adversaire qui le gênait en Gaule était toujours la nation arverne;
sans être souveraine, elle demeurait la plus forte. Elle conserva sans
doute ses clientèles du plateau central: par les vallées du Tarn,
de l’Aveyron et du Lot, ses alliés menaçaient la Garonne, romaine
jusqu’à Toulouse; par la plaine de l’Allier, elle avait sa voie de
conquête tracée vers le Nord. Les Romains renouvelèrent ou conclurent
des traités d’alliance avec les peuples qui pouvaient fermer ces deux
routes aux revanches arvernes.
Le confluent du Lot et de la Garonne appartenait aux Nitiobroges
d’Agen: leur roi fut déclaré par le sénat l’ami du peuple romain. Les
Éduens étaient maîtres du confluent de l’Allier et de la Loire: ils
continuèrent à être traités en amis et alliés, avec beaucoup d’égards.
Rome consentit même à ce que ce peuple barbare s’appelât son «frère»:
étrange et rude fraternité, qui complétait l’alliance politique par une
communion mystique de sang et de race.
Plus loin encore vers l’inconnu, mais toujours dans les deux mêmes
directions, le titre d’ami fut donné à un roi aquitain à l’Ouest, au
roi des Séquanes dans le Nord.
Ces alliances servaient à la fois les intérêts militaires et
commerciaux de Rome. La province proconsulaire de la Gaule se composait
surtout de deux routes, celle de l’Aude et Garonne, et celle du Rhône.
Les Nitiobroges à Agen, les Éduens à Mâcon, tout en surveillant le
flanc de la puissance arverne, dégageaient pour le négoce l’entrée de
ces deux routes dans le monde barbare: ils se faisaient, comme hôtes et
amis, les fourriers du peuple romain.
II
Surveillés de côté, les Arvernes étaient contenus d’en haut. Rome
leur laissait lois et liberté; mais on a tout lieu de croire qu’elle
ne leur permit que les chefs qui pouvaient lui plaire. Or le sénat
n’aimait point les grandes royautés: il y avait, entre elles et
lui, incompatibilité d’ambitions. Les principaux obstacles à sa
domination universelle lui vinrent des rois, Pyrrhus, Philippe,
Antiochus, Persée, et en ce moment même Mithridate; Hannibal, tout
compte fait, fut roi hors de Carthage. Les aristocraties, qu’elles
fussent italiennes, grecques ou celtiques, étaient moins dangereuses
pour le sénat: aucune n’avait des velléités conquérantes excessives,
presque toutes regardaient la noblesse romaine comme un idéal, elles
lui ressemblaient, l’enviaient ou l’imitaient; et, surtout, elles
désiraient gouverner leur peuple comme le sénat paraissait gouverner le
sien. Ce fut sur elles que les chefs de Rome s’appuyèrent, aussi bien
chez les peuplades gauloises qu’à Athènes ou à Capoue.
Chez les Arvernes, les Romains firent si bien, que l’aristocratie fut
désormais le seul gouvernement possible. Ils confisquèrent la famille
royale: Bituit et son fils restèrent dans le Latium. L’historien qui
rapporte ce détail ajoute que ce fut «dans l’intérêt de la paix». La
noblesse arverne, qui put prendre alors l’autorité, dut savoir gré au
sénat de cette intention pacifique.
Cette ruine du pouvoir royal ne fut point, à cette époque, un fait
particulier aux Arvernes. Nombre de cités de la Gaule traversaient
alors la même révolution politique que Rome et les villes latines
au temps des Tarquins. La vieille royauté, qui était héréditaire,
militaire, et peut-être aussi sacerdotale, y luttait péniblement contre
les chefs de clans, les patriciens gaulois. Les grandes familles se
lassaient d’être gouvernées par une lignée qui ne leur paraissait
que la première d’entre elles. Le régime aristocratique, çà et là, se
substituait à la monarchie. Les peuples dépendirent alors uniquement de
leurs chefs de clans, réunis en sénat, dirigés par un magistrat annuel,
le vergobret, sorte de juge suprême qu’ils choisissaient dans leur
rang.
Ces révolutions occupèrent fort les Gaulois entre la défaite de Bituit
et l’arrivée de César: elle fut, chez les Arvernes, la conséquence de
la victoire de Rome. Le sénat ne la provoqua peut-être pas ailleurs:
nulle part il ne la vit avec déplaisir; le parti aristocratique lui
fournit, par exemple chez les Éduens, ses meilleurs amis.
III
Les conséquences de ces luttes de partis et de la ruine de la royauté
arverne se firent sentir rapidement. Rome fut l’agent destructeur de la
patrie gauloise.
En 125 avant notre ère, l’empire celtique était le plus brillant de
l’Occident barbare, il en était aussi le plus utile. Il contenait à la
frontière du Rhin les migrations germaniques. Quand il se fut disloqué,
aucune nation ne présenta une surface assez grande pour les arrêter. En
110(?), les Cimbres et les Teutons franchirent le fleuve.
Entre la Marne et la Moselle, les peuples belges furent assez forts et
assez unis pour écarter l’invasion. Il ne fallait qu’un peu de cœur et
d’entente pour imposer le respect à ces hordes naïves. Elles refluèrent
vers le Sud.
De la Marne aux Pyrénées, le courage manqua aux Celtes désunis. Ce
ne fut pas une déroute, mais une de ces paniques effroyables qui
saisissent les foules au moment des inondations subites. Les bandes
germaines envahirent, dévastèrent, recouvrirent toutes les campagnes;
la population se réfugia dans les bourgades fortifiées, îlots de
résistance au milieu de terres submergées. La Gaule fut frappée de
la même manière qu’elle devait l’être, six cents ans plus tard, par
d’autres troupes transrhénanes. Pendant des semaines, les envahisseurs
allaient et venaient au pied des villes investies, et il y eut de
telles misères que les Gaulois durent s’entre-dévorer. Les Arvernes,
qui avaient les plus riches plaines, les trésors les plus abondants,
et les forteresses les plus solides, furent sans doute ceux qui
souffrirent le plus et qui résistèrent le mieux.
Enfin les Barbares s’écoulèrent dans la province romaine, et la vie
normale reparut en Gaule au milieu de ces ruines.
Au temps de l’empereur Vespasien, le légat Cérialis faisait en ces
termes l’apologie de l’œuvre romaine: «Sans nous, la Gaule était
impuissante contre les Germains: elle est la terre favorite de leurs
convoitises éternelles; mais ses divisions l’ont toujours empêchée
de se protéger contre eux.» Cérialis ne dit point quel peuple avait
été l’auxiliaire de ces divisions. Si au lieu de nations rivales, les
Cimbres et les Teutons avaient rencontré Bituit, il y aurait eu de
belles batailles en Gaule.
IV
Les temps qui suivirent sont pleins d’incertitudes. Un seul fait s’en
dégage avec netteté. L’unité de la Gaule, ou pour le moins de la Gaule
celtique (entre les Cévennes et la Marne) fut un instant reconstituée,
et elle le fut, cette fois encore, au profit des Arvernes. Il y eut,
vers l’an 80 avant notre ère, un nouvel empire de la Gaule, sous le
principat de la nation de Bituit.
Mais cet empire et l’Auvergne elle-même ne furent pas alors, comme au
temps de Luern et de son fils, entre les mains d’un roi. La monarchie
était de moins en moins populaire dans les cités gauloises. La
fédération se fit sous le régime de la magistrature, et non pas de la
royauté. Les Arvernes avaient à leur tête, comme vergobret ou comme
chef militaire, un des leurs, Celtill, et celui-ci était en même temps
le dictateur de la Gaule confédérée, comme le consul de Rome était le
chef de la ligue latine.--Tout cela est certain, si César, qui nous
l’a fait entendre, ne se trompe pas. Mais ce qui va suivre n’est qu’une
hypothèse.
Il est possible que les hommes de cette génération aient sincèrement
voulu réparer le mal que Rome et les Cimbres leur avaient fait. Un
ennemi barbare (et les Germains ne pouvaient être que des Barbares
pour les Celtes) allait sans relâche déverser en deçà du Rhin des
masses d’hommes toujours plus nombreuses. Les Gaulois, maintenant
installés chez eux, étaient à leur tour sous la menace de ce péril
d’invasion qu’ils avaient eux-mêmes fait si longtemps courir à la
Grèce et à l’Italie. L’union du plus grand nombre pouvait seule les
sauver. Ils renouèrent les liens que les générations précédentes
avaient formés autour des Arvernes. Peut-être les druides aidèrent-ils
à ce groupement, qui servait les intérêts de leur propre association;
peut-être encore, dès ce temps-là, les Celtes eurent-ils l’idée
d’assemblées générales, d’un conseil politique de la Gaule semblable à
ces grandes assises religieuses que les prêtres de toutes les nations
organisaient dans la forêt des Carnutes. En dépit de nombreuses
défaillances, la pensée de l’unité gauloise continuait à vivre.
V
Mais la notion d’un grand empire se séparait rarement de celle d’une
grande monarchie. Ce fut un roi que ce biturige Ambigat dont les
Gaulois célébraient encore la légendaire domination. Bituit avait
eu, de la royauté, la réalité et l’appareil. Celtill aspira à lui
ressembler, et à changer son titre contre celui de roi.
Ce Celtill fut, sans nul doute, un chef semblable à d’autres chefs,
mais plus riche et plus influent que ses rivaux. Nous devinons sans
peine comment il procéda, l’histoire est banale dans l’antiquité.
Il avait plus d’amis que les autres nobles, plus d’esclaves, de
mercenaires, de clients, de parasites et de débiteurs. Un parti put se
former autour de lui, plébéien, militaire et monarchique; et ce parti
ne différa guère de ceux que groupèrent les Pisistrates à Athènes ou
Manlius à Rome, guettant la royauté de leur nation à travers la faveur
populaire et le prestige de la gloire des armes.
Les autres chefs furent les plus forts. Ils réservèrent à Celtill le
sort prévu par la coutume des peuples anciens contre les aspirants à
la tyrannie, celui que les patriciens avaient infligé à Manlius. Il
fut condamné à mort. Le jugement fut solennel, public, porté par la
cité tout entière contre celui qui avait voulu lui faire violence.
Puis l’exécution eut lieu: l’usage était que le coupable pérît sur le
bûcher, voué aux dieux du peuple outragé.
Les Arvernes frappèrent l’homme et ne touchèrent pas à la famille.
Ils ne lui imputèrent pas le crime de son chef. C’est ainsi qu’après
l’expulsion de Tarquin le Tyran ses congénères demeurèrent à Rome et
purent aspirer à la gouverner par des moyens légitimes; aucune grave
malédiction ne fut portée non plus contre la race dont Manlius était
sorti. Les dieux se contentaient d’abord de la victime désignée par la
faute.
Le frère de Celtill, Gobannitio, conserva chez les Arvernes son rang
et son influence. On peut même soupçonner ce Gobannitio d’avoir aidé
à renverser son frère. Les aspirants à la tyrannie eurent souvent
dans leur famille leurs pires adversaires: Brutus et Tarquin Collatin
fondèrent contre le chef de leur clan le gouvernement des patriciens
de Rome; et l’Éduen Dumnorix, qui rêvera d’imiter Celtill, se heurtera
à son frère Diviciac. Gobannitio allait devenir un des gardiens les
plus vigilants de cette autorité des grands que son frère Celtill avait
tenté de renverser.
Celtill laissait un fils en bas âge, nommé Vercingétorix. Les Arvernes
furent plus cléments pour lui que les Romains ne l’avaient été pour
le fils de Bituit. Celui-ci avait partagé la captivité de son père:
Vercingétorix conserva, non seulement la vie et la liberté, mais
l’héritage du condamné. On lui laissa ce dont les dieux l’avaient
fait héritier, cette richesse en hommes et en choses qui pouvait lui
permettre de conquérir dans son pays la situation réservée aux hommes
de sa race.
VI
Une fois encore l’unité de la Gaule fut brisée après la mort de
Celtill. Cependant, le morcellement ne fut pas absolu. Toutes ces
convulsions militaires et politiques, ces alternatives d’union
et de désunion, laissaient aux cités gauloises, en même temps
que l’impuissance à former un empire, le regret de vivre isolées.
N’avait-on pas vu en Grèce, après le groupement de tous les peuples
à Platées, se constituer les deux ligues de Sparte et d’Athènes,
compromis entre le besoin de s’entendre et l’instinct de se combattre?
Quatre coalitions se formèrent entre le Rhin et l’Océan, les Cévennes
et la Garonne, dans le domaine qui restait aux Gaulois encore libres.
Les peuples situés de l’embouchure de la Seine à celle de la Loire
fondèrent la fédération de l’Armorique, qui sans doute fut maritime
aussi bien que terrestre. Les nations de la Belgique, auxquelles
l’invasion des Cimbres avait donné le sentiment de leur force et
de leur solidarité, demeurèrent groupées pour la plupart autour
des Suessions. Mais les deux principales ligues furent celles qui
reconnurent la suprématie des deux grands États de la Gaule centrale,
les Arvernes et les Éduens.
Entre ces deux États et ces deux ligues, l’hostilité fut aussi
constante qu’entre Sparte et Athènes, Israël et Juda. La Gaule était
vraiment un pays à deux têtes. La rivalité entre les deux peuples se
répercutait dans les moindres cités, dans les cantons, dans les clans,
dans les familles mêmes. Il devait y avoir des amis des Arvernes chez
les Éduens, et inversement, comme Athènes eut ses amis à Sparte.
Les deux nations suzeraines s’appuyaient sur des cités clientes et sur
des peuples amis. On a déjà nommé la clientèle habituelle des Arvernes,
les gens du Velay, du Rouergue, du Quercy, du Gévaudan. Les Éduens
avaient sous leur dépendance particulière les peuples du Forez, du
Beaujolais et de la Bresse.--Les deux rivaux s’étaient acquis chacun
une alliance utile et puissante parmi les nations de premier ordre.
Les Bituriges du Berry, qui commandaient vers la Loire moyenne les
abords du plateau de l’Auvergne, s’étaient unis aux Éduens; il en fut
de même des Sénons, leurs voisins dans les vallées de l’Yonne et de
la Seine, ce qui assurait aux nobles du Morvan un débouché dans le
bassin de Paris. Mais en revanche les Séquanes de la Franche-Comté,
qui disputaient aux Éduens les deux rives et les péages de la Saône,
avaient accepté l’alliance des Arvernes: car ce fut une cause ordinaire
de jalousie entre les cités gauloises que la possession des deux bords
et le monopole des droits sur les rivières importantes.--Au delà de
la Marne, les Belges ne se désintéressèrent pas absolument de ces
querelles: des liens d’amitié, sinon de clientèle, se nouèrent entre
les Éduens et l’une de leurs principales nations, les Bellovaques.
En dehors de la Gaule, l’un et l’autre parti cherchèrent des appuis:
ils ne répudièrent pas plus l’accord avec l’étranger que les Grecs
d’aucune époque. Les Éduens demeurèrent de plus en plus attachés au
peuple romain, et leurs chefs, comme Diviciac, finirent par apprendre
le chemin de Rome et l’hospitalité des sénateurs en vue.--Contre les
Romains, protecteurs dangereux de leurs adversaires, les Arvernes
eurent recours à des auxiliaires germains, qui pouvaient devenir plus
redoutables que les Romains eux-mêmes. D’autant plus que le sénat,
ayant tour à tour sur les bras Mithridate, Sertorius, Spartacus, les
pirates et Catilina, ne pouvait guère, au nord du Rhône, envoyer que
des formules et des décrets.
VII
Ce qui devait se produire arriva. Au lieu d’avoir les Germains en
grosses masses, comme au temps des Cimbres, la Gaule les eut par
bandes. Il y avait toujours, sur l’autre rive du Rhin, des hordes
germaniques à la recherche d’aventures et de terres. À l’appel des
Arvernes et des Séquanes, il en accourut quelques-unes sous les ordres
d’Arioviste. Les Éduens furent battus (71-61 av. notre ère).
Le parti opposé triompha. Mais comme, dans les dernières affaires,
c’étaient les Séquanes et non les Arvernes qui avaient eu le principal
rôle, le premier de ces peuples prit pour lui la prééminence dans la
ligue qui l’avait emporté. Les chefs de Besançon eurent le pas sur ceux
de Gergovie. Au fur et à mesure que les Germains se mêlaient des choses
celtiques, l’axe politique de la Gaule se déplaçait. Il reculait vers
l’Est. Bientôt, il semblera passer même chez les Helvètes.
Les Séquanes, avec l’appui d’Arioviste, essayèrent davantage. Ils
voulurent imposer leur suprématie aux Éduens et à leurs amis. Il
semble qu’ils aient réussi, et que par là une certaine communauté de
dépendance fût rétablie chez les Celtes de la Gaule centrale.
Il est à peine besoin d’ajouter que jamais union ne fut plus précaire
et plus nominale. D’abord les Éduens ne cessaient de grincer des dents
et d’invoquer le sénat. Puis Arioviste se persuada qu’il valait mieux
travailler pour son propre compte: il se fit remettre les otages et les
tributs qui revenaient de droit aux Séquanes; il s’installa chez eux
en se faisant octroyer le tiers de leurs terres; il demanda bientôt
d’autres territoires pour de nouvelles troupes qu’il appelait.--Il y
avait cinquante ans, la Gaule avait vu la bande germaine qui détruit
et qui s’échappe; elle voyait maintenant celle qui s’arrête et qui
s’établit. Déjà apparaissait dans son histoire cette succession
de faits qui, quatre ou cinq siècles plus tard, constitueront les
invasions germaniques.
Arioviste, commandant aux Séquanes auxquels la Gaule paraissait
soumise, revendiquait avec outrecuidance l’empire des nations
celtiques, comme, après la défaite de Bituit, le sénat romain avait cru
pouvoir y prétendre.
Le sénat de ce temps, celui de Cicéron, fort occupé des affaires
intérieures ou des triomphes orientaux de Pompée, comprit assez mal ces
événements lointains de l’Occident. Les députés gaulois qui vinrent le
trouver contribuèrent médiocrement à l’éclairer. Ne sachant plus quel
peuple favoriser, il les caressait tous également. Le roi des Séquanes,
la nation éduenne, n’étaient-ils pas également ses «amis»? En 59 même,
on donna à Arioviste ce titre convoité, comme si l’on sanctionnait par
là ses prétentions sur la Gaule. Peut-être les sénateurs bornaient-ils
leur politique à souhaiter à tous ces Barbares une haine réciproque.
Mais que les Gaulois, suivant leurs penchants, se rassurent ou
s’inquiètent. Cette indifférence de Rome ne sera pas éternelle.
Deux faits se produisent, l’un qui légitime, l’autre qui annonce son
intervention.--En 61, un sénatus-consulte de quelques lignes promet
assistance au peuple éduen, et cela devait suffire le jour où un
proconsul aurait le désir de franchir le Rhône au Confluent. Et deux
ans plus tard, en 59, César reçoit ce proconsulat des Gaules dont il
attendait la gloire et la richesse.
Comme la Grèce prise entre Philippe et le sénat, la Gaule voyait à son
horizon un double «nuage», celui de Rome qui se formait lentement vers
le Sud, celui de la Germanie qui éclatait déjà dans le Nord.
VIII
Le seul moyen de salut qui lui restât était dans l’union de toutes ses
cités. Un pouvoir respecté au-dessus de chaque peuplade, les chefs de
nations étroitement fédérés: peut-être n’était-il pas trop tard pour
réaliser ce dessein. Les plus grands chefs de clans des principales
nations résolurent cette tentative: Orgétorix chez les Helvètes,
Dumnorix chez les Éduens, Castic chez les Séquanes, un autre chez
les Bituriges. Le complot ne paraît pas avoir eu d’adhérents chez les
Arvernes: Vercingétorix, le fils de Celtill, était fort jeune encore,
et les autres chefs de son peuple ne furent pas compromis dans cette
entreprise.
Les conjurés s’unirent entre eux par des mariages, présages de la
confédération future. Orgétorix donna sa fille à Dumnorix, et tous deux
devinrent les vrais artisans du complot national. Chacun chez soi, les
chefs devaient se mettre à la tête des mécontents et de la tourbe des
plébéiens, et préparer dans leur cité la chute de l’aristocratie et le
rétablissement à leur profit de la royauté. Orgétorix serait roi des
Helvètes, Dumnorix, des Éduens; Castic, dont le père avait été roi chez
les Séquanes, reconquerrait le titre dont les nobles l’avaient écarté.
Enfin les Helvètes s’apprêtèrent à quitter leur pays, où ils étaient
trop nombreux, pressés par les Germains et bloqués par la montagne;
ils se fixeraient quelque part dans les grandes plaines vacantes de
l’Ouest: mais, en cours de route, leur armée, brochant sur toute la
Gaule, en assurerait l’empire à Orgétorix, Dumnorix et leurs amis
(61-59 avant notre ère).
Malgré toutes ses discordes, la Gaule n’avait donc point perdu le
goût de la liberté et le sentiment national. La pensée de devenir un
seul empire végétait toujours dans les diverses cités. Le patriotisme
celtique était, comme le panhellénisme, un sentiment léger et subtil,
se dissipant sous le souffle d’un orage plus fort, se reformant aussi
vite qu’il se dispersait. À tous les moments de crise, il se leva des
hommes d’une ambition intelligente pour dire que, s’il fallait avoir
des maîtres, mieux valait obéir à des Gaulois. Entre les alliés de Rome
et les victimes des Germains, Orgétorix et Dumnorix constituèrent un
tiers-parti, fédéral et national, monarchique et populaire, et ils se
liguèrent pour rétablir l’union faite jadis par l’arverne Celtill.
CHAPITRE VI
VERCINGÉTORIX, AMI DE CÉSAR
Ὁ Οὐερκιγγετόριξ... ὲν φιλίᾳ ποτὲ τῷ Καίσαρι ἐγεγόνει.
DION CASSIUS, _Histoire romaine_, XL, 41, § 1.
I. L’aristocratie lutte contre le parti national.--II. Arrivée,
projets politiques et auxiliaires de César.--III. La Gaule soumise
à César.--IV. De quelle manière César commandait à la Gaule.--V.
César restaure la royauté: Vercingétorix, ami de César.--VI. Ce que
les Gaulois pouvaient penser de l’amitié de César.--VII. Progrès
continus du parti national: Dumnorix, Indutiomar, Ambiorix.
I
Le parti national des chefs populaires avait deux principaux ennemis:
au dedans de la Gaule, les sénats locaux, désireux de garder l’autorité
publique; au delà des frontières, César, qui préparait ses légions.
Quand il quitta l’Italie, il trouva sa besogne à moitié faite par
les sénateurs gaulois. Grâce à leur vigilance, le triumvirat royal
d’Orgétorix, Dumnorix, Castic ne put se constituer. Les chefs helvètes,
avertis à temps, se débarrassèrent d’Orgétorix, soit en le tuant
eux-mêmes, soit en l’invitant au suicide. Dumnorix fut étroitement
surveillé par le vergobret en charge et par son frère Diviciac, revenu
de Rome. Le séquane Castic disparaît de l’histoire. Une fois de plus
l’aristocratie déclara qu’elle avait sauvé les libertés de son pays, ce
qui voulait dire qu’elle avait assuré à nouveau sa propre domination.
En Gaule comme en Grèce, elle empêchait âprement les peuples de se
rapprocher, les vastes patries de naître. L’étranger était le favori
de son égoïsme conservateur. Les Éduens avaient, en la personne de
Diviciac, à la fois leur Antalcidas et leur Polybe.
Mais le péril était encore très grand pour les patriciens gaulois.
Derrière les forêts des Vosges, Arioviste amassait de nouvelles
espérances. À Bibracte même, Dumnorix ne renonçait à aucun de ses
projets: c’était un homme d’une ambition tenace, d’un esprit retors,
d’un caractère souple, qui savait vouloir, attendre et se taire. Enfin,
les Helvètes n’abandonnèrent point leur résolution de s’établir dans
l’Ouest: leurs préparatifs étaient achevés, leur migration commença
(début de 58). Dumnorix avait conservé d’excellentes relations et
des attaches de famille chez les Séquanes, les Bituriges et d’autres
peuples; il demeurait l’ami des Helvètes, il avait parmi eux ses
beaux-frères, les fils d’Orgétorix, auxquels la nation avait laissé
leur rang; le chef éduen se tint prêt à accueillir les émigrés, en
dépit de son sénat, et comme auxiliaires à ses entreprises sur la
Gaule.
II
C’est alors que César apparut sur le Rhône, qui, de Lyon à
Genève, formait la frontière de la province romaine et de la Gaule
indépendante. Il venait, lui aussi, pour conquérir cette Gaule. Mais
il voulait cette conquête à la fois plus nettement et moins ouvertement
que Dumnorix et qu’Arioviste.
Jamais proconsul de Rome ne sut plus exactement, dès le jour de son
entrée en charge, jusqu’où il souhaitait aller. L’ambition de César,
en Gaule et ailleurs, eut en même temps un caractère scientifique et
une allure impériale, elle fut précise et prestigieuse. Il commença par
marquer nettement les frontières du pays qu’il avait à conquérir: les
Pyrénées, le Rhin et l’Océan. Avant d’écrire ses Commentaires, comme
avant de commencer ses campagnes, il traça les limites géographiques
qu’il assignait à la Gaule, et il n’est pas bien sûr qu’il n’ait pas
été lui-même l’inventeur heureux de ces limites: si le Rhin, depuis
tant de siècles, passe pour être la fin de la Gaule, n’est-ce pas
surtout parce que César a dit qu’il l’était, et a voulu qu’il le fût?
Et ayant ainsi dessiné ce pays, depuis les monts du Sud jusqu’au grand
fleuve, il a arrêté qu’il serait son empire.