-être pas sans rapport avec la

dictature romaine «pour la conduite d’une guerre».

Mais l’action de Vercingétorix était à la fois plus limitée et

plus vaste que celle d’un dictateur militaire. Elle était d’abord

tempérée par les rapports permanents avec les chefs supérieurs des

cités confédérées: il n’était pas dans la nature des Gaulois d’obéir

sans condition et sans discussion au général qu’ils avaient élu

même à l’unanimité. Nul d’entre les nobles n’était habitué à cette

sujétion précise, froide et administrative qu’exigeait de ses préfets

l’_imperator_ suprême des Romains. Leur individualité intempérante

demeurait rebelle à tous les freins. Il fallait, avant les questions

importantes, que Vercingétorix les réunît en conseil; il fallait,

après l’événement, qu’il rendît compte de ce qu’il avait fait. Quand

les circonstances étaient critiques, le conseil des chefs de cités fut

convoqué chaque jour. Les discussions étaient, on le devine, vives et

orageuses, les discours longs et fréquents; le roi dut céder sur des

points où il avait visiblement raison. Une fois même, les accusations

de trahison grondèrent ou jaillirent contre lui en pleine assemblée, et

il dut prendre la parole, ruser et déclamer, pour se justifier et pour

convaincre: de guerre lasse, ce jour-là, il jeta dans la délibération

l’offre de laisser à un plus digne le commandement de l’armée gauloise.

Vercingétorix · 第 8 / 28 段