d’un grand s’associait à des égaux. Nous ne connaissons pas encore la
vie d’une bourgade industrielle à l’époque gallo-romaine, telle que
Toulon et Lezoux; mais nous savons par Grégoire de Tours avec quelle
rapidité les communautés de moines se sont formées dans la contrée,
tantôt cachées dans les profondeurs des vallons, tantôt maîtresses
des sommets eux-mêmes, et opposant ainsi à la force d’un grand la
résistance d’hommes associés pour le travail. Plus tard, au Moyen Age,
les communes des Bonnes Villes d’Auvergne ont offert de semblables
asiles. À côté des bourgeoisies municipales (et ceci fut plus fréquent
et plus durable en Limagne que n’importe où), se fondèrent des sociétés
rurales, réunissant sous un «maître» électif les membres de plusieurs
familles, ayant terres et traditions communes, et parfois aussi
(est-ce certain?) l’usage de repas pris en commun: on aurait dit une
réminiscence des tribus antiques, et l’Auvergne, comme le Morvan, la
présentait encore il y a peu d’années.
Aussi bien tout le peuple héritier des Arvernes a-t-il, de la vie
d’autrefois, conservé assez fidèlement l’esprit ou plutôt le sens
patriarcal. La vie de famille est fort développée, surtout dans la
montagne; le prestige que la loi romaine donnait au père et au mari est
à peine affaibli; et l’existence même d’une maisonnée risque rarement
de finir, car le montagnard ne redoute pas une lignée nombreuse, et
la femme est capable de la lui donner. On a parfois, sur les hauts
plateaux, l’image de la _gens_ patricienne, avec cette différence que
la vigueur des mères ne laisse pas s’éteindre le foyer domestique.
Fléchier écrivait, avec une malice d’assez mauvais goût, que chez les
gens d’Auvergne, «les femmes ne seraient stériles que longtemps après
les autres, et le jour du Jugement n’arriverait chez eux que longtemps
après qu’il aurait passé par tout le reste du monde». Les anciens
étaient effrayés de cette multitude d’hommes que répandaient sur la
terre les flancs robustes des femmes gauloises: peut-être pensaient-ils
surtout au peuple arverne. En tout cas, il n’est pas impossible qu’il
ait eu dès l’antiquité cette prééminence de la fécondité qui rend les
nations plus braves et le patriotisme plus tenace.
IV
Mais, sauf en Limagne, la terre, souvent ingrate, ne peut nourrir de
grandes masses d’hommes: et il n’est pas certain que les Gaulois aient
désiré acquérir à tout prix de nouveaux labours au détriment de leurs
forêts. Aussi, cette population débordait et déborde sans cesse. Non
seulement elle est trop productive pour se laisser entamer, pour ouvrir
des vides à de nouveaux-venus, mais elle devait toujours déverser des
«printemps d’hommes» en dehors de son domaine.
Ce domaine, l’Arverne avait encore la tentation de le quitter en
apercevant, des plus hauts sommets de sa montagne, l’immensité
d’horizons nouveaux. Du Puy de Dôme, le regard se perd dans les plaines
de l’Allier; du Puy de Sancy, il descend vers la vallée de la Dordogne;
et du Mont Mézenc, il devine au loin les clartés de la Provence.
Aussi les Arvernes eurent-ils, au moins aussi tôt que les autres
Gaulois, le goût des courses lointaines, et le gardèrent-ils plus
longtemps que d’autres. On trouve des hommes de leurs tribus parmi ces
Celtes, qui, des siècles avant notre ère, franchirent les Alpes pour
aller fonder une Gaule italienne. Quand, en 207, Hasdrubal traversa les
plaines narbonnaises, il y rencontra des Arvernes, et il n’eut pas de
peine à les entraîner vers les champs de bataille de l’Apennin. Dans
le siècle qui suit, nous verrons des armées arvernes sur le Rhône;
et, si l’hégémonie de ce peuple s’étendit alors jusqu’à l’Océan et aux
Pyrénées, il n’est pas improbable qu’elle s’établit à l’aide de bandes
humaines périodiquement descendues vers la Gaule de tous les flancs du
plateau central.
Il est toujours dangereux d’expliquer le passé par le présent.
Pourtant, quand une nation a offert du Moyen Age jusqu’à nos jours
les mêmes caractères, on peut croire qu’elle les possédait déjà dans
l’antiquité: si les anneaux sont assez nombreux et assez solides pour
faire à partir du présent une chaîne continue, il peut être permis de
l’allonger vers le passé de quelques siècles encore. D’autant plus que
la terre de France a peut-être plus changé, depuis trois siècles, que
la terre de Gaule en un millénaire. Or, de nos jours, l’habitant de
l’Auvergne, du Cantal surtout, est parmi les Français un de ceux qui
émigrent le plus volontiers; il y a trente ans, on évaluait à plus de
dix mille le total des départs annuels, sans que du reste la population
de l’Auvergne en fût diminuée; sous Louis XIV, les intendants
portaient au même chiffre (dix à douze mille) le nombre des émigrants
de la province; au Moyen Age, les gens de ces pays étaient les plus
envahissants des pèlerins de Saint-Jacques, priant et bricolant
partout. Ne serait-ce pas pour des causes semblables qu’avant l’ère
chrétienne, les seuls combattants étrangers que Carthaginois et Romains
aient rencontrés au sud des Cévennes fussent des soldats arvernes?
Émigrant dans une société paisible, pèlerin dans les âges de foi,
l’Arverne était, aux époques d’aventures, l’homme des longues équipées.
V
L’Auvergne réunissait les deux avantages essentiels aux peuples qui
courent les combats et les conquêtes. Elle avait de bons cavaliers et
de bons fantassins, et c’était une des rares contrées de la Gaule qui
méritaient ce double éloge:
Nulli pede cedis in armis,
Quosvis vincis equo,
disait Sidoine Apollinaire du soldat arverne.
Or, les deux peuples conquérants de l’Europe occidentale, les Gaulois
et les Romains, ont dû leurs victoires à deux armes différentes. Les
Romains possédaient la légion, la plus solide formation d’infanterie
qu’une nation antique ait jamais produite; et les Gaulois étaient
d’incomparables cavaliers. L’infatigable «piétinement des légions en
marche», les charges rapides des escadrons celtiques, ont été peut-être
les forces armées les plus brutales du monde ancien, du moins avant
l’arrivée des hordes germaniques. Ces deux forces se heurteront, à peu
près pour la dernière fois, sous la conduite de Vercingétorix et de
César: ce qui fera le principal intérêt militaire des campagnes de l’an
52.
Comme fantassins, les Gaulois se lassaient vite: ils manquaient de
cette souplesse et de cette endurance qui faisaient l’excellence des
piétons aquitains et ligures. Les Arvernes ne valaient sans doute pas
ces derniers: je me les figure moins agiles. Mais, habitués aux routes
des montagnes, ils avaient la patience des longues marches et la sûreté
dans l’escalade: ils fourniront le meilleur contingent de l’infanterie
de Vercingétorix, ils seront, comme on a le droit de le supposer, les
vainqueurs de Gergovie et les obstinés d’Alésia. En tant que cavaliers,
les Arvernes égalaient n’importe qui de leurs congénères: tant qu’ils
n’eurent pas devant eux des légions en rangs compacts ou des escadrons
venus de Germanie, ils ne redoutèrent rien sur les champs de bataille
ou dans les lointaines aventures.
VI
L’habitant de l’Auvergne, si loin que le conduise son besoin
d’entreprise, n’abandonne pas l’espoir du retour dans la patrie. Il
ne sait pas rompre le lien qui l’attache à elle. S’il n’y retourne pas
périodiquement, il reviendra pour y finir sa vie, et la conclusion de
ses courses sera la fondation de pénates solides bâtis à son nom et
dans son pays.
Je ne sais si les Arvernes d’autrefois ont eu la même fidélité aux
montagnes natales. Cela n’est point impossible. À la différence des
Bituriges, des Sénons, des Lingons, des Éduens, et d’autres peuples de
leur voisinage, les Arvernes n’ont point laissé en Italie et en Gaule
des peuples rejetons de leur souche, et en France, les hameaux ou les
bourgs fondés par des émigrants de leur nom paraissent assez rares.
De retour chez lui, l’Arverne d’autrefois ou son descendant
d’aujourd’hui aime à reprendre ou à garder les coutumes ancestrales.
Le sol du pays était conservateur du passé; le rocher et la pensée y
sont de formation ancienne. La civilisation ne gravissait que lentement
ces hauts plateaux, couverts de bois, éloignés des voies normales:
les hommes d’Auvergne sembleront parfois un peuple d’attardés, ou,
ce qui est plus juste, ils resteront jeunes plus longtemps. Je ne les
crois pas, quoi qu’on ait dit, plus superstitieux que d’autres gens de
France; mais ils sont plus entêtés dans leurs affections religieuses,
ils éprouvent moins le besoin de changer de dieux et de temples. On a
vu leur attachement aux génies des fontaines; quand le dieu du Dôme
reçut son congé, ils le remplacèrent par quelque démon ou quelque
saint; et, comme la montagne avait été le lieu le plus fréquenté des
pèlerinages gaulois, elle devint le rendez-vous du «chapitre général»
des sorciers de France. C’est l’Auvergne qui est le principal domicile
des saintetés vieillottes, fées ou vierges noires.
Si les choses latines y ont pénétré après Vercingétorix, sans
discussion ni combat, c’est par une marche à peine sensible, et par
conquêtes très tardives. Jusqu’à plus amples recherches, les monuments
romains sont beaucoup plus rares chez les Arvernes que chez les
Éduens. La contrée de Clermont elle-même n’a pas encore donné de ces
belles inscriptions lapidaires à gravure ciselée, à lignes graduées, à
lettres régulières, chefs-d’œuvre de symétrie où excella l’industrie
italienne. Les épitaphes sont courtes et tâtonnées. Les tombeaux ont
une forme toute particulière: ce sont des pyramides tronquées, mal
taillées et sans proportion, et la dédicace funéraire, qui manque
parfois, est souvent réduite à des initiales: le monument, dans son
ensemble, rappelle non pas l’autel ou le sarcophage classiques, mais
le menhir gaulois, à peine dégrossi et ravalé par un ciseau malhabile.
De tous les tombeaux gallo-romains de la terre celtique, les cippes
arvernes sont les moins éloignés de la pierre solitaire et anonyme
qu’affectionnaient les morts d’autrefois.
On prétend retrouver encore, dans certains cantons de l’Auvergne,
les «braies» des premiers Gaulois; les potiers de Lezoux ont gardé,
peut-être sans interruption, la tradition des formes et des procédés
de leurs prédécesseurs d’il y a vingt siècles. Aujourd’hui, la ville
de Riom, qui est à la latitude de Trévoux et de Rochefort, pays de
langue française, fait partie du domaine de la Langue d’Oc, et celui-ci
s’avance encore vers le Nord, jusque près des plaines du Bourbonnais:
à l’est et à l’ouest du plateau central, les dialectes septentrionaux,
déposant leurs formes le long des plus grandes voies romaines, se sont
écartés comme elles du massif des Puys, et l’Auvergne est demeurée plus
longtemps fidèle aux parlers de jadis. De la même manière, l’idiome
celtique ou les vieux patois locaux s’y sont perpétués tardivement: au
beau milieu des invasions germaniques, on signale les efforts faits par
les nobles du pays, pour «dépouiller les écailles du langage celtique».
Les Arvernes achevaient à peine de devenir romains, au moment où Rome
cessa de leur commander. Mais alors, ayant accepté sans réserve le nom
latin, ils en furent, contre les Goths, le principal rempart.
VII
L’Arverne, habitué à courir le monde, ne fut pas, de parti pris,
rebelle à la civilisation. Si les idées nouvelles doivent lui servir,
il les comprend et les utilise; mais il ne se hâte pas de répudier les
anciens usages, il leur superpose des procédés nouveaux. Vercingétorix,
sans renoncer aux avantages traditionnels de la cavalerie gauloise,
est le premier Celte qui ait tiré parti de la science militaire des
Romains. Les plus vieilles coutumes se sont accommodées en Auvergne
des plus récents bénéfices du progrès: on a pu voir côte à côte, en
Limagne, le soc antique et la charrue perfectionnée, et, dans les
ateliers de Thiers, les outils les plus démodés et les plus délicates
machines. Ces gens-là ont su concilier une âme routinière et un esprit
en éveil, et, brochant là-dessus, un savoir-faire, une industriosité,
un sens utilitaire, qui sont peut-être les traits les plus saillants de
leur physionomie morale.
Si leurs montagnes touchent à la plaine, eux-mêmes font volontiers
accueil aux étrangers qui ne veulent pas faire les maîtres. Leur
hospitalité, pour n’être pas exubérante, est honnête et saine. Ils
ne furent jamais, comme tant de montagnards des frontières, Ligures
des Alpes ou Vascons des Pyrénées, redoutables aux marchands et aux
pèlerins. Le géographe grec Strabon ne considère pas que la route
d’Auvergne ait été plus dangereuse du fait des hommes que de celui de
la nature. Le dieu du Dôme recevait les hommages des trafiquants; il
avait les goûts d’un Mercure. On dit qu’il y a aujourd’hui beaucoup
d’Auvergnats parmi les voyageurs de commerce. Ce que nous savons de la
Gaule antique n’interdit pas de supposer pour autrefois un fait du même
genre.
Les Arvernes ne sont point davantage indifférents aux profits
intellectuels. Ils ne furent pas inférieurs à la moyenne des
Gaulois, gens d’esprit et beaux parleurs. Mais on peut croire qu’ils
parlaient moins que d’autres, et surtout moins en vain. L’éloquence
de Vercingétorix, très réelle, n’a jamais été dépensée en pure perte.
Parmi les Arvernes de son temps, il n’y a pas de maladroits. Avec la
même patience que les uns cultivent la terre, d’autres ont cultivé
leur intelligence: les habitants de Riom, passés maîtres en procédure,
retiraient des gains très appréciables de leurs cerveaux subtils.
Beaucoup de leurs compatriotes d’Auvergne ont connu de quel rendement
pouvait être une intelligence vigoureusement exploitée. Aux processifs
de la Basse Auvergne comme aux industriels ou aux agriculteurs de
la plaine ou du Livradois, on a reproché le goût du lucre, le désir
de profiter, ce que César appelle _quæstus_, et je ne suis pas sûr
qu’on n’en fasse pas le péché favori de toute la contrée. Reproche
fort déplacé. L’Auvergnat gagne franchement, sans ruse ni tromperie,
et, dans le gain, c’est la manière seule qu’il faut juger, non le
résultat. Car le besoin de gagner a pour cause ou conséquence le
désir de faire produire le plus possible au sol qu’on laboure et à
l’esprit qu’on façonne. Ces «bons et hardis gaigneurs», _quæstuosi_,
sont des créateurs de progrès. Les Arvernes d’avant Vercingétorix ont
dû recueillir d’énormes avantages en introduisant en Gaule la monnaie
d’or: mais la Gaule entière en a profité.
Peut-être est-ce en partie cette attention aux choses du dehors qui
explique la prééminence intellectuelle de certains Arvernes: Pascal,
Michel de L’Hospital, Grégoire de Tours, et Sidoine Apollinaire,
arverne d’adoption. S’il était prouvé que Gerbert fût des environs
d’Aurillac, quel type supérieur de l’espèce ferait cet homme, toujours
à l’affût de la science et des bénéfices que son intelligence pouvait
faire!
On a écrit que, comme agriculteur, l’Auvergnat de la montagne laisse
à désirer, on l’a taxé de paresse: ce qui n’est guère conciliable
avec son goût des migrations lointaines, rude travail pour arriver
à un travail plus rude encore. Mais, en plaine, l’exploitation des
champs est intensive. Un observateur écrivait en 1847 que le petit
propriétaire de la Limagne avait l’idolâtrie du labeur; il nous le
montrait sur son champ, sa femme et ses enfants groupés autour de
lui, et tous penchés vers la terre, arrachant les mauvaises herbes,
couvant chaque pied de froment d’une sollicitude toute familiale.
Et ce spectacle du travail est vieux en Auvergne de quinze siècles
et davantage; il a dû frapper souvent Grégoire de Tours, au temps
où l’ermite de Pionsat abattait des arbres, labourait son champ et
cultivait ses légumes, et où les moines de Méallet se répétaient entre
eux le mot de saint Paul: «Qui ne veut pas faire sa tâche ne mérite
pas de demander à manger.» Vercingétorix adressait à ses soldats une
parole semblable, lorsqu’il leur reprochait de ne vouloir combattre
que pour s’éviter de la peine, et il les forçait à remuer la terre et à
construire des palissades.
L’Auvergnat laborieux devient admirable par la continuité de l’effort.
Il n’a pas, dans les œuvres de l’industrie, l’initiative et la
dextérité d’un Parisien ou d’un Flamand. Mais les couteliers et les
dentellières d’Auvergne ont à leur actif l’application et l’expérience.
Dans peu de villes françaises, on trouverait la même densité de travail
que dans la cité de Thiers, aux heures où toutes les meules grincent,
où tous les corps sont allongés et tendus vers la besogne qui se fait.
C’était, j’imagine, une pareille vie que l’on menait il y a deux mille
ans, non loin de Thiers, à Lezoux, la grande bourgade céramique, où
quatre-vingts fours fumaient, où devant des centaines d’établis, les
potiers tournaient, modelaient et poinçonnaient les terres blanches
de l’Auvergne.--En ce temps-là, l’industrie de la terre cuite était la
plus utile de toutes: elle fournissait la vaisselle domestique et les
présents destinés aux dieux; d’elle dépendaient la vie matérielle et
la vie religieuse. Or, toute la Gaule était, à ces deux points de vue,
tributaire des potiers arvernes; des abords de Moulins à Clermont, de
Vichy à Lezoux, les champs de cultures ne s’interrompaient que pour
faire place aux villages de potiers, bourdonnant comme des ruches.
L’Auvergne a la pratique du travail, l’attention et la persévérance, le
savoir-faire. Comme on l’a dit, elle a «du génie à force d’industrie»,
et elle conquiert à force d’agir. Elle ressemblait à ce dieu qu’elle
préférait, et dont César disait qu’il avait «une très grande vertu
pour le gain», _ad quæstus pecuniæ vim maximam_. Après avoir suivi
Mars dans les expéditions lointaines, les Arvernes étaient heureux
de se retrouver près de Mercure, qui gardait leurs montagnes et leurs
ateliers.
VIII
Respect des traditions et besoin d’aventures, âpreté au travail et
au combat, haine de l’envahisseur et curiosité de l’étranger, culte
des sommets montagneux et labour des plaines fertiles: voilà, autant
qu’on peut le supposer, ce dont était fait le «génie inconséquent et
contradictoire» du peuple arverne.
Je ne prétends pas expliquer Vercingétorix par le caractère de sa
tribu, et je n’ai point voulu me rendre un compte définitif de l’homme
en analysant la race dont il est sorti. Ce qui est vrai de la majorité
d’une nation, ne l’est pas forcément de ceux qui ont été les premiers
d’entre elle, par les armes ou par les écrits. Quand on aura dénombré
les qualités dominantes du peuple latin, on n’aura qu’une faible partie
du limon dont furent pétris Marius ou Cicéron. On peut toujours être
en face d’exceptions, et c’est souvent le caractère exceptionnel d’un
homme qui fait sa grandeur.
Mais enfin quelques-uns des traits de la nature arverne se retrouveront
chez Vercingétorix et ses compagnons, et il était bon de les connaître
tous. En tout cas, il fallait décrire la vie et le tempérament de ces
hommes, les impressions qu’ils ont reçues, les dieux qu’ils ont adorés,
le pays qu’ils ont habité, pour comprendre les éléments dont le chef
gaulois pourra profiter et ceux qui feront obstacle à ses desseins.
CHAPITRE IV
LA ROYAUTÉ ARVERNE; BITUIT
Arvernorum tunc nobilissimæ civitati atque eorum duci Bituito.
EUTROPE, _Histoire romaine_, IV, 22.
I. Tendances des Gaulois à l’unité.--II. Formation de l’empire
arverne.--III. Ce qu’on peut supposer de son organisation.--IV. La
royauté arverne: Luern et Bituit.--V. Degré de civilisation de cet
empire.--VI. Défaite de Bituit par les Romains.--VII. Conséquences
de la formation et de la chute de l’empire arverne.
I
C’est qu’en effet l’Auvergne fut le point de départ de Vercingétorix,
le centre de son empire, le lieu de sa plus belle résistance. Avant
d’unir la Gaule autour des Arvernes, il unit les Arvernes autour de
lui.
Mais, s’il a réussi à grouper les Celtes sous ses ordres, c’est parce
que, depuis quatre générations, ils étaient habitués à voir, dans les
chefs de l’Auvergne, les maîtres naturels de la nation gauloise.
Les Gaulois proprement dits, ou les Celtes, s’étendaient, 200 ans avant
notre ère, depuis la Gironde jusqu’à la Marne, depuis le golfe du Lion
jusqu’à l’embouchure de la Seine. Ils atteignaient les Pyrénées par la
haute vallée de la Garonne, qu’occupaient les Volques; ils pénétraient
dans les Alpes, par l’Isère et le pays des Allobroges, par l’Aar et les
terres des Helvètes; ils s’avançaient, sous le nom de Salyens, près des
rives du Var et des monts de l’Estérel. Entre la Marne et le Rhin, les
Belges, qui se distinguaient des Celtes, leur étaient assez intimement
apparentés. Mais les Aquitains, entre Garonne et Pyrénées, et les
Ligures, dans les Alpes du Sud, ne se rattachaient en aucune manière à
la race gauloise.
Le domaine qu’elle habitait ne constituait pas un État homogène;
quoiqu’il eût ses frontières naturelles, il n’avait pas donné naissance
à un corps de nation. Les Celtes formaient une cinquantaine de peuples,
les Belges une quinzaine. Ni les uns ni les autres n’ont eu pendant
longtemps, à ce qu’il semble, des institutions politiques générales.
Chaque peuplade vivait sur un territoire bien délimité, avec ses
tribus, ses chefs, ses coutumes et ses étendards particuliers. Toutes
se jalousaient ou se combattaient, avec la même ardeur que Sparte et
Athènes, Crotone et Sybaris.
Les Celtes cependant, semblables encore en cela aux Grecs des temps
de l’indépendance, avaient le sentiment de leur unité morale, et ce
sentiment survivait aux discordes intestines. Ils parlaient tous la
même langue; ils portaient des noms formés de la même manière, ils
adoraient quelques grands dieux, communs à toute leur race; les nations
de la Gaule avaient des qualités et des défauts analogues, et leurs
institutions politiques ne différaient pas sensiblement.
Surtout, elles avaient le souvenir ou la persuasion d’une identité
d’origine. Toutes les tribus se disaient «celtes» dans leur langue.
Entre elles s’étaient formées des traditions ou des légendes, une
sorte de patrimoine spirituel qu’elles exploitaient en commun. Elles
avaient des poètes, les bardes, qui chantaient les gestes de grands
chefs bituriges, et l’immense empire qu’ils avaient autrefois donné
au «nom celtique». Leurs prêtres, les druides, enseignaient que tous
les Gaulois descendaient d’un même dieu. Et, quelle que fût la cité
de ces prêtres, ils formaient un seul corps, ils avaient des réunions
périodiques, ils obéissaient à un seul chef. Si les rivalités entre
peuplades empêchaient la cohésion politique, un vague instinct de
conscience nationale maintenait le goût de l’unité, et les prêtres, si
souvent favorables à la création des grandes puissances publiques, ne
décourageaient pas cette tendance.
Les Arvernes étaient le peuple désigné pour profiter de ces
aspirations. Leur terre était «l’ombilic» du domaine celtique: le
Puy de Dôme est à une distance égale des principales frontières de
la Gaule, de Marseille par où arrivaient les Romains, de la trouée
de Béfort qui s’ouvrait aux bandes germaniques, de Bordeaux où
commençaient les pinèdes des Aquitains, et de la forêt de Compiègne, au
delà de laquelle s’agitaient les Belges. Puis, comparés à ces peuples
qui gravitaient autour d’eux, les Arvernes étaient les plus nombreux
et les plus braves; ils possédaient les terres les plus riches, et ils
avaient le dieu qui pouvait parler du plus haut sommet.
II
Les Arvernes apparurent pour la première fois en dehors de leurs
limites au temps de la guerre d’Hannibal.
En 218, lorsque ce dernier traversa les plaines du Bas Languedoc
pour gagner l’Italie, il n’y trouva que les Volques; dix ans plus
tard (207), son frère Hasdrubal, suivant la même route, rencontra des
Arvernes, dont il fut d’ailleurs fort bien accueilli. C’est peut-être
entre ces deux dates qu’ils descendirent vers le Sud en conquérants:
car, s’ils se trouvaient alors sur le chemin du Rhône, ce ne pouvait
être que comme vainqueurs.
Leur empire a donc pris naissance à l’époque d’Hannibal et de Scipion:
époque, pour tout l’Occident, des fermentations belliqueuses et des
ambitions nationales; Rome achevait sa domination italienne, Carthage
conquérait l’Espagne, les Arvernes essayaient de fonder l’unité de la
Gaule.
Dans les années qui suivirent, ils étendirent ou assurèrent leurs
conquêtes. Ils profitèrent du répit que les autres maîtres du
monde laissaient momentanément aux régions narbonnaises. Carthage
était vaincue, Rome ne convoitait, au Couchant, que l’Espagne, et
s’inquiétait peu des mouvements d’une Barbarie lointaine.