Gaule malgré lui. Il se fit appeler, désirer, caresser des sénateurs
gaulois. Chacune de ses campagnes militaires fut précédée d’une
campagne diplomatique, qui prépara et justifia l’autre. Pendant
l’hiver, les amis gaulois de César parlaient et négociaient; puis,
au printemps, comme s’il ne faisait que marcher sur l’invitation d’un
conseil d’alliés, César se mettait en route. Il se proposait à peine,
il ne s’imposait jamais. Il trouva toujours des prétextes autres que
son ambition: pour intervenir, le sénatus-consulte qui ordonnait de
protéger les Éduens; pour combattre, l’appel des Éduens menacés par
les Helvètes; pour rester, la protestation de l’assemblée des Gaules
contre la tyrannie d’Arioviste. Il y eut, pour tromper la galerie des
auxiliaires et empêcher les imprudences de la soldatesque, d’étonnantes
mises en scène: poignées de mains entre Romains et Barbares, cortèges
fraternels d’amis des deux nations, allées et venues incessantes entre
un conseil gaulois et le camp de César. Une façade celtique dissimulait
l’œuvre latine.
Quelques Gaulois, sans doute, s’y laissèrent prendre. D’autres ne
demandèrent pas mieux que de se faire tromper. Les Éduens regardèrent
César et ses légions comme un appui inespéré: grâce aux nouveaux-venus,
ils rêvèrent d’établir enfin, après les Arvernes et les Séquanes,
leur principat sur la Gaule entière. Les aristocraties pourront, de
leur côté, César étant là, se délivrer pour longtemps des aspirants
à la tyrannie, qui sont autant de gêneurs pour la politique romaine.
Aussi, dès qu’il pénètre en Gaule, il a près de lui des chefs séquanes
et d’autres, les patriciens et le vergobret même des Éduens, et la
cavalerie presque entière de ce dernier peuple: comme Dumnorix la
commande, le général, averti, fait mettre des gardes à ce dangereux
personnage. Si les Éduens sont les auxiliaires du proconsul, il est
regardé par eux et d’autres Gaulois comme un auxiliaire supérieur, tels
qu’avaient été d’abord Arioviste ou Orgétorix. César et l’aristocratie
celtique unissaient leurs ambitions, en attendant de se duper l’un
l’autre.
III
Au début, les deux alliés parurent tirer un égal profit des opérations
militaires.
La défaite des Helvètes compléta la ruine du parti national. Dumnorix
demeura en otage entre les mains de César; des délégués de toute la
Gaule vinrent complimenter le vainqueur, et, avec son assentiment, se
formèrent en assemblée générale; il fut reconnu comme un bienfaiteur
par l’aristocratie.--Puis, au delà des Helvètes, il alla chercher
Arioviste et le rejeta sur la rive droite du Rhin. Ce que faisant,
il délivra les Séquanes d’une grande honte, les Éduens d’un grand
péril.--Enfin, il continua à servir les intérêts du peuple de Diviciac:
après l’expulsion des Germains, l’autorité des Éduens devint grande
partout, et ils se crurent les premiers de la Gaule.
Ils l’étaient en effet, mais après Jules César et grâce à lui.
César s’était d’abord attaché la Gaule par la reconnaissance. Ces
deux campagnes contre les Helvètes et les Germains avaient eu lieu la
première année de la présence effective des Romains au delà du Rhône
(58), et dès lors César avait trouvé et appliqué les bienheureuses
formules qui, jusqu’à la fin de l’empire, serviront à définir l’œuvre
gauloise du peuple-roi. Les Helvètes renvoyés chez eux et maintenus
sur la rive citérieure du Rhin: c’est l’indice que les va-et-vient
des tribus à l’intérieur, si contraires à la stabilité politique, vont
prendre fin, et que les nations celtiques doivent désormais vivre et
travailler chez elles, en acceptant et en gardant leurs frontières.
Les Suèves d’Arioviste rejetés sur la rive ultérieure: c’est la Gaule
interdite aux migrations lointaines, protégée par Rome et la protégeant
à son tour contre un retour offensif de Cimbres et de Teutons. Comme
ce double résultat profitait aux Celtes plus encore qu’à l’Italie, les
amis gaulois de César pouvaient, sans lâcheté, célébrer son œuvre dans
les assemblées de leurs nations.
L’admiration les menait sans doute aussi à César. Vraiment, le nouveau
proconsul de la Province était le chef le plus glorieux que Rome eût
encore envoyé sur les bords du Rhône. Quelle différence d’avec ces
misérables concussionnaires qui l’avaient précédé! Il rappelait son
oncle Marius, qui avait vengé à Aix, sur les Teutons, l’humiliation de
la Gaule entière. Encore Marius avait-il mis trois ans avant d’en finir
avec les Barbares: en un semestre, deux batailles, César avait brisé
à la fois Helvètes et Germains. Il s’était montré dans ces affaires
un chef prodigieux: beau parleur, il avait accablé Arioviste et Divico
l’Helvète sous le poids de ses arguments; bon soldat, il avait commandé
lui-même l’aile qui avait décidé de la principale victoire; dans
sa marche vers le Rhin, il n’avait eu peur ni de la fatigue de sept
longues étapes, ni de ses soldats qui murmuraient, ni des mystères des
forêts qu’il dut traverser. Il avait le geste imperturbable du héros
qui marche d’accord avec les dieux.
C’étaient les dieux, pouvait-on dire encore, qui lui donnaient la
Gaule. La défaite d’Arioviste, habilement exploitée par le proconsul,
ressemblait à une décision des puissances souveraines. Le chef germain
avait dit, avant le combat, que la Gaule lui appartenait par droit
de conquête; et César avait répondu la même chose, en rappelant la
victoire du sénat sur Bituit. Puis la bataille avait eu lieu, non
par surprise, mais offerte par César, imposée enfin par lui à son
adversaire, engagée solennellement, dans une vaste plaine, ainsi qu’en
un champ clos où le ciel est pris comme témoin et comme arbitre. Et
le ciel jugeait moins sur la liberté de la Gaule que sur le nom de ses
maîtres. Les dieux prononcèrent en faveur de César.
Le hasard des lieux achevait de favoriser le proconsul. Ses deux
campagnes l’avaient obligé de traverser le pays des Éduens et celui des
Séquanes, il commandait à Bibracte et à Besançon; et ces deux peuples,
étant les chefs des deux grands partis gaulois, mettaient presque toute
la Gaule dans la foi de César.
Il en résulta qu’après la fuite d’Arioviste, dans l’automne de 58,
César était maître de la Gaule celtique sans l’avoir combattue.
Cette suzeraineté fut-elle, non pas simulée et implicite, mais acceptée
et formulée? y eut-il un acte précis par lequel les peuples principaux
de la Gaule reconnurent la majesté du nom romain? Éduens, Séquanes et
Arvernes prononcèrent-ils devant César des paroles définitives, comme
celles par lesquelles les Rèmes s’engagèrent l’année suivante? «Ils se
confiaient, eux et tous leurs biens, à la foi et au pouvoir du peuple
romain; ils étaient prêts à livrer à César des otages, à exécuter ses
mandats, à lui ouvrir leurs villes-fortes, à l’assister de convois
de grains ou autrement.» Rien ne prouve que ces déclarations aient
été faites en 58: mais César fit, dès cette première année, comme
s’il les avait entendues. Cette Gaule, qui était la plus inquiète des
nations, qui avait un si long passé d’indépendance et de gloire, qui
était alors, l’Égypte exceptée, la chose la plus vivante du monde,
César, sans rien dire, lui confisqua la liberté. Ce fut, dans la vie du
proconsul, un nouveau miracle d’audace heureuse et tranquille.
IV
Ce semestre de campagnes militaires et politiques (avril-septembre
58) présente donc en raccourci toute l’œuvre que les Romains se sont
assignée en Gaule; les quatre années qui suivirent (57-54) furent
consacrées par César à développer le programme qu’il avait d’abord
tracé.
À l’intérieur, il imposa l’hégémonie romaine aux différentes ligues
qui, en 58, n’avaient point suivi l’exemple des Séquanes et des Éduens:
celles des Belges au delà de la Marne, de l’Armorique sur l’Océan,
des Aquitains non gaulois au sud de la Garonne. Mais, plus encore
qu’à cette tâche intérieure, César s’appliqua à fixer et protéger la
frontière de la Gaule. Du côté des Alpes, la route fut ouverte vers
l’Italie; les Cantabres furent rejetés en Espagne; les Bretons, menacés
sur leur île, n’eurent plus la tentation de secourir la Gaule; et les
Germains, deux fois attaqués chez eux, finirent par comprendre que le
Rhin allait être la limite sacrée de la chose romaine. Ainsi, avant
que la Gaule eût été franchement conquise, César en avait pacifié les
abords: la future province était créée, pour ainsi dire, par le dehors.
Périodiquement, les cités gauloises alliées de César envoyaient à
son camp des délégués, qui formaient, sous sa présidence ou sous sa
protection, le conseil général des Gaules. Elles entretenaient des
otages auprès de lui; il s’approvisionnait chez elles de blé, de
fourrage, d’armes et de munitions; il entrait librement dans leurs
places-fortes. Leur noblesse formait dans l’armée romaine la cavalerie
auxiliaire. C’était le proconsul qui fixait leur contingent militaire.
Il était le chef suprême des armées gauloises unies à ses légions. Il
ne commandait pas à la Gaule d’une manière très différente de celle
d’un Celtill ou d’un Bituit.
Les cités étaient libres de s’unir, comme autrefois, sous le principat
des plus autorisées. Il y avait, comme avant l’arrivée de César, deux
grandes ligues: les Éduens avaient recouvré leurs anciens clients, et
en avaient acquis de nouveaux; les Rèmes avaient remplacé les Séquanes
et les Arvernes à la tête de la seconde confédération. Mais c’était
l’amitié de César qui était la principale garantie de l’hégémonie de
l’une et l’autre nations.
À l’intérieur des cités, il respecta de même, au moins dans les
premiers temps, les usages établis. Mais il s’ingéniait de manière à
disposer des hommes et des décisions. Il les faisait gouverner par ses
amis, ses protégés ou ses obligés. Ambiorix, un chef des Éburons, la
plus indomptable et la plus sauvage des nations belges et l’avant-garde
de la Gaule entre la Meuse et le Rhin, regardait César comme son
bienfaiteur: il lui devait la liberté de son peuple et de son fils (en
57). Chez les Trévires, leurs voisins de la Moselle, le proconsul donna
le pouvoir à Cingétorix, qui avait (peut-être dès 58) réclamé l’amitié
du peuple romain. Il distribua sans doute à profusion ce titre d’ami,
ami du peuple romain ou ami de César. La clientèle de César s’étendit
sur la Gaule entière, plus encore que celle des Rèmes ou des Éduens.
Ainsi, la Gaule continuait à être tenue comme elle avait l’habitude
de l’être, par les liens flottants de la foi jurée et de la vassalité
personnelle. César n’était pas un proconsul commandant à des sujets de
Rome; c’était un chef suprême parlant à des amis et à des clients.
V
Le sénat de Rome, s’il fut assez intelligent pour comprendre ce qui se
passait à Bibracte ou à Reims, ne pouvait s’en réjouir. Un proconsul
à sa dévotion aurait agi d’une autre manière. Ces procédés de César
faisaient pressentir le dictateur, le candidat à la royauté. Avant
d’être «prince» ou roi à Rome, il s’essayait à l’être en Gaule.
Aussi, se préparant à la tyrannie du monde et à la conquête de
l’aristocratie romaine, il n’eut pas toujours pour les sénats des cités
gauloises le respect et les attentions que Flamininus et Paul-Émile
avaient témoignés à ceux de la Grèce. Le régime oligarchique des chefs
ne trouva pas chez lui les sympathies exclusives que le patriciat
éduen avait espérées. César ne tarda pas à moins s’inquiéter de ces
aspirations monarchiques et populaires contre lesquelles Diviciac
l’avait mis en garde. Du jour où il se crut le maître en Gaule, il
pensa qu’il lui était profitable d’avoir comme amis des tyrans ou des
rois gaulois. Après tout, leur situation ressemblerait un jour à la
sienne, et, dans ses luttes contre la noblesse italienne, il trouverait
un appui plus utile chez des rois «amis de César» que chez un sénat
«frère du peuple romain». Aussi peu à peu voyons-nous se réorganiser
en Gaule, avec l’appui du proconsul, ces monarchies que Rome et César
lui-même avaient contribué à renverser.
César avait fait hiverner ses légions chez les Carnutes en 57-56, et
il s’y était cherché des amis. Le principal des chefs de cette nation,
l’homme qui y avait le même rang que Vercingétorix chez les Arvernes
ou Castic chez les Séquanes, était Tasget, fils ou descendant des
rois du pays, le représentant de la famille souveraine à laquelle
l’aristocratie avait enlevé le titre royal. Tasget s’était attaché à
la fortune de César, le suivit dans ses guerres, se comporta près de
lui à la Gauloise, bravement et loyalement. Aussi, dès l’année 56, et
peut-être avec l’aide des légions, Tasget reçut de César l’investiture
du pouvoir royal qu’avaient détenu ses ancêtres: la monarchie fut
rétablie chez les Carnutes, à la grande colère des sénateurs du lieu,
et à la surprise, sans doute, de ceux de la Gaule.--Les Sénons étaient,
comme les Carnutes, un peuple d’une grande puissance et d’une haute
influence. Au moment de l’arrivée de César, ils obéissaient à leur roi
Moritasg, descendant d’une ancienne dynastie: ils réussirent, vers ce
temps-là, à se débarrasser de la royauté; mais plus tard le proconsul
leur imposa comme monarque le frère même de Moritasg, Cavarin.--Ces
deux faits ne peuvent être des exceptions: nous ne voyons nulle
part César substituant à la monarchie le régime sénatorial, et nous
connaissons le nom de quelques rois dont il s’est fait le créateur.
Quand les familles royales lui manquaient dans un pays, il cherchait
ailleurs. Comm, qu’il fit roi chez les Morins (en 57?), était un
Atrébate. Et c’est parce qu’il aimait à forger des rois que, en manière
de plaisanterie, il offrait quelque royauté gauloise aux Romains qui
cherchaient fortune près de lui.
Il y a plus. Le bruit courut en Gaule qu’il avait fait espérer à
Dumnorix le titre de roi des Éduens. Dumnorix avait affirmé ce propos
devant le sénat de son peuple; César le rapporte sans le démentir,
et j’incline à croire qu’il a fait l’offre, soit sincèrement, pour
s’attacher Dumnorix, le plus célèbre et le plus influent des chefs
gaulois, soit par une double ruse, pour le brouiller avec les sénateurs
éduens et les tenir en respect sous la menace de la monarchie.
Ce fut dans des intentions semblables que le proconsul donna le titre
d’«ami», mais d’«ami de César», à Vercingétorix. Le fils de Celtill
était le chef du clan le plus puissant de l’Auvergne; son père avait
failli être roi et avait commandé à toute la Gaule; il pouvait, le
moment venu, s’inspirer des souvenirs paternels, et prétendre aux
mêmes rôles qu’Orgétorix et Dumnorix. César prit les devants; il crut
se le concilier en lui attribuant le titre d’«ami»; peut-être même
lui fit-il, comme à Dumnorix, la vague promesse d’une royauté sur son
peuple.
VI
Les calculs de César devaient être déjoués. Il jugea les Gaulois
plus naïfs et plus crédules qu’ils ne l’étaient. Il les traitait trop
volontiers en enfants qu’un hochet fait rester tranquilles.
L’aimable et triomphant proconsul n’apporta pas toujours, dans son
appréciation des hommes, la science subtile et froide qui convenait
à un manieur de peuples. Lui qui passa sa vie à réagir en vainqueur
contre l’univers entier, il s’égara jusqu’à la veille de sa mort sur
les sentiments de ses amis et de ses familiers. Sa confiance le perdit
à Rome et faillit le perdre en Gaule. Aucun de ces chefs auxquels il
donna le titre d’ami ne se crut tenu à une éternelle amitié. C’était
pour eux une précaution contre les incertitudes du lendemain, un moyen
de donner le change et de voir venir.
Ni Dumnorix, ni Ambiorix, ni Comm l’Atrébate, ni Vercingétorix
n’entendirent engager leur parole qu’autant que le chef romain
demeurerait véritablement l’ami de la Gaule, l’ami et non le maître.
Quand tous ces satellites politiques de César se retournèrent contre
lui, l’un après l’autre, aucun ne pensa violer la foi jurée: ils
avaient mille motifs de croire que le proconsul y avait manqué le
premier. S’il se plaignit, c’est qu’il se montrait un bienfaiteur
ingrat: en le servant un ou deux ans, les Gaulois avaient suffisamment
donné en échange d’un vain titre. Car, depuis 61, on avait tellement
abusé de ce mot d’«ami du peuple romain» que les Gaulois avaient fini
par l’estimer à sa juste valeur, et par le coter à peu près aussi
exactement que les Romains eux-mêmes. Tous étaient prêts à lui déclarer
ce que lui avait dit Arioviste, ami lui aussi du peuple romain de par
la grâce de Jules César: «Me croit-on assez barbare et assez innocent
pour ne pas savoir ce que vaut une pareille amitié? A-t-elle servi
aux Éduens? Ce titre n’a jamais été pour Rome qu’un prétexte à mettre
des armées en marche.» Les Gaulois pensèrent de même, jusqu’au jour
où César leur eut montré que, si l’amitié du peuple romain était une
formule de soumission, l’inimitié de César était une menace de mort.
VII
C’est qu’en effet la Gaule n’avait pas accepté comme un fait accompli
la mainmise du proconsul sur ses libertés. Elle fut surprise, elle ne
fut pas domptée. En dépit de cinq années de défaites partielles (de 58
à 54), le regret de la liberté, loin de s’atténuer, ne fit que grandir.
Je ne parle pas seulement des blessures d’amour-propre que causèrent
les pratiques politiques de César, favorable tour à tour aux sénats et
à la royauté, débarrassant d’abord les cités de la crainte des tyrans
et la leur infligeant ensuite. Mais il y a eu, depuis l’automne de
58 jusqu’aux révoltes générales, un progrès continu du patriotisme
gaulois.
J’appelle de ce nom le désir de voir chaque cité obéir à ses lois
traditionnelles, et toutes les cités de la Gaule s’unir en une seule
fédération. La cause de l’indépendance nationale devenait de plus en
plus inséparable de l’espérance d’un grand empire gaulois, à la manière
rêvée par Dumnorix. Pour recouvrer l’autonomie, chaque cité devait
s’associer à toutes: il n’y avait chance de succès que dans un effort
collectif. L’idée d’une patrie commune, en puissance depuis des siècles
chez les Gaulois, prenait corps au contact de César, de même que
l’hellénisme se développa sous la pression des Barbares. Le patriotisme
a besoin, pour grandir, de sentir l’adversaire ou l’étranger, c’est
une vertu de réaction autant que de réflexion. Chaque année que le
proconsul passait en Gaule, au lieu de l’acheminer vers la soumission
définitive, le rapprochait au contraire de l’insurrection en masse.
Immédiatement après la défaite d’Arioviste, on entrevoit déjà la
perspective d’un soulèvement national. On avait cru que César, ayant
achevé la mission dont les Séquanes et les Éduens l’avaient chargé,
ramènerait ses troupes au sud du Rhône: il les fit hiverner dans les
vallées du Doubs et de la Saône. Aussi, lorsque, dans l’hiver de 58-57,
les Belges se liguèrent contre Rome, ils furent encouragés par des
Gaulois qui approchaient César; et ceux-là, l’auteur des Commentaires
les distingue fort nettement des démagogues en rupture d’ambitions: ce
sont, dit-il, «des hommes qui éprouvent à la vue de l’armée romaine la
même impatience qu’à la vue des bandes d’Arioviste». C’étaient des âmes
généreuses et fières, et vraiment patriotes.
Leur inspiration se fait sentir chaque année plus fortement. Les
Bellovaques déclarent en 57 qu’ils veulent délivrer les Éduens de
l’humiliante amitié de Rome. L’hiver suivant (57-56), les Vénètes et
leurs voisins de l’Océan «exhortent les peuples à demeurer dans cette
liberté qu’ils tenaient de leurs ancêtres et à la préférer à cette
servitude qui vient des Romains».--Un instant, il sembla que Dumnorix
allait enfin grouper toute la Gaule contre Jules César.
Dumnorix, malgré la présence et les offres des Romains, rêvait encore
des mêmes projets que du vivant de son beau-père Orgétorix. Il voulait
pour lui un pouvoir plus vaste et plus noble que la royauté précaire
des Éduens. En attendant, il demeurait auprès du proconsul, comme un
dernier survivant des conjurations d’autrefois. Alors que, oublié ou
mort, Diviciac disparaît après 57 du récit de César, son frère Dumnorix
est encore un des chefs de la cavalerie auxiliaire. César, tout en le
flattant, le surveillait; mais Dumnorix le surveillait à son tour, et,
tandis que le Romain se servait de son nom pour effrayer les sénateurs
éduens, le Celte cherchait l’occasion de s’évader de son commandement
vers la Gaule insurgée. Le parti patriote le regardait de plus en plus
comme son chef naturel. Dumnorix faisait représenter sur ses monnaies
l’appareil farouche d’un guerrier national, l’épée gauloise suspendue à
son flanc, tenant de la main gauche la tête coupée de l’ennemi vaincu,
agitant de la main droite la trompette et l’enseigne: une telle image
sonnait comme une proclamation de guerre.--Il crut le moment venu lors
de la seconde expédition de Bretagne (54). La conspiration était faite,
les serments avaient été prononcés, le conseil des chefs organisé,
la liberté de la Gaule jurée. César, prévenu au moment précis de son
départ, donna l’ordre d’arrêter Dumnorix. Il se défendit l’épée au
poing, «criant qu’il était né libre et citoyen d’un peuple libre». On
le tua. Les chefs conjurés suivirent César et attendirent.
Quelques semaines se passent; puis, cette même année 54, ce sont
l’éburon Ambiorix et le trévire Indutiomar qui se soulèvent. Mais
ils ne sont pas isolés. Ambiorix déclare, qu’il le sache ou qu’il
l’espère, que «les chefs gaulois se sont unis pour reconquérir la
liberté commune»; «la Gaule a pris», disait-il, «la résolution d’être
indépendante». Indutiomar a reçu des délégués de presque toutes les
cités. À la fin de l’automne de 54, il n’y eut aucune nation, sauf les
Éduens et les Rèmes, qui ne donnât de l’inquiétude à César; des députés
et des messages se croisaient en tout sens; des assemblées se tenaient
dans les lieux écartés; on traçait même des plans de guerre, et déjà
l’Armorique avait levé et concentré ses contingents. Ambiorix et
Indutiomar héritaient des espérances semées par Dumnorix.--Ils prirent
trop tôt les armes, et grâce à la résistance désespérée de certains
légats de César et à la hardiesse militaire de Labiénus, le mouvement
fut localisé dans la région voisine de la Germanie. Indutiomar fut tué,
Ambiorix bloqué dans son pays. Mais la conjuration de toute la Gaule
n’en demeurait pas moins à l’état de sourde menace.
Ni Dumnorix, ni Ambiorix n’auraient pu réussir, je crois, à la
traduire en acte et à la formuler en empire. Ambiorix n’était que le
chef lointain d’une peuplade sauvage, à demi germanique. À l’appel
de la Gaule Indutiomar avait répondu par l’appel aux Germains;
et, s’il l’avait emporté, il eût été pour ses alliés aussi gênant
qu’Arioviste.--Dumnorix, lui, était un franc Gaulois et chef dans
la plus noble des nations. Mais il n’y était pas le maître absolu,
et cette nation était irrémédiablement compromise, depuis trois
générations, dans l’alliance romaine: toutes les trahisons étaient
venues d’elle; Dumnorix lui-même, tour à tour comploteur et résigné,
gendre d’Orgétorix et officier de César, s’était usé dans huit années
d’incertitudes.
Mais, qu’au centre même de la Gaule purement celtique, se soulève une
nation forte et populeuse, que l’amitié romaine n’ait point avilie
et que son passé de gloire et ses souvenirs d’alliances désignent à
l’obéissance de tous; qu’à la tête de cette nation se dresse un chef
nouveau, au nom intact, que la puissance de sa famille, le prestige
de sa personne, la tradition de ses ancêtres invitent à commander à
son peuple: l’union se fera bientôt, dans toute la Gaule, autour de ce
peuple et de ce chef.
C’est après l’échec des conjurations de Dumnorix et d’Ambiorix que
l’arverne Vercingétorix, fils de Celtill, renonça à l’amitié de Jules
César pour défendre la liberté de la Gaule.
CHAPITRE VII
LE NOM DE VERCINGÉTORIX
Nomine etiam quasi ad terrorem composito Vercingetorix.
FLORUS, I, 45=III, 10, § 21.
I. Ce n’est pas un nom de fonction, mais de personne.--II. Si
ce nom caractérise un membre de la plus haute noblesse.--III. De
l’importance qu’il a pu avoir.
I
Vercingétorix avait alors moins de trente ans. Il était né, croyait-on,
à Gergovie, la principale ville des Arvernes.