Mais s’il le savait, il ne le disait pas. Il eut l’air de venir en

Gaule malgré lui. Il se fit appeler, désirer, caresser des sénateurs

gaulois. Chacune de ses campagnes militaires fut précédée d’une

campagne diplomatique, qui prépara et justifia l’autre. Pendant

l’hiver, les amis gaulois de César parlaient et négociaient; puis,

au printemps, comme s’il ne faisait que marcher sur l’invitation d’un

conseil d’alliés, César se mettait en route. Il se proposait à peine,

il ne s’imposait jamais. Il trouva toujours des prétextes autres que

son ambition: pour intervenir, le sénatus-consulte qui ordonnait de

protéger les Éduens; pour combattre, l’appel des Éduens menacés par

les Helvètes; pour rester, la protestation de l’assemblée des Gaules

contre la tyrannie d’Arioviste. Il y eut, pour tromper la galerie des

auxiliaires et empêcher les imprudences de la soldatesque, d’étonnantes

mises en scène: poignées de mains entre Romains et Barbares, cortèges

fraternels d’amis des deux nations, allées et venues incessantes entre

un conseil gaulois et le camp de César. Une façade celtique dissimulait

l’œuvre latine.

Quelques Gaulois, sans doute, s’y laissèrent prendre. D’autres ne

demandèrent pas mieux que de se faire tromper. Les Éduens regardèrent

César et ses légions comme un appui inespéré: grâce aux nouveaux-venus,

ils rêvèrent d’établir enfin, après les Arvernes et les Séquanes,

leur principat sur la Gaule entière. Les aristocraties pourront, de

leur côté, César étant là, se délivrer pour longtemps des aspirants

à la tyrannie, qui sont autant de gêneurs pour la politique romaine.

Aussi, dès qu’il pénètre en Gaule, il a près de lui des chefs séquanes

et d’autres, les patriciens et le vergobret même des Éduens, et la

cavalerie presque entière de ce dernier peuple: comme Dumnorix la

commande, le général, averti, fait mettre des gardes à ce dangereux

personnage. Si les Éduens sont les auxiliaires du proconsul, il est

regardé par eux et d’autres Gaulois comme un auxiliaire supérieur, tels

qu’avaient été d’abord Arioviste ou Orgétorix. César et l’aristocratie

celtique unissaient leurs ambitions, en attendant de se duper l’un

l’autre.

III

Au début, les deux alliés parurent tirer un égal profit des opérations

militaires.

La défaite des Helvètes compléta la ruine du parti national. Dumnorix

demeura en otage entre les mains de César; des délégués de toute la

Gaule vinrent complimenter le vainqueur, et, avec son assentiment, se

formèrent en assemblée générale; il fut reconnu comme un bienfaiteur

par l’aristocratie.--Puis, au delà des Helvètes, il alla chercher

Arioviste et le rejeta sur la rive droite du Rhin. Ce que faisant,

il délivra les Séquanes d’une grande honte, les Éduens d’un grand

péril.--Enfin, il continua à servir les intérêts du peuple de Diviciac:

après l’expulsion des Germains, l’autorité des Éduens devint grande

partout, et ils se crurent les premiers de la Gaule.

Ils l’étaient en effet, mais après Jules César et grâce à lui.

César s’était d’abord attaché la Gaule par la reconnaissance. Ces

deux campagnes contre les Helvètes et les Germains avaient eu lieu la

première année de la présence effective des Romains au delà du Rhône

(58), et dès lors César avait trouvé et appliqué les bienheureuses

formules qui, jusqu’à la fin de l’empire, serviront à définir l’œuvre

gauloise du peuple-roi. Les Helvètes renvoyés chez eux et maintenus

sur la rive citérieure du Rhin: c’est l’indice que les va-et-vient

des tribus à l’intérieur, si contraires à la stabilité politique, vont

prendre fin, et que les nations celtiques doivent désormais vivre et

travailler chez elles, en acceptant et en gardant leurs frontières.

Les Suèves d’Arioviste rejetés sur la rive ultérieure: c’est la Gaule

interdite aux migrations lointaines, protégée par Rome et la protégeant

à son tour contre un retour offensif de Cimbres et de Teutons. Comme

ce double résultat profitait aux Celtes plus encore qu’à l’Italie, les

amis gaulois de César pouvaient, sans lâcheté, célébrer son œuvre dans

les assemblées de leurs nations.

L’admiration les menait sans doute aussi à César. Vraiment, le nouveau

proconsul de la Province était le chef le plus glorieux que Rome eût

encore envoyé sur les bords du Rhône. Quelle différence d’avec ces

misérables concussionnaires qui l’avaient précédé! Il rappelait son

oncle Marius, qui avait vengé à Aix, sur les Teutons, l’humiliation de

la Gaule entière. Encore Marius avait-il mis trois ans avant d’en finir

avec les Barbares: en un semestre, deux batailles, César avait brisé

à la fois Helvètes et Germains. Il s’était montré dans ces affaires

un chef prodigieux: beau parleur, il avait accablé Arioviste et Divico

l’Helvète sous le poids de ses arguments; bon soldat, il avait commandé

lui-même l’aile qui avait décidé de la principale victoire; dans

sa marche vers le Rhin, il n’avait eu peur ni de la fatigue de sept

longues étapes, ni de ses soldats qui murmuraient, ni des mystères des

forêts qu’il dut traverser. Il avait le geste imperturbable du héros

qui marche d’accord avec les dieux.

C’étaient les dieux, pouvait-on dire encore, qui lui donnaient la

Gaule. La défaite d’Arioviste, habilement exploitée par le proconsul,

ressemblait à une décision des puissances souveraines. Le chef germain

avait dit, avant le combat, que la Gaule lui appartenait par droit

de conquête; et César avait répondu la même chose, en rappelant la

victoire du sénat sur Bituit. Puis la bataille avait eu lieu, non

par surprise, mais offerte par César, imposée enfin par lui à son

adversaire, engagée solennellement, dans une vaste plaine, ainsi qu’en

un champ clos où le ciel est pris comme témoin et comme arbitre. Et

le ciel jugeait moins sur la liberté de la Gaule que sur le nom de ses

maîtres. Les dieux prononcèrent en faveur de César.

Le hasard des lieux achevait de favoriser le proconsul. Ses deux

campagnes l’avaient obligé de traverser le pays des Éduens et celui des

Séquanes, il commandait à Bibracte et à Besançon; et ces deux peuples,

étant les chefs des deux grands partis gaulois, mettaient presque toute

la Gaule dans la foi de César.

Il en résulta qu’après la fuite d’Arioviste, dans l’automne de 58,

César était maître de la Gaule celtique sans l’avoir combattue.

Cette suzeraineté fut-elle, non pas simulée et implicite, mais acceptée

et formulée? y eut-il un acte précis par lequel les peuples principaux

de la Gaule reconnurent la majesté du nom romain? Éduens, Séquanes et

Arvernes prononcèrent-ils devant César des paroles définitives, comme

celles par lesquelles les Rèmes s’engagèrent l’année suivante? «Ils se

confiaient, eux et tous leurs biens, à la foi et au pouvoir du peuple

romain; ils étaient prêts à livrer à César des otages, à exécuter ses

mandats, à lui ouvrir leurs villes-fortes, à l’assister de convois

de grains ou autrement.» Rien ne prouve que ces déclarations aient

été faites en 58: mais César fit, dès cette première année, comme

s’il les avait entendues. Cette Gaule, qui était la plus inquiète des

nations, qui avait un si long passé d’indépendance et de gloire, qui

était alors, l’Égypte exceptée, la chose la plus vivante du monde,

César, sans rien dire, lui confisqua la liberté. Ce fut, dans la vie du

proconsul, un nouveau miracle d’audace heureuse et tranquille.

IV

Ce semestre de campagnes militaires et politiques (avril-septembre

58) présente donc en raccourci toute l’œuvre que les Romains se sont

assignée en Gaule; les quatre années qui suivirent (57-54) furent

consacrées par César à développer le programme qu’il avait d’abord

tracé.

À l’intérieur, il imposa l’hégémonie romaine aux différentes ligues

qui, en 58, n’avaient point suivi l’exemple des Séquanes et des Éduens:

celles des Belges au delà de la Marne, de l’Armorique sur l’Océan,

des Aquitains non gaulois au sud de la Garonne. Mais, plus encore

qu’à cette tâche intérieure, César s’appliqua à fixer et protéger la

frontière de la Gaule. Du côté des Alpes, la route fut ouverte vers

l’Italie; les Cantabres furent rejetés en Espagne; les Bretons, menacés

sur leur île, n’eurent plus la tentation de secourir la Gaule; et les

Germains, deux fois attaqués chez eux, finirent par comprendre que le

Rhin allait être la limite sacrée de la chose romaine. Ainsi, avant

que la Gaule eût été franchement conquise, César en avait pacifié les

abords: la future province était créée, pour ainsi dire, par le dehors.

Périodiquement, les cités gauloises alliées de César envoyaient à

son camp des délégués, qui formaient, sous sa présidence ou sous sa

protection, le conseil général des Gaules. Elles entretenaient des

otages auprès de lui; il s’approvisionnait chez elles de blé, de

fourrage, d’armes et de munitions; il entrait librement dans leurs

places-fortes. Leur noblesse formait dans l’armée romaine la cavalerie

auxiliaire. C’était le proconsul qui fixait leur contingent militaire.

Il était le chef suprême des armées gauloises unies à ses légions. Il

ne commandait pas à la Gaule d’une manière très différente de celle

d’un Celtill ou d’un Bituit.

Les cités étaient libres de s’unir, comme autrefois, sous le principat

des plus autorisées. Il y avait, comme avant l’arrivée de César, deux

grandes ligues: les Éduens avaient recouvré leurs anciens clients, et

en avaient acquis de nouveaux; les Rèmes avaient remplacé les Séquanes

et les Arvernes à la tête de la seconde confédération. Mais c’était

l’amitié de César qui était la principale garantie de l’hégémonie de

l’une et l’autre nations.

À l’intérieur des cités, il respecta de même, au moins dans les

premiers temps, les usages établis. Mais il s’ingéniait de manière à

disposer des hommes et des décisions. Il les faisait gouverner par ses

amis, ses protégés ou ses obligés. Ambiorix, un chef des Éburons, la

plus indomptable et la plus sauvage des nations belges et l’avant-garde

de la Gaule entre la Meuse et le Rhin, regardait César comme son

bienfaiteur: il lui devait la liberté de son peuple et de son fils (en

57). Chez les Trévires, leurs voisins de la Moselle, le proconsul donna

le pouvoir à Cingétorix, qui avait (peut-être dès 58) réclamé l’amitié

du peuple romain. Il distribua sans doute à profusion ce titre d’ami,

ami du peuple romain ou ami de César. La clientèle de César s’étendit

sur la Gaule entière, plus encore que celle des Rèmes ou des Éduens.

Ainsi, la Gaule continuait à être tenue comme elle avait l’habitude

de l’être, par les liens flottants de la foi jurée et de la vassalité

personnelle. César n’était pas un proconsul commandant à des sujets de

Rome; c’était un chef suprême parlant à des amis et à des clients.

V

Le sénat de Rome, s’il fut assez intelligent pour comprendre ce qui se

passait à Bibracte ou à Reims, ne pouvait s’en réjouir. Un proconsul

à sa dévotion aurait agi d’une autre manière. Ces procédés de César

faisaient pressentir le dictateur, le candidat à la royauté. Avant

d’être «prince» ou roi à Rome, il s’essayait à l’être en Gaule.

Aussi, se préparant à la tyrannie du monde et à la conquête de

l’aristocratie romaine, il n’eut pas toujours pour les sénats des cités

gauloises le respect et les attentions que Flamininus et Paul-Émile

avaient témoignés à ceux de la Grèce. Le régime oligarchique des chefs

ne trouva pas chez lui les sympathies exclusives que le patriciat

éduen avait espérées. César ne tarda pas à moins s’inquiéter de ces

aspirations monarchiques et populaires contre lesquelles Diviciac

l’avait mis en garde. Du jour où il se crut le maître en Gaule, il

pensa qu’il lui était profitable d’avoir comme amis des tyrans ou des

rois gaulois. Après tout, leur situation ressemblerait un jour à la

sienne, et, dans ses luttes contre la noblesse italienne, il trouverait

un appui plus utile chez des rois «amis de César» que chez un sénat

«frère du peuple romain». Aussi peu à peu voyons-nous se réorganiser

en Gaule, avec l’appui du proconsul, ces monarchies que Rome et César

lui-même avaient contribué à renverser.

César avait fait hiverner ses légions chez les Carnutes en 57-56, et

il s’y était cherché des amis. Le principal des chefs de cette nation,

l’homme qui y avait le même rang que Vercingétorix chez les Arvernes

ou Castic chez les Séquanes, était Tasget, fils ou descendant des

rois du pays, le représentant de la famille souveraine à laquelle

l’aristocratie avait enlevé le titre royal. Tasget s’était attaché à

la fortune de César, le suivit dans ses guerres, se comporta près de

lui à la Gauloise, bravement et loyalement. Aussi, dès l’année 56, et

peut-être avec l’aide des légions, Tasget reçut de César l’investiture

du pouvoir royal qu’avaient détenu ses ancêtres: la monarchie fut

rétablie chez les Carnutes, à la grande colère des sénateurs du lieu,

et à la surprise, sans doute, de ceux de la Gaule.--Les Sénons étaient,

comme les Carnutes, un peuple d’une grande puissance et d’une haute

influence. Au moment de l’arrivée de César, ils obéissaient à leur roi

Moritasg, descendant d’une ancienne dynastie: ils réussirent, vers ce

temps-là, à se débarrasser de la royauté; mais plus tard le proconsul

leur imposa comme monarque le frère même de Moritasg, Cavarin.--Ces

deux faits ne peuvent être des exceptions: nous ne voyons nulle

part César substituant à la monarchie le régime sénatorial, et nous

connaissons le nom de quelques rois dont il s’est fait le créateur.

Quand les familles royales lui manquaient dans un pays, il cherchait

ailleurs. Comm, qu’il fit roi chez les Morins (en 57?), était un

Atrébate. Et c’est parce qu’il aimait à forger des rois que, en manière

de plaisanterie, il offrait quelque royauté gauloise aux Romains qui

cherchaient fortune près de lui.

Il y a plus. Le bruit courut en Gaule qu’il avait fait espérer à

Dumnorix le titre de roi des Éduens. Dumnorix avait affirmé ce propos

devant le sénat de son peuple; César le rapporte sans le démentir,

et j’incline à croire qu’il a fait l’offre, soit sincèrement, pour

s’attacher Dumnorix, le plus célèbre et le plus influent des chefs

gaulois, soit par une double ruse, pour le brouiller avec les sénateurs

éduens et les tenir en respect sous la menace de la monarchie.

Ce fut dans des intentions semblables que le proconsul donna le titre

d’«ami», mais d’«ami de César», à Vercingétorix. Le fils de Celtill

était le chef du clan le plus puissant de l’Auvergne; son père avait

failli être roi et avait commandé à toute la Gaule; il pouvait, le

moment venu, s’inspirer des souvenirs paternels, et prétendre aux

mêmes rôles qu’Orgétorix et Dumnorix. César prit les devants; il crut

se le concilier en lui attribuant le titre d’«ami»; peut-être même

lui fit-il, comme à Dumnorix, la vague promesse d’une royauté sur son

peuple.

VI

Les calculs de César devaient être déjoués. Il jugea les Gaulois

plus naïfs et plus crédules qu’ils ne l’étaient. Il les traitait trop

volontiers en enfants qu’un hochet fait rester tranquilles.

L’aimable et triomphant proconsul n’apporta pas toujours, dans son

appréciation des hommes, la science subtile et froide qui convenait

à un manieur de peuples. Lui qui passa sa vie à réagir en vainqueur

contre l’univers entier, il s’égara jusqu’à la veille de sa mort sur

les sentiments de ses amis et de ses familiers. Sa confiance le perdit

à Rome et faillit le perdre en Gaule. Aucun de ces chefs auxquels il

donna le titre d’ami ne se crut tenu à une éternelle amitié. C’était

pour eux une précaution contre les incertitudes du lendemain, un moyen

de donner le change et de voir venir.

Ni Dumnorix, ni Ambiorix, ni Comm l’Atrébate, ni Vercingétorix

n’entendirent engager leur parole qu’autant que le chef romain

demeurerait véritablement l’ami de la Gaule, l’ami et non le maître.

Quand tous ces satellites politiques de César se retournèrent contre

lui, l’un après l’autre, aucun ne pensa violer la foi jurée: ils

avaient mille motifs de croire que le proconsul y avait manqué le

premier. S’il se plaignit, c’est qu’il se montrait un bienfaiteur

ingrat: en le servant un ou deux ans, les Gaulois avaient suffisamment

donné en échange d’un vain titre. Car, depuis 61, on avait tellement

abusé de ce mot d’«ami du peuple romain» que les Gaulois avaient fini

par l’estimer à sa juste valeur, et par le coter à peu près aussi

exactement que les Romains eux-mêmes. Tous étaient prêts à lui déclarer

ce que lui avait dit Arioviste, ami lui aussi du peuple romain de par

la grâce de Jules César: «Me croit-on assez barbare et assez innocent

pour ne pas savoir ce que vaut une pareille amitié? A-t-elle servi

aux Éduens? Ce titre n’a jamais été pour Rome qu’un prétexte à mettre

des armées en marche.» Les Gaulois pensèrent de même, jusqu’au jour

où César leur eut montré que, si l’amitié du peuple romain était une

formule de soumission, l’inimitié de César était une menace de mort.

VII

C’est qu’en effet la Gaule n’avait pas accepté comme un fait accompli

la mainmise du proconsul sur ses libertés. Elle fut surprise, elle ne

fut pas domptée. En dépit de cinq années de défaites partielles (de 58

à 54), le regret de la liberté, loin de s’atténuer, ne fit que grandir.

Je ne parle pas seulement des blessures d’amour-propre que causèrent

les pratiques politiques de César, favorable tour à tour aux sénats et

à la royauté, débarrassant d’abord les cités de la crainte des tyrans

et la leur infligeant ensuite. Mais il y a eu, depuis l’automne de

58 jusqu’aux révoltes générales, un progrès continu du patriotisme

gaulois.

J’appelle de ce nom le désir de voir chaque cité obéir à ses lois

traditionnelles, et toutes les cités de la Gaule s’unir en une seule

fédération. La cause de l’indépendance nationale devenait de plus en

plus inséparable de l’espérance d’un grand empire gaulois, à la manière

rêvée par Dumnorix. Pour recouvrer l’autonomie, chaque cité devait

s’associer à toutes: il n’y avait chance de succès que dans un effort

collectif. L’idée d’une patrie commune, en puissance depuis des siècles

chez les Gaulois, prenait corps au contact de César, de même que

l’hellénisme se développa sous la pression des Barbares. Le patriotisme

a besoin, pour grandir, de sentir l’adversaire ou l’étranger, c’est

une vertu de réaction autant que de réflexion. Chaque année que le

proconsul passait en Gaule, au lieu de l’acheminer vers la soumission

définitive, le rapprochait au contraire de l’insurrection en masse.

Immédiatement après la défaite d’Arioviste, on entrevoit déjà la

perspective d’un soulèvement national. On avait cru que César, ayant

achevé la mission dont les Séquanes et les Éduens l’avaient chargé,

ramènerait ses troupes au sud du Rhône: il les fit hiverner dans les

vallées du Doubs et de la Saône. Aussi, lorsque, dans l’hiver de 58-57,

les Belges se liguèrent contre Rome, ils furent encouragés par des

Gaulois qui approchaient César; et ceux-là, l’auteur des Commentaires

les distingue fort nettement des démagogues en rupture d’ambitions: ce

sont, dit-il, «des hommes qui éprouvent à la vue de l’armée romaine la

même impatience qu’à la vue des bandes d’Arioviste». C’étaient des âmes

généreuses et fières, et vraiment patriotes.

Leur inspiration se fait sentir chaque année plus fortement. Les

Bellovaques déclarent en 57 qu’ils veulent délivrer les Éduens de

l’humiliante amitié de Rome. L’hiver suivant (57-56), les Vénètes et

leurs voisins de l’Océan «exhortent les peuples à demeurer dans cette

liberté qu’ils tenaient de leurs ancêtres et à la préférer à cette

servitude qui vient des Romains».--Un instant, il sembla que Dumnorix

allait enfin grouper toute la Gaule contre Jules César.

Dumnorix, malgré la présence et les offres des Romains, rêvait encore

des mêmes projets que du vivant de son beau-père Orgétorix. Il voulait

pour lui un pouvoir plus vaste et plus noble que la royauté précaire

des Éduens. En attendant, il demeurait auprès du proconsul, comme un

dernier survivant des conjurations d’autrefois. Alors que, oublié ou

mort, Diviciac disparaît après 57 du récit de César, son frère Dumnorix

est encore un des chefs de la cavalerie auxiliaire. César, tout en le

flattant, le surveillait; mais Dumnorix le surveillait à son tour, et,

tandis que le Romain se servait de son nom pour effrayer les sénateurs

éduens, le Celte cherchait l’occasion de s’évader de son commandement

vers la Gaule insurgée. Le parti patriote le regardait de plus en plus

comme son chef naturel. Dumnorix faisait représenter sur ses monnaies

l’appareil farouche d’un guerrier national, l’épée gauloise suspendue à

son flanc, tenant de la main gauche la tête coupée de l’ennemi vaincu,

agitant de la main droite la trompette et l’enseigne: une telle image

sonnait comme une proclamation de guerre.--Il crut le moment venu lors

de la seconde expédition de Bretagne (54). La conspiration était faite,

les serments avaient été prononcés, le conseil des chefs organisé,

la liberté de la Gaule jurée. César, prévenu au moment précis de son

départ, donna l’ordre d’arrêter Dumnorix. Il se défendit l’épée au

poing, «criant qu’il était né libre et citoyen d’un peuple libre». On

le tua. Les chefs conjurés suivirent César et attendirent.

Quelques semaines se passent; puis, cette même année 54, ce sont

l’éburon Ambiorix et le trévire Indutiomar qui se soulèvent. Mais

ils ne sont pas isolés. Ambiorix déclare, qu’il le sache ou qu’il

l’espère, que «les chefs gaulois se sont unis pour reconquérir la

liberté commune»; «la Gaule a pris», disait-il, «la résolution d’être

indépendante». Indutiomar a reçu des délégués de presque toutes les

cités. À la fin de l’automne de 54, il n’y eut aucune nation, sauf les

Éduens et les Rèmes, qui ne donnât de l’inquiétude à César; des députés

et des messages se croisaient en tout sens; des assemblées se tenaient

dans les lieux écartés; on traçait même des plans de guerre, et déjà

l’Armorique avait levé et concentré ses contingents. Ambiorix et

Indutiomar héritaient des espérances semées par Dumnorix.--Ils prirent

trop tôt les armes, et grâce à la résistance désespérée de certains

légats de César et à la hardiesse militaire de Labiénus, le mouvement

fut localisé dans la région voisine de la Germanie. Indutiomar fut tué,

Ambiorix bloqué dans son pays. Mais la conjuration de toute la Gaule

n’en demeurait pas moins à l’état de sourde menace.

Ni Dumnorix, ni Ambiorix n’auraient pu réussir, je crois, à la

traduire en acte et à la formuler en empire. Ambiorix n’était que le

chef lointain d’une peuplade sauvage, à demi germanique. À l’appel

de la Gaule Indutiomar avait répondu par l’appel aux Germains;

et, s’il l’avait emporté, il eût été pour ses alliés aussi gênant

qu’Arioviste.--Dumnorix, lui, était un franc Gaulois et chef dans

la plus noble des nations. Mais il n’y était pas le maître absolu,

et cette nation était irrémédiablement compromise, depuis trois

générations, dans l’alliance romaine: toutes les trahisons étaient

venues d’elle; Dumnorix lui-même, tour à tour comploteur et résigné,

gendre d’Orgétorix et officier de César, s’était usé dans huit années

d’incertitudes.

Mais, qu’au centre même de la Gaule purement celtique, se soulève une

nation forte et populeuse, que l’amitié romaine n’ait point avilie

et que son passé de gloire et ses souvenirs d’alliances désignent à

l’obéissance de tous; qu’à la tête de cette nation se dresse un chef

nouveau, au nom intact, que la puissance de sa famille, le prestige

de sa personne, la tradition de ses ancêtres invitent à commander à

son peuple: l’union se fera bientôt, dans toute la Gaule, autour de ce

peuple et de ce chef.

C’est après l’échec des conjurations de Dumnorix et d’Ambiorix que

l’arverne Vercingétorix, fils de Celtill, renonça à l’amitié de Jules

César pour défendre la liberté de la Gaule.

CHAPITRE VII

LE NOM DE VERCINGÉTORIX

Nomine etiam quasi ad terrorem composito Vercingetorix.

FLORUS, I, 45=III, 10, § 21.

I. Ce n’est pas un nom de fonction, mais de personne.--II. Si

ce nom caractérise un membre de la plus haute noblesse.--III. De

l’importance qu’il a pu avoir.

I

Vercingétorix avait alors moins de trente ans. Il était né, croyait-on,

à Gergovie, la principale ville des Arvernes.

Vercingétorix · 第 5 / 28 段