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VERCINGÉTORIX
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romaine. Un vol. in-16, avec gravures, cart. toile. 3 fr.
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Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--1836-1901.
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Collection Changarnier à Beaune.
Cabinet des Médailles, no 3775.
MONNAIES DE VERCINGÉTORIX, TYPE CASQUÉ.
(Grossies au quintuple).]
CAMILLE JULLIAN
Correspondant de l’Institut
Professeur à l’Université de Bordeaux
VERCINGÉTORIX
... _ut id non hominum consilio, sed
deorum voluntate factum putarent (Galli)._
HIRTIUS, _Guerre des Gaules_, VIII, 43, § 5.
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1902
Droits de traduction et de reproduction réservés.
VERCINGÉTORIX
CHAPITRE I
LE PAYS D’AUVERGNE
Territorii peculiarem jucunditatem,... quod montium cingunt
dorsa pascuis,... saxosa castellis,... aperta culturis, concava
fontibus, abrupta fluminibus.
SIDOINE APOLLINAIRE, _Lettres_, IV, 21, § 5.
I. L’Auvergne, centre de la Gaule.--II. Des routes qui y
conduisent.--III. Auvergne et Morvan.--IV. Isolement relatif de
l’Auvergne.--V. Plateaux et montagnes.--VI. Le Puy de Dôme.--VII.
La Limagne.--VIII. Sources et lacs.
I
Vercingétorix était roi des Arvernes, lorsqu’il dirigea, l’an 52 avant
notre ère, la résistance de la Gaule à la conquête romaine.
Les tribus arvernes habitaient l’Auvergne actuelle, Haute et Basse,
et la partie méridionale du Bourbonnais. À l’Est et à l’Ouest,
leurs limites étaient celles de nos deux départements auvergnats, le
Puy-de-Dôme et le Cantal; mais leur domaine dépassait ces frontières
au Nord, où il finissait près de Moulins, et au Sud, où il englobait
Brioude et Langeac. La nation possédait donc le milieu et les plus
hauts sommets du plateau central.
L’Auvergne est, avec la Bretagne armoricaine, la région la plus
ancienne de notre patrie. Au temps où les mers recouvraient presque
tout l’espace qui devait être la France, émergeaient déjà les socles
de granit où allaient se fixer l’une et l’autre provinces. De tous les
grands «pays» gaulois, ce sont ceux dont les destinées ont commencé
les premières. Mais, quand les terres nouvelles apparurent, elles
se tinrent à l’écart de la Bretagne, et c’est au pied du plateau
d’Auvergne que s’étagèrent les calcaires et les alluvions des bassins
fluviaux. Il est devenu «le noyau de formation» de la France, et,
suivant l’expression des anciens eux-mêmes, «l’échine montagneuse»
autour de laquelle s’est développé le système de nos vallées.
Quelques années avant l’ère chrétienne, les géographes commencèrent à
bien connaître la contrée qui s’étendait entre les Pyrénées et le Rhin,
et où dominait «le nom celtique»: ils purent la voir dans son ensemble,
et réfléchir sur elle. Or, le premier sentiment qu’elle leur inspira
fut une naïve admiration. Ce pays, dirent-ils, ne peut être le résultat
du hasard, il ressemble à l’œuvre faite par un dieu, il est l’édifice
bâti par une providence. Son sommet va se perdre dans les brumes
du Rhin septentrional; il s’appuie solidement, au Sud, sur les deux
murailles de montagnes des Alpes et des Pyrénées; il regarde les deux
grandes mers du monde, vers lesquelles il ouvre des baies également
hospitalières.
Au dedans de ces limites, tout contribue à rapprocher les peuples,
à leur donner le désir de se connaître, le besoin de s’entendre, le
devoir de s’unir. La société humaine vit des instincts de l’âme et des
sentiers de la terre: la nature a fourni à la Gaule les plus admirables
éléments de la vie sociale, en lui présentant des routes toutes faites,
c’est-à-dire un réseau continu de vallées fluviales. À l’Est, ce sont
le Rhône, la Saône et le Doubs, qui vont, d’une même ouverture, droit
du Nord au Sud; à l’Ouest, ce sont la Garonne et l’Aude, qui divergent
dans leur cours, mais dont les vallées se rejoignent; entre ces deux
grandes lignes, la Loire, la Seine et la Moselle s’épanouissent en
éventail, nulle barrière ne sépare leurs eaux moyennes, et aucun
obstacle sérieux ne s’élève entre leurs voies supérieures et la grande
tranchée rhodanienne. Toutes ces lignes de flots mouvants se font
suite, et par elles s’appelleront les peuples qui vont habiter sur les
rives.
La Gaule, expliquait le géographe grec Strabon, est surtout un
entre-croisement judicieux de rivières. Tandis que l’Égypte est le
produit d’un seul fleuve, que l’Espagne est une lourde charpente de
plateaux, la Gaule est encore l’ingénieuse combinaison de vallées
groupées autour d’un donjon central.
Or, celles des eaux gauloises qui ne viennent pas des chaînes
frontières, descendent pour la plupart du massif que domine l’Auvergne.
Elles grossissent, se transforment, errent et se chargent avant
d’arriver à la mer. Mais, si éloignées que soient les embouchures de
nos fleuves, ils entraînent presque tous dans leurs eaux du limon des
terres centrales. L’Auvergne est la citadelle au pied de laquelle se
forment les routes naturelles et nationales du sol français.
II
Par sa masse et par sa hauteur, elle commande toutes ces routes.
Voici, à droite, la voie du Rhône et de la Saône, par laquelle Grecs
et Romains ont civilisé ou conquis le monde barbare, Gaulois et
Germains ont envahi le monde classique, la grande voie de lutte et
de pénétration du Nord et du Midi. Au nord du Mont Pilat, qui est le
premier mont méridional de la France, la coupure de la vallée du Gier
s’ouvre entre le plateau central et la plaine du Rhône: elle débouche
précisément entre les deux plus importants carrefours de cette plaine,
entre le coude du Rhône et l’embouchure de l’Isère, en face de la ville
de Vienne qui fut, avant l’arrivée de Jules César, l’avant-poste romain
du côté de la Barbarie celtique et germaine.
Du haut du Mont Mézenc, qui marqua longtemps, vers le Sud-Est, la
fin de la domination des Arvernes, ils voyaient se dérouler au Midi
la large plaine narbonnaise, peuplée de villes, encombrée de tribus,
riche en cultures, qui s’étalait entre l’Italie et l’Espagne, entre
l’Aquitaine de l’Océan et la Ligurie méditerranéenne. Là s’étaient
heurtés pour la première fois Hannibal et Rome, dans le duel où
se décida le sort de l’Occident. De ce côté, le plateau finissait
brusquement, tombant sur la plaine en ravins abrupts; les Cévennes
fermaient, d’une muraille presque sans jointure, l’Auvergne et ses
dépendances: à peine çà et là quelques défilés, connus des hommes en
temps d’été, tels que le col du Pal entre l’Ardèche et la Loire, sur la
ligne la plus courte qui menât de Marseille à Gergovie.
Au Nord et à l’Ouest, au contraire, point de rampes ardues ni de sentes
mystérieuses. Le plateau descendait vers les fleuves en pentes douces,
aussi aisément qu’ils descendaient eux-mêmes vers l’Océan. Les Arvernes
n’avaient qu’à se laisser glisser, eux et leurs ambitions, le long des
cours d’eau de leur pays, pour arriver sans encombre à la Loire et à
la Garonne, vieilles routes sans cesse sillonnées de clans en quête
d’aventures et de caravanes de marchands.
III
Un seul pays, dans la Gaule centrale, ressemblait à l’Auvergne, et se
dressait ainsi en donjon massif au milieu de routes et de rivières:
le Morvan, domaine exclusif du peuple des Éduens, était également une
citadelle compacte, assise sur un socle de granit; et de là aussi,
des eaux descendaient vers les deux mers, vers la Seine et la Loire de
l’Atlantique, et vers le Rhône gréco-romain.
Mais le plateau éduen n’était qu’un raccourci du plateau central; il
n’en avait pas l’étendue, ni les contre-forts vigoureux, ni la robuste
carrure, ni le noyau retranché; son sommet le plus élevé (Bois du Roi,
902 mètres) n’atteignait pas à la moitié du plus grand puy d’Auvergne
(Puy de Sancy, 1886 mètres). Il est sans doute plus près que son rival
(mais de si peu!) des routes de la Seine et de la Maine: il est en
revanche complètement séparé par lui de la route historique des villes
du Midi.
Le Morvan eut un seul avantage: il inclinait mollement vers les
coteaux et les vallons de la Bourgogne; et par là les terres éduennes
s’unissaient librement aux plaines de la Saône et du Rhône, alors que
la principale ouverture de l’Auvergne, la vallée de l’Allier et la
Limagne, se dirigeait uniquement vers le Nord. Les Arvernes faisaient
front aux bassins de l’Océan; les Éduens, maîtres de la Côte d’Or,
tenaient la tête de cette route, droite et gaie, entremêlée de vignes
et d’eaux vertes, qui commence à Beaune et qui finit à la mer des cités
antiques. Ceux-là regardaient surtout vers les terres d’où étaient
venus les Gaulois; ceux-ci aspiraient aux pays par où les Romains
arrivaient.
Ces tendances méridionales des Éduens étaient fortifiées encore par
la situation de leur territoire dans le réseau des vallées fluviales.
C’est un lieu de passage et de portage. Veut-on, en remontant la Saône,
gagner par le chemin le plus commode la Loire navigable: on pénètre en
pays éduen par les vallées recourbées de la Dheune, de la Bourbince et
de l’Arroux; vise-t-on l’Yonne ou la Seine, on a la vallée de l’Ouche,
qui conduit chez les Éduens ou chez leurs clients d’Alésia. Routes
point trop longues, sans montées terribles, sans neiges intolérables:
que peuvent être, à côté d’elles, les sentiers du Velay et l’étroite
percée du Gier, les seuls passages par lesquels on puisse aborder, en
venant du Rhône et du Midi, les terres du peuple arverne?
IV
Au contraire, si l’Auvergne domine les plus grandes routes de la Gaule,
aucune ne traverse son territoire. Elles le bordent, l’enserrent,
forment un chemin de ronde autour du plateau central, elles ne
le gravissent pas. Les fleuves y abondent en directions variées:
autour du Puy Mary ou du Plomb du Cantal, il y a, dans tous les sens
de l’horizon, un rayonnement de rivières tel qu’il ne s’en trouve
peut-être nulle part en France. Mais ces rivières ne peuvent recevoir
bois ou barques que lorsqu’elles ont franchi les frontières du pays
d’Auvergne; elles ne sont qu’en dehors de lui des chemins qui marchent
ou qui portent. La seule qui fût autrefois praticable était l’Allier à
partir de Jumeaux, et elle coule vers le Nord.
De tels cours d’eaux étaient de médiocres voies de pénétration. De
plus, aux limites mêmes de l’Auvergne, d’épaisses barrières gardaient
le pays. Au Sud, les neiges, les forêts, les torrents, sans parler
des légendes et des bêtes fauves, rendaient les Cévennes presque
toujours infranchissables. À l’Est et à l’Ouest, des bois sans fin, et
tout aussi redoutables, arrêtaient le voyageur: Gévaudan, Rouergue,
Limousin, Combrailles, Forez, ces pays de sombres profondeurs et de
peurs tenaces étaient les voisins immédiats des terres arvernes. Même
au Nord-Ouest, du côté de Néris et de Montluçon, qui appartenaient aux
Bituriges, la frontière était marquée par une forêt, celle de Pionsat,
chère aux chasseurs de sangliers, aux ermites du Christ et aux dragons
de Satan. Sans doute, au Nord, l’Allier donnait un accès facile à ceux
qui venaient de chez les Éduens ou les Bituriges, placés, à partir de
Moulins, des deux côtés de la rivière; mais, à cet endroit encore, la
marche vers l’Auvergne était entravée par les landes, les étangs et les
marécages de la Sologne bourbonnaise, et des bois longeaient les deux
rives du fleuve, assez épais pour cacher des milliers d’hommes.
De tous les peuples de la Gaule centrale, les Arvernes avaient reçu
en partage le domicile le plus isolé. Aucun n’était mieux chez lui que
celui-là, à l’abri des curiosités ou des ambitions voisines. Mais aucun
n’avait affaire à une nature plus puissante, à un sol plus robuste; nul
n’avait besoin de plus de travail et de plus de courage.
V
Puisqu’en dehors de la Limagne l’Auvergne manquait de routes
naturelles, les tribus qui l’habitèrent ont dû chercher et frayer
elles-mêmes leurs pistes et leurs sentiers dans la montagne; et, comme
le rocher est ininterrompu sur 25 et 30 lieues, depuis Riom jusqu’à
Mauriac, depuis Langeac jusqu’à Montsalvy, comme il y a, entre le
sommet le plus haut et le point le plus bas de l’Auvergne (l’Allier
près de Moulins, 209 mètres), 1677 mètres de différence, il a fallu
qu’un véritable corps à corps s’engageât partout entre l’habitant et la
montagne.
Ce «mariage de l’homme et de la nature», qui forme toute société, a été
précédé, sur les plateaux bouleversés de l’Auvergne, par de violentes
attaques et des résistances victorieuses. Les rochers voisins du Puy
de Dôme, entaillés il y a vingt siècles pour laisser passer la rampe
abrupte de la voie romaine, portent la trace visible encore d’un de
ces combats. Les sentiers les plus anciens de l’Auvergne ont peut-être
été ceux qui, la traversant de part en part, unissaient la Limagne aux
bains du Mont Dore, ne reculant devant aucune fatigue: l’un gravissait,
au sortir de la vallée de la Dordogne, les pentes escarpées de la
Grande Cascade; l’autre, près de Saulzet-le-Froid, traversait les
terres les plus glaciales de la chaîne des Puys.
Sur ces rampes et ces plateaux, il faut batailler à la fois contre la
terre qui repousse et contre le ciel qui attaque. L’orage y éclate
subitement, en sourds grondements et en pluies diluviennes. C’est
le danger qui dut épouvanter le plus les hommes d’autrefois, par sa
violence et sa soudaineté. Contre lui, aucun abri n’est assez touffu.
En deux heures, une averse de tempête suffit à détruire une route,
inonder une ville, engloutir des familles entières. La vie politique
et religieuse de l’Auvergne est pleine de la peur de ces ouragans
qui brisaient les corps et ébranlaient les âmes. Mais parfois ils
tournaient au salut de quelques-uns: à l’époque mérovingienne, la plus
fertile de toutes en miracles, la foudre frappait les impies, brûlait
les foins, tuait les troupeaux, et ne touchait pas aux tombes des
saints arvernes; si les pluies coupaient les routes, elles respectaient
les reliques et aidaient aux conversions. L’homme ne cessait de voir,
dans ces violences du ciel, l’acte d’une puissance divine.
Plus haut que ces routes qui sillonnaient le plateau, se dressaient,
telles que des statues sur une base commune, les cimes isolées des
Puys. L’Auvergne a ceci de particulier qu’elle présente la montagne
par-dessus la montagne. Sur la masse, tourmentée et crevassée, de
granit et de porphyre, émergent du milieu de leurs coulées de laves
les grands sommets volcaniques, le Puy Mary, le Puy de Sancy, le Puy de
Dôme.--Et aucun d’eux ne ressemble aux autres. Chacun a sa physionomie
propre, ses ruisseaux, ses caprices, les couleurs de ses flancs,
les nuances de ses nuages. Peu de montagnes gauloises étaient aussi
personnelles, avaient une individualité plus distincte, plus agissante.
Aux temps reculés, où les tribus humaines redoutaient la plaine
découverte et cherchaient dans les montagnes un abri pour leurs villes
et un asile pour leur foi, où l’homme, adorateur des hauts lieux,
plaçait sur les plateaux solitaires ses cités saintes et sur les
sommets les autels de ses dieux, l’Auvergne offrait à une peuplade
celtique des ressources intenses de vie publique et religieuse. Pour
les aires municipales, elle avait d’imprenables plates-formes, telles
que celle de Gergovie; pour les sanctuaires de la divinité, elle
avait des sommets magnifiques, ceux des Puys.--Certes, elle n’était
pas la seule région des Gaules où l’on pût élever des cités dans des
conditions pareilles, et le plateau du Beuvray en Morvan, qui portait
la ville éduenne de Bibracte, ressemble à celui de Gergovie. Mais, à
côté du Mont Beuvray, il manquait aux Éduens un sommet divin, comme
celui du Puy de Dôme.
VI
Le Puy de Dôme était pour l’Auvergne à la fois roi légitime et tyran
capricieux. Il avait la cime dominatrice de tout le pays. Assurément,
avec ses 1465 mètres, elle est moins haute que le Puy Mary ou le Puy
de Sancy: mais les anciens ignoraient sans doute cette infériorité, et
le Puy de Dôme devait leur paraître plus grand que tous. Les autres se
font jour dans des fouillis de montagnes: il se dresse en face de la
plaine même, il y prend presque pied, ainsi que le colosse de Rhodes
prenait pied dans la mer. Il est, pour tous les hommes de la campagne,
importun, obsédant, inquiétant. On ne peut, dans la Limagne, détacher
les yeux de la terre sans le voir, lui ou son ombre. Il apparaît à
l’extrémité de presque toutes les rues de Clermont. Quand il ne ferme
pas l’horizon, il le domine de son buste net, majestueux, sombre, et
jamais impassible.
C’est de lui que les paysans de la plaine et les vignerons du coteau
attendent, avec angoisse, le salut ou la ruine. Si le soleil sourit sur
la cime, la journée sera belle, et on mettra la moisson à l’abri. Mais
c’est aussi autour de ses flancs que s’amoncellent les nuages que l’on
redoute, et parfois, à les voir naître sur ses pentes, on peut croire
qu’il les a formés.
Lui, il ne souffre pas de la tempête qu’il déchaîne. Trouvez-vous sur
le Puy de Dôme, à l’une de ces heures d’orage qui terrifiaient les
anciens. Le spectacle est émouvant. Au-dessus de la tête, le ciel bleu
et un tiède soleil qui caressent les rochers; aux pieds, les nuages
noirs qui se déroulent et la foudre qui crépite.--Si Gergovie était un
admirable refuge pour les hommes, le Puy de Dôme était un incomparable
séjour pour une divinité: et, lorsque les Gaulois s’y réunissaient
près d’elle, ils pouvaient n’avoir plus rien à craindre, si ce n’est
l’improbable chute du ciel.
VII
À côté de ces éléments de grandeur et d’épouvante, le sol arverne
renfermait une abondante source de richesse, de travail et de calme: la
plaine de la Limagne. Le contraste entre cette claire vallée et l’ombre
noire du Puy de Dôme, entre la masse énorme de montagnes qui couvrent
les trois quarts du pays et cette couche grasse de limons fertiles, nul
peuple ne le présentait en Gaule au même degré que les Arvernes.--Seuls
encore, les Éduens revendiquaient à la fois les sommets du Morvan et
les plaines du Beaujolais et de la Bourgogne: mais, de même que ceux-là
étaient moins superbes, celles-ci étaient moins fécondes.
Cette Limagne, où certaines terres valaient récemment 25000 francs
l’hectare, exerça sur les anciens un réel enchantement. On la dit si
gracieuse et si gaie! répétaient les Barbares. Au printemps, tout y
apparaissait vert et fleuri, les prés, les vignes et les blés; elle
n’avait même pas de bois qui fit sur son tapis d’émeraude une tache
plus sombre. Elle devint pour les Chrétiens l’image du Paradis, quand
du moins l’Enfer ne la troublait pas de ses orages. Les voyageurs s’y
arrêtaient, pour oublier la patrie de leur naissance comme dans une
patrie du bonheur. Les Arvernes ne s’éloignaient qu’en pleurant de
cette terre dont les glèbes renfermaient de mystérieuses richesses, de
cette mer d’épis que le vent agitait de vagues sans colères.
L’Auvergne avait donc tout ce qui faisait la fortune foncière d’un
Gaulois: le lait des pâturages, le gibier des bois, le blé des plaines.
VIII
Dans la montagne même, tout près des plus âpres sommets, se cachaient
en replis sinueux des coins charmants de verdure et de fraîcheur.
L’Auvergne abondait en gorges étroites et fermées où l’eau demeure
éternellement limpide et murmurante, à l’ombre touffue des hêtres et
des sapins. Les vallées de la Cère, de la Rue, de l’Allier donnent
l’impression d’une longue demeure bien close, faite d’arbres, de
roches et de mousses, qui appartiendrait à la même divinité: la
source, infinie d’aspects et de voix, grondant, sautillant ou riant,
mais toujours attrayante et bavarde. Qu’on s’arrête un instant à
rêver le long de la Rue, entre Le Chambon et Condat, dans le dédale
des sapinières: nulle part on ne se sentira plus loin du monde, plus
près de la nature, plus en contact intime avec elle. Et les ermites
chrétiens furent autrefois, dans ces obscures vallées, étrangement
heureux.
L’Auvergne était le pays des fontaines vives, pures et saines, qui
étaient pour les hommes la condition même de la vie. Elles naissaient
partout, subitement, spontanément; après une pluie, il en sort de
nouvelles, même d’entre les pavés des rues; il est rare que l’on ait
besoin de la citerne ou du ruisseau, chaque village a sa source. Au
temps où elles étaient des nymphes, l’homme n’avait qu’à les désirer
pour les voir apparaître. Au temps où elles dépendaient des ermites,
émules de Moïse, il suffisait de leur prière ou d’un coup de leur
baguette pour les faire jaillir du rocher, s’épandre dans la plaine, où
elles désaltéraient hommes et bestiaux.
Puis, non loin des eaux des sources, mobiles et vivantes, s’étalent les
eaux dormantes des lacs et des étangs. L’homme admirait en Auvergne,
dans les crevasses circulaires des cratères éteints, des lacs sombres
et bleus, aux bords taillés comme à l’emporte-pièce, aux eaux d’une
profondeur inouïe, et mystérieuses dans leurs frémissements soudains,
qui semblent nés des entrailles du sol: on dirait que leur surface ne
reflète point les choses de la terre, mais qu’elle voile celles d’en
bas.
Enfin, parmi ces sources, beaucoup n’assurent pas la santé aux vivants,
mais la guérison aux malades. Terre des eaux chaudes et minérales,
l’Auvergne était, dans la Gaule, le principal réservoir des espérances
ou des illusions de ceux qui souffraient. De Vichy à Chaudesaigues,
c’était une chaîne continue de lieux salutaires. Aucune de nos grandes
stations n’a été ignorée des Romains, et ce sont les Gaulois, sans
nul doute, qui les leur ont fait connaître. Vichy était, aux premiers
siècles de l’ère chrétienne, la ville d’eaux la plus en vogue de la
Gaule, ce qu’elle est encore maintenant, et peut-être aussi dès lors
la plus cosmopolite. Le Mont Dore avait ses dévots, que ne rebutaient
pas les averses déplaisantes des jours d’été. Royat eut les siens, et
Chaudesaigues, et bien d’autres.
Ainsi, sur ces sommets où se formaient les tempêtes, sous ces roches
d’où jaillissaient les sources d’eau claire, dans ces chaudes fontaines
qui dissipaient la maladie, l’homme saisissait sur le vif le travail de
la nature.
CHAPITRE II
LES DIEUX ARVERNES
Natio est... admodum dedita religionibus.
CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VI, 16, § 1.
I. Auvergne et Campanie.--II. Dieux des bois, des sources et des
lacs.--III. Dieux des montagnes.--IV. Les grands dieux et leurs
résidences.--V. Teutatès au Puy de Dôme.
I
Contact avec la nature, c’était rapport avec les dieux. Les terres où
la nature fermente, sont celles où les dieux fourmillent. Telle était
la Campanie italienne, porte de l’enfer et parvis du ciel, sauvage
et bénie, patrie des sources bouillantes, des sommets solitaires,
des forêts noires, des lacs inquiétants, région des surprises et
des contrastes. Telle était aussi l’Auvergne, le pays gaulois qui
ressemblait le plus à la Campanie, comme le Puy de Dôme rappelait le
Vésuve, et comme la plaine de Limagne rappelait la terre de Labour.
L’Auvergne fut donc également un sol nourricier de divinités. Elle
avait à foison ces sanctuaires où les premiers hommes logeaient les
maîtres qu’ils se donnaient, l’immensité des bois, la hauteur des
cimes, les fontaines limpides qui se transforment en grands fleuves,
les chaleurs des sources, la profondeur des étangs. De tous les
Gaulois, les Arvernes étaient les plus exposés à rencontrer des dieux.
II
Les dieux s’y multiplièrent d’abord dans les forêts, «ces temples
primitifs de la Divinité», et les troncs rudement dégrossis furent
les premières idoles. Une fois sous ces voûtes, les démons ne
les quittèrent qu’avec peine: les contemporains de Vercingétorix
s’épouvantaient encore à la vue de leurs croupes tortueuses; et six
siècles plus tard, dans les bois de chênes ou de hêtres du Cantal, les
reclus chrétiens apercevaient les mêmes monstres à l’entrée de leurs
cavernes.
Les plus tenaces des divinités furent celles qui se baignaient dans les
sources. On peut même se demander, en songeant que leur popularité est
après vingt siècles presque aussi vive qu’aux premiers jours, si elles
ne sont pas destinées à survivre à ces grands dieux ou à ces saints
notoires que la théologie leur a imposés comme suzerains.--La route
qui mène d’Autun au Creusot laisse à gauche, après avoir traversé les
bois, un étroit et frais vallon qui se dissimule derrière le hameau
de Gamay. Il renferme, près du confluent des deux sources du Mesvrin,
une minuscule chapelle vaguement consacrée à saint Protais et à saint
Gervais: chaque vendredi, des mères y conduisent, dans l’espoir de la
guérison, les enfants infirmes. Or on peut voir, encastré dans la frêle
muraille de l’édicule, un bas-relief gallo-romain qui représente les
images de deux divinités des eaux: ce sont celles qui, il y a plus de
dix-huit siècles, présidaient à ces mêmes sources et à des miracles
semblables. L’horizon qu’on aperçoit de ce fonds de vallée a varié
étrangement depuis les temps gaulois; aux brouillards qui s’élevaient
des forêts, ont succédé les fumées du Creusot: mais les habitudes
des dévots n’ont point changé, et si le nom ou le costume de ces
humbles dieux se sont transformés, leur âme et leur rôle sont demeurés
immuables, comme l’eau des ruisseaux qui leur ont donné naissance.
Aussi ne risque-t-on pas de se tromper si l’on veut, à l’aide des
écrits chrétiens et des inscriptions romaines, retrouver la vie
religieuse des sources de l’Auvergne dans les temps gaulois. Sous les
empereurs, un fidèle apportait à la fontaine de Taragnat une coupe
d’argent; un autre dédiait un anneau de bronze à celle de Vouroux:
chacun proportionnait son offrande à sa richesse, mais la piété devait
être égale, et tous avaient à cœur de remercier par des présents
sincères les génies bienfaisants de ces deux sources. Quelques siècles
plus tard, la fontaine de saint Ferréol près de Brioude rendait les
mêmes services, par l’intermédiaire du grand saint arverne Julien: ses
eaux douces et claires donnaient la vue aux aveugles et éteignaient
le feu de la fièvre. De nos jours, la vertu religieuse des sources de
l’Auvergne n’a point faibli: jadis, on dressait sur leurs bords une
statue au dieu Mars, maintenant on vénère près d’elles une image de la
Vierge, et la fièvre s’y guérit toujours.
La ferveur la plus ardente se déployait autour des eaux thermales. Sur
ces points, les mœurs ont changé, et l’esprit laïque de la médecine
et de la mode a chassé la religion, qui s’est réfugiée vers d’autres
stations. Mais, sous la domination gauloise ou romaine, un malade ne
séparait pas la force d’un dieu et l’action de l’eau. Les thermes du
Mont Dore étaient un temple autant qu’une piscine, et pendant tout le
Moyen Age le terrain qu’ils ont occupé s’appela «terroir du Panthéon».
À Vichy, autour des eaux chaudes et sulfureuses qui étaient le salut
des malades au teint jauni et l’espoir inutile des pâles phtisiques,
il y avait encombrement de dévots, de dieux et d’ex-voto. Toutes
les prières n’allaient pas à la divinité de l’endroit. Suivant ses
préférences, chaque malade adressait sa reconnaissance au dieu qui
l’avait conduit jusqu’à la source. Ceux-ci suspendaient un anneau à
l’image de Diane; ceux-là remerciaient le divin empereur. Mais tous
songeaient sans cesse à quelque puissance céleste, et il n’y a pas
longtemps qu’on découvrit à Vichy, près d’un seul puits, en un seul
trésor, quatre-vingts plaquettes d’argent, obscures et naïves offrandes
faites aux dieux guérisseurs.
En Auvergne comme en Campanie les lacs ont longtemps fixé les
imaginations craintives. Je ne sais si les Gaulois voyaient sortir
les ombres de l’«insondable» lac Pavin, comme les Grecs de Cumes les
évoquaient des abords du lac Averne: mais ils plaçaient volontiers dans
ces eaux silencieuses et hypocrites l’asile inviolable d’une divinité
profonde, qu’il ne fallait troubler que par des présents.--Trois jours
de suite, sur les bords d’un lac du Gévaudan, la foule des paysans
s’entassait pour faire des libations et des sacrifices: elle jetait
dans les eaux des pans d’étoffes, des toisons de laine, des fromages,
des gâteaux de cire, des pains, sans parler d’offrandes plus riches, et
pendant ces trois jours c’étaient des fêtes et des orgies que venaient
enfin interrompre les orages suscités par le dieu en colère. Grégoire
de Tours affirma qu’un saint prêtre mit fin à la superstition du
lac. Il s’illusionnait. Il y a trente ans, elle était fort vivace: le
deuxième dimanche de juillet, les campagnards s’y livraient encore, et
c’étaient les mêmes présents faits à la divinité des eaux, vêtements,
toisons de brebis, pains et fromages, et beaucoup de pièces de monnaie.
III
Les démons des lacs et des forêts étaient redoutés, les déesses
des sources étaient charmantes: les dieux qui présidaient aux cimes
des montagnes avaient l’humeur moins égale; leur bonté n’était pas
éternelle, ni leur méchanceté durable. Ils étaient tantôt calmes et
brillants, comme le soleil qui dorait leurs sommets, et tantôt furieux
et farouches, comme les nuages qui s’amassaient sur leurs croupes.
Les collines de moindre importance avaient leur dieu protecteur et
éponyme, gardien du village qui habitait tout proche: ce «génie du
lieu» était le refuge des âmes dans les moments de doute, tandis que
le château-fort voisin devenait l’asile des misérables au temps des
invasions. Il y eut un sanctuaire payen sur cette pieuse colline
de Brioude que devait plus tard dominer l’église de Saint-Julien;
un autre, à Lezoux, groupait à ses pieds la plus industrieuse des
populations arvernes; et de la hauteur de Saint-Bonnet, un dieu
commandait à la plaine où s’élèvera Riom l’intelligente.
Mais les divinités des hauts lieux de l’Auvergne furent vite
reléguées dans l’ombre par celle du Puy de Dôme, _Dumias_, ainsi
qu’on l’appelait: nom à la fois du dieu et de la montagne, _nomen_ et
_numen_.
Le Dôme était visible de partout: son dieu était présent partout, il
fut roi et maître, ainsi que le sommet lui-même. À quoi bon s’adresser
à de moindres génies, quand la puissance de la cime faisait à elle
seule la richesse ou la ruine de la plaine entière? L’obéissance va au
plus haut, la piété au plus utile. Chez d’autres peuples, par exemple
chez les Éduens, les sanctuaires de montagnes se sont multipliés:
le mont Saint-Jean, le mont de Sène et bien d’autres, avaient le
leur; toutes ces hauteurs se ressemblaient plus ou moins, aucune de
leurs divinités ne prit le pas sur les autres: la religion, dans les
campagnes éduennes, tendit à se maintenir dispersée. En Auvergne,
la suprématie du Dôme fut reconnue sans peine. Autant que l’unité
religieuse pouvait exister dans ces populations à la pensée courte qui
adoraient le dieu le moins éloigné, le Puy de Dôme assura chez elles
une communion de culte; éloignés de leur patrie, c’était à leur grand
dieu que les Arvernes envoyaient leurs souvenirs et adressaient leurs
sacrifices.
Il arriva chez eux ce qu’il était advenu, cinq ou six siècles avant
l’ère chrétienne, dans les bourgades latines. Les divinités abondaient
sur les terres du Latium, et elles étaient toutes de même nature que
celles de l’Auvergne: elles habitaient les collines, les forêts, les
sources et lacs. Mais elles reconnurent comme dieu suprême celui du
Mont Albain, qui dominait la plaine et les rochers de ses deux mille
coudées, et qui ne tarda pas à devenir le Jupiter Latiar, le Jupiter
souverain du peuple latin.
IV
En Gaule ainsi qu’en Italie, dans l’Auvergne ainsi que dans le Latium,
les dieux locaux, c’est-à-dire fixés à une parcelle du sol, à un
lambeau de territoire, au domaine d’une tribu, furent, les uns après
les autres, rattachés à des divinités puissantes et universelles, de
qui ressortirent, sinon tous les hommes et tous les lieux, du moins
tous les hommes de la race et tous les lieux qu’elle avait en partage.
Quelques êtres célestes surgirent, dont les noms évoquèrent l’idée
de personnes vivantes et définies, Jupiter ou Mars en Italie, et, en
Gaule, Teutatès, Taranis, Ésus, Bélénus.
Il arriva souvent que ces croyances à de plus grands dieux furent
encouragées par les prêtres, supérieurs au reste du peuple par
l’intelligence et par l’ambition, mais sans doute aussi par la bonté
et par le désir du calme et de l’union. Car l’humanité s’élève en même
temps que ses dieux grandissent, et le plus honorable est parfois
le plus lointain; si les sanctuaires locaux engendraient les luttes
civiles, les tribus d’une même nation avaient un nouveau motif de
s’unir quand elles voyaient un dieu souverain au-dessus de leurs génies
particuliers.
En Gaule, les druides paraissent avoir été, je ne dis pas les
initiateurs, mais les propagateurs de ces dieux à nom propre et
personnel, de ces cultes à portée lointaine et à vaste horizon, et gros
d’ambitions celtiques. Ils étaient les arbitres des sacrifices voués à
ces puissances célestes, et pendant longtemps ils ne doivent pas avoir
séparé leurs intérêts sacerdotaux de la cause des grands dieux gaulois.
Ceux-ci ne détruisirent pas cependant les génies des montagnes et des
fleuves, pas plus que le règne de Mars ou de Jupiter ne mit fin à la
sainteté populaire des collines et des bois de la campagne romaine.
Seulement, presque toujours, ces génies se transformèrent, élargirent
leur nature, et devinrent les avatars locaux d’une divinité plus
importante; ils furent, si l’on peut dire, la présence réelle d’un
grand dieu sur un petit territoire. Les sources de Vouroux et de
Taragnat, les montagnes de Brioude et de Saint-Bonnet servirent de
lieux de séjour à un Apollon ou à un Mars gaulois, et leurs anciens
génies ne furent plus que les Apollons ou les Mars «de l’endroit». Ces
dieux souverains, dont le domaine était infini, se ménageaient ainsi de
petites et fort nombreuses résidences.
V
Le principal de ces dieux gaulois était Teutatès. Il prit pour lui
les plus hauts sommets, ainsi qu’avait fait Jupiter en Italie, et il
s’installa au Puy de Dôme, le plus digne des sanctuaires que la nature
lui ait bâti dans la Gaule.
Ce dieu gaulois a laissé aux Romains un terrible souvenir: c’était une
divinité farouche, féroce, ivre du sang des hommes,
immitis placatur sanguine diro,
disait le poète Lucain. Les sacrifices humains étaient fréquents à ses
autels, et les druides étaient les ministres ordinaires de ces rites
barbares.--Mais les Romains et les Grecs, qui insistaient sur ces
horribles détails, oubliaient que leurs dieux avaient pendant longtemps
aimé les victimes de ce genre, et que les combats de gladiateurs ne
différaient ni par leur origine ni par leur caractère des holocaustes
d’hommes chers à Teutatès. Il n’est aucune religion ancienne qui n’ait
dans son passé une tare de ce genre. D’ailleurs, Teutatès ne paraît pas
plus cruel qu’Ésus ou que Taranis: de tels usages étaient le crime du
culte et non pas la faute du dieu.
En revanche, le roi du Puy de Dôme et des Arvernes prit, peu à peu, une
allure sympathique qui démentit les rites de ses autels. Si ce sont
les druides qui ont arrêté les traits de sa physionomie, ils l’ont
fait fort semblable à l’Hermès grec et au Mercure romain, qui étaient
des divinités aimables et intelligentes. Le Teutatès des Celtes ne
leur était point inférieur: c’est lui qui avait inventé les arts dont
vivait l’industrie humaine; il encourageait les marchands et favorisait
la fortune, il protégeait les voyageurs et guidait les caravanes;
c’était le dieu des sentiers paisibles, des ateliers actifs, des foires
populeuses, des réunions d’hommes groupés pour le travail.
Peut-être eut-il un rôle plus important encore, s’il est vrai que son
nom signifie «le dieu du peuple». Ne serait-ce pas alors, tel que le
Wuotan des Germains et le Iahvé des Juifs, le «dieu politique» par
excellence du nom celtique, présidant aux assemblées de la nation sur
les montagnes saintes, la tirant de la servitude et la conseillant
dans la liberté, ouvrant aux marches pacifiques les grandes routes de
ses domaines, maître de toutes les tribus et de toutes les cités, et
planant au-dessus des Arvernes et des Éduens comme Iahvé au-dessus
d’Israël et de Juda?--Mais qui pourra jamais transformer en vérité
cette séduisante hypothèse?
Ce qui demeure certain, et ce qui est fort étrange, c’est que les
Gaulois, qu’on disait les plus destructeurs des hommes, avaient fini
par préférer à leur Mars, ce détrousseur des grands chemins, leur
Mercure, ce bon gardien des routes, au dieu qui tue celui qui amasse.
Peut-être est-ce encore aux leçons des druides qu’il faut rapporter
le mérite de cette singulière union entre un peuple batailleur et une
divinité pacifique. En tout cas, le grand dieu gaulois était plus vif
et plus gai que Jupiter romain, ennuyeux et dominateur, que Mars latin,
solitaire et grossier. Teutatès se fût moins entendu avec eux qu’avec
Hermès et Athéné: il était sur le chemin de l’Olympe grec, plutôt que
sur celui des divinités italiotes. C’était, tel que le définit César
lui-même, le symbole du progrès humain. Il habitait sur l’âpre sommet
du Puy de Dôme, mais il regardait vers la Limagne féconde.
CHAPITRE III
LE PEUPLE ARVERNE
Ἀρόερνοι. — Ἔθνοςμαχιμώτατον τῶν πρὸς τῇ Κελτικῇ Γαλατῶν.
APOLLODORE chez ÉTIENNE DE BYZANCE, à ce mot.
I. Persistance des anciennes races en Auvergne.--II. Qualités
nationales des Arvernes: courage, patriotisme local, esprit de
résistance.--III. Puissance de l’aristocratie; esprit d’association
et de famille.--IV. Goût des entreprises lointaines.--V. Cavaliers
et fantassins arvernes.--VI. Fidélité aux traditions.--VII.
Aptitude au travail et au progrès.--VIII. À quoi peut servir
l’étude du milieu.
I
Ces contrastes qu’offraient la nature et la divinité se retrouvaient
chez les hommes. Les Arvernes avaient des aptitudes fort diverses, et
aucune nation, gauloise ou française, n’a fait plus longtemps hésiter
sur son véritable tempérament, produit tout à la fois de durs rochers
et de plaines sans rides. Il est possible cependant d’arriver à le
définir.
Pays de montagnes et à l’écart des grandes routes, l’Auvergne des
plateaux est peu attirante pour les étrangers. La population ne s’en
renouvelle pas; les invasions la pénètrent sans la traverser: les
hordes de l’alaman Chrocus, les bandes du franc Thierry y débordèrent
pour tout dévaster, puis se sont repliées en emportant leur butin.
Elle n’est pas sillonnée de ces voies naturelles le long desquelles
se déposent incessamment des alluvions de peuples. On a fait le
relevé de tous les habitants de l’Auvergne qui nous sont connus à
l’époque barbare: il n’y en a pas un qui soit à coup sûr d’origine
germanique. Les Romains ont planté des colonies au pied du plateau, à
Vienne, à Orange, à Arles, à Nîmes; ils ont disséminé des vétérans sur
les chemins des frontières du Nord-Est, depuis Lyon jusqu’à Trêves:
l’Auvergne n’a reçu que les soldats malades en traitement à Vichy ou
les négociants dévots au dieu du Puy de Dôme. Elle est, pour les gens
du dehors, un pays non de séjour, mais de villégiature. J’excepte, bien
entendu, les plus beaux recoins de la Limagne.
En revanche, elle garde, retient et attache les populations qui s’y
sont établies pour faire souche de peuples. Elles y poussent vite
des racines solides et profondes, semblables à ces pêchers et à ces
cerisiers qui, étrangers à l’Auvergne, sont maintenant si heureux
d’y produire. Les races, dit-on, s’y conservent avec leurs premiers
caractères: leurs attributs physiques ne s’y usent pas, comme dans la
plaine, par des croisements incessants. Les plus vieilles populations
de la Gaule, les Ligures et les Celtes, s’y retrouvent (à ce qu’on
suppose), à peine changées de ce qu’elles étaient il y a vingt siècles.
Assurément, les anthropologues n’ont pas toujours été d’accord sur le
nom qu’il faut leur donner: pour les uns, ce sont des Ligures que ces
brachycéphales au type de Saint-Nectaire, petits, bruns, velus, lourds,
robustes, et l’on sait que ce type domine dans toute la montagne,
c’est-à-dire dans presque toute l’Auvergne; pour les autres, les Celtes
apparaîtraient en Limagne, dans ces dynasties de cultivateurs au type
dolichocéphale, à la peau blanche, aux cheveux blonds, à la haute
stature; d’autres encore proposent, à propos de ces deux races, des
noms différents. Mais tous paraissent d’accord pour dire que c’est là
qu’habitent les représentants les plus purs «des hommes de Gergovie»,
c’est-à-dire les héritiers les plus authentiques des compagnons de
Vercingétorix, fantassins ligures ou cavaliers celtes. En Auvergne
comme en Bretagne, des races archaïques se sont cramponnées au sol de
granit.
II
Qu’elles se soient associées, pénétrées, fondues, c’est ce que les
anthropologues acceptent pour la plupart, et il serait aussi imprudent
de parler encore d’une race celtique ou ligure, que d’une race gauloise
et même de races latines. Le métissage est la loi fatale de toutes les
nations, et de la France plus que de toute autre. Il est bien vrai que
les races, mêlées pour former un peuple, ont acquis et mis en commun un
certain lot de qualités et de défauts, qui constituent le patrimoine
héréditaire de ce peuple: mais ce lot, presque toujours, est fourni
moins par le sang des hommes que par le sol du pays. Quelle que soit,
chez les Arvernes, la largeur du crâne ou la couleur des cheveux, la
nature de leurs terres leur a imposé une certaine nature d’hommes, et
leurs montagnes ont été leurs premières et plus fortes éducatrices.
Les monts, les ravins et les tempêtes les ont endurcis à la marche,
à la fatigue et au courage. Les Arvernes étaient parmi les plus
intrépides de tous les Gaulois. Ce fut un superbe type de bravoure que
cet Ecdicius qui, avec dix-huit cavaliers, attaque et surprend des
milliers de Goths, les disloque dans la plaine, les enferme dans la
montagne, ne se trompe jamais et surprend toujours. Car on dirait que
la vaillance des Arvernes est rarement aveugle ou désordonnée: elle
est précise, réfléchie, lucide. Vercingétorix ressemblera à Ecdicius.
C’est que, dans ces régions, il ne suffit pas de ne point craindre, il
faut aussi se méfier toujours: l’hiver, la rafale de neige est subite,
le jour écourté et nébuleux, les routes sont glissantes de verglas ou
pourries d’eau, et des pentes traîtresses longent les forêts pleines
d’erreurs. Il est bon d’unir la présence d’esprit à la fermeté du
jarret.
Ce rapport périodique avec la montagne prédisposait les Arvernes à un
patriotisme plus sérieux et plus profond: patriotisme étroit des cités
primitives et des tribus fermées, sans nul doute, semblable à leurs
dieux dont l’horizon bornait la puissance ou dont une source limitait
l’action, mais enfin sentiment d’amour pour la terre qu’on possède
avec joie, pour le sol où l’on voit tracés les sentiers de la famille
et du clan. Enserrés dans des vallées ou solidaires d’un même sommet,
les Arvernes connaissaient mieux que d’autres peuples les frontières
de leur demeure; se sentant et se retrouvant davantage dans le «pays de
leurs pères», ils l’aimaient avec plus de force et de courage. Ecdicius
et Vercingétorix ont été de «bons patriotes»: j’emploie le mot comme
on l’employait au XVe siècle, pour désigner les citoyens unis des
villes bourgeoises, les gardiens jaloux du chez soi municipal. Mais
nous verrons que Vercingétorix connut aussi une forme plus large du
patriotisme.
En Auvergne, le citoyen et le pays se rendaient, en temps de guerre,
des services réciproques. Si celui-là défend sa patrie, celle-ci le
protège admirablement. Fallait-il abriter contre un assaut des armées
ou une nation entière: on avait par exemple cette roche de Saint-Flour,
une des rares cités vierges de France, ou encore cette terrasse trapue
de Gergovie, dressée sur la plaine, nivelée en esplanade, aux flancs
creusés comme des ravines ou droits comme des falaises. S’agissait-il
de cacher longtemps des poignées d’hommes: il s’offrait partout, dans
les Dômes ou le Cantal, de ces rocs massifs et escarpés, tels que ceux
de Chastel-Marlhac, au sommet desquels la nature a ménagé des prairies
et des sources, et où des cohortes peuvent, durant plus d’une saison,
résister sans craindre la faim ni la soif. Enfin les cavernes étaient
les dernières ressources des fugitifs, des bandes qui se dispersent
pour se reformer aussitôt, de même que les gorges voisines étaient
toutes faites pour favoriser les embuscades où les vaincus prennent une
première revanche. L’Auvergne est le refuge des temps d’invasion, le
réduit des défenses suprêmes, le camp retranché des désespérés.
III
Une aristocratie vigoureuse et impérieuse prit pied dans ce pays où
une cime commande à tant de basses terres, où un roc suffit à entraver
l’existence d’une longue vallée: Tournoël, Murols, Chastel-Marlhac,
Montboissier, le maître d’un de ces châteaux était fatalement celui de
milliers d’hommes. Qu’on songe ensuite à ces immenses forêts, à ces
plateaux dénudés, à ces pâturages monotones qui s’allongent souvent
au pied de ces roches isolées et dominatrices, forêts et plateaux où
il est malaisé de diviser la terre: on comprendra que l’Auvergne a
été longtemps un pays de vastes domaines et de chefs de clans. Et,
à part les différences que les religions et les siècles ont mises à
l’extérieur de leurs corps et aux pensées de leurs âmes, tous ces
maîtres de terres et d’hommes se sont ressemblés. Vercingétorix a
commencé la lutte contre César avec ses clients et ses ressources
personnelles; Ecdicius, qui peut nourrir quatre mille pauvres dans une
famine, déclare à lui seul la guerre au roi Euric et lève une armée
à ses propres frais. Chez l’un et chez l’autre, la richesse et la
puissance furent les plus sûrs garants de l’audace et du courage. Et on
peut suivre d’âge en âge l’initiative impénitente de leurs héritiers,
jusqu’au jour où la colère de Richelieu et les Grands Jours de Clermont
ont fait les dernières brèches dans les châteaux.