Vers 125 avant notre ère, les Arvernes avaient soumis toute la

Celtique: du moins on le croyait à Rome. On donnait pour limites

méridionales à leur empire les Pyrénées, la mer et les terres de

Marseille, c’est-à-dire qu’ils avaient placé sous leur dépendance ou

dans leur alliance les Volques de Toulouse et de Nîmes, les Allobroges

de Vienne et de Genève, les Salyens d’Arles et des monts de Provence.

Au Nord, disait-on, leur domination s’étendait jusqu’à l’Océan. Et,

s’il faut ajouter foi aux bruits de ce temps, elle aurait même franchi

la Marne, débordé en Belgique, et ne se serait arrêtée que sur les

rives du Rhin, en face des peuplades germaniques.

Cette conquête fut-elle uniquement le résultat de guerres violentes et

continues? Le silence des auteurs anciens permet d’en douter. S’il y

avait eu en Occident de trop grandes convulsions militaires, l’écho en

serait venu aux plus curieux des Grecs et des Romains, à Polybe ou à

Caton, et nous le connaîtrions par eux ou par leurs héritiers.

Il est probable que les armes ne furent pas seules à faire cette

conquête. Les Arvernes ont dû s’appuyer sur des alliances celtiques

pour créer leur empire. Leur attitude à l’égard des Salyens et des

Allobroges paraît celle d’alliés et de protecteurs, plutôt que de

vainqueurs et de maîtres: les tribus de l’Isère furent trop rétives à

l’obéissance pour se laisser briser par des congénères. Il est rare,

dans l’histoire de la Gaule, qu’un peuple ambitieux agisse par ses

seules forces, et ne soit pas soutenu par quelque complicité puissante.

Lorsqu’au moment de l’arrivée de César l’helvète Orgétorix voulut de

nouveau faire de la Gaule un seul empire, il s’associa à des chefs

séquanes et éduens. Les cités aimaient à envoyer et à recevoir des

ambassades; elles se complaisaient, sans doute, dans les pourparlers

sans fin qui en résultaient. Sur ce point, les Arvernes étaient

supérieurs; ils avaient, pour convaincre de leur primauté, d’autres

arguments que leurs longues épées de taille. Leurs ambassadeurs étaient

chamarrés d’or; ils étaient accompagnés de porte-lances superbes et de

meutes de chiens; et à côté d’eux se tenaient des bardes, chantant la

noblesse, la gloire et la richesse de la nation, du roi, et de l’envoyé

qui venait en leur nom. Les Romains riaient à cette vue: mais il est

possible que les Arvernes aient parfois séduit et conquis les hommes de

cette manière, dans la Gaule éprise des beaux spectacles et du langage

harmonieux.

III

Il est à peine besoin de dire que l’empire arverne ne ressembla à

aucun État régulier, ayant une capitale et des organes communs. Ce ne

pouvait être qu’une fédération de peuplades gauloises sous le principat

de l’une d’elles, comme la ligue latine à l’âge des Tarquins, ou les

alliances grecques des temps troyens: car la Gaule présentera, dans

des proportions plus vastes et sous des allures plus grossières, les

mêmes institutions politiques que la Grèce et le Latium. Les peuplades

gauloises conservaient leur nom, leurs limites, leurs coutumes; leurs

milices servaient sous les chefs et les enseignes de la nation. La

Gaule demeurait une juxtaposition de vastes cités.

Le lien qui unit ces peuples aux Arvernes fut rarement celui de la

sujétion inconditionnée. Ce fut une clientèle plus ou moins étroite,

une alliance plus ou moins réelle ou déguisée. Il y avait des degrés

dans l’union, des exigences diverses dans la vassalité. Les Vellaves

ou tribus du Velay, pays qui n’est après tout que le prolongement

méridional des vallées et des montagnes de l’Auvergne, étaient dans

une dépendance complète: leur sort fut si étroitement lié à celui

des Arvernes que César ne distingua presque jamais les deux peuples,

et qu’on put regarder le Mont Mézenc, sur son flanc septentrional,

comme la dernière montagne de l’Auvergne. Les peuplades sauvages

qui bordaient vers le Midi le plateau central, Cadurques du Quercy,

Rutènes du Rouergue, Gabales du Gévaudan, sans être aussi dépendants

que les Vellaves, étaient tenus dans une clientèle assez stricte, et

reconnaissaient franchement «l’empire des Arvernes». Tous ces pays

constituaient au sud de l’Auvergne, depuis le Mézenc jusqu’au pic de

Nore, et de là jusqu’aux gorges de la Cère, un vaste demi-cercle de

montagnes, de forêts et d’amitiés qui garantissaient et consolidaient

le peuple arverne du côté des grandes vallées méridionales. Sauf le

Forez (où habitaient les Ségusiaves) et le Limousin, il avait groupé en

une domination compacte le massif du plateau central.

Au delà, ce fut une autorité assez fragile que celle qu’il exerçait. On

a quelques motifs, encore que fort légers, de croire que les Lémoviques

du Limousin et les tribus de la Loire moyenne (Carnutes d’Orléans et

Chartres, Andes d’Angers, Turons de Tours, Aulerques du Mans) lui

ont été particulièrement attachés. La nation des Allobroges s’est

vaillamment comportée sur les champs de bataille, côte à côte avec les

Arvernes et sous les ordres de leur roi. Mais, parmi les autres amis du

peuple arverne, beaucoup n’attendaient sans doute que l’heure du danger

pour répudier l’obéissance.

Si faible qu’il fût, ce lien de la clientèle ou de l’alliance ne

pouvait pas être simplement politique. Il dut revêtir aussi un

caractère religieux. Entre les peuples associés, il fallait quelque

symbole sacré, des mains unies, des serments prêtés, des étendards

rapprochés, des victimes égorgées, des dieux pris à témoin. Les

Gaulois n’eurent pas, tant s’en faut! l’esprit plus laïque que les

Grecs et les Romains. La subordination d’une cité à l’autre était un

engagement pieux dont, malgré les ruptures, les hommes ne perdaient pas

complètement le souvenir ou la crainte.

Deux cents ans après la formation de cet empire arverne, sous la

domination des Césars romains, le temple du Puy du Dôme sera le

sanctuaire le plus riche et le plus fréquenté de toute la Gaule: le

dieu qui l’habitera sera, sans conteste, le plus grand dieu des tribus

celtiques. Pareille popularité n’a-t-elle pris naissance qu’après

Vercingétorix et César, après la ruine des Arvernes et la conquête

romaine? Cela, en vérité, n’est point possible. Rome n’eût point permis

de se développer à un culte qui, grandissant ainsi à la suite de la

conquête, pouvait paraître la revanche des vaincus et une protestation

contre les maîtres. Si le dieu du Dôme fut si puissant sous les

empereurs, c’est que son pouvoir était ancien et solide, et que les

Romains n’ont pas jugé à propos de combattre les dieux après avoir

renversé les chefs.

Il est donc admissible que le dieu des Arvernes a dû sa gloire à celle

de leur empire. Il a profité de leurs conquêtes, son nom s’est étendu

avec le leur, ainsi que la vogue de Jupiter Capitolin a bénéficié

de tous les gains du peuple de Rome. Le Teutatès du Puy de Dôme a

peut-être aidé sa nation à fonder sa puissance; il l’a sans doute aidée

à la maintenir, établissant, au-dessus de la suzeraineté politique, la

prééminence religieuse. Remarquez comme ces deux forces se faisaient

face: Gergovie, la plus rude citadelle, peut-être, de la Gaule entière;

le Puy de Dôme, le haut lieu le plus central et le sanctuaire culminant

de toutes les tribus celtiques: tel Mispa, le sommet sacré d’Israël,

qui bornait l’horizon de Jérusalem, la principale place-forte de ce

peuple.

Je voudrais préciser davantage, et conjecturer encore: mais je ne

puis plus que poser des questions auxquelles les textes ne répondent

pas. Quel rôle les druides ont-ils joué dans cet empire? Y eut-il des

hommages périodiques des nations vassales au dieu arverne, comme ceux

des cités latines au Jupiter albain? Il faut avouer que Teutatès,

«dieu du peuple», protecteur du travail et des routes, ressemblait

singulièrement à un «dieu d’alliance». Son sanctuaire devint-il donc le

centre religieux de la fédération gauloise? Tout cela, je doute qu’on

le sache jamais. Le propre de l’histoire est souvent d’indiquer des

questions qu’il faut se résigner à ne point résoudre. Mais, quelle que

fût la forme de l’hégémonie arverne, soyons sûr qu’elle n’alla pas sans

l’appoint d’un dieu.

IV

Hégémonie plutôt que souveraineté. Les Arvernes ont été surtout des

conducteurs d’hommes, non des maîtres, mais des chefs. Leur payait-on

tribut? c’est possible, et je ne m’expliquerai pas autrement l’énorme

quantité d’or et d’argent qui affluait à la cour de leurs rois, les

Gaulois ne répugnant pas du reste à accorder un tribut aux nations

les plus fortes. Mais leur domination était surtout militaire, et

consistait d’abord en ceci, que le roi des Arvernes était le dictateur

suprême des armées confédérées de la Gaule. Comme tel, il pouvait mener

deux cent mille hommes, et davantage.

Cette royauté était-elle héréditaire chez les Arvernes? une famille

acceptée par les dieux s’y transmettait-elle le pouvoir? La chose

n’est point prouvée, elle est fort vraisemblable: nous ne connaîtrions

pas si bien Luern, le père du roi Bituit, s’il n’avait pas été roi

lui-même, et les Romains n’auraient pas retenu plus tard en gage le

fils de Bituit, si son père n’avait été qu’un parvenu. Mais en tout

cas, lorsque le roi des Arvernes se montrait à la tête de ces deux cent

mille hommes, représentants en armes de tant de nations, on pouvait

presque dire qu’il existait «un roi du nom celtique».

Ces rois de la Gaule, nous les voyons presque, grâce à Posidonius,

philosophe grec qui a voyagé dans le pays peu après leur passage. Il

nous a assez mal renseignés sur l’organisation de leur pouvoir: ces

législations barbares n’intéressaient pas un compatriote d’Aristote.

Mais il a été comme ébloui par le spectacle qu’avaient offert la

personne et le cortège du plus puissant roi de l’Occident, du chef

de l’armée la plus nombreuse et la plus turbulente qui fût campée

à l’ouest de l’Adriatique. Ces Grecs et ces Romains, admirateurs de

Paul-Émile, habitués à des troupes disciplinées et scientifiques, aux

légions calmes et denses, à ce glabre _imperator_ dur et sec comme une

action de la loi, et qui n’apparaissait dans l’éclat de la gloire que

le jour du triomphe, furent étonnés de retrouver en Gaule l’image des

pompeuses royautés militaires de l’Orient. Pour un roi arverne, la vie

était un triomphe perpétuel.

En temps de paix, il faisait naître sous ses pas le bruit, la gaieté

et l’orgie. Luern, du haut de son char, distribuait à la foule l’or

et l’argent avec cet orgueil de la richesse qu’on retrouvera, douze

siècles plus tard, chez les grands seigneurs du Midi. Il réunissait à

des banquets d’un luxe inouï, durant des jours entiers, tous ceux qui

voulaient s’enivrer et se gorger à ses frais; et l’enclos du festin

avait plus de deux lieues de tour. Les Arvernes avaient le goût du

colossal, le Puy de Dôme leur inspirait la grandeur, Néron ne fera pas

mieux qu’eux. Le barde de Luern avait raison de chanter, en attrapant

une bourse à la volée, que les ornières du char royal étaient des

sillons d’où germait une moisson d’or.

Plus éclatante encore était la vision du roi des Arvernes quand il

paraissait en appareil de guerre. Qu’on se le figure s’avançant dans

les auréoles de son collier et de ses bracelets d’or, sur son char

plaqué d’argent, dont les timons étincelants semblaient la foudre

forgée en métal; derrière lui se dressaient les sangliers de bronze

des tribus, insignes mystérieux des cités en marche; non loin de là,

la meute formidable de ses chiens de chasse, qui le faisait ressembler

autant à un meneur de bêtes qu’à un chef de peuples; et près de

lui enfin, le poète qui, la lyre à la main, chantait les glorieux

faits d’armes du roi et de sa nation. Bituit passait ainsi, dans une

apothéose de lumière, de bruit et de chant; et les hommes, imprégnés

par tous les sens de la grandeur du roi, les yeux frappés par l’or,

les oreilles par les clameurs, la pensée par les vers, s’imaginaient

peut-être qu’ils venaient de voir un dieu.

V

Les ressources métalliques de l’empire arverne peuvent s’expliquer par

l’abondance des métaux précieux dans les montagnes du massif central.

Mais on est aussi tenté de douter que les mineurs du Rouergue et du

Gévaudan, et les orpailleurs des Cévennes aient suffi à approvisionner

d’or et d’argent Luern et Bituit. Il est possible que leur royaume

ait été en relations commerciales avec les peuples voisins, les

Aquitains, les Ibères ou les Grecs de Marseille. Strabon insiste sur

les portages qui se faisaient entre les terres arvernes et la vallée

du Rhône: vu la difficulté de ces routes, ils n’ont été établis qu’au

temps où les Arvernes étaient assez riches et assez puissants pour

attirer et protéger les caravanes. L’Auvergne du Moyen Age a été une

sorte d’entrepôt entre le Nord et le Midi; celle de Bituit a pu être

quelque chose de semblable. Les Marseillais et les Étrusques sont venus

trafiquer jusque-là. Gergovie, la principale ville arverne, semble

avoir été une cité étendue et populeuse, je ne dis pas très belle, mais

à peu près aussi importante que Bibracte et qu’Avaricum: or une grande

ville ne se fait pas sans un effort sérieux vers la civilisation. Les

rois arvernes, qui laissèrent aux hommes, comme souvenirs, des banquets

hospitaliers, des distributions d’or et des chants de bardes, ne

ressemblaient pas à Attila. Leur barbarie ne venait que de leur manque

d’éducation. Ces princes, qui faisaient accompagner leurs ambassadeurs

par des poètes, vivaient dans un enthousiasme d’enfants, et quand

Posidonius nous montre la race gauloise puérile et turbulente, il subit

l’impression que lui ont faite les récits de l’empire arverne: bien

des traits que l’antiquité a attachés à la race celtique viennent des

images de ce temps-là.

Mais ces Barbares ne demandaient qu’à se mettre à l’école des peuples

plus instruits. C’est peut-être alors que les Arvernes inventèrent

je ne sais quelle bizarre légende qui les faisait descendre des

Troyens et leur donnait la même noblesse historique qu’aux peuples du

Latium. Il ne serait pas impossible que, les premiers de la Gaule,

ils aient imaginé de figurer leurs dieux sous une forme humaine, et

de copier à cette fin quelques bronzes de l’Étrurie. En tout cas, ils

introduisirent dans le monde celtique le système monétaire, et sans

doute avant les Éduens eux-mêmes.

Car les Arvernes ont frappé des monnaies d’or, les plus anciennes

qu’ait connues la Gaule. Des monnayeurs suivaient leurs armées,

toujours prêts à transformer en flans les colliers d’or, et à ouvrer

les flans en pièces figurées. Ces premières monnaies étaient de

serviles imitations des statères grecs, surtout de ces «philippes»

au type du bige dont le père d’Alexandre inonda le monde: le nom

même de Philippe demeurait inscrit en toutes lettres. Les Arvernes

copiaient les monnaies les plus populaires des pays civilisés, comme

certains États de l’Afrique reproduisent les thalers de Marie-Thérèse.

Au début, les copies furent assez bonnes: sans doute des artisans

grecs, aventuriers ou captifs, ont servi de monnayeurs. Puis,

elles dégénèrent, deviennent fort laides à voir, ignobles presque,

les lettres se réduisent à des jambages sans valeur, les corps se

transforment en un amalgame d’articulations géométriques: c’est que

l’ouvrier gaulois a remplacé le praticien grec. Il traduit toujours

le même type: la routine gagne vite chez les Arvernes. Mais enfin, la

première monnaie gauloise vient de ce peuple, et la monnaie a souvent

aidé à unifier des empires: témoin celui de Darius et la France de

saint Louis.

C’est la Grèce, en cela, qui fournissait le modèle aux Arvernes; c’est

elle encore qui leur imposait, vers le même temps, son alphabet. Quand

ils voulurent graver sur leurs pièces les initiales de leur nom, ils

prirent des lettres helléniques. L’alphabet grec leur servira longtemps

à fixer la parole celtique.

Monnaie et alphabet, et peut-être aussi statuaire, c’étaient de

prodigieux bénéfices faits sur la barbarie. Les Arvernes de Bituit

correspondent assez, dans l’histoire de la civilisation en Gaule, aux

Romains de Servius Tullius dans celle de la civilisation latine. Mais

l’avantage est tout entier pour les Gaulois: leurs pièces d’or, légères

et brillantes, valent infiniment mieux que ce carré de bronze, lourd,

sombre et massif, qui est l’as romain des premiers temps; et je ne

crois pas qu’on entendît à la cour de Servius les longues chansons de

gestes chères à nos ancêtres. La Gaule débutait gaiement dans la vie

civilisée, et en partie suivant le rite grec.

VI

C’est alors, vers l’an 125 avant notre ère, que les Romains décidèrent,

pour aider Marseille impuissante et protéger les routes de l’Espagne,

de se constituer une province au sud des Cévennes, entre les Alpes, le

Rhône et les Pyrénées. Pour écarter les Arvernes de ce pays, ils eurent

recours à la diplomatie et à la guerre.

Les Arvernes avaient en Gaule, pour principaux rivaux, les Éduens.

L’hostilité était naturelle et fatale entre ces deux peuples. Après

l’Auvergne, le Morvan éduen est le seul grand plateau de la Gaule

celtique; il domine, lui aussi, les vallées du Nord et le versant

du Sud. Les Éduens s’étendaient de Moulins et de Nevers à Mâcon,

et d’Avallon à Beaune; ils détenaient les routes les plus faciles

de la Gaule centrale. Il y avait entre eux et les Arvernes non pas

seulement la jalousie politique inhérente aux grandes nations, mais la

concurrence commerciale que se font des voisins placés sur les mêmes

chemins. Bibracte était la ville la plus industrieuse des Gaules: elle

a pu souffrir de la richesse des Arvernes. Enfin, les deux peuples

se touchaient de trop près pour être d’accord: ils avaient (en tenant

compte de leurs clientèles) frontière commune depuis Moulins jusqu’au

sud de Saint-Étienne. Les Arvernes étant maîtres de l’Allier, les

Éduens avaient pris la Loire en imposant leur patronage aux Ségusiaves

du Forez. En descendant vers le Nord, les bateliers du premier de ces

peuples rencontraient, de Moulins à Nevers, les péagers du second;

en cherchant les routes de l’Est et du Rhône, les caravanes arvernes

arrivaient chez les vassaux de la nation rivale; mais, pour gagner le

Midi par le plus court, il fallait aux Éduens traverser l’Auvergne

et le Velay son satellite. Les deux États avaient la sensation de

s’étouffer l’un l’autre.

On ne sait pas si les Éduens ont consenti, à un moment donné, à faire

partie de l’empire arverne. Mais, avant 121, ils avaient engagé des

pourparlers avec le sénat, et s’intitulaient déjà alliés ou amis du

peuple romain.

L’unité celtique était rompue pour cette fois. Les Éduens espionnaient

les Arvernes sur l’Allier, et, sur le Rhône, ils surveillaient les

Allobroges, les plus redoutables des amis de Bituit. Comme Marseille

dans le Midi de la Gaule et Pergame en Asie, ils étaient les traîtres

officiels désignés pour fournir à l’intervention romaine un motif et un

appui.

En 125, les Romains conquirent le pays des Salyens, ce qui fut

un premier défi à la puissance arverne. Puis ils menacèrent les

Allobroges, sous le double prétexte qu’ils avaient donné asile au roi

des Salyens et causé quelques dégâts sur le territoire des Éduens.

Bituit franchit alors le Rhône à la tête de ses deux cent mille hommes,

Arvernes, Rutènes et autres, et quand il rencontra, au confluent de

l’Isère, les trente mille hommes du consul Fabius, il jugea que ses

chiens seuls auraient leurs portions (août 121).

Fabius souffrait de la fièvre quarte: il se fit conduire dans les rangs

de ses soldats, tantôt assis dans sa litière, tantôt soutenu pas à pas:

il encouragea lui-même ses manipules, expliqua la façon de combattre,

montrant sans doute le peu que valaient ces hordes impétueuses, les

décomposant, si l’on peut dire, pour les ramener à leur plus simple

expression, un élan sans portée. Ce qu’il avait voulu arriva, et ce fut

le triomphe de la précision militaire sur la synthèse de parade: cent

vingt mille Gaulois périrent, contre quinze Romains. C’est là du moins

ce que rapportent les historiens classiques.

Bituit estima que les dieux avaient prononcé contre lui; il demanda une

entrevue, on la lui accorda, mais on le retint pour plus de sûreté et

on l’expédia en Italie. Les Arvernes et les Allobroges furent battus

une fois encore, et on put triompher d’eux à Rome. Bituit fit merveille

dans le cortège, avec son char d’argent et ses armes bariolées. Puis,

on l’envoya captif à Albe.

VII

La Gaule celtique, privée de son chef, était ouverte aux Romains.

Peut-être quelques-uns songèrent-ils dès lors à la conquérir. Les

Arvernes vaincus, leurs terres, du droit de la victoire, étaient à

Rome. Soixante-dix ans plus tard, César dira qu’ils avaient été, eux et

leurs clients, dans la main du sénat et que celui-ci aurait pu exercer,

sur toute la Gaule, un «très légitime empire», _justissimum imperium_.

Il ne le voulut pas: il allait avoir, sur les bras, Jugurtha et bien

d’autres ennemis. Seulement, il n’entendit pas que la Gaule conservât

même un semblant d’unité.

L’empire arverne n’exista plus, chaque nation conserva ou reprit son

autonomie. Mais, comme cet empire avait été l’œuvre de la royauté,

comme les Gaulois en confondaient peut-être l’idée avec le prestige

de la famille de Luern et de Bituit, les Romains s’arrangèrent pour

supprimer l’hérédité du pouvoir royal: le sénat se fit livrer Congenat,

fils de Bituit, et le garda à Rome. Au reste, à part cela, il laissa

les Arvernes et la Gaule «jouir de leurs propres lois». Il se contenta

de réunir à son empire les pays situés au sud et à l’est des Cévennes.

Les Volques, les Salyens, les Allobroges, les Helviens de l’Ardèche

durent reconnaître, au lieu de l’alliance arverne, la souveraineté du

peuple romain. Leur territoire forma la province de Gaule Transalpine,

à laquelle Narbonne devait donner le nom de Gaule Narbonnaise.

De cette domination des Arvernes et de cette victoire des Romains, il

resta deux impressions plus ou moins exactes dans les générations qui

suivirent:--que les Gaulois n’étaient demeurés libres que par la grâce

de Rome,--que les Arvernes avaient autrefois commandé à toute la Gaule.

Les Romains ne voulurent pas oublier leur rôle de vainqueurs généreux,

mais les Gaulois ne purent perdre le souvenir des liens qui les avaient

attachés au peuple arverne.

CHAPITRE V

CELTILL, PÈRE DE VERCINGÉTORIX

Vercingetorix, Celtilli filius, Arvernus,... cujus pater

principatum Galliæ totius obtinuerat.

CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VII, 4, § 1.

I. Politique et alliances du sénat en Gaule.--II. Révolutions

aristocratiques.--III. Cimbres et Teutons en Gaule.--IV. Celtill:

reconstitution de l’empire arverne.--V. L’aristocratie arverne

renverse Celtill.--VI. Formation des deux ligues arverne-séquane

et éduenne.--VII. Victoire de la première avec l’aide des

Germains.--VIII. Le parti national: Orgétorix et Dumnorix.

I

Les Arvernes et la Gaule celtique, au lendemain de la défaite de

Bituit, jouissaient d’une liberté beaucoup plus grande que celle qui

resta, après Cynoscéphales, à la Macédoine et à la Grèce. Les soldats

romains ne franchirent pas les Cévennes; dans les deux vallées du Midi,

ils s’arrêtèrent à Toulouse sur la Garonne et à Vienne sur le Rhône. Au

delà de ces limites, aucun délégué, que l’on sache, ne s’aventura pour

parler au nom du sénat et du peuple romain. Le voisinage de la Province

ne pouvait être importun que par l’excès d’initiative des marchands

italiens: mais les Celtes les accueillaient avec joie, ils recevaient

d’eux ce dont ils étaient le plus friands, des amphores d’excellent vin

et des poignées de nouvelles.

Cependant, le sénat ne se désintéressa pas des affaires d’au delà des

Cévennes. Ses générosités étaient d’ordinaire sans lendemain, et il ne

renonçait jamais à une convoitise qui lui avait été une fois ouverte.

Sa politique en Gaule ressembla à celle de Flamininus en Grèce, avec

une allure plus discrète ou plus insouciante. Il se prépara à toute

éventualité d’ambition romaine, et pour cela chercha à se créer, chez

les Celtes, des amis et un parti.

Vercingétorix · 第 3 / 28 段