Il n’y a pas longtemps encore, on regardait ce nom de Vercingétorix,

non pas comme le nom propre et personnel du fils de Celtill, mais comme

le titre de la magistrature suprême qu’il avait revêtue à la tête

de la Gaule soulevée. Le chef arverne avait été «le vercingétorix»,

c’est-à-dire (c’est ainsi qu’on traduisait ce mot) «le généralissime»

ou «le dictateur fédéral»: César, qui ne savait pas le gaulois, a pris

le nom de la fonction pour celui du chef. Dans les livres de lecture

historique les plus populaires au temps où régnait le romantisme, la

chose était présentée de cette manière, et l’on faisait ainsi du vaincu

d’Alésia le champion anonyme et mystérieux de la liberté gauloise:

l’homme s’effaçait et disparaissait derrière le héros symbolique.

Michelet avait couramment écrit «le vercingétorix» dans son _Histoire

romaine_ et dans son _Histoire de France_. Amédée Thierry, dont

les jugements eurent longtemps force de loi, avait lui-même accepté

cette doctrine; et si, dans son _Histoire des Gaulois_, il fait de

Vercingétorix le nom du célèbre guerrier, c’est, dit-il, pour rendre la

narration plus vivante, et parce qu’ «il est fastidieux de raconter en

détail l’histoire d’un héros sans nom». En quoi Thierry avait tort, car

l’historien ne doit pas ruser avec la vérité pour écrire un récit plus

agréable, mais le présenter avec le plus grand degré de vraisemblance

qu’il peut atteindre.

Ce qui donnait une apparence de raison à cette théorie sur le nom de

Vercingétorix, c’est qu’il semble signifier en gaulois précisément

«chef supérieur» ou quelque chose d’approchant. _Rix_, c’est, comme le

latin _rex_ ou l’irlandais _rî_, le mot «roi»: _ver_ est un préfixe

qui renferme l’idée de grandeur ou de prééminence; _cinget_, enfin,

signifierait «celui ou ceux qui marchent, les guerriers», comme

l’irlandais _cing_ veut dire «combattant». Vercingétorix deviendrait

par là «le grand roi des braves» ou «le roi très fort», et on a même

dit «le grand chef des cent têtes», comme Cingétorix (nous avons parlé

de ce chef trévire) serait un simple «roi des guerriers».

La découverte, faite en Auvergne vers 1837, d’une monnaie d’or au nom

même de Vercingétorix[1], écrit en lettres latines, des trouvailles

semblables qui furent faites ensuite à Pionsat, aux environs d’Issoire,

et enfin devant Alésia, c’est-à-dire aux endroits où le chef de

Gergovie avait commandé ou combattu, ont jeté, quoique très lentement,

le doute et le discrédit sur cette manière de raconter l’histoire.

Aujourd’hui, je l’espère du moins, nul ne s’avise plus de contester son

nom à Vercingétorix.

[1] Voyez la note I à la fin du volume, p. 353 et suiv.

Aussi bien, César méritait, au moins en cela, une plus grande

confiance: il était capable de mal juger et de méconnaître ses

adversaires, mais il avait d’excellents interprètes qui ne le

trompaient pas sur leurs titres. Vercingétorix devint son prisonnier et

avait été son ami: César a dû faire inscrire exactement son nom sur ses

tables d’hospitalité et sur les registres de la prison publique.

II

Le nom de Vercingétorix a, dès la naissance, aussi bien appartenu au

chef gaulois que celui de César à son adversaire. Mais si ce nom était

synonyme de «grand roi des braves», ne doit-on pas supposer qu’il

prédestinait le fils de Celtill à commander aux Arvernes et à toute la

Gaule? Quelques érudits ne sont pas loin de penser, aujourd’hui, que

le nom de Vercingétorix, tout en étant le nom d’un homme, n’était et ne

pouvait être que celui d’un très grand personnage, qu’il était réservé

à des nobles, chefs de peuple en réalité ou en espérance.

Qu’on remarque en effet que tous les noms à désinence semblable

cités par César,--Ambiorix, Cingétorix, Dumnorix, Éporédorix,

Orgétorix,--sont ceux de princes, de puissants ou de rois: il semble

que nul ne pût s’appeler d’un nom en _rix_, c’est-à-dire se terminant

par «roi», s’il n’appartenait à une lignée ou royale ou capable de le

devenir. Sans doute, après la conquête romaine, les noms de ce genre

furent portés par toutes sortes de gens, et des plus humbles; leur

valeur sociale disparut, en même temps que s’effaça le privilège des

grandes familles. Mais à l’origine ces noms royaux sont spéciaux à ceux

qui sont ou peuvent être rois, et c’était le cas de Vercingétorix, fils

de Celtill.

Si séduisante que soit cette théorie, elle demeure, jusqu’à nouvel

ordre, une simple conjecture. Il faudrait d’abord, pour qu’elle eût

un fondement très solide, que l’étymologie qu’on donne de ces noms fût

indiscutable. Or, elle ne l’est pas plus que celle des noms de César ou

d’Auguste, sur laquelle les contemporains eux-mêmes ne s’entendaient

pas. Je ne puis affirmer sans hésiter que _rix_, le mot décisif

dans tous ces noms, signifie réellement «roi». Cette terminaison ne

serait-elle pas, en langue celtique, quelque suffixe sans aucun sens

précis et nominal? Nous la trouvons, en effet, dans d’autres noms,

comme dans celui de _Biturix_, qui n’est pas un nom de personne, mais

de peuple; et, si on répond que les Bituriges étaient le peuple des

«rois du monde» ou des «rois éternels», je rappellerai que l’on écrivit

à la fois _Biturix_ et _Bituricus_, tout comme si _rix_ et _ricus_

étaient des suffixes analogues.

Mais admettons, ce qui après tout est très probable, que l’étymologie

proposée pour les noms de Cingétorix et de Vercingétorix soit légitime,

et que ces noms soient bien à désinence «royale». Si plus tard, sous

Tibère et sous les Antonins, ils ont été portés par toutes les classes

de la société gauloise, comment pouvons-nous affirmer qu’il n’en fut

pas ainsi dès le temps de César? Celui-ci ne les mentionne que chez de

grands chefs: mais bien des rois n’en portent pas de semblables, et

d’autre part pouvait-il nous faire connaître, dans ses Commentaires,

d’autres noms que des noms de chefs?

Il demeure donc fort possible que le hasard ait fait appeler

Vercingétorix le fils de Celtill, comme ce fut le hasard qui valut au

fils d’un obscur athénien le nom de Démosthène, «la force du peuple».

Mais il prépara bien les choses, en faisant de l’un et de l’autre «les

hommes de leur nom».

III

Car le nom de Vercingétorix n’a pas dû être une chose banale et sans

valeur, indifférente à l’attitude de ceux qui l’entendaient, inutile à

la fortune de celui qui le portait. En dehors de toute signification

précise, il sonnait franchement et fièrement gaulois. Le mot

appartenait à cette classe de noms superbes et sonores que les Gaulois

de toute la Gaule affectionnaient, aussi bien ceux de la Belgique que

ceux des Alpes et de la Loire. Tour à tour, les trois précurseurs de

Vercingétorix à la tête du parti national ont porté un nom semblable:

Orgétorix l’Helvète, Dumnorix l’Éduen, Ambiorix l’Éburon. C’était un

nom à panache. «Il retentissait profond et terrible», comme dit un

écrivain grec des sons effrayants que prononçaient les Gaulois. «Il

semblait fait pour inspirer l’épouvante», écrivit plus tard l’historien

latin Florus. Chez ce peuple sensible aux choses extérieures, aux

couleurs voyantes et aux mots éclatants, le nom de Vercingétorix

pouvait être, sinon un élément, du moins un ornement de la puissance

souveraine.

Mais ce qui prédisposait l’Arverne à commander à la Gaule, c’étaient le

passé et le présent de son peuple, la force de son clan, le prestige de

sa personne.

CHAPITRE VIII

VERCINGÉTORIX, CHEF DE CLAN

Summæ potentiæ adulescens.

CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 4, § 1.

I. Rôle effacé des Arvernes depuis l’arrivée de César.--II.

Caractère d’un chef gaulois.--III. Son éducation et ses

aspirations.--IV. La puissance d’un chef; ceux qui dépendaient de

lui.--V. Force et nature d’un clan gaulois.--VI. Aspect physique de

Vercingétorix.

I

Nous connaissons déjà le peuple arverne; nous savons pourquoi il

avait commandé à la Gaule libre et pourquoi il pouvait lui commander

encore le jour d’un soulèvement général. Ses montagnes menaçaient

les grandes routes où circulaient les légions romaines. À la Gaule

soulevée, il offrirait ses terrasses fortifiées propres aux longues

résistances; il lui apporterait le secours de ses fantassins et de ses

cavaliers, l’aide de ses blés et de son or, le concours de ses clients

traditionnels, le réconfort du souvenir des grands rois, et l’appui du

dieu du Puy de Dôme.

Or, les Arvernes n’avaient pas une seule fois paru dans cette série de

sinistres aventures qui s’étaient déroulées en Gaule depuis l’arrivée

d’Arioviste. Il est question chez César des Éduens, des Séquanes,

des Helvètes, des Carnutes, des Bituriges, des Sénons, et pas une

seule fois des Arvernes. Il témoigne de l’humeur contre les uns, des

égards pour les autres. Il n’a pas un mot sur le compte du peuple qui,

avant son arrivée, faisait le plus parler de lui en Gaule. L’Auvergne

demeure en dehors de son récit, de la marche et des campements de ses

légions. En 58, elles suivent le flanc oriental du plateau central,

dans leur marche du Confluent au Mont Beuvray; en 57, elles guerroient

dans le Nord; en 56, elles longent les pentes de l’Occident, pour

se rendre de la Loire à la Garonne. Elles ont fait le tour du massif

sans y pénétrer. Elles ont hiverné en Franche-Comté, sur la Loire, en

Belgique, et jamais dans les régions du Centre.

Il est vraisemblable que les Arvernes ne se sont signalés ni par une

opposition prématurée, ni par une dépendance de flagorneurs. Le pouvoir

appartenait toujours aux chefs de l’aristocratie, parents ou vainqueurs

de Celtill; son frère Gobannitio et les autres nobles continuaient à

gouverner le pays, prenant les précautions nécessaires contre toute

tentative nouvelle de tyrannie, surveillant d’assez près le jeune

héritier de Celtill. Sans doute, comme les sénateurs des autres cités

gauloises, ils avaient témoigné aux ordres de César la déférence de

rigueur.

Ainsi, cette nation dont l’initiative, depuis un siècle, avait été

prépondérante en Gaule, était en ce moment la plus effacée ou la plus

recueillie. À moins de mentir à son caractère et de désavouer toutes

ses ambitions, il fallait qu’elle prononçât son mot dans la crise

solennelle qui se préparait. Les conjurés qui avaient écouté les

paroles de Dumnorix ou adressé leurs vœux à Ambiorix avaient encore le

droit d’espérer dans le peuple arverne et dans ses chefs.

Ces espérances grandirent le jour où le fils de Celtill, ayant atteint

l’âge d’homme, devint un des plus grands chefs de la Gaule entière.

II

Un chef de clan gaulois ne ressemble à aucun autre des maîtres d’hommes

du monde antique, ni à l’eupatride grec, ni au patricien romain, ni au

mélek phénicien, ni au roitelet de la Germanie. Il y avait chez lui à

la fois la rudesse du Barbare et la souplesse de l’homme policé. Ne

nous ne le figurons pas comme un glorieux sauvage, épris seulement

de combats sanglants, de chasses rapides et de buveries sans fin.

Certes, il aimait tout cela, et avec la fougue irréfléchie des natures

encore neuves: les plus vives passions bouillonnaient en lui, et ne

s’apaiseront jamais du reste chez notre aristocratie nationale, qui

gardera en elle une survivance de ses premiers instincts. Mais le noble

gaulois est autre chose qu’un brandisseur de glaives et un chevaucheur

de grandes routes. Le Vercingétorix des statues classiques, dressant

vers le ciel sa tête farouche et sa longue lance, est le chef des

jours de bataille. Je crois que les hommes de son milieu connaissaient

aussi des plaisirs plus fins et des goûts plus calmes. Si l’on veut

retrouver ceux qui leur ont ressemblé le plus, il faut chercher, non

parmi les Barbares du monde antique, mais parmi leurs successeurs

sur le même sol. «Le monde celtique», a dit avec raison M. Mommsen,

«se rattache plus étroitement à l’esprit moderne qu’à la pensée

gréco-romaine.» Et, en cherchant à comprendre Vercingétorix et ses

congénères de l’aristocratie gauloise, j’ai toujours pensé malgré moi

à Gaston Phœbus, superbe d’or, d’argent et de brocart, tantôt lancé

dans d’infernales chevauchées où des meutes haletantes se mêlaient aux

chevaux d’escorte, et tantôt trônant au milieu de ses convives, en face

de la cheminée rayonnante de la grande salle de son château, entouré

d’hommes d’armes, de chanteurs et de poètes, curieux lui-même de vers

harmonieux et de récits imagés, beau conteur et beau diseur à son tour,

intelligent, éloquent, rieur, têtu, cruel et dévot.

III

Les héritiers des grandes familles gauloises étaient élevés pour une

vie de combats et une vie d’intelligence. Monter à cheval, manier les

armes, courir au sanglier, c’était, sans aucun doute, les exercices

obligatoires de leur adolescence. Mais une large part était aussi

faite, dans leur éducation, aux travaux de l’esprit. Ne fallait-il

pas qu’ils pussent comprendre et louer les poésies que les bardes

chanteraient en leur honneur? ne devaient-ils pas eux-mêmes faire

presque l’office de bardes, en célébrant leurs propres exploits et ceux

de leur race avant d’engager les combats singuliers? À table, dans le

conseil du sénat, dans le conseil des chefs de guerre, dans ces grandes

réunions d’hommes, populaires ou armées, où la multitude imposait

souvent sa volonté à ses maîtres, le noble gaulois devait tenir son

rang, être prêt à l’attaque et à la riposte, commander par l’éloquence

et savoir parler d’or.

Aussi est-il envoyé de bonne heure à l’école des druides; il vit

pendant les premières années de sa pensée dans la familiarité

respectueuse de ces prêtres, qui sont d’ailleurs nobles comme lui,

ses égaux par le rang, ses supérieurs par le mérite; et il s’habitue à

honorer autre chose que la force.

Des druides il apprend qu’il a une âme, que cette âme est immortelle,

et que la mort est le simple passage d’un corps humain à un autre corps

humain. Il sait bientôt par eux que le monde est une chose immense, et

que l’humanité s’étend au loin, bien en dehors des terres paternelles

et des sentiers de chasse ou de guerre. Enfin, ses maîtres lui font

connaître ce qu’est la nation celtique, comment les Celtes ont une même

origine, et que tous, amis ou ennemis du moment, sont les descendants

d’un même ancêtre divin. Ainsi, le jeune homme s’imaginait peu à peu la

grandeur du monde, l’éternité de l’âme, l’unité du nom gaulois. C’était

chez lui un prodigieux effort pour élargir son horizon par delà ces

domiciles provisoires et restreints qu’étaient son corps, le domaine

de son père, la cité de ses camarades, pour contempler au loin dans des

espaces infinis la durée de son être et la grandeur de sa race.

Peu d’aristocraties anciennes ont reçu un enseignement d’une telle

portée, mieux fait pour stimuler le courage et l’orgueil, pour

éveiller les vastes ambitions et les progrès généreux. Rien d’étroit,

de formulaire, de strictement traditionnel: les druides savaient, au

besoin, suppléer à leur ignorance par la hardiesse des hypothèses. Ils

ne témoignaient aucun mépris pour les choses étrangères, ils avaient

emprunté à la Grèce son alphabet, et peut-être avaient-ils modifié

leurs doctrines primitives sous la rumeur lointaine de la philosophie

grecque. Enfin, leurs procédés scolaires ôtaient à leur science

ce qu’elle pouvait avoir de rebutant, ce que n’eût point aisément

supporté l’esprit vagabond de la jeunesse celtique. C’était en vers,

sous forme de longs poèmes, qu’ils donnaient leur enseignement; il se

présentait dans la trame continue de périodes cadencées. Les jeunes

gens apprenaient par cœur des chants sans fin, tirades didactiques

ou chansons de gestes, sœurs barbares de l’Iliade d’Homère et de la

Théogonie d’Hésiode. De cette gymnastique incessante ils sortaient

doués d’une excellente mémoire et d’une imagination très active:

deux qualités essentielles, celle-là aux chefs d’État, celle-ci aux

conquérants. Après avoir vécu leur jeunesse au son des épopées, les

nobles étaient tentés de vivre à leur tour ces épopées mêmes.

Pour peu qu’ils eussent, avec l’amour de la gloire, l’intelligence des

belles ambitions, ils entraient dans la vie imprégnés de l’idée que la

Gaule était une grande chose et une seule patrie, et que leur devoir

était d’en faire un même empire. Mettez enfin ces leçons et cette

idée dans l’esprit d’un adolescent dont le père a commandé à tous les

Gaulois, dont le peuple a fourni des rois à toute la Celtique, et vous

comprendrez avec quelle force invincible Vercingétorix a été amené à

reprendre contre César le rôle de Bituit.

IV

Arrivé à l’âge de porter les armes, le jeune noble paraissait à côté

de son père à la tête du clan qu’il devait hériter plus tard. On a

vu que Vercingétorix reçut, n’étant encore qu’un enfant, l’héritage

de Celtill; il eut maison et clientèle à l’âge où beaucoup de Gaulois

n’étaient que les premiers serviteurs de leur père: peut-être prit-il

plus tôt que d’autres l’habitude de commander à des hommes et de faire

valoir sa puissance.

La puissance d’un chef de clan consistait en terres, en or et en hommes.

Comme terres, les chefs de l’Auvergne avaient les plus fertiles de la

Gaule: de la plaine de la Limagne et des prairies du Cantal venaient

les blés, les flots de lait, les masses de fromage, les troupeaux de

bétail dont les nobles réjouissaient la foule de leurs convives les

jours des festins solennels.--En or et en argent, ils possédaient les

revenus des mines voisines ou les héritages de Luern et de Bituit,

ces rois qui se faisaient démagogues en versant de l’or du haut de

leurs chars. Et il fallait aux chefs beaucoup d’or pour la solde

et l’entretien de leurs hommes.--Car, comme la vie des puissants se

passait surtout à combattre et à commander, c’était la richesse en

hommes qui faisait la force d’un clan.

Je désigne par ce mot de «clan», faute d’un nom meilleur, l’ensemble

de choses et de personnes qui dépendaient d’un seigneur gaulois.

Il renfermait des groupes d’origine fort diverse.--Les esclaves et

les affranchis de la famille du chef étaient la catégorie la moins

nombreuse: il y avait en Gaule des formes si variées de la dépendance

qu’il n’était point besoin de recourir à l’esclavage pour se fournir

de serviteurs. Peut-être est-ce dans cette première classe que le

maître choisissait les nombreux employés chargés d’assurer le train

de sa maison, de percevoir ses droits et ses revenus.--Au-dessus

des esclaves, à peine plus considérés qu’eux, était toute une plèbe

d’hommes libres, débris des vieilles populations vaincues par la

noblesse gauloise, ou bien épaves d’une société troublée, victimes

d’un continuel droit du poing, traînards de tribus sans cesse en

mouvement, tous attachés à la personne du chef par des liens d’intérêt

et de crainte aussi tenaces que la tare servile. Parmi eux étaient les

débiteurs du maître, ouvriers ou laboureurs, qui avaient hypothéqué

leur champ, leur travail ou leur personne pour quelques poignées d’or

ou quelques arpents de terres.--Plus haut, se tenaient les clients

de condition meilleure, étroitement unis au seigneur leur patron par

un serment de fidélité, famille morale qui complétait autour de lui

la famille du sang, et qui ne devait point s’éloigner de ses côtés

même au milieu des pires dangers.--Toutes ces sortes de subordonnés

se rencontrent partout dans le monde antique: en voici deux qui

paraissaient particulières à la Gaule et aux Barbares de l’Occident.

Un chef de clan avait à sa solde un certain nombre d’hommes libres,

qui lui servaient d’écuyers et de gardes: cavaliers pour la plupart,

étrangers ou non, ils étaient armés, nourris et payés par lui, ils lui

formaient une escorte guerrière, analogue à cette cavalerie domestique

qu’entretint plus tard l’aristocratie du Bas Empire. Enfin, à côté de

la garde militaire, ce qu’on pourrait appeler la cour intellectuelle:

le noble n’allait pas sans ses «parasites», convives officieux qui

égayaient sa table, sans ses bardes surtout, les chantres nécessaires

aux heures de repas et à la solennité des cortèges.

Il faut sans doute aussi ajouter à cette multitude les ouvriers des

grandes villes, qui constituaient ce qu’un Romain eût appelé une «plèbe

municipale». Cette plèbe était, suivant toute vraisemblance, non pas

groupée en un corps public comme celle des tribus de Rome, mais divisée

entre les plus riches des chefs de clan, ainsi du reste qu’avaient

vécu les plébéiens du Latium, au temps où les Tarquins recrutaient

leurs adhérents parmi les ouvriers du Capitole. La ville d’Uxellodunum,

chez les Cadurques, fut tout entière dans la clientèle de Lucter, le

compagnon d’armes de Vercingétorix, et je ne serais pas étonné si une

bonne partie de la population de Gergovie eût été cliente du grand

chef arverne. Car ce serait se tromper sur la société gauloise que

de n’apercevoir en elle qu’une aristocratie équestre commandant à une

clientèle rurale. Il y avait quelques centres municipaux, peuplés de

milliers d’ouvriers: Avaricum était, dit César lui-même, «une très

belle ville»; Gergovie et Bibracte étaient pour le moins de très

grandes bourgades, celle-là avec ses soixante-dix hectares, celle-ci

avec une superficie presque double: quand Auguste transporta à Autun

les habitants de la vieille cité éduenne, il fit bâtir pour les

renfermer une muraille de près de 6 kilomètres de circuit, qui pouvait

contenir plusieurs dizaines de mille hommes. Les fouilles de Bibracte

(et Gergovie devait lui ressembler) ont fait reconnaître un fouillis de

maisons tassées, d’échoppes et de boutiques encombrées, des marchés,

des rues et des venelles, une série de quartiers dont chacun était le

domaine d’un métier différent, et où les gens vivaient, travaillaient,

mouraient et recevaient leur sépulture ensemble; on a reconstitué des

ateliers de forgerons, de fondeurs, d’émailleurs aux établis rutilants.

Et on se représente aisément la foule qui vivait là au temps de

Dumnorix, active, grouillante, tapageuse, et disposée, dans les jours

de conflit politique, à fournir à un chef ambitieux l’appoint décisif

d’une émeute populaire.

V

Nous nous expliquons maintenant pourquoi César, à chacun des livres

de ses Commentaires, revient et insiste sur cette masse d’hommes qui

suivent la fortune d’un chef. Il pose en règle générale: «Le degré

de richesse et de noblesse chez les grands se mesure par le nombre de

mercenaires et de clients attachés à lui: en dehors de cette force en

serviteurs, il n’y a ni crédit ni pouvoir.»

Ces armées familiales et libres, ces suites innombrables de cavaliers

qui se lèvent à l’appel d’un seul homme, étonnent et inquiètent dès

le premier jour le proconsul; cependant il a vu à Rome des puissances

semblables, comme la famille d’esclaves et de clients de Crassus, comme

la bande d’émeutiers dont vivent Clodius et Milon. Mais le clan gaulois

lui paraît tout autrement formidable. Les têtes s’y comptaient, non par

centaines, mais par milliers. Les serviteurs domestiques d’Orgétorix

l’Helvète étaient au nombre de dix mille, sans parler de ses clients

et de ses débiteurs, dont le chiffre, dit César, était également

considérable: un tel clan, à lui seul, formait presque une tribu.

Quand il se déplaçait, avec ses femmes, ses bêtes et ses chariots,

il semblait que ce fût un peuple à la recherche de nouvelles terres.

Quand il grondait dans les villes, il n’y avait magistrat si puissant

qui ne se sentît menacé; presque toujours le gouvernement des peuples

gaulois ne gardait un cours régulier que parce que les deux ou trois

plus grands clans se surveillaient et se neutralisaient. Mais souvent,

le magistrat n’était que le premier serviteur d’un chef trop influent.

Lorsque Dumnorix voulut affermer les impôts et péages de la cité des

Éduens, nul n’osa se présenter contre lui, et il les eut à vil prix.

«Vous croyez», disait Ambiorix, roi chez les Éburons, «que je commande

à mon peuple: je ne suis que son principal sujet.» Orgétorix, accusé

par les chefs de la cité, se présenta devant l’assemblée suivi des

milliers d’hommes de son clan, et personne n’osa plus l’accuser.

Vercingétorix · 第 6 / 28 段