Celtique: du moins on le croyait à Rome. On donnait pour limites
méridionales à leur empire les Pyrénées, la mer et les terres de
Marseille, c’est-à-dire qu’ils avaient placé sous leur dépendance ou
dans leur alliance les Volques de Toulouse et de Nîmes, les Allobroges
de Vienne et de Genève, les Salyens d’Arles et des monts de Provence.
Au Nord, disait-on, leur domination s’étendait jusqu’à l’Océan. Et,
s’il faut ajouter foi aux bruits de ce temps, elle aurait même franchi
la Marne, débordé en Belgique, et ne se serait arrêtée que sur les
rives du Rhin, en face des peuplades germaniques.
Cette conquête fut-elle uniquement le résultat de guerres violentes et
continues? Le silence des auteurs anciens permet d’en douter. S’il y
avait eu en Occident de trop grandes convulsions militaires, l’écho en
serait venu aux plus curieux des Grecs et des Romains, à Polybe ou à
Caton, et nous le connaîtrions par eux ou par leurs héritiers.
Il est probable que les armes ne furent pas seules à faire cette
conquête. Les Arvernes ont dû s’appuyer sur des alliances celtiques
pour créer leur empire. Leur attitude à l’égard des Salyens et des
Allobroges paraît celle d’alliés et de protecteurs, plutôt que de
vainqueurs et de maîtres: les tribus de l’Isère furent trop rétives à
l’obéissance pour se laisser briser par des congénères. Il est rare,
dans l’histoire de la Gaule, qu’un peuple ambitieux agisse par ses
seules forces, et ne soit pas soutenu par quelque complicité puissante.
Lorsqu’au moment de l’arrivée de César l’helvète Orgétorix voulut de
nouveau faire de la Gaule un seul empire, il s’associa à des chefs
séquanes et éduens. Les cités aimaient à envoyer et à recevoir des
ambassades; elles se complaisaient, sans doute, dans les pourparlers
sans fin qui en résultaient. Sur ce point, les Arvernes étaient
supérieurs; ils avaient, pour convaincre de leur primauté, d’autres
arguments que leurs longues épées de taille. Leurs ambassadeurs étaient
chamarrés d’or; ils étaient accompagnés de porte-lances superbes et de
meutes de chiens; et à côté d’eux se tenaient des bardes, chantant la
noblesse, la gloire et la richesse de la nation, du roi, et de l’envoyé
qui venait en leur nom. Les Romains riaient à cette vue: mais il est
possible que les Arvernes aient parfois séduit et conquis les hommes de
cette manière, dans la Gaule éprise des beaux spectacles et du langage
harmonieux.
III
Il est à peine besoin de dire que l’empire arverne ne ressembla à
aucun État régulier, ayant une capitale et des organes communs. Ce ne
pouvait être qu’une fédération de peuplades gauloises sous le principat
de l’une d’elles, comme la ligue latine à l’âge des Tarquins, ou les
alliances grecques des temps troyens: car la Gaule présentera, dans
des proportions plus vastes et sous des allures plus grossières, les
mêmes institutions politiques que la Grèce et le Latium. Les peuplades
gauloises conservaient leur nom, leurs limites, leurs coutumes; leurs
milices servaient sous les chefs et les enseignes de la nation. La
Gaule demeurait une juxtaposition de vastes cités.
Le lien qui unit ces peuples aux Arvernes fut rarement celui de la
sujétion inconditionnée. Ce fut une clientèle plus ou moins étroite,
une alliance plus ou moins réelle ou déguisée. Il y avait des degrés
dans l’union, des exigences diverses dans la vassalité. Les Vellaves
ou tribus du Velay, pays qui n’est après tout que le prolongement
méridional des vallées et des montagnes de l’Auvergne, étaient dans
une dépendance complète: leur sort fut si étroitement lié à celui
des Arvernes que César ne distingua presque jamais les deux peuples,
et qu’on put regarder le Mont Mézenc, sur son flanc septentrional,
comme la dernière montagne de l’Auvergne. Les peuplades sauvages
qui bordaient vers le Midi le plateau central, Cadurques du Quercy,
Rutènes du Rouergue, Gabales du Gévaudan, sans être aussi dépendants
que les Vellaves, étaient tenus dans une clientèle assez stricte, et
reconnaissaient franchement «l’empire des Arvernes». Tous ces pays
constituaient au sud de l’Auvergne, depuis le Mézenc jusqu’au pic de
Nore, et de là jusqu’aux gorges de la Cère, un vaste demi-cercle de
montagnes, de forêts et d’amitiés qui garantissaient et consolidaient
le peuple arverne du côté des grandes vallées méridionales. Sauf le
Forez (où habitaient les Ségusiaves) et le Limousin, il avait groupé en
une domination compacte le massif du plateau central.
Au delà, ce fut une autorité assez fragile que celle qu’il exerçait. On
a quelques motifs, encore que fort légers, de croire que les Lémoviques
du Limousin et les tribus de la Loire moyenne (Carnutes d’Orléans et
Chartres, Andes d’Angers, Turons de Tours, Aulerques du Mans) lui
ont été particulièrement attachés. La nation des Allobroges s’est
vaillamment comportée sur les champs de bataille, côte à côte avec les
Arvernes et sous les ordres de leur roi. Mais, parmi les autres amis du
peuple arverne, beaucoup n’attendaient sans doute que l’heure du danger
pour répudier l’obéissance.
Si faible qu’il fût, ce lien de la clientèle ou de l’alliance ne
pouvait pas être simplement politique. Il dut revêtir aussi un
caractère religieux. Entre les peuples associés, il fallait quelque
symbole sacré, des mains unies, des serments prêtés, des étendards
rapprochés, des victimes égorgées, des dieux pris à témoin. Les
Gaulois n’eurent pas, tant s’en faut! l’esprit plus laïque que les
Grecs et les Romains. La subordination d’une cité à l’autre était un
engagement pieux dont, malgré les ruptures, les hommes ne perdaient pas
complètement le souvenir ou la crainte.
Deux cents ans après la formation de cet empire arverne, sous la
domination des Césars romains, le temple du Puy du Dôme sera le
sanctuaire le plus riche et le plus fréquenté de toute la Gaule: le
dieu qui l’habitera sera, sans conteste, le plus grand dieu des tribus
celtiques. Pareille popularité n’a-t-elle pris naissance qu’après
Vercingétorix et César, après la ruine des Arvernes et la conquête
romaine? Cela, en vérité, n’est point possible. Rome n’eût point permis
de se développer à un culte qui, grandissant ainsi à la suite de la
conquête, pouvait paraître la revanche des vaincus et une protestation
contre les maîtres. Si le dieu du Dôme fut si puissant sous les
empereurs, c’est que son pouvoir était ancien et solide, et que les
Romains n’ont pas jugé à propos de combattre les dieux après avoir
renversé les chefs.
Il est donc admissible que le dieu des Arvernes a dû sa gloire à celle
de leur empire. Il a profité de leurs conquêtes, son nom s’est étendu
avec le leur, ainsi que la vogue de Jupiter Capitolin a bénéficié
de tous les gains du peuple de Rome. Le Teutatès du Puy de Dôme a
peut-être aidé sa nation à fonder sa puissance; il l’a sans doute aidée
à la maintenir, établissant, au-dessus de la suzeraineté politique, la
prééminence religieuse. Remarquez comme ces deux forces se faisaient
face: Gergovie, la plus rude citadelle, peut-être, de la Gaule entière;
le Puy de Dôme, le haut lieu le plus central et le sanctuaire culminant
de toutes les tribus celtiques: tel Mispa, le sommet sacré d’Israël,
qui bornait l’horizon de Jérusalem, la principale place-forte de ce
peuple.
Je voudrais préciser davantage, et conjecturer encore: mais je ne
puis plus que poser des questions auxquelles les textes ne répondent
pas. Quel rôle les druides ont-ils joué dans cet empire? Y eut-il des
hommages périodiques des nations vassales au dieu arverne, comme ceux
des cités latines au Jupiter albain? Il faut avouer que Teutatès,
«dieu du peuple», protecteur du travail et des routes, ressemblait
singulièrement à un «dieu d’alliance». Son sanctuaire devint-il donc le
centre religieux de la fédération gauloise? Tout cela, je doute qu’on
le sache jamais. Le propre de l’histoire est souvent d’indiquer des
questions qu’il faut se résigner à ne point résoudre. Mais, quelle que
fût la forme de l’hégémonie arverne, soyons sûr qu’elle n’alla pas sans
l’appoint d’un dieu.
IV
Hégémonie plutôt que souveraineté. Les Arvernes ont été surtout des
conducteurs d’hommes, non des maîtres, mais des chefs. Leur payait-on
tribut? c’est possible, et je ne m’expliquerai pas autrement l’énorme
quantité d’or et d’argent qui affluait à la cour de leurs rois, les
Gaulois ne répugnant pas du reste à accorder un tribut aux nations
les plus fortes. Mais leur domination était surtout militaire, et
consistait d’abord en ceci, que le roi des Arvernes était le dictateur
suprême des armées confédérées de la Gaule. Comme tel, il pouvait mener
deux cent mille hommes, et davantage.
Cette royauté était-elle héréditaire chez les Arvernes? une famille
acceptée par les dieux s’y transmettait-elle le pouvoir? La chose
n’est point prouvée, elle est fort vraisemblable: nous ne connaîtrions
pas si bien Luern, le père du roi Bituit, s’il n’avait pas été roi
lui-même, et les Romains n’auraient pas retenu plus tard en gage le
fils de Bituit, si son père n’avait été qu’un parvenu. Mais en tout
cas, lorsque le roi des Arvernes se montrait à la tête de ces deux cent
mille hommes, représentants en armes de tant de nations, on pouvait
presque dire qu’il existait «un roi du nom celtique».
Ces rois de la Gaule, nous les voyons presque, grâce à Posidonius,
philosophe grec qui a voyagé dans le pays peu après leur passage. Il
nous a assez mal renseignés sur l’organisation de leur pouvoir: ces
législations barbares n’intéressaient pas un compatriote d’Aristote.
Mais il a été comme ébloui par le spectacle qu’avaient offert la
personne et le cortège du plus puissant roi de l’Occident, du chef
de l’armée la plus nombreuse et la plus turbulente qui fût campée
à l’ouest de l’Adriatique. Ces Grecs et ces Romains, admirateurs de
Paul-Émile, habitués à des troupes disciplinées et scientifiques, aux
légions calmes et denses, à ce glabre _imperator_ dur et sec comme une
action de la loi, et qui n’apparaissait dans l’éclat de la gloire que
le jour du triomphe, furent étonnés de retrouver en Gaule l’image des
pompeuses royautés militaires de l’Orient. Pour un roi arverne, la vie
était un triomphe perpétuel.
En temps de paix, il faisait naître sous ses pas le bruit, la gaieté
et l’orgie. Luern, du haut de son char, distribuait à la foule l’or
et l’argent avec cet orgueil de la richesse qu’on retrouvera, douze
siècles plus tard, chez les grands seigneurs du Midi. Il réunissait à
des banquets d’un luxe inouï, durant des jours entiers, tous ceux qui
voulaient s’enivrer et se gorger à ses frais; et l’enclos du festin
avait plus de deux lieues de tour. Les Arvernes avaient le goût du
colossal, le Puy de Dôme leur inspirait la grandeur, Néron ne fera pas
mieux qu’eux. Le barde de Luern avait raison de chanter, en attrapant
une bourse à la volée, que les ornières du char royal étaient des
sillons d’où germait une moisson d’or.
Plus éclatante encore était la vision du roi des Arvernes quand il
paraissait en appareil de guerre. Qu’on se le figure s’avançant dans
les auréoles de son collier et de ses bracelets d’or, sur son char
plaqué d’argent, dont les timons étincelants semblaient la foudre
forgée en métal; derrière lui se dressaient les sangliers de bronze
des tribus, insignes mystérieux des cités en marche; non loin de là,
la meute formidable de ses chiens de chasse, qui le faisait ressembler
autant à un meneur de bêtes qu’à un chef de peuples; et près de
lui enfin, le poète qui, la lyre à la main, chantait les glorieux
faits d’armes du roi et de sa nation. Bituit passait ainsi, dans une
apothéose de lumière, de bruit et de chant; et les hommes, imprégnés
par tous les sens de la grandeur du roi, les yeux frappés par l’or,
les oreilles par les clameurs, la pensée par les vers, s’imaginaient
peut-être qu’ils venaient de voir un dieu.
V
Les ressources métalliques de l’empire arverne peuvent s’expliquer par
l’abondance des métaux précieux dans les montagnes du massif central.
Mais on est aussi tenté de douter que les mineurs du Rouergue et du
Gévaudan, et les orpailleurs des Cévennes aient suffi à approvisionner
d’or et d’argent Luern et Bituit. Il est possible que leur royaume
ait été en relations commerciales avec les peuples voisins, les
Aquitains, les Ibères ou les Grecs de Marseille. Strabon insiste sur
les portages qui se faisaient entre les terres arvernes et la vallée
du Rhône: vu la difficulté de ces routes, ils n’ont été établis qu’au
temps où les Arvernes étaient assez riches et assez puissants pour
attirer et protéger les caravanes. L’Auvergne du Moyen Age a été une
sorte d’entrepôt entre le Nord et le Midi; celle de Bituit a pu être
quelque chose de semblable. Les Marseillais et les Étrusques sont venus
trafiquer jusque-là. Gergovie, la principale ville arverne, semble
avoir été une cité étendue et populeuse, je ne dis pas très belle, mais
à peu près aussi importante que Bibracte et qu’Avaricum: or une grande
ville ne se fait pas sans un effort sérieux vers la civilisation. Les
rois arvernes, qui laissèrent aux hommes, comme souvenirs, des banquets
hospitaliers, des distributions d’or et des chants de bardes, ne
ressemblaient pas à Attila. Leur barbarie ne venait que de leur manque
d’éducation. Ces princes, qui faisaient accompagner leurs ambassadeurs
par des poètes, vivaient dans un enthousiasme d’enfants, et quand
Posidonius nous montre la race gauloise puérile et turbulente, il subit
l’impression que lui ont faite les récits de l’empire arverne: bien
des traits que l’antiquité a attachés à la race celtique viennent des
images de ce temps-là.
Mais ces Barbares ne demandaient qu’à se mettre à l’école des peuples
plus instruits. C’est peut-être alors que les Arvernes inventèrent
je ne sais quelle bizarre légende qui les faisait descendre des
Troyens et leur donnait la même noblesse historique qu’aux peuples du
Latium. Il ne serait pas impossible que, les premiers de la Gaule,
ils aient imaginé de figurer leurs dieux sous une forme humaine, et
de copier à cette fin quelques bronzes de l’Étrurie. En tout cas, ils
introduisirent dans le monde celtique le système monétaire, et sans
doute avant les Éduens eux-mêmes.
Car les Arvernes ont frappé des monnaies d’or, les plus anciennes
qu’ait connues la Gaule. Des monnayeurs suivaient leurs armées,
toujours prêts à transformer en flans les colliers d’or, et à ouvrer
les flans en pièces figurées. Ces premières monnaies étaient de
serviles imitations des statères grecs, surtout de ces «philippes»
au type du bige dont le père d’Alexandre inonda le monde: le nom
même de Philippe demeurait inscrit en toutes lettres. Les Arvernes
copiaient les monnaies les plus populaires des pays civilisés, comme
certains États de l’Afrique reproduisent les thalers de Marie-Thérèse.
Au début, les copies furent assez bonnes: sans doute des artisans
grecs, aventuriers ou captifs, ont servi de monnayeurs. Puis,
elles dégénèrent, deviennent fort laides à voir, ignobles presque,
les lettres se réduisent à des jambages sans valeur, les corps se
transforment en un amalgame d’articulations géométriques: c’est que
l’ouvrier gaulois a remplacé le praticien grec. Il traduit toujours
le même type: la routine gagne vite chez les Arvernes. Mais enfin, la
première monnaie gauloise vient de ce peuple, et la monnaie a souvent
aidé à unifier des empires: témoin celui de Darius et la France de
saint Louis.
C’est la Grèce, en cela, qui fournissait le modèle aux Arvernes; c’est
elle encore qui leur imposait, vers le même temps, son alphabet. Quand
ils voulurent graver sur leurs pièces les initiales de leur nom, ils
prirent des lettres helléniques. L’alphabet grec leur servira longtemps
à fixer la parole celtique.
Monnaie et alphabet, et peut-être aussi statuaire, c’étaient de
prodigieux bénéfices faits sur la barbarie. Les Arvernes de Bituit
correspondent assez, dans l’histoire de la civilisation en Gaule, aux
Romains de Servius Tullius dans celle de la civilisation latine. Mais
l’avantage est tout entier pour les Gaulois: leurs pièces d’or, légères
et brillantes, valent infiniment mieux que ce carré de bronze, lourd,
sombre et massif, qui est l’as romain des premiers temps; et je ne
crois pas qu’on entendît à la cour de Servius les longues chansons de
gestes chères à nos ancêtres. La Gaule débutait gaiement dans la vie
civilisée, et en partie suivant le rite grec.
VI
C’est alors, vers l’an 125 avant notre ère, que les Romains décidèrent,
pour aider Marseille impuissante et protéger les routes de l’Espagne,
de se constituer une province au sud des Cévennes, entre les Alpes, le
Rhône et les Pyrénées. Pour écarter les Arvernes de ce pays, ils eurent
recours à la diplomatie et à la guerre.
Les Arvernes avaient en Gaule, pour principaux rivaux, les Éduens.
L’hostilité était naturelle et fatale entre ces deux peuples. Après
l’Auvergne, le Morvan éduen est le seul grand plateau de la Gaule
celtique; il domine, lui aussi, les vallées du Nord et le versant
du Sud. Les Éduens s’étendaient de Moulins et de Nevers à Mâcon,
et d’Avallon à Beaune; ils détenaient les routes les plus faciles
de la Gaule centrale. Il y avait entre eux et les Arvernes non pas
seulement la jalousie politique inhérente aux grandes nations, mais la
concurrence commerciale que se font des voisins placés sur les mêmes
chemins. Bibracte était la ville la plus industrieuse des Gaules: elle
a pu souffrir de la richesse des Arvernes. Enfin, les deux peuples
se touchaient de trop près pour être d’accord: ils avaient (en tenant
compte de leurs clientèles) frontière commune depuis Moulins jusqu’au
sud de Saint-Étienne. Les Arvernes étant maîtres de l’Allier, les
Éduens avaient pris la Loire en imposant leur patronage aux Ségusiaves
du Forez. En descendant vers le Nord, les bateliers du premier de ces
peuples rencontraient, de Moulins à Nevers, les péagers du second;
en cherchant les routes de l’Est et du Rhône, les caravanes arvernes
arrivaient chez les vassaux de la nation rivale; mais, pour gagner le
Midi par le plus court, il fallait aux Éduens traverser l’Auvergne
et le Velay son satellite. Les deux États avaient la sensation de
s’étouffer l’un l’autre.
On ne sait pas si les Éduens ont consenti, à un moment donné, à faire
partie de l’empire arverne. Mais, avant 121, ils avaient engagé des
pourparlers avec le sénat, et s’intitulaient déjà alliés ou amis du
peuple romain.
L’unité celtique était rompue pour cette fois. Les Éduens espionnaient
les Arvernes sur l’Allier, et, sur le Rhône, ils surveillaient les
Allobroges, les plus redoutables des amis de Bituit. Comme Marseille
dans le Midi de la Gaule et Pergame en Asie, ils étaient les traîtres
officiels désignés pour fournir à l’intervention romaine un motif et un
appui.
En 125, les Romains conquirent le pays des Salyens, ce qui fut
un premier défi à la puissance arverne. Puis ils menacèrent les
Allobroges, sous le double prétexte qu’ils avaient donné asile au roi
des Salyens et causé quelques dégâts sur le territoire des Éduens.
Bituit franchit alors le Rhône à la tête de ses deux cent mille hommes,
Arvernes, Rutènes et autres, et quand il rencontra, au confluent de
l’Isère, les trente mille hommes du consul Fabius, il jugea que ses
chiens seuls auraient leurs portions (août 121).
Fabius souffrait de la fièvre quarte: il se fit conduire dans les rangs
de ses soldats, tantôt assis dans sa litière, tantôt soutenu pas à pas:
il encouragea lui-même ses manipules, expliqua la façon de combattre,
montrant sans doute le peu que valaient ces hordes impétueuses, les
décomposant, si l’on peut dire, pour les ramener à leur plus simple
expression, un élan sans portée. Ce qu’il avait voulu arriva, et ce fut
le triomphe de la précision militaire sur la synthèse de parade: cent
vingt mille Gaulois périrent, contre quinze Romains. C’est là du moins
ce que rapportent les historiens classiques.
Bituit estima que les dieux avaient prononcé contre lui; il demanda une
entrevue, on la lui accorda, mais on le retint pour plus de sûreté et
on l’expédia en Italie. Les Arvernes et les Allobroges furent battus
une fois encore, et on put triompher d’eux à Rome. Bituit fit merveille
dans le cortège, avec son char d’argent et ses armes bariolées. Puis,
on l’envoya captif à Albe.
VII
La Gaule celtique, privée de son chef, était ouverte aux Romains.
Peut-être quelques-uns songèrent-ils dès lors à la conquérir. Les
Arvernes vaincus, leurs terres, du droit de la victoire, étaient à
Rome. Soixante-dix ans plus tard, César dira qu’ils avaient été, eux et
leurs clients, dans la main du sénat et que celui-ci aurait pu exercer,
sur toute la Gaule, un «très légitime empire», _justissimum imperium_.
Il ne le voulut pas: il allait avoir, sur les bras, Jugurtha et bien
d’autres ennemis. Seulement, il n’entendit pas que la Gaule conservât
même un semblant d’unité.
L’empire arverne n’exista plus, chaque nation conserva ou reprit son
autonomie. Mais, comme cet empire avait été l’œuvre de la royauté,
comme les Gaulois en confondaient peut-être l’idée avec le prestige
de la famille de Luern et de Bituit, les Romains s’arrangèrent pour
supprimer l’hérédité du pouvoir royal: le sénat se fit livrer Congenat,
fils de Bituit, et le garda à Rome. Au reste, à part cela, il laissa
les Arvernes et la Gaule «jouir de leurs propres lois». Il se contenta
de réunir à son empire les pays situés au sud et à l’est des Cévennes.
Les Volques, les Salyens, les Allobroges, les Helviens de l’Ardèche
durent reconnaître, au lieu de l’alliance arverne, la souveraineté du
peuple romain. Leur territoire forma la province de Gaule Transalpine,
à laquelle Narbonne devait donner le nom de Gaule Narbonnaise.
De cette domination des Arvernes et de cette victoire des Romains, il
resta deux impressions plus ou moins exactes dans les générations qui
suivirent:--que les Gaulois n’étaient demeurés libres que par la grâce
de Rome,--que les Arvernes avaient autrefois commandé à toute la Gaule.
Les Romains ne voulurent pas oublier leur rôle de vainqueurs généreux,
mais les Gaulois ne purent perdre le souvenir des liens qui les avaient
attachés au peuple arverne.
CHAPITRE V
CELTILL, PÈRE DE VERCINGÉTORIX
Vercingetorix, Celtilli filius, Arvernus,... cujus pater
principatum Galliæ totius obtinuerat.
CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 4, § 1.
I. Politique et alliances du sénat en Gaule.--II. Révolutions
aristocratiques.--III. Cimbres et Teutons en Gaule.--IV. Celtill:
reconstitution de l’empire arverne.--V. L’aristocratie arverne
renverse Celtill.--VI. Formation des deux ligues arverne-séquane
et éduenne.--VII. Victoire de la première avec l’aide des
Germains.--VIII. Le parti national: Orgétorix et Dumnorix.
I
Les Arvernes et la Gaule celtique, au lendemain de la défaite de
Bituit, jouissaient d’une liberté beaucoup plus grande que celle qui
resta, après Cynoscéphales, à la Macédoine et à la Grèce. Les soldats
romains ne franchirent pas les Cévennes; dans les deux vallées du Midi,
ils s’arrêtèrent à Toulouse sur la Garonne et à Vienne sur le Rhône. Au
delà de ces limites, aucun délégué, que l’on sache, ne s’aventura pour
parler au nom du sénat et du peuple romain. Le voisinage de la Province
ne pouvait être importun que par l’excès d’initiative des marchands
italiens: mais les Celtes les accueillaient avec joie, ils recevaient
d’eux ce dont ils étaient le plus friands, des amphores d’excellent vin
et des poignées de nouvelles.
Cependant, le sénat ne se désintéressa pas des affaires d’au delà des
Cévennes. Ses générosités étaient d’ordinaire sans lendemain, et il ne
renonçait jamais à une convoitise qui lui avait été une fois ouverte.
Sa politique en Gaule ressembla à celle de Flamininus en Grèce, avec
une allure plus discrète ou plus insouciante. Il se prépara à toute
éventualité d’ambition romaine, et pour cela chercha à se créer, chez
les Celtes, des amis et un parti.