Le clan, ayant son chef, ses groupes, son état-major, son armée, sa

forteresse, ses serviteurs ruraux et urbains, était une cité dans

la cité même. Comme elle, il avait des relations diplomatiques,

il contractait des alliances au dehors; des liens d’hospitalité se

formaient entre les grands clans des peuples voisins. Comm avait des

amis dans toute la Belgique. Dumnorix possédait chez les Séquanes

et ailleurs un grand nombre d’hôtes ou d’obligés auxquels il avait

fait largesse. Il s’était marié dans la famille d’Orgétorix; d’autres

mariages avaient uni les siens aux plus puissantes familles des

Bituriges et de nations plus lointaines. Pour aboutir à la fédération

des cités, Dumnorix avait fait l’union des principaux clans, et telle

était en effet la force énorme dont chacun d’eux disposait, que la

confédération de trois ou quatre grands chefs suffisait pour les faire

prétendre à l’empire de la Gaule.

Pareille institution n’était pas chose nouvelle dans le monde connu

des Romains. Appius Claudius, quittant les montagnes de la Sabine

pour immigrer sur le sol latin avec ses cinq mille clients; Fabius,

allant combattre les Étrusques avec les trois cent six membres de sa

famille et la foule de ses serviteurs, sont les précurseurs italiens

de Dumnorix et de Vercingétorix. Seulement, le clan du patricien romain

n’a pas la même allure que celui du chef gaulois. Il limite son horizon

à la Forêt Ciminienne et au sommet du Mont Albain; ses hommes sont des

fantassins entêtés, des combattants méthodiques, des laboureurs avides,

des politiques vétilleux à la parole formulaire et à la pensée étroite.

Le clan celtique est une bande de cavaliers aux galops indomptables,

à l’humeur capricieuse, aux résolutions subites, rêvant de descendre

dans les plaines lointaines, d’où l’on revient au son des chants et

des vers, avec les têtes des vaincus se balançant sur le poitrail des

montures.

VI

C’est à la tête d’une multitude de ce genre, force militaire et

familiale qui appartenait à lui seul, que se trouvait Vercingétorix

l’an 53 avant notre ère. Lorsque César nous dit que le jeune chef

possédait chez son peuple «un très grand pouvoir», cela signifie qu’il

conduisait le clan le plus redoutable de la nation arverne.

La puissance de Vercingétorix s’accroissait singulièrement de sa valeur

personnelle.

Les qualités et les défauts de son âme, nous ne pourrons les juger

qu’en le voyant à l’œuvre. Mais la splendeur de son corps haut et

superbe le désignait au commandement et à l’admiration des foules. Il

avait la supériorité physique, qui donne à la volonté une assurance

nouvelle. Il faut se le figurer avec cette grande taille qui émouvait

les Romains, cet aspect farouche qui effrayait l’ennemi, droit sur

son cheval de bataille, vêtu de la tunique aux couleurs bigarrées, la

poitrine constellée de phalères de métal, ayant à son côté, suspendue

par un baudrier d’or, la large et longue épée incrustée de corail,

sur sa tête le casque surmonté d’un monstrueux cimier qui semblait

prolonger encore sa haute stature,--mais aussi, flottant autour de cet

appareil d’éclat et de terreur, le souffle vivant de la jeunesse, l’air

de virginité militaire du chef adolescent qui n’a point encore souffert

pour la liberté. S’il était vrai que les âmes des guerriers gaulois

émigraient d’un corps à l’autre, les Arvernes ont pu se demander si

Luern ou Bituit, les chefs encore célèbres de la Gaule triomphante,

ne revenaient pas de leur lointain séjour sous la forme juvénile du

dernier de leurs successeurs.

CHAPITRE IX

LE SOULÈVEMENT DE LA GAULE

Carnutes se... principes ex omnibus bellum facturos

pollicentur.

CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 2, § 1.

I. Révolte des Sénons et des Carnutes.--II. De l’intervention

de la religion et des druides dans le soulèvement général.--III.

Campagne de 53. Départ de César.--IV. Bilan de l’œuvre de César

en Gaule; motifs de mécontentement.--V. Progrès de la conjuration:

intervention de Comm et de Vercingétorix.--VI. Assemblée générale

des conjurés.--VII. Soulèvement. Vercingétorix, roi à Gergovie.

I

La mort de Dumnorix et d’Indutiomar, la défaite d’Ambiorix avaient

arrêté le soulèvement de la Gaule en 54; mais la conjuration, une fois

formée, ne s’était point rompue.

Au mois de mars 53, César réunit à Samarobrive (Amiens) l’assemblée

générale de la Gaule: il la présida, à son habitude, du haut de son

tribunal. Les Trévires, en guerre avec lui, n’y parurent pas, et

le proconsul n’eut pas lieu de s’en étonner. Mais, pour la première

fois depuis qu’il commandait en Gaule, deux des principales nations

celtiques, les Sénons et les Carnutes, refusèrent d’envoyer des députés

pour jouer près du camp romain la comédie de la liberté gauloise.

Elles avaient, quelques semaines auparavant, aboli la royauté que César

leur avait imposée. Chez les Carnutes, le roi Tasget avait été égorgé

sans autre forme de procès. Chez les Sénons, le roi Cavarin avait été,

semble-t-il, condamné régulièrement par le sénat de la nation, présidé

ou conseillé par Acco: mais on avait apporté une telle solennité à

l’affaire que Cavarin avait eu le temps de se réfugier, à la tête des

siens, auprès du proconsul. Ni des Carnutes ni des Sénons César n’avait

reçu les satisfactions qu’il désirait; ils avaient au contraire échangé

des promesses avec les Trévires, et leur abstention à Samarobrive

ressemblait à une déclaration de guerre.

La révolte de ces deux peuples avait une tout autre importance que

celle des Éburons et des Trévires, peuplades à demi germaniques,

presque cachées entre la Moselle, la Meuse et le Rhin, derrière les

fourrés et les marécages de la forêt des Ardennes.

Les Sénons et les Carnutes étaient alors parmi les nations les plus

considérées de la Gaule: ils n’étaient guère inférieurs, comme rang

et comme puissance, qu’aux Rèmes et aux Éduens. Les Sénons passaient

pour un peuple «solide et de grande autorité». Ils possédaient un

très vaste territoire, s’étendant depuis les pentes septentrionales du

Morvan éduen jusqu’aux abords de la Marne; ils étaient maîtres de la

plupart des vallées qui convergent du Sud et de l’Est vers le bassin de

Paris: celles de la Seine, de l’Armançon, de l’Yonne (sur les bords de

laquelle étaient leur principale ville, _Agedincum_, Sens), du Loing

et de l’Essonne. Une alliance étroite les avait unis aux Parisiens de

Lutèce. Ils commandaient ainsi les principales routes qui, d’Amiens,

menaient au centre et au sud de la Gaule: hostiles à César, ils lui

fermaient le plus court chemin de l’Italie.

La défection des Carnutes était presque aussi grave au point de

vue militaire, elle avait une portée morale beaucoup plus grande.

C’était une des nations les plus célèbres et les plus étendues de

la Gaule centrale. Elle s’appuyait sur les deux plus grands fleuves:

au Sud, elle possédait les deux bords de la Loire, à l’endroit même

où celle-ci remonte le plus vers le Nord, et elle avait sur la rive

septentrionale sa principale ville, Génabum (Orléans), la clé de la

défense militaire de tout le bassin; au Nord, les Carnutes possédaient,

en face du débouché de l’Oise, les bords de la Seine, de Mantes à

Poissy. Leur territoire était regardé par les Celtes, comme «le milieu

de la Gaule entière», et fort justement. Car il servait de lien entre

les terres armoricaines à l’Ouest et les plateaux éduens à l’Est,

entre la Belgique qu’il touchait au Nord et les Bituriges et les

Arvernes qu’il avoisinait au Midi. C’était un centre merveilleux pour

les opérations commerciales: à la suite des victoires de César, les

marchands romains s’établirent à Orléans et y ouvrirent leurs magasins.

Les Carnutes possédaient du reste ce dont César avait le plus besoin

pour se maintenir en Gaule, la race des robustes chevaux du Perche, la

fécondité des blés de la Beauce; aussi le proconsul avait-il installé

à Génabum son principal service d’approvisionnement. Enfin, dernier et

redoutable élément d’influence, les Carnutes inspiraient aux Gaulois

une sorte de respect religieux: chez eux se trouvait l’enceinte

consacrée où se réunissait, chaque année, le conseil général des

druides. C’était sur la terre carnute que reposait toujours, malgré la

désunion des peuples, le foyer commun de toute la Gaule.

Les Carnutes avaient donc, autant que les Arvernes, plus même que les

Éduens, le droit de jouer en Gaule un rôle universel. Seuls peut-être

d’entre les peuples du Centre, ils jouissaient d’une certaine autorité

parmi les tribus de l’Armorique, dont quelques-unes leur étaient

apparentées. Ils furent une des nations qui maintinrent l’unité

religieuse et la grandeur du monde celtique. Leur abstention, en mars

53, paraissait signifier à César que les dieux de la Gaule commençaient

à se séparer de lui. Si la forêt sacrée des Carnutes se peuplait de ses

ennemis, les hauts sommets où habitait Teutatès ne tarderaient point à

s’illuminer des feux de la révolte.

II

Le nom des Carnutes doit attirer notre attention sur les druides.

Ont-ils, eux aussi, dénoncé la guerre à César, ou se sont-ils tenus,

eux et leurs dieux, dans la neutralité? Quelle a été, depuis l’arrivée

jusqu’au départ du proconsul, l’attitude de l’aristocratie religieuse

en face du peuple romain?

À ces questions, nul ne pourra jamais répondre que par des conjectures.

On ne trouvera pas la moindre allusion, dans les Commentaires de César,

à un rôle joué par la religion dans la guerre de la Gaule; et les

autres historiens, plus ou moins influencés par lui, imitent sur ce

point sa réserve.

Ce silence doit être voulu. César a vécu pendant quelques mois auprès

du druide Diviciac; il en a fait son confident et son conseiller dans

des causes délicates: pas un instant il n’a mentionné sa qualité de

prêtre. Il a prêté aux chefs gaulois de beaux et longs discours: il

évite de leur faire prononcer les noms des dieux. Une seule fois, dans

le cours des grandes révoltes, nous nous apercevons qu’ils pensaient à

la divinité en combattant, et c’est en lisant le livre des Commentaires

qui n’est point écrit par César.

Le proconsul a la ferme volonté de tenir les puissances religieuses

à l’écart du récit de ses démêlés avec les hommes. A-t-il jugé, lui,

sceptique par philosophie, qu’il était inutile de faire intervenir,

pour expliquer des affaires sérieuses et positives, les fantômes créés

par l’imagination craintive des peuples? ou bien, politique prudent,

a-t-il voulu insinuer aux Gaulois, en racontant ses victoires, que

leurs dieux n’ont paru nulle part, et que, s’ils se trouvaient d’un

côté, c’était de celui des Romains? ne dit-il pas lui-même, et tout

à fait incidemment, que ces dieux ressemblaient à ceux de Rome, leur

Teutatès n’étant que Mercure? Quoi qu’il en soit, tous les insurgés

dont parle César, Ambiorix, Indutiomar, Vercingétorix lui-même et

surtout, et les soldats aussi bien que les chefs, n’apparaissent dans

les Commentaires que comme des hommes qui commandent ou qui obéissent,

et rien de plus, ignorants de la prière et de la foi, étrangers à toute

crainte religieuse et à toute espérance vers le ciel. César ne leur a

laissé que l’allure militaire, et le moins possible de couleur locale.

Il a laïcisé à outrance l’esprit et l’histoire de la Gaule.

César a par là, sinon dénaturé, du moins dénudé cette histoire. Nul ne

croira que la Gaule n’ait pas appelé prêtres et dieux à son secours.

Ces hommes, que leur adversaire regarde comme voués aux superstitions,

ont dû terriblement jouer de leurs croyances dans ces journées

décisives de leur vie; ces dieux, dont la multitude grouillait sur les

montagnes, le long des sources et dans les bois, ont dû s’agiter sur

le passage de tant d’hommes en armes; le sang des victimes humaines

a dû couler pour solenniser les serments des conjurations suprêmes et

attirer sur les étendards gaulois la faveur des puissances souveraines.

Il est impossible que les druides, leurs prophètes et leurs bardes

soient devenus subitement muets à l’arrivée des Romains: les prêtres

et les desservants de la religion gauloise avaient la parole facile et

l’humeur loquace. Voilà des hommes dont César nous dit, textuellement:

«Ils décident presque de toutes les causes privées et publiques; ils

peuvent interdire les sacrifices aux particuliers et aux nations mêmes

qui n’acceptent pas leurs sentences: il n’y a en Gaule que deux classes

qui soient considérées, les druides et les chevaliers; et c’est par les

prêtres que les magistrats peuvent être installés.» Croira-t-on que,

jusque-là arbitres et juges suprêmes, les druides aient brusquement

abdiqué leur puissance? Je ne m’imagine pas la subite abstention de

tout un sacerdoce au milieu des conflits politiques et des luttes

nationales.

Si la logique des faits n’a point subi trop de démentis dans la guerre

des Gaules, s’il est permis de deviner la conduite des hommes d’après

leur origine et leur caractère, voici ce qu’on pourrait supposer de

l’histoire des druides depuis l’arrivée des Romains.

À aucun moment, je doute qu’ils aient été unanimes pour ou contre Jules

César. Le sacerdoce partagea les querelles et les partis-pris de la

noblesse, à laquelle il était allié. Malgré leurs assemblées générales

et leur chef unique, les prêtres étaient divisés entre eux; les

armes seules décidaient parfois du choix du grand pontife. Éduens et

Séquanes, chaque parti devait tenir à ce qu’il fût homme de son goût,

comme Athéniens ou Spartiates cherchaient à faire parler leur langue à

la sibylle d’Apollon.

Au début, les prêtres, ainsi que les nobles, sont en majorité du côté

de César. C’est un druide que Diviciac, le traître le plus intelligent

et le plus utile que le proconsul ait rencontré chez les Gaulois; et

je soupçonne que le druidisme était particulièrement influent chez les

Éduens, amis presque séculaires du peuple romain.

Insensiblement, les prêtres, eux aussi, s’éloignèrent du proconsul. Il

n’est plus question de Diviciac après 57. L’impérialisme militaire de

César s’accommodait mal d’une théocratie officieuse. Ce fut, de tous

les Romains, celui que les scrupules religieux ont le moins arrêté.

Les dieux gaulois ne troublèrent pas plus son bon sens que les dieux

de Rome. Il s’est passé, sans nul doute, des auspices sacerdotaux pour

introniser Tasget et Cavarin; on ne se représente pas les druides

inaugurant l’assemblée de la Gaule sous la présidence du général

romain. La civilisation latine menaçait d’une fin prochaine ce qui

faisait la grandeur et la puissance du sacerdoce national: les chants

des bardes, les prophéties des devins, les sacrifices sanglants des

prêtres. En présence de César, les lyres ne résonnaient plus de la

louange des héros gaulois, et les dieux étaient sevrés de victimes

humaines.

Depuis l’hiver de 54-53, la majorité des druides est passée (je le

suppose du moins) du côté de la conjuration: si les prêtres n’en

furent pas les inspirateurs, ils en étaient du moins les auxiliaires.

Quatre ans plus tard, lorsque César quitta pour toujours la Gaule

vaincue, les bardes et les druides furent les premiers à se réjouir,

et reprirent, ceux-là leurs harpes et ceux-ci leurs couteaux. Après la

mort de Néron, au temps de l’incendie du Capitole, ce sont les druides

qui prophétisent la revanche des Celtes: les Romains ne séparent pas

leur nom de la crainte d’une révolte gauloise. De la même manière, à la

veille du principal soulèvement, ils ne purent être que du côté de ceux

qui le préparaient. Ce fut dans la profondeur des bois que se tinrent

les conciliabules des chefs, et ces bois étaient l’asile ordinaire

des rendez-vous sacrés. Les conjurés profitaient des fêtes d’hiver

pour haranguer les hommes, et c’étaient des prêtres qui présidaient à

ces fêtes. Un des deux chefs carnutes qui proclameront la guerre dans

l’hiver de 53-52, semble être revêtu d’un sacerdoce.

Car, enfin, ce sont les Carnutes qui, les quatre dernières années de

la guerre, se sont périodiquement faits «les hérauts» du soulèvement

(et, chose étrange! leur nom signifie peut-être, en langue celtique,

la trompette de combat). En 54, ils massacrent le roi imposé par

Rome; en 53, ils refusent de venir à l’assemblée convoquée par César;

en 52, l’année de Vercingétorix, ils donnent le signal de l’entrée

en campagne; l’année suivante encore, après la chute d’Alésia, ils

recommenceront la lutte à l’improviste, au beau milieu de l’hiver. Ils

furent, de tous les peuples de la Gaule, celui qui s’acharna le plus

à vouloir la liberté, et c’était celui qui offrait l’hospitalité à la

réunion des prêtres. Ce ne peut être un hasard si le mot d’ordre de la

révolte a toujours été lancé près de l’enceinte sacrée où les druides

prenaient leurs décisions.

III

Mais, en mars 53, le signal fut encore donné trop tôt: aucune autre

nation du Centre ne se trouva en mesure de suivre l’exemple des Éburons

et des Trévires, des Sénons et des Carnutes.

César agit avec cette rapidité de décision qui est le trait distinctif

de sa nature. Il ne laissa pas au mouvement le temps de s’étendre

vers le Sud. L’assemblée de la Gaule à peine réunie, à Samarobrive, et

l’absence des révoltés une fois constatée, il la déclare suspendue, la

renvoie à Lutèce chez les Parisiens, et se dirige à grandes étapes vers

le territoire des Sénons. La marche fut si prompte, qu’ils n’eurent

même pas le temps de se réfugier dans leurs places-fortes. Ils firent

leur soumission, les Carnutes de même: les Éduens intercédèrent pour

ceux-là, les Rèmes pour ceux-ci. César se fit livrer des otages par

chacun des deux peuples, et les choisit parmi les plus compromis: mais

il réserva toute autre décision. Il revint ensuite à Lutèce, et tint

l’assemblée, où il fixa le contingent de cavalerie que la Gaule devait

lui fournir pour la prochaine campagne.

Alors, disent les Commentaires, «la Gaule centrale étant pacifiée,

César n’eut plus de pensée et de volonté que pour s’acharner contre

les Trévires et les Éburons». Une guerre inexpiable commença. Labiénus

écrasa encore les Trévires, et ce qui restait de la nation fut donné à

Cingétorix, l’ami du peuple romain. César traqua les Éburons comme des

bêtes fauves, et pour les anéantir plus sûrement, il sembla convier les

Germains eux-mêmes à prendre part à la curée. Mais Ambiorix échappa,

les Germains maltraitèrent moins les Éburons que les hommes de César,

et ce fut avec un sentiment de dépit que celui-ci ramena ses légions à

Durocortorum (Reims).

Là se réunit l’assemblée d’automne. Les événements de l’année n’avaient

point disposé César à la clémence. Il consacra cette session à

instruire l’affaire des Carnutes et des Sénons: il ne fut pas question

de pardon et d’oubli. Acco, le chef des conjurés sénons, fut condamné

à la peine capitale, et César prit soin qu’il fût exécuté à la manière

romaine. D’autres otages s’étaient enfuis avant le jugement: ils furent

condamnés à l’exil. Puis l’assemblée fut congédiée.

La campagne militaire et diplomatique de l’année 53 était achevée. Il

n’y avait plus d’hommes en armes en deçà du Rhin, sauf Ambiorix et ses

quatre compagnons: tout le monde avait obéi à la réunion d’automne.

La Gaule entière était cette fois, écrivait César sur ses tablettes,

«tranquille et apaisée». Il désigna les campements d’hiver de ses

dix légions: deux furent logées près des Trévires, sur l’Aisne, la

Meuse ou la Moselle, surveillant la frontière de la Germanie et les

retraites d’Ambiorix. Le gros de l’armée fut déplacé vers le Sud,

dans le bassin de la Seine: six légions à Sens, deux autres plus bas

encore, chez les Lingons du pays de Langres et de Dijon; Caius Fufius

Cita, chevalier romain, fut envoyé à Génabum (Orléans), pour diriger

l’approvisionnement des camps romains. Labiénus, le plus capable et le

plus élevé en grade des lieutenants de César, fut chargé de veiller au

salut de l’armée, pendant l’absence du proconsul.

Sauf le corps qui avoisinait les Germains, les légions romaines se

trouvaient sur la route directe qui menait du Nord en Italie, comme

si César, après six années de campagnes, voulait déjà leur montrer le

chemin du retour. Lui-même prit cette route, franchit les Alpes, arriva

sur les bords du Pô.

L’hiver survenait, les forêts celtiques se dépouillèrent, et les

Gaulois virent reparaître la verdure éternelle des guis aux rameaux des

arbres dénudés (novembre 53).

IV

Presque chaque année, à l’entrée de l’hiver, Jules César avait annoncé

de même la pacification de la Gaule. Mais jamais il n’y avait cru

davantage, jamais il ne se trompa plus complètement.

À force de ne voir dans la Gaule que des cités jalouses et des partis

ennemis, il s’était persuadé qu’elle était plus incapable que la Grèce

même de s’entendre contre l’étranger; il se fit illusion sur la force

et la nature des sentiments des vaincus, sur la durée et l’étendue

de leurs colères. Son attitude pendant l’hiver qui commence est d’une

étrange imprudence. Il ne se doute de rien, son service d’espionnage,

si bien fait l’année précédente, ne lui donne aucun renseignement

essentiel. Ses légats demeurent immobiles et tranquilles dans leurs

campements; s’il lève des troupes en Cisalpine, c’est contre ses

ennemis du sénat. De Langres ou de Dijon, où campent ses légions les

plus proches, jusqu’à Lucques ou Ravenne, où il va s’installer, il y a

150, 200 lieues et davantage, plus d’une semaine de chevauchée rapide,

et pas un détachement important pour garder les communications. Les

dix légions elles-mêmes, ramassées entre les plaines de la Champagne

et le plateau de Langres, ne commandent pas sur plus d’un dixième de la

Gaule. Ce qui peut se passer en Auvergne, sur la Loire ou en Armorique,

leur échappe complètement. César ne prévoit pas l’imminence d’un

mouvement général; il le juge impossible, matériellement et moralement.

Car c’est le propre des ambitions universelles de méconnaître la valeur

du patriotisme, la force de l’esprit national. Napoléon se brisa à

vouloir briser les peuples. César se perdit deux fois par mépris ou

ignorance des sentiments d’une nation: lorsque, dictateur à Rome, il

crut qu’il pouvait y être roi; lorsque, proconsul dans la Gaule, il la

crut soumise le jour où elle fut silencieuse.

À cette heure où il ignorait le plus ce qui se faisait en Gaule,

les Gaulois dressaient le bilan de ce que César leur avait

apporté.--L’aristocratie l’avait accueilli, et il lui avait imposé

un roi chez les Carnutes, chez les Sénons et ailleurs. Les Éduens lui

avaient donné l’alliance de la Gaule, et il avait pris la présidence de

l’assemblée, et il avait grandi, contre eux, la puissance des Rèmes.

Il s’était dit le sauveur des Séquanes, et il avait laissé les Rèmes

encore leur dérober leur clientèle. Les plus grands chefs étaient

morts, et non pas tous sur les champs de bataille: Acco, Indutiomar,

Dumnorix, le plus populaire de tous. L’action néfaste de César avait

détruit des sénats entiers, les uns massacrés, d’autres frappés de

proscription. Les nobles traînaient à travers les campements leurs

tristesses d’otages éternels. Cette superbe cavalerie qui était

l’ornement de la Gaule s’était usée dans des chevauchées sans gloire

en Bretagne et en Germanie. Pour ménager ses fantassins légionnaires,

César exposait ses auxiliaires gaulois aux principaux dangers. Ses

commis aux vivres drainaient les blés et les fourrages; les marchands

romains commençaient dans les grandes villes leur besogne d’accapareurs

et d’usuriers. César était venu pour délivrer la Gaule: il y tenait ses

assises à la Romaine. Il était venu pour chasser les Germains: et, dans

l’été qui venait de finir, il leur avait presque ouvert la frontière

pour satisfaire sa haine contre Ambiorix. Que de contradictions entre

ses premières paroles et ses derniers actes!

Ceux qui énuméraient ainsi les actions de César rappelaient aussi le

passé de la Gaule, cette liberté dont elle avait été si fière jusqu’à

l’arrivée des Romains, cette gloire militaire dont le monde entier

avait tremblé. Mourir pour mourir, il valait mieux que ce fût les armes

à la main, contre l’ennemi national. Et puis, était-on sûr de ne point

revivre après ce qu’on appelait la mort?

V

Vercingétorix · 第 7 / 28 段