non pas comme le nom propre et personnel du fils de Celtill, mais comme
le titre de la magistrature suprême qu’il avait revêtue à la tête
de la Gaule soulevée. Le chef arverne avait été «le vercingétorix»,
c’est-à-dire (c’est ainsi qu’on traduisait ce mot) «le généralissime»
ou «le dictateur fédéral»: César, qui ne savait pas le gaulois, a pris
le nom de la fonction pour celui du chef. Dans les livres de lecture
historique les plus populaires au temps où régnait le romantisme, la
chose était présentée de cette manière, et l’on faisait ainsi du vaincu
d’Alésia le champion anonyme et mystérieux de la liberté gauloise:
l’homme s’effaçait et disparaissait derrière le héros symbolique.
Michelet avait couramment écrit «le vercingétorix» dans son _Histoire
romaine_ et dans son _Histoire de France_. Amédée Thierry, dont
les jugements eurent longtemps force de loi, avait lui-même accepté
cette doctrine; et si, dans son _Histoire des Gaulois_, il fait de
Vercingétorix le nom du célèbre guerrier, c’est, dit-il, pour rendre la
narration plus vivante, et parce qu’ «il est fastidieux de raconter en
détail l’histoire d’un héros sans nom». En quoi Thierry avait tort, car
l’historien ne doit pas ruser avec la vérité pour écrire un récit plus
agréable, mais le présenter avec le plus grand degré de vraisemblance
qu’il peut atteindre.
Ce qui donnait une apparence de raison à cette théorie sur le nom de
Vercingétorix, c’est qu’il semble signifier en gaulois précisément
«chef supérieur» ou quelque chose d’approchant. _Rix_, c’est, comme le
latin _rex_ ou l’irlandais _rî_, le mot «roi»: _ver_ est un préfixe
qui renferme l’idée de grandeur ou de prééminence; _cinget_, enfin,
signifierait «celui ou ceux qui marchent, les guerriers», comme
l’irlandais _cing_ veut dire «combattant». Vercingétorix deviendrait
par là «le grand roi des braves» ou «le roi très fort», et on a même
dit «le grand chef des cent têtes», comme Cingétorix (nous avons parlé
de ce chef trévire) serait un simple «roi des guerriers».
La découverte, faite en Auvergne vers 1837, d’une monnaie d’or au nom
même de Vercingétorix[1], écrit en lettres latines, des trouvailles
semblables qui furent faites ensuite à Pionsat, aux environs d’Issoire,
et enfin devant Alésia, c’est-à-dire aux endroits où le chef de
Gergovie avait commandé ou combattu, ont jeté, quoique très lentement,
le doute et le discrédit sur cette manière de raconter l’histoire.
Aujourd’hui, je l’espère du moins, nul ne s’avise plus de contester son
nom à Vercingétorix.
[1] Voyez la note I à la fin du volume, p. 353 et suiv.
Aussi bien, César méritait, au moins en cela, une plus grande
confiance: il était capable de mal juger et de méconnaître ses
adversaires, mais il avait d’excellents interprètes qui ne le
trompaient pas sur leurs titres. Vercingétorix devint son prisonnier et
avait été son ami: César a dû faire inscrire exactement son nom sur ses
tables d’hospitalité et sur les registres de la prison publique.
II
Le nom de Vercingétorix a, dès la naissance, aussi bien appartenu au
chef gaulois que celui de César à son adversaire. Mais si ce nom était
synonyme de «grand roi des braves», ne doit-on pas supposer qu’il
prédestinait le fils de Celtill à commander aux Arvernes et à toute la
Gaule? Quelques érudits ne sont pas loin de penser, aujourd’hui, que
le nom de Vercingétorix, tout en étant le nom d’un homme, n’était et ne
pouvait être que celui d’un très grand personnage, qu’il était réservé
à des nobles, chefs de peuple en réalité ou en espérance.
Qu’on remarque en effet que tous les noms à désinence semblable
cités par César,--Ambiorix, Cingétorix, Dumnorix, Éporédorix,
Orgétorix,--sont ceux de princes, de puissants ou de rois: il semble
que nul ne pût s’appeler d’un nom en _rix_, c’est-à-dire se terminant
par «roi», s’il n’appartenait à une lignée ou royale ou capable de le
devenir. Sans doute, après la conquête romaine, les noms de ce genre
furent portés par toutes sortes de gens, et des plus humbles; leur
valeur sociale disparut, en même temps que s’effaça le privilège des
grandes familles. Mais à l’origine ces noms royaux sont spéciaux à ceux
qui sont ou peuvent être rois, et c’était le cas de Vercingétorix, fils
de Celtill.
Si séduisante que soit cette théorie, elle demeure, jusqu’à nouvel
ordre, une simple conjecture. Il faudrait d’abord, pour qu’elle eût
un fondement très solide, que l’étymologie qu’on donne de ces noms fût
indiscutable. Or, elle ne l’est pas plus que celle des noms de César ou
d’Auguste, sur laquelle les contemporains eux-mêmes ne s’entendaient
pas. Je ne puis affirmer sans hésiter que _rix_, le mot décisif
dans tous ces noms, signifie réellement «roi». Cette terminaison ne
serait-elle pas, en langue celtique, quelque suffixe sans aucun sens
précis et nominal? Nous la trouvons, en effet, dans d’autres noms,
comme dans celui de _Biturix_, qui n’est pas un nom de personne, mais
de peuple; et, si on répond que les Bituriges étaient le peuple des
«rois du monde» ou des «rois éternels», je rappellerai que l’on écrivit
à la fois _Biturix_ et _Bituricus_, tout comme si _rix_ et _ricus_
étaient des suffixes analogues.
Mais admettons, ce qui après tout est très probable, que l’étymologie
proposée pour les noms de Cingétorix et de Vercingétorix soit légitime,
et que ces noms soient bien à désinence «royale». Si plus tard, sous
Tibère et sous les Antonins, ils ont été portés par toutes les classes
de la société gauloise, comment pouvons-nous affirmer qu’il n’en fut
pas ainsi dès le temps de César? Celui-ci ne les mentionne que chez de
grands chefs: mais bien des rois n’en portent pas de semblables, et
d’autre part pouvait-il nous faire connaître, dans ses Commentaires,
d’autres noms que des noms de chefs?
Il demeure donc fort possible que le hasard ait fait appeler
Vercingétorix le fils de Celtill, comme ce fut le hasard qui valut au
fils d’un obscur athénien le nom de Démosthène, «la force du peuple».
Mais il prépara bien les choses, en faisant de l’un et de l’autre «les
hommes de leur nom».
III
Car le nom de Vercingétorix n’a pas dû être une chose banale et sans
valeur, indifférente à l’attitude de ceux qui l’entendaient, inutile à
la fortune de celui qui le portait. En dehors de toute signification
précise, il sonnait franchement et fièrement gaulois. Le mot
appartenait à cette classe de noms superbes et sonores que les Gaulois
de toute la Gaule affectionnaient, aussi bien ceux de la Belgique que
ceux des Alpes et de la Loire. Tour à tour, les trois précurseurs de
Vercingétorix à la tête du parti national ont porté un nom semblable:
Orgétorix l’Helvète, Dumnorix l’Éduen, Ambiorix l’Éburon. C’était un
nom à panache. «Il retentissait profond et terrible», comme dit un
écrivain grec des sons effrayants que prononçaient les Gaulois. «Il
semblait fait pour inspirer l’épouvante», écrivit plus tard l’historien
latin Florus. Chez ce peuple sensible aux choses extérieures, aux
couleurs voyantes et aux mots éclatants, le nom de Vercingétorix
pouvait être, sinon un élément, du moins un ornement de la puissance
souveraine.
Mais ce qui prédisposait l’Arverne à commander à la Gaule, c’étaient le
passé et le présent de son peuple, la force de son clan, le prestige de
sa personne.
CHAPITRE VIII
VERCINGÉTORIX, CHEF DE CLAN
Summæ potentiæ adulescens.
CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 4, § 1.
I. Rôle effacé des Arvernes depuis l’arrivée de César.--II.
Caractère d’un chef gaulois.--III. Son éducation et ses
aspirations.--IV. La puissance d’un chef; ceux qui dépendaient de
lui.--V. Force et nature d’un clan gaulois.--VI. Aspect physique de
Vercingétorix.
I
Nous connaissons déjà le peuple arverne; nous savons pourquoi il
avait commandé à la Gaule libre et pourquoi il pouvait lui commander
encore le jour d’un soulèvement général. Ses montagnes menaçaient
les grandes routes où circulaient les légions romaines. À la Gaule
soulevée, il offrirait ses terrasses fortifiées propres aux longues
résistances; il lui apporterait le secours de ses fantassins et de ses
cavaliers, l’aide de ses blés et de son or, le concours de ses clients
traditionnels, le réconfort du souvenir des grands rois, et l’appui du
dieu du Puy de Dôme.
Or, les Arvernes n’avaient pas une seule fois paru dans cette série de
sinistres aventures qui s’étaient déroulées en Gaule depuis l’arrivée
d’Arioviste. Il est question chez César des Éduens, des Séquanes,
des Helvètes, des Carnutes, des Bituriges, des Sénons, et pas une
seule fois des Arvernes. Il témoigne de l’humeur contre les uns, des
égards pour les autres. Il n’a pas un mot sur le compte du peuple qui,
avant son arrivée, faisait le plus parler de lui en Gaule. L’Auvergne
demeure en dehors de son récit, de la marche et des campements de ses
légions. En 58, elles suivent le flanc oriental du plateau central,
dans leur marche du Confluent au Mont Beuvray; en 57, elles guerroient
dans le Nord; en 56, elles longent les pentes de l’Occident, pour
se rendre de la Loire à la Garonne. Elles ont fait le tour du massif
sans y pénétrer. Elles ont hiverné en Franche-Comté, sur la Loire, en
Belgique, et jamais dans les régions du Centre.
Il est vraisemblable que les Arvernes ne se sont signalés ni par une
opposition prématurée, ni par une dépendance de flagorneurs. Le pouvoir
appartenait toujours aux chefs de l’aristocratie, parents ou vainqueurs
de Celtill; son frère Gobannitio et les autres nobles continuaient à
gouverner le pays, prenant les précautions nécessaires contre toute
tentative nouvelle de tyrannie, surveillant d’assez près le jeune
héritier de Celtill. Sans doute, comme les sénateurs des autres cités
gauloises, ils avaient témoigné aux ordres de César la déférence de
rigueur.
Ainsi, cette nation dont l’initiative, depuis un siècle, avait été
prépondérante en Gaule, était en ce moment la plus effacée ou la plus
recueillie. À moins de mentir à son caractère et de désavouer toutes
ses ambitions, il fallait qu’elle prononçât son mot dans la crise
solennelle qui se préparait. Les conjurés qui avaient écouté les
paroles de Dumnorix ou adressé leurs vœux à Ambiorix avaient encore le
droit d’espérer dans le peuple arverne et dans ses chefs.
Ces espérances grandirent le jour où le fils de Celtill, ayant atteint
l’âge d’homme, devint un des plus grands chefs de la Gaule entière.
II
Un chef de clan gaulois ne ressemble à aucun autre des maîtres d’hommes
du monde antique, ni à l’eupatride grec, ni au patricien romain, ni au
mélek phénicien, ni au roitelet de la Germanie. Il y avait chez lui à
la fois la rudesse du Barbare et la souplesse de l’homme policé. Ne
nous ne le figurons pas comme un glorieux sauvage, épris seulement
de combats sanglants, de chasses rapides et de buveries sans fin.
Certes, il aimait tout cela, et avec la fougue irréfléchie des natures
encore neuves: les plus vives passions bouillonnaient en lui, et ne
s’apaiseront jamais du reste chez notre aristocratie nationale, qui
gardera en elle une survivance de ses premiers instincts. Mais le noble
gaulois est autre chose qu’un brandisseur de glaives et un chevaucheur
de grandes routes. Le Vercingétorix des statues classiques, dressant
vers le ciel sa tête farouche et sa longue lance, est le chef des
jours de bataille. Je crois que les hommes de son milieu connaissaient
aussi des plaisirs plus fins et des goûts plus calmes. Si l’on veut
retrouver ceux qui leur ont ressemblé le plus, il faut chercher, non
parmi les Barbares du monde antique, mais parmi leurs successeurs
sur le même sol. «Le monde celtique», a dit avec raison M. Mommsen,
«se rattache plus étroitement à l’esprit moderne qu’à la pensée
gréco-romaine.» Et, en cherchant à comprendre Vercingétorix et ses
congénères de l’aristocratie gauloise, j’ai toujours pensé malgré moi
à Gaston Phœbus, superbe d’or, d’argent et de brocart, tantôt lancé
dans d’infernales chevauchées où des meutes haletantes se mêlaient aux
chevaux d’escorte, et tantôt trônant au milieu de ses convives, en face
de la cheminée rayonnante de la grande salle de son château, entouré
d’hommes d’armes, de chanteurs et de poètes, curieux lui-même de vers
harmonieux et de récits imagés, beau conteur et beau diseur à son tour,
intelligent, éloquent, rieur, têtu, cruel et dévot.
III
Les héritiers des grandes familles gauloises étaient élevés pour une
vie de combats et une vie d’intelligence. Monter à cheval, manier les
armes, courir au sanglier, c’était, sans aucun doute, les exercices
obligatoires de leur adolescence. Mais une large part était aussi
faite, dans leur éducation, aux travaux de l’esprit. Ne fallait-il
pas qu’ils pussent comprendre et louer les poésies que les bardes
chanteraient en leur honneur? ne devaient-ils pas eux-mêmes faire
presque l’office de bardes, en célébrant leurs propres exploits et ceux
de leur race avant d’engager les combats singuliers? À table, dans le
conseil du sénat, dans le conseil des chefs de guerre, dans ces grandes
réunions d’hommes, populaires ou armées, où la multitude imposait
souvent sa volonté à ses maîtres, le noble gaulois devait tenir son
rang, être prêt à l’attaque et à la riposte, commander par l’éloquence
et savoir parler d’or.
Aussi est-il envoyé de bonne heure à l’école des druides; il vit
pendant les premières années de sa pensée dans la familiarité
respectueuse de ces prêtres, qui sont d’ailleurs nobles comme lui,
ses égaux par le rang, ses supérieurs par le mérite; et il s’habitue à
honorer autre chose que la force.
Des druides il apprend qu’il a une âme, que cette âme est immortelle,
et que la mort est le simple passage d’un corps humain à un autre corps
humain. Il sait bientôt par eux que le monde est une chose immense, et
que l’humanité s’étend au loin, bien en dehors des terres paternelles
et des sentiers de chasse ou de guerre. Enfin, ses maîtres lui font
connaître ce qu’est la nation celtique, comment les Celtes ont une même
origine, et que tous, amis ou ennemis du moment, sont les descendants
d’un même ancêtre divin. Ainsi, le jeune homme s’imaginait peu à peu la
grandeur du monde, l’éternité de l’âme, l’unité du nom gaulois. C’était
chez lui un prodigieux effort pour élargir son horizon par delà ces
domiciles provisoires et restreints qu’étaient son corps, le domaine
de son père, la cité de ses camarades, pour contempler au loin dans des
espaces infinis la durée de son être et la grandeur de sa race.
Peu d’aristocraties anciennes ont reçu un enseignement d’une telle
portée, mieux fait pour stimuler le courage et l’orgueil, pour
éveiller les vastes ambitions et les progrès généreux. Rien d’étroit,
de formulaire, de strictement traditionnel: les druides savaient, au
besoin, suppléer à leur ignorance par la hardiesse des hypothèses. Ils
ne témoignaient aucun mépris pour les choses étrangères, ils avaient
emprunté à la Grèce son alphabet, et peut-être avaient-ils modifié
leurs doctrines primitives sous la rumeur lointaine de la philosophie
grecque. Enfin, leurs procédés scolaires ôtaient à leur science
ce qu’elle pouvait avoir de rebutant, ce que n’eût point aisément
supporté l’esprit vagabond de la jeunesse celtique. C’était en vers,
sous forme de longs poèmes, qu’ils donnaient leur enseignement; il se
présentait dans la trame continue de périodes cadencées. Les jeunes
gens apprenaient par cœur des chants sans fin, tirades didactiques
ou chansons de gestes, sœurs barbares de l’Iliade d’Homère et de la
Théogonie d’Hésiode. De cette gymnastique incessante ils sortaient
doués d’une excellente mémoire et d’une imagination très active:
deux qualités essentielles, celle-là aux chefs d’État, celle-ci aux
conquérants. Après avoir vécu leur jeunesse au son des épopées, les
nobles étaient tentés de vivre à leur tour ces épopées mêmes.
Pour peu qu’ils eussent, avec l’amour de la gloire, l’intelligence des
belles ambitions, ils entraient dans la vie imprégnés de l’idée que la
Gaule était une grande chose et une seule patrie, et que leur devoir
était d’en faire un même empire. Mettez enfin ces leçons et cette
idée dans l’esprit d’un adolescent dont le père a commandé à tous les
Gaulois, dont le peuple a fourni des rois à toute la Celtique, et vous
comprendrez avec quelle force invincible Vercingétorix a été amené à
reprendre contre César le rôle de Bituit.
IV
Arrivé à l’âge de porter les armes, le jeune noble paraissait à côté
de son père à la tête du clan qu’il devait hériter plus tard. On a
vu que Vercingétorix reçut, n’étant encore qu’un enfant, l’héritage
de Celtill; il eut maison et clientèle à l’âge où beaucoup de Gaulois
n’étaient que les premiers serviteurs de leur père: peut-être prit-il
plus tôt que d’autres l’habitude de commander à des hommes et de faire
valoir sa puissance.
La puissance d’un chef de clan consistait en terres, en or et en hommes.
Comme terres, les chefs de l’Auvergne avaient les plus fertiles de la
Gaule: de la plaine de la Limagne et des prairies du Cantal venaient
les blés, les flots de lait, les masses de fromage, les troupeaux de
bétail dont les nobles réjouissaient la foule de leurs convives les
jours des festins solennels.--En or et en argent, ils possédaient les
revenus des mines voisines ou les héritages de Luern et de Bituit,
ces rois qui se faisaient démagogues en versant de l’or du haut de
leurs chars. Et il fallait aux chefs beaucoup d’or pour la solde
et l’entretien de leurs hommes.--Car, comme la vie des puissants se
passait surtout à combattre et à commander, c’était la richesse en
hommes qui faisait la force d’un clan.
Je désigne par ce mot de «clan», faute d’un nom meilleur, l’ensemble
de choses et de personnes qui dépendaient d’un seigneur gaulois.
Il renfermait des groupes d’origine fort diverse.--Les esclaves et
les affranchis de la famille du chef étaient la catégorie la moins
nombreuse: il y avait en Gaule des formes si variées de la dépendance
qu’il n’était point besoin de recourir à l’esclavage pour se fournir
de serviteurs. Peut-être est-ce dans cette première classe que le
maître choisissait les nombreux employés chargés d’assurer le train
de sa maison, de percevoir ses droits et ses revenus.--Au-dessus
des esclaves, à peine plus considérés qu’eux, était toute une plèbe
d’hommes libres, débris des vieilles populations vaincues par la
noblesse gauloise, ou bien épaves d’une société troublée, victimes
d’un continuel droit du poing, traînards de tribus sans cesse en
mouvement, tous attachés à la personne du chef par des liens d’intérêt
et de crainte aussi tenaces que la tare servile. Parmi eux étaient les
débiteurs du maître, ouvriers ou laboureurs, qui avaient hypothéqué
leur champ, leur travail ou leur personne pour quelques poignées d’or
ou quelques arpents de terres.--Plus haut, se tenaient les clients
de condition meilleure, étroitement unis au seigneur leur patron par
un serment de fidélité, famille morale qui complétait autour de lui
la famille du sang, et qui ne devait point s’éloigner de ses côtés
même au milieu des pires dangers.--Toutes ces sortes de subordonnés
se rencontrent partout dans le monde antique: en voici deux qui
paraissaient particulières à la Gaule et aux Barbares de l’Occident.
Un chef de clan avait à sa solde un certain nombre d’hommes libres,
qui lui servaient d’écuyers et de gardes: cavaliers pour la plupart,
étrangers ou non, ils étaient armés, nourris et payés par lui, ils lui
formaient une escorte guerrière, analogue à cette cavalerie domestique
qu’entretint plus tard l’aristocratie du Bas Empire. Enfin, à côté de
la garde militaire, ce qu’on pourrait appeler la cour intellectuelle:
le noble n’allait pas sans ses «parasites», convives officieux qui
égayaient sa table, sans ses bardes surtout, les chantres nécessaires
aux heures de repas et à la solennité des cortèges.
Il faut sans doute aussi ajouter à cette multitude les ouvriers des
grandes villes, qui constituaient ce qu’un Romain eût appelé une «plèbe
municipale». Cette plèbe était, suivant toute vraisemblance, non pas
groupée en un corps public comme celle des tribus de Rome, mais divisée
entre les plus riches des chefs de clan, ainsi du reste qu’avaient
vécu les plébéiens du Latium, au temps où les Tarquins recrutaient
leurs adhérents parmi les ouvriers du Capitole. La ville d’Uxellodunum,
chez les Cadurques, fut tout entière dans la clientèle de Lucter, le
compagnon d’armes de Vercingétorix, et je ne serais pas étonné si une
bonne partie de la population de Gergovie eût été cliente du grand
chef arverne. Car ce serait se tromper sur la société gauloise que
de n’apercevoir en elle qu’une aristocratie équestre commandant à une
clientèle rurale. Il y avait quelques centres municipaux, peuplés de
milliers d’ouvriers: Avaricum était, dit César lui-même, «une très
belle ville»; Gergovie et Bibracte étaient pour le moins de très
grandes bourgades, celle-là avec ses soixante-dix hectares, celle-ci
avec une superficie presque double: quand Auguste transporta à Autun
les habitants de la vieille cité éduenne, il fit bâtir pour les
renfermer une muraille de près de 6 kilomètres de circuit, qui pouvait
contenir plusieurs dizaines de mille hommes. Les fouilles de Bibracte
(et Gergovie devait lui ressembler) ont fait reconnaître un fouillis de
maisons tassées, d’échoppes et de boutiques encombrées, des marchés,
des rues et des venelles, une série de quartiers dont chacun était le
domaine d’un métier différent, et où les gens vivaient, travaillaient,
mouraient et recevaient leur sépulture ensemble; on a reconstitué des
ateliers de forgerons, de fondeurs, d’émailleurs aux établis rutilants.
Et on se représente aisément la foule qui vivait là au temps de
Dumnorix, active, grouillante, tapageuse, et disposée, dans les jours
de conflit politique, à fournir à un chef ambitieux l’appoint décisif
d’une émeute populaire.
V
Nous nous expliquons maintenant pourquoi César, à chacun des livres
de ses Commentaires, revient et insiste sur cette masse d’hommes qui
suivent la fortune d’un chef. Il pose en règle générale: «Le degré
de richesse et de noblesse chez les grands se mesure par le nombre de
mercenaires et de clients attachés à lui: en dehors de cette force en
serviteurs, il n’y a ni crédit ni pouvoir.»
Ces armées familiales et libres, ces suites innombrables de cavaliers
qui se lèvent à l’appel d’un seul homme, étonnent et inquiètent dès
le premier jour le proconsul; cependant il a vu à Rome des puissances
semblables, comme la famille d’esclaves et de clients de Crassus, comme
la bande d’émeutiers dont vivent Clodius et Milon. Mais le clan gaulois
lui paraît tout autrement formidable. Les têtes s’y comptaient, non par
centaines, mais par milliers. Les serviteurs domestiques d’Orgétorix
l’Helvète étaient au nombre de dix mille, sans parler de ses clients
et de ses débiteurs, dont le chiffre, dit César, était également
considérable: un tel clan, à lui seul, formait presque une tribu.
Quand il se déplaçait, avec ses femmes, ses bêtes et ses chariots,
il semblait que ce fût un peuple à la recherche de nouvelles terres.
Quand il grondait dans les villes, il n’y avait magistrat si puissant
qui ne se sentît menacé; presque toujours le gouvernement des peuples
gaulois ne gardait un cours régulier que parce que les deux ou trois
plus grands clans se surveillaient et se neutralisaient. Mais souvent,
le magistrat n’était que le premier serviteur d’un chef trop influent.
Lorsque Dumnorix voulut affermer les impôts et péages de la cité des
Éduens, nul n’osa se présenter contre lui, et il les eut à vil prix.
«Vous croyez», disait Ambiorix, roi chez les Éburons, «que je commande
à mon peuple: je ne suis que son principal sujet.» Orgétorix, accusé
par les chefs de la cité, se présenta devant l’assemblée suivi des
milliers d’hommes de son clan, et personne n’osa plus l’accuser.