Un craquement de soie se fit à son oreille; Rosanette le touchait.

Elle avait eu connaissance de cette vente par Frédéric lui-même. Son

chagrin passé, l'idée d'en tirer profit lui était venue. Elle arrivait

pour la voir, en gilet de satin blanc à boutons de perles, avec une

robe à falbalas, étroitement gantée, l'air vainqueur.

Il pâlit de colère. Elle regarda la femme qui l'accompagnait.

Mme Dambreuse l'avait reconnue; et, pendant une minute, elles se

considérèrent de haut en bas, scrupuleusement, afin de découvrir le

défaut, la tare,--l'une enviant peut-être la jeunesse de l'autre, et

celle-ci dépitée par l'extrême bon ton, la simplicité aristocratique de

sa rivale.

Enfin, Mme Dambreuse détourna la tête, avec un sourire d'une insolence

inexprimable.

Le crieur avait ouvert un piano,--son piano! Tout en restant debout,

il fit une gamme de la main droite et annonça l'instrument pour douze

cents francs, puis se rabattit à mille, à huit cents, à sept cents.

Mme Dambreuse, d'un ton folâtre, se moquait du sabot.

On posa devant les brocanteurs un petit coffret avec des médaillons,

des angles et des fermoirs d'argent, le même qu'il avait vu au premier

dîner dans la rue de Choiseul, qui ensuite avait été chez Rosanette,

était revenu chez Mme Arnoux; souvent, pendant leurs conversations,

ses yeux le rencontraient; il était lié à ses souvenirs les plus chers,

et son âme se fondait d'attendrissement, quand Mme Dambreuse dit tout à

coup:

«Tiens! je vais l'acheter.

--Mais ce n'est pas curieux», reprit-il.

Elle le trouvait, au contraire, fort joli, et le crieur en prônait la

délicatesse:

«Un bijou de la Renaissance! Huit cents francs, messieurs! En argent

presque tout entier! Avec un peu de blanc d'Espagne, ça brillera!»

Et, comme elle se poussait dans la foule:

«Quelle singulière idée!» dit Frédéric.

--Cela vous fâche?

--Non! Mais que peut-on faire de ce bibelot?

--Qui sait? y mettre des lettres d'amour peut-être!»

Elle eut un regard qui rendait l'allusion fort claire.

«Raison de plus pour ne pas dépouiller les morts de leurs secrets.

--Je ne la croyais pas si morte. Elle ajouta distinctement: Huit cent

quatre-vingts francs!

--Ce que vous faites n'est pas bien», murmura Frédéric.

Elle riait.

«Mais, chère amie, c'est la première grâce que je vous demande.

--Mais vous ne serez pas un mari aimable, savez-vous?»

Quelqu'un venait de lancer une surenchère; elle leva la main:

«Neuf cents francs!

--Neuf cents francs! répéta Me Berthelmot.

--Neuf cent dix... quinze... vingt... trente! glapissait le crieur,

tout en parcourant du regard l'assistance avec des hochements de tête

saccadés.

«Prouvez-moi que ma femme est raisonnable», dit Frédéric.

Il l'entraîna doucement vers la porte.

Le commissaire-priseur continuait.

«Allons, allons, messieurs, neuf cent trente! Y a-t-il marchand à neuf

cent trente?»

Mme Dambreuse, qui était arrivée sur le seuil, s'arrêta, et d'une voix

haute:

«Mille francs!»

Il y eut un frisson dans le public, un silence.

«Mille francs, messieurs, mille francs! Personne ne dit rien? bien vu?

mille francs!--Adjugé!»

Le marteau d'ivoire s'abattit.

Elle fit passer sa carte, on lui envoya le coffret. Elle le plongea

dans son manchon.

Frédéric sentit un grand froid lui traverser le cœur.

Mme Dambreuse n'avait pas quitté son bras, et elle n'osa le regarder en

face que dans la rue, où l'attendait sa voiture.

Elle s'y jeta comme un voleur qui s'échappe, et, quand elle fut assise,

se retourna vers Frédéric. Il avait son chapeau à la main.

«Vous ne montez pas?

--Non, madame!»

Et, la saluant froidement, il ferma la portière, puis fit signe au

cocher de partir.

Il éprouva d'abord un sentiment de joie et d'indépendance reconquise.

Il était fier d'avoir vengé Mme Arnoux en lui sacrifiant une fortune;

puis il fut étonné de son action, et une courbature infinie l'accabla.

Le lendemain matin, son domestique lui apprit les nouvelles. L'état

de siège était décrété, l'Assemblée dissoute, et une partie des

représentants du peuple à Mazas. Les affaires publiques le laissèrent

indifférent, tant il était préoccupé des siennes.

Il écrivit à des fournisseurs pour décommander plusieurs emplettes

relatives à son mariage, qui lui apparaissait maintenant comme une

spéculation un peu ignoble; et il exécrait Mme Dambreuse parce qu'il

avait manqué, à cause d'elle, commettre une bassesse. Il en oubliait la

Maréchale, ne s'inquiétait même pas de Mme Arnoux,--ne songeant qu'à

lui, à lui seul,--perdu dans les décombres de ses rêves, malade, plein

de douleur et de découragement; et, en haine du milieu factice où il

avait tant souffert, il souhaita la fraîcheur de l'herbe, le repos de

la province, une vie somnolente passée à l'ombre du toit natal avec des

cœurs ingénus. Le mercredi soir enfin, il sortit.

Des groupes nombreux stationnaient sur le boulevard. De temps à autre,

une patrouille les dissipait; ils se reformaient derrière elle. On

parlait librement, on vociférait contre la troupe des plaisanteries et

des injures, sans rien de plus.

«Comment! est-ce qu'on ne va pas se battre?» dit Frédéric à un ouvrier.

L'homme en blouse lui répondit:

«Pas si bêtes de nous faire tuer pour les bourgeois! Qu'ils

s'arrangent!»

Et un monsieur grommela, tout en regardant de travers le faubourien:

«Canailles de socialistes! Si on pouvait, cette fois, les exterminer!»

Frédéric ne comprenait rien à tant de rancune et de sottise. Son dégoût

de Paris en augmenta; et, le surlendemain, il partit pour Nogent par le

premier convoi.

Les maisons bientôt disparurent, la campagne s'élargit. Seul dans son

wagon et les pieds sur la banquette, il ruminait les événements des

derniers jours, tout son passé. Le souvenir de Louise lui revint.

«Elle m'aimait, celle-là! J'ai eu tort de ne pas saisir ce bonheur...

Bah! n'y pensons plus!»

Puis, cinq minutes après:

«Qui sait cependant?... plus tard, pourquoi pas?»

Sa rêverie, comme ses yeux, s'enfonçait dans de vagues horizons.

«Elle était naïve, une paysanne, presque une sauvage, mais si bonne!»

A mesure qu'il avançait vers Nogent, elle se rapprochait de lui. Quand

on traversa les prairies de Sourdun, il l'aperçut sous les peupliers

comme autrefois, coupant des joncs au bord des flaques d'eau; on

arrivait, il descendit.

Puis il s'accouda sur le pont, pour revoir l'île et le jardin où ils

s'étaient promenés un jour de soleil;--et l'étourdissement du voyage et

du grand air, la faiblesse qu'il gardait de ses émotions récentes, lui

causant une sorte d'exaltation, il se dit:

«Elle est peut-être sortie; si j'allais la rencontrer!»

La cloche de Saint-Laurent tintait, et il y avait sur la place, devant

l'église, un rassemblement de pauvres, avec une calèche, la seule du

pays (celle qui servait pour les noces), quand, sous le portail, tout

à coup, dans un flot de bourgeois en cravate blanche, deux nouveaux

mariés parurent.

Il se crut halluciné. Mais non! C'était bien elle, Louise!--couverte

d'un voile blanc qui tombait de ses cheveux rouges à ses talons; et

c'était bien lui, Deslauriers!--portant un habit bleu brodé d'argent,

un costume de préfet. Pourquoi donc?

Frédéric se cacha dans l'angle d'une maison pour laisser passer le

cortège.

Honteux, vaincu, écrasé, il retourna vers le chemin de fer et s'en

revint à Paris.

Son cocher de fiacre assura que les barricades étaient dressées

depuis le Château-d'Eau jusqu'au Gymnase, et prit par le faubourg

Saint-Martin. Au coin de la rue de Provence, Frédéric mit pied à terre

pour gagner les boulevards.

Il était cinq heures, une pluie fine tombait. Des bourgeois occupaient

le trottoir du côté de l'Opéra. Les maisons d'en face étaient closes.

Personne aux fenêtres. Dans toute la largeur du boulevard, des dragons

galopaient, à fond de train, penchés sur leurs chevaux, le sabre nu, et

les crinières de leurs casques et leurs grands manteaux blancs soulevés

derrière eux passaient sur la lumière des becs de gaz, qui se tordaient

au vent dans la brume. La foule les regardait, muette, terrifiée.

Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville

survenaient, pour faire refluer le monde dans les rues.

Mais, sur les marches de Tortoni, un homme,--Dussardier,--remarquable

de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu'une cariatide.

Un des agents qui marchait en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça

de son épée.

L'autre alors, s'avançant d'un pas, se mit à crier:

«Vive la république!»

Il tomba sur le dos, les bras en croix.

Un hurlement d'horreur s'éleva de la foule. L'agent fit un cercle

autour de lui avec son regard; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal.

VI

Il voyagea.

Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la

tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des

sympathies interrompues.

Il revint.

Il fréquenta le monde, et il eut d'autres amours encore. Mais le

souvenir continuel du premier les lui rendait insipides; et puis la

véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses

ambitions d'esprit avaient également diminué. Des années passèrent, et

il supportait le désœuvrement de son intelligence et l'inertie de son

cœur.

Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans

son cabinet, une femme entra.

«Mme Arnoux!

--Frédéric!»

Elle le saisit par les mains, l'attira doucement vers la fenêtre, et

elle le considérait tout en répétant:

«C'est lui! C'est donc lui!»

Dans la pénombre du crépuscule, il n'apercevait que ses yeux sous la

voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.

Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de

velours grenat, elle s'assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler,

se souriant l'un à l'autre.

Enfin, il lui adressa quantité de questions sur elle et son mari.

Ils habitaient le fond de la Bretagne, pour vivre économiquement et

payer leurs dettes. Arnoux, presque toujours malade, semblait un

vieillard maintenant. Sa fille était mariée à Bordeaux, et son fils en

garnison à Mostaganem. Puis elle releva la tête:

«Mais je vous revois! Je suis heureuse!»

Il ne manqua pas de lui dire qu'à la nouvelle de leur catastrophe, il

était accouru chez eux.

«Je le savais!

--Comment?»

Elle l'avait aperçu dans la cour et s'était cachée.

«Pourquoi?»

Alors, d'une voix tremblante, et avec de longs intervalles entre ses

mots:

«J'avais peur! Oui... peur de vous... de moi!»

Cette révélation lui donna comme un saisissement de volupté. Son cœur

battait à grands coups. Elle reprit:

«Excusez-moi de n'être pas venue plus tôt.» Et désignant le petit

portefeuille grenat couvert de palmes d'or: «Je l'ai brodé à votre

intention, tout exprès. Il contient cette somme, dont les terrains de

Belleville devaient répondre.»

Frédéric la remercia du cadeau, tout en la blâmant de s'être dérangée.

«Non! Ce n'est pas pour cela que je suis venue! Je tenais à cette

visite, puis je m'en retournerai... là-bas.»

Et elle lui parla de l'endroit qu'elle habitait.

C'était une maison basse, à un seul étage, avec un jardin rempli de

buis énormes et une double avenue de châtaigniers montant jusqu'au haut

d'une colline, d'où l'on découvre la mer.

«Je vais m'asseoir là, sur un banc, que j'ai appelé le banc Frédéric.»

Puis elle se mit à regarder les meubles, les bibelots, les cadres,

avidement, pour les emporter dans sa mémoire. Le portrait de la

Maréchale était à demi caché par un rideau. Mais les ors et les blancs,

qui se détachaient au milieu des ténèbres, l'attirèrent.

«Je connais cette femme, il me semble?

--Impossible! dit Frédéric. C'est une vieille peinture italienne.»

Elle avoua qu'elle désirait faire un tour à son bras, dans les rues.

Ils sortirent.

La lueur des boutiques éclairait, par intervalles, son profil pâle;

puis l'ombre l'enveloppait de nouveau; et, au milieu des voitures, de

la foule et du bruit, ils allaient sans se distraire d'eux-mêmes, sans

rien entendre, comme ceux qui marchent ensemble dans la campagne sur un

lit de feuilles mortes.

Ils se racontèrent leurs anciens jours, les dîners du temps de l'_Art

industriel_, les manies d'Arnoux, sa façon de tirer les pointes de

son faux-col, d'écraser du cosmétique sur ses moustaches, d'autres

choses plus intimes et plus profondes. Quel ravissement il avait eu la

première fois en l'entendant chanter! Comme elle était belle, le jour

de sa fête, à Saint-Cloud! Il lui rappela le petit jardin d'Auteuil,

des soirs au théâtre, une rencontre sur le boulevard, d'anciens

domestiques, sa négresse.

Elle s'étonnait de sa mémoire. Cependant elle lui dit:

«Quelquefois, vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme

le son d'une cloche apporté par le vent, et il me semble que vous êtes

là quand je lis des passages d'amour dans les livres.

--Tout ce qu'on y blâme d'exagéré, vous me l'avez fait ressentir, dit

Frédéric. Je comprends Werther, que ne dégoûtent pas les tartines de

Charlotte.

--Pauvre cher ami!»

Elle soupira, et après un long silence:

«N'importe, nous nous serons bien aimés.

--Sans nous appartenir pourtant!

--Cela vaut peut-être mieux, reprit-elle.

--Non! non! Quel bonheur nous aurions eu!

--Oh! je le crois, avec un amour comme le vôtre!»

Et il devait être bien fort pour durer après une séparation si longue!

Frédéric lui demanda comment elle l'avait découvert.

«C'est un soir que vous m'avez baisé le poignet entre le gant et la

manchette. Je me suis dit: «Mais «il m'aime... il m'aime.» J'avais peur

de m'en assurer cependant. Votre réserve était si charmante, que j'en

jouissais comme d'un hommage involontaire et continu.»

Il ne regretta rien. Ses souffrances d'autrefois étaient payées.

Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur

une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en

pleine poitrine.

Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et,

prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.

«Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le

monde une importance extra-humaine. Mon cœur, comme de la poussière,

se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair

de lune par une nuit d'été, quand tout est parfums, ombres douces,

blancheurs, infini; et les délices de la chair et de l'âme étaient

contenues pour moi dans votre nom, que je me répétais, en tâchant de le

baiser sur mes lèvres. Je n'imaginais rien au delà. C'était Mme Arnoux

telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, belle à

éblouir, et si bonne! Cette image-là effaçait toutes les autres. Est-ce

que j'y pensais seulement! puisque j'avais toujours au fond de moi-même

la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux!»

Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu'elle

n'était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire

ce qu'il disait. Mme Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait

vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, à travers

ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs mains se

serrèrent; la pointe de sa bottine s'avançait un peu sous sa robe, et

il lui dit, presque défaillant:

«La vue de votre pied me trouble.»

Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec

l'intonation singulière des somnambules:

«A mon âge! lui! Frédéric!... Aucune n'a jamais été aimée comme moi!

Non, non! à quoi sert d'être jeune? Je m'en moque bien! je les méprise,

toutes celles qui viennent ici!

--Oh! il n'en vient guère!» reprit-il complaisamment.

Son visage s'épanouit, et elle voulut savoir s'il se marierait.

Il jura que non.

«Bien sûr? pourquoi?

--A cause de vous», dit Frédéric en la serrant dans ses bras.

Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entr'ouverte, les yeux

levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir; et,

comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête:

«J'aurais voulu vous rendre heureux.»

Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être venue pour s'offrir, et il était

repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée.

Cependant il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion et

comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en

avoir dégoût plus tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait!--et tout à

la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur

ses talons et se mit à faire une cigarette.

Elle le contemplait, tout émerveillée.

«Comme vous êtes délicat! Il n'y a que vous! Il n'y a que vous!» Onze

heures sonnèrent.

«Déjà! dit-elle; au quart, je m'en irai.»

Elle se rassit; mais elle observait la pendule, et il continuait à

marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il

y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n'est déjà

plus avec nous.

Enfin, l'aiguille ayant dépassé vingt-cinq minutes, elle prit son

chapeau par les brides lentement.

«Adieu, mon ami, mon cher ami! Je ne vous reverrai jamais! C'était ma

dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes

les bénédictions du ciel soient sur vous!»

Et elle le baisa au front comme une mère.

Mais elle parut chercher quelque chose et lui demanda des ciseaux.

Elle défit son peigne; tous ses cheveux blancs tombèrent.

Elle s'en coupa brutalement, à la racine, une longue mèche.

«Gardez-les! Adieu!»

Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur

le trottoir, fit signe d'avancer à un fiacre qui passait. Elle monta

dedans. La voiture disparut.

Et ce fut tout.

VII

Vers le commencement de cet hiver, Frédéric et Deslauriers causaient

au coin du feu, réconciliés encore une fois, par la fatalité de leur

nature qui les faisait toujours se rejoindre et s'aimer.

L'un expliqua sommairement sa brouille avec Mme Dambreuse, laquelle

s'était remariée à un Anglais.

L'autre, sans dire comment il avait épousé Mlle Roque, conta que sa

femme, un beau jour, s'était enfuie avec un chanteur. Pour se laver un

peu du ridicule, il s'était compromis dans sa préfecture par des excès

de zèle gouvernemental. On l'avait destitué. Il avait été ensuite chef

de colonisation en Algérie, secrétaire d'un pacha, gérant d'un journal,

courtier d'annonces, pour être finalement employé au contentieux dans

une compagnie industrielle.

Quant à Frédéric, ayant mangé les deux tiers de sa fortune, il vivait

en petit bourgeois.

Puis, ils s'informèrent mutuellement de leurs amis.

Martinon était maintenant sénateur.

Hussonnet occupait une haute place, où il se trouvait avoir sous sa

main tous les théâtres et toute la presse.

Cisy, enfoncé dans la religion et père de huit enfants, habitait le

château de ses aïeux.

Pellerin, après avoir donné dans le fouriérisme, l'homœopathie, les

tables tournantes, l'art gothique et la peinture humanitaire, était

devenu photographe; et sur toutes les murailles de Paris, on le voyait

représenté en habit noir avec un corps minuscule et une grosse tête.

«Et ton intime Sénécal? demanda Frédéric.

--Disparu! Je ne sais! Et toi, ta grande passion, Mme Arnoux?

--Elle doit être à Rome avec son fils, lieutenant de chasseurs.

--Et son mari?

--Mort l'année dernière.

--Tiens!» dit l'avocat.

Puis se frappant le front:

«A propos, l'autre jour, dans une boutique, j'ai rencontré cette bonne

Maréchale, tenant par la main un petit garçon qu'elle a adopté. Elle

est veuve d'un certain M. Oudry, et très grosse maintenant, énorme.

Quelle décadence! Elle qui avait autrefois la taille si mince.»

Deslauriers ne cacha pas qu'il avait profité de son désespoir pour s'en

assurer par lui-même.

«Comme tu me l'avais permis, du reste.»

Cet aveu était une compensation au silence qu'il gardait touchant sa

tentative près de Mme Arnoux. Frédéric l'eût pardonnée, puisqu'elle

n'avait pas réussi.

Bien que vexé un peu de la découverte, il fit semblant d'en rire, et

l'idée de la Maréchale lui amena celle de la Vatnaz.

Deslauriers ne l'avait jamais vue, non plus que bien d'autres qui

venaient chez Arnoux; mais il se souvenait parfaitement de Regimbart.

«Vit-il encore?

--A peine! Tous les soirs, régulièrement, depuis la rue de Grammont

jusqu'à la rue Montmartre, il se traîne devant les cafés, affaibli,

courbé en deux, vidé, un spectre!

--Eh bien, et Compain?»

Frédéric poussa un cri de joie et pria l'ex-délégué du gouvernement

provisoire de lui apprendre le mystère de la tête de veau.

«C'est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les

royalistes célébraient le 30 janvier, des indépendants fondèrent un

banquet annuel, où l'on mangeait des têtes de veau, et on buvait du vin

rouge dans des crânes de veau, en portant des toasts à l'extermination

des Stuarts. Après thermidor, des terroristes organisèrent une

confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde.

--Tu me parais bien calmé sur la politique?

--Effet de l'âge», dit l'avocat.

Et ils résumèrent leur vie.

Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour,

celui qui avait ambitionné le pouvoir. Quelle en était la raison?

«C'est peut-être le défaut de ligne droite, dit Frédéric.

--Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j'ai péché par excès de

rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes

que tout. J'avais trop de logique, et toi de sentiment.»

Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances, l'époque où ils

étaient nés. Frédéric reprit:

«Ce n'est pas là ce que nous croyions devenir autrefois, à Sens, quand

tu voulais faire une histoire critique de la philosophie, et moi, un

grand roman moyen âge sur Nogent, dont j'avais trouvé le sujet dans

Froissard: Comment messire Brokars de Fénestranges et l'évêque de

Troyes assaillirent messire Eustache d'Ambrecicourt. Te rappelles-tu?»

Et, exhumant leur jeunesse, à chaque phrase, ils se disaient:

«Te rappelles-tu?»

Ils revoyaient la cour du collège, la chapelle, le parloir, la salle

d'armes au bas de l'escalier, des figures de pions et d'élèves, un

nommé Angelmarre, de Versailles, qui se taillait des sous-pieds dans de

vieilles bottes, M. Mirbal et ses favoris rouges, les deux professeurs

de dessin linéaire et de grand dessin, Varaud et Suriret, toujours en

dispute, et le Polonais, le compatriote de Copernic, avec son système

planétaire en carton, astronome ambulant dont on avait payé la séance

par un repas au réfectoire,--puis une terrible ribote en promenade,

leurs premières pipes fumées, les distributions des prix, la joie des

vacances.

C'était pendant celles de 1837 qu'ils avaient été chez la Turque.

On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde

Turc; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque,

ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de

l'eau, derrière le rempart; même en plein été, il y avait de l'ombre

autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges

près d'un pot de réséda sur une fenêtre. Des demoiselles en camisole

blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d'oreilles,

frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la

porte, chantonnaient doucement d'une voix rauque.

Ce lieu de perdition projetait dans tout l'arrondissement un éclat

fantastique. On le désignait par des périphrases: «L'endroit que

vous savez,--une certaine rue,--au bas des Ponts.» Les fermières

des alentours en tremblaient pour leurs maris, les bourgeoises le

redoutaient pour leurs bonnes, parce que la cuisinière de M. le

sous-préfet y avait été surprise; et c'était, bien entendu, l'obsession

secrète de tous les adolescents.

Or, un dimanche, pendant qu'on était aux vêpres, Frédéric et

Deslauriers, s'étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs

dans le jardin de Mme Moreau, puis sortirent par la porte des champs,

et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la Pêcherie et

se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros bouquets.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 18 / 19 段