En effet, il était mort. Elle le prit, le secoua, l'étreignait en

l'appelant des noms les plus doux, le couvrait de baisers et de

sanglots, tournait sur elle-même éperdue, s'arrachait les cheveux,

poussait des cris;--et se laissa tomber au bord du divan, où elle

restait la bouche ouverte, avec un flot de larmes tombant de ses yeux

fixes. Puis une torpeur la gagna, et tout devint tranquille dans

l'appartement. Les meubles étaient renversés. Deux ou trois serviettes

traînaient. Six heures sonnèrent. La veilleuse s'éteignit.

Frédéric, en regardant tout cela, croyait presque rêver. Son cœur

se serrait d'angoisse. Il lui semblait que cette mort n'était

qu'un commencement, et qu'il y avait par derrière un malheur plus

considérable près de survenir.

Tout à coup Rosanette dit d'une voix tendre:

«Nous le conserverons, n'est-ce pas?»

Elle désirait le faire embaumer. Bien des raisons s'y opposaient. La

meilleure, selon Frédéric, c'est que la chose était impraticable sur

des enfants si jeunes. Un portrait valait mieux. Elle adopta cette

idée. Il écrivit un mot à Pellerin, et Delphine courut le porter.

Pellerin arriva promptement, voulant effacer par ce zèle tout souvenir

de sa conduite. Il dit d'abord:

«Pauvre petit ange! Ah! mon Dieu, quel malheur!»

Mais, peu à peu (l'artiste en lui l'emportant), il déclara qu'on ne

pouvait rien faire avec ces yeux bistrés, cette face livide, que

c'était une véritable nature morte, qu'il faudrait beaucoup de talent;

et il murmurait:

«Oh! pas commode, pas commode!»

--Pourvu que ce soit ressemblant, objecta Rosanette.

--Eh! je me moque de la ressemblance! A bas le réalisme! C'est l'esprit

qu'on peint! Laissez-moi! Je vais tâcher de me figurer ce que ça devait

être.»

Il réfléchit, le front dans la main gauche, le coude dans la droite;

puis, tout à coup:

«Ah! une idée! un pastel! Avec des demi-teintes colorées, passées

presque à plat, on peut obtenir un beau modelé, sur les bords

seulement.»

Il envoya la femme de chambre chercher sa boîte; puis, ayant une chaise

sous les pieds et une autre près de lui, il commença à jeter de grands

traits, aussi calme que s'il eût travaillé d'après la bosse. Il vantait

les petits saint Jean de Corrège, l'infante Rose de Vélasquez, les

chairs lactées de Reynolds, la distinction de Lawrence, et surtout

l'enfant aux longs cheveux qui est sur les genoux de lady Gower.

«D'ailleurs, peut-on rien trouver de plus charmant que ces crapauds-là!

Le type du sublime (Raphaël l'a prouvé par ses madones), c'est

peut-être une mère avec son enfant?»

Rosanette, qui suffoquait, sortit; et Pellerin dit aussitôt:

«Eh bien, Arnoux!... vous savez ce qui arrive?

--Non! Quoi?

--Ça devait finir comme ça, du reste!

--Qu'est-ce donc?

--Il est peut-être maintenant... Pardon!»

L'artiste se leva pour exhausser la tête du petit cadavre.

«Vous disiez... reprit Frédéric.»

Et Pellerin, tout en clignant pour mieux prendre ses mesures:

«Je disais que notre ami Arnoux est peut-être maintenant coffré!»

Puis, d'un ton satisfait:

«Regardez un peu! Est-ce ça?

--Oui, très bien! Mais Arnoux?»

Pellerin déposa son crayon.

«D'après ce que j'ai pu comprendre, il se trouve poursuivi par un

certain Mignot, un intime de Regimbart, une bonne tête, celui-là, hein?

Quel idiot! Figurez-vous qu'un jour...

--Eh! il ne s'agit pas de Regimbart!

--C'est vrai. Eh bien, Arnoux, hier au soir, devait trouver douze mille

francs, sinon, il était perdu.

--Oh! c'est peut-être exagéré, dit Frédéric.

--Pas le moins du monde! Ça m'avait l'air grave, très grave!»

Rosanette, à ce moment, reparut avec des rougeurs sous les paupières,

ardentes comme des plaques de fard. Elle se mit près du carton et

regarda. Pellerin fit signe qu'il se taisait à cause d'elle. Mais

Frédéric, sans y prendre garde:

«Cependant je ne peux pas croire...

--Je vous répète que je l'ai rencontré hier, dit l'artiste, à sept

heures du soir, rue Jacob. Il avait même son passeport, par précaution,

et il parlait de s'embarquer au Havre, lui et toute sa smala.

--Comment! Avec sa femme?

--Sans doute! Il est trop bon père de famille pour vivre tout seul.

--Et vous en êtes sûr?...

--Parbleu! Où voulez-vous qu'il ait trouvé douze mille francs?»

Frédéric fit deux ou trois tours dans la chambre. Il haletait, se

mordait les lèvres, puis saisit son chapeau.

«Où vas-tu donc? dit Rosanette.

Il ne répondit pas et disparut.

V

Il fallait douze mille francs, ou bien il ne reverrait plus Mme Arnoux;

et, jusqu'à présent, un espoir invincible lui était resté. Est-ce

qu'elle ne faisait pas comme la substance de son cœur, le fond même de

sa vie? Il fut pendant quelques minutes à chanceler sur le trottoir, se

rongeant d'angoisses, heureux néanmoins de n'être plus chez l'autre.

Où avoir de l'argent? Frédéric savait par lui-même combien il est

difficile d'en obtenir tout de suite, à n'importe quel prix. Une seule

personne pouvait l'aider, Mme Dambreuse. Elle gardait toujours dans son

secrétaire plusieurs billets de banque. Il alla chez elle, et d'un ton

hardi:

«As-tu douze mille francs à me prêter?

--Pourquoi?»

C'était le secret d'un autre. Elle voulait le connaître. Il ne céda

pas. Tous deux s'obstinaient. Enfin, elle déclara ne rien donner,

avant de savoir dans quel but. Frédéric devint très rouge. Un de

ses camarades avait commis un vol. La somme devait être restituée

aujourd'hui même.

«Tu l'appelles? Son nom? Voyons, son nom?

--Dussardier!»

Et il se jeta à ses genoux, en la suppliant de n'en rien dire.

«Quelle idée as-tu de moi? reprit Mme Dambreuse. On croirait que tu es

le coupable. Finis donc tes airs tragiques! Tiens, les voilà! et grand

bien lui fasse!»

Il courut chez Arnoux. Le marchand n'était pas dans sa boutique. Mais

il logeait toujours rue Paradis, car il possédait deux domiciles.

Rue Paradis le portier jura que M. Arnoux était absent depuis la

veille; quant à Madame, il n'osait rien dire; et Frédéric, ayant monté

l'escalier comme une flèche, colla son oreille contre la serrure. Enfin

on ouvrit. Madame était partie avec Monsieur. La bonne ignorait quand

ils reviendraient; ses gages étaient payés; elle-même s'en allait.

Tout à coup, un craquement de porte se fit entendre.

«Mais il y a quelqu'un?

--Oh! non, monsieur! c'est le vent.»

Alors, il se retira. N'importe! une disparition si prompte avait

quelque chose d'inexplicable.

Regimbart, étant l'intime de Mignot, pouvait peut-être l'éclairer? Et

Frédéric se fit conduire chez lui, à Montmartre, rue de l'Empereur.

Sa maison était flanquée d'un jardinet clos par une grille que

bouchaient des plaques de fer. Un perron de trois marches relevait la

façade blanche, et en passant sur le trottoir, on apercevait les deux

pièces du rez-de-chaussée, dont la première était un salon avec des

robes partout sur les meubles, et la seconde l'atelier où se tenaient

les ouvrières de Mme Regimbart.

Toutes étaient convaincues que Monsieur avait de grandes occupations,

de grandes relations, que c'était un homme complètement hors ligne.

Quand il traversait le couloir, avec son chapeau à bords retroussés, sa

longue figure sérieuse et sa redingote verte, elles en interrompaient

leur besogne. D'ailleurs, il ne manquait pas de leur adresser toujours

quelque mot d'encouragement, une politesse sous forme de sentence;--et,

plus tard, dans leur ménage, elles se trouvaient malheureuses parce

qu'elles l'avaient gardé pour idéal.

Aucune cependant ne l'aimait comme Mme Regimbart, petite personne

intelligente qui le faisait vivre avec son métier.

Dès que M. Moreau eut dit son nom, elle vint prestement le recevoir,

sachant par les domestiques ce qu'il était à Mme Dambreuse. Son mari

«rentrait à l'instant même»; et Frédéric, tout en la suivant, admira la

tenue du logis et la profusion de toile cirée qu'il y avait. Puis il

attendit quelques minutes dans une manière de bureau où le citoyen se

retirait pour penser.

Son accueil fut moins rébarbatif que d'habitude.

Il conta l'histoire d'Arnoux. L'ex-fabricant de faïences avait

enguirlandé Mignot, un patriote, possesseur de cent actions du

_Siècle_, en lui démontrant qu'il fallait, au point de vue

démocratique, changer la gérance et la rédaction du journal; et, sous

prétexte de faire triompher son avis dans la prochaine assemblée des

actionnaires, il lui avait demandé cinquante actions, en disant qu'il

les repasserait à des amis sûrs, lesquels appuieraient son vote; Mignot

n'aurait aucune responsabilité, ne se fâcherait avec personne; puis,

le succès obtenu, il lui ferait avoir dans l'administration une bonne

place, de cinq à six mille francs pour le moins. Les actions avaient

été livrées. Mais Arnoux, tout de suite, les avait vendues et avec

l'argent s'était associé à un marchand d'objets religieux. Là-dessus,

réclamations de Mignot, lanternements d'Arnoux; enfin le patriote

l'avait menacé d'une plainte en escroquerie, s'il ne restituait ses

titres ou la somme équivalente: cinquante mille francs.

Frédéric eut l'air désespéré.

«Ce n'est pas tout, dit le citoyen. Mignot, qui est un brave homme,

s'est rabattu sur le quart. Nouvelles promesses de l'autre, nouvelles

farces naturellement. Bref, avant-hier matin, Mignot l'a sommé d'avoir

à lui rendre dans les vingt-quatre heures, sans préjudice du reste,

douze mille francs.»

«Mais je les ai!» dit Frédéric.

Le citoyen se retourna lentement:

«Blagueur!

--Pardon! Ils sont dans ma poche. Je les apportais.

--Comme vous y allez, vous! Nom d'un petit bonhomme! Du reste, il n'est

plus temps; la plainte est déposée, et Arnoux parti.

--Seul?

--Non! avec sa femme. On les a rencontrés à la gare du Havre.»

Frédéric pâlit extraordinairement. Mme Regimbart crut qu'il allait

s'évanouir. Il se contint et même il eut la force d'adresser deux ou

trois questions sur l'aventure. Regimbart s'en attristait, tout cela en

somme nuisant à la démocratie. Arnoux avait toujours été sans conduite

et sans ordre.

«Une vraie tête de linotte! Il brûlait la chandelle par les deux bouts!

Le cotillon l'a perdu! Ce n'est pas lui que je plains, mais sa pauvre

femme!» car le citoyen admirait les femmes vertueuses et faisait grand

cas de Mme Arnoux. «Elle a dû joliment souffrir!»

Frédéric lui sut gré de cette sympathie; et, comme s'il en avait reçu

un service, il serra sa main avec effusion.

«As-tu fait toutes les courses nécessaires?» dit Rosanette en le

revoyant.

Il n'en avait pas eu le courage, répondit-il, et avait marché au

hasard, dans les rues, pour s'étourdir.

A huit heures, ils passèrent dans la salle à manger; mais ils restèrent

silencieux l'un devant l'autre, poussaient par intervalle un long

soupir et renvoyaient leur assiette. Frédéric but de l'eau-de-vie. Il

se sentait tout délabré, écrasé, anéanti, n'ayant plus conscience de

rien que d'une extrême fatigue.

Elle alla chercher le portrait. Le rouge, le jaune, le vert et l'indigo

s'y heurtaient par taches violentes, en faisaient une chose hideuse,

presque dérisoire.

D'ailleurs, le petit mort était méconnaissable maintenant. Le ton

violacé de ses lèvres augmentait la blancheur de sa peau; les narines

étaient encore plus minces, les yeux plus caves, et sa tête reposait

sur un oreiller de taffetas bleu, entre des pétales de camélias, des

roses d'automne et des violettes; c'était une idée de la femme de

chambre; elles l'avaient ainsi arrangé toutes les deux dévotement. La

cheminée, couverte d'une housse en guipure, supportait des flambeaux

de vermeil espacés par des bouquets de buis bénit: aux coins, dans les

deux vases, des pastilles du sérail brûlaient; tout cela formait avec

le berceau une manière de reposoir, et Frédéric se rappela sa veillée

près de M. Dambreuse.

Tous les quarts d'heure, à peu près, Rosanette ouvrait les rideaux pour

contempler son enfant. Elle l'apercevait dans quelques mois d'ici,

commençant à marcher, puis au collège au milieu de la cour, jouant

aux barres; puis à vingt ans, jeune homme; et toutes ces images,

qu'elle se créait, lui faisaient comme autant de fils qu'elle aurait

perdus,--l'excès de la douleur multipliant sa maternité.

Frédéric, immobile dans l'autre fauteuil, pensait à Mme Arnoux.

Elle était en chemin de fer sans doute, le visage au carreau d'un

wagon, et regardant la campagne s'enfuir derrière elle du côté de

Paris, ou bien sur le pont d'un bateau à vapeur, comme la première

fois qu'il l'avait rencontrée; mais celui-là s'en allait indéfiniment

vers des pays d'où elle ne sortirait plus. Puis il la voyait dans

une chambre d'auberge, avec des malles par terre, un papier de

tenture en lambeaux, la porte qui tremblait au vent. Et après? que

deviendrait-elle? Institutrice, dame de compagnie, femme de chambre

peut-être? Elle était livrée à tous les hasards de la misère. Cette

ignorance de son sort le torturait. Il aurait dû s'opposer à sa fuite

ou partir derrière elle. N'était-il pas son véritable époux? Et, en

songeant qu'il ne la retrouverait jamais, que c'était bien fini,

qu'elle était irrévocablement perdue, il sentait comme un déchirement

de tout son être; ses larmes accumulées depuis le matin débordèrent.

Rosanette s'en aperçut.

«Ah! tu pleures comme moi! Tu as du chagrin?

--Oui! oui! j'en ai!....»

Il la serra contre son cœur, et tous deux sanglotaient en se tenant

embrassés.

Mme Dambreuse aussi pleurait, couchée sur son lit, à plat ventre, la

tête dans ses mains.

Olympe Regimbart, étant venue le soir lui essayer sa première robe de

couleur, avait conté la visite de Frédéric, et même qu'il tenait tout

prêts douze mille francs destinés à M. Arnoux.

Ainsi cet argent, son argent à elle, était pour empêcher le départ de

l'autre, pour se conserver une maîtresse?

Elle eut d'abord un accès de rage et elle avait résolu de le chasser

comme un laquais. Des larmes abondantes la calmèrent. Il valait mieux

tout renfermer, ne rien dire.

Frédéric, le lendemain, rapporta les douze mille francs.

Elle le pria de les garder, en cas de besoin, pour son ami, et elle

l'interrogea beaucoup sur ce monsieur. Qui donc l'avait poussé à un tel

abus de confiance? Une femme, sans doute! Les femmes vous entraînent à

tous les crimes.

Ce ton de persiflage décontenança Frédéric. Il éprouvait un grand

remords de sa calomnie. Ce qui le rassurait, c'est que Mme Dambreuse ne

pouvait connaître la vérité.

Elle y mit de l'entêtement cependant; car, le surlendemain, elle

s'informa encore de son petit camarade, puis d'un autre, de Deslauriers.

«Est-ce un homme sûr et intelligent?»

Frédéric le vanta.

«Priez-le de passer à la maison un de ces matins; je désirerais le

consulter pour une affaire.»

Elle avait trouvé un rouleau de paperasses contenant des billets

d'Arnoux parfaitement protestés, et sur lesquels Mme Arnoux avait mis

sa signature. C'était pour ceux-là que Frédéric était venu une fois

chez M. Dambreuse pendant son déjeuner; et, bien que le capitaliste

n'eût pas voulu en poursuivre le recouvrement, il avait fait prononcer

par le tribunal de commerce, non seulement la condamnation d'Arnoux,

mais celle de sa femme, qui l'ignorait, son mari n'ayant pas jugé

convenable de l'en avertir.

C'était une arme, cela! Mme Dambreuse n'en doutait pas. Mais son

notaire lui conseillerait peut-être l'abstention; elle eût préféré

quelqu'un d'obscur; et elle s'était rappelé ce grand diable, à mine

impudente, qui lui avait offert ses services.

Frédéric fit naïvement sa commission.

L'avocat fut enchanté d'être mis en rapport avec une si grande dame.

Il accourut.

Elle le prévint que la succession appartenait à sa nièce, motif de plus

pour liquider ces créances qu'elle rembourserait, tenant à accabler les

époux Martinon des meilleurs procédés.

Deslauriers comprit qu'il y avait là-dessous un mystère; il y rêvait

en considérant les billets. Le nom de Mme Arnoux, tracé par elle-même,

lui remit devant les yeux toute sa personne et l'outrage qu'il en avait

reçu. Puisque la vengeance s'offrait, pourquoi ne pas la saisir?

Il conseilla donc à Mme Dambreuse de faire vendre aux enchères les

créances désespérées qui dépendaient de la succession. Un homme de

paille les rachèterait en sous-main et exercerait les poursuites. Il se

chargeait de fournir cet homme-là.

Vers la fin du mois de novembre, Frédéric, en passant dans la rue de

Mme Arnoux, leva les yeux vers ses fenêtres et aperçut contre la porte

une affiche, où il y avait en grosses lettres:

«Vente d'un riche mobilier, consistant en batterie de cuisine,

linge de corps et de table, chemises, dentelles, jupons, pantalons,

cachemires français et de l'Inde, piano d'Érard, deux bahuts de chêne

Renaissance, miroirs de Venise, poteries de Chine et du Japon.»

«C'est leur mobilier!» se dit Frédéric, et le portier confirma ses

soupçons.

Quant à la personne qui faisait vendre, il l'ignorait. Mais le

commissaire-priseur, Me Berthelmot, donnerait peut-être des

éclaircissements.

L'officier ministériel ne voulut point tout d'abord dire quel créancier

poursuivait la vente. Frédéric insista. C'était un sieur Sénécal, agent

d'affaires, et Me Berthelmot poussa même la complaisance jusqu'à prêter

son journal des _Petites Affiches_.

Frédéric, en arrivant chez Rosanette, le jeta sur la table tout ouvert.

«Lis donc!

--Eh bien, quoi? dit-elle avec une figure tellement placide, qu'il en

fut révolté.

--Ah! garde ton innocence!

--Je ne comprends pas.

--C'est toi qui fais vendre Mme Arnoux?»

Elle relut l'annonce.

«Où est son nom?

--Eh! c'est son mobilier! Tu le sais mieux que moi!

--Qu'est-ce que ça me fait? dit Rosanette en haussant les épaules.

--Ce que ça te fait? Mais tu te venges, voilà tout! C'est la suite de

tes persécutions! Est-ce que tu ne l'as pas outragée jusqu'à venir

chez elle! Toi, une fille de rien. La femme la plus sainte, la plus

charmante et la meilleure! Pourquoi t'acharnes-tu à la ruiner?

--Tu te trompes, je t'assure!

--Allons donc! Comme si tu n'avais pas mis Sénécal en avant!

--Quelle bêtise!»

Alors, une fureur l'emporta.

«Tu mens! tu mens, misérable! Tu es jalouse d'elle! Tu possèdes une

condamnation contre son mari! Sénécal s'est déjà mêlé de tes affaires!

Il déteste Arnoux, vos deux haines s'entendent. J'ai vu sa joie quand

tu as gagné ton procès pour le kaolin. Le nieras-tu, celui-là?

--Je te donne ma parole...

--Oh! je la connais, ta parole!»

Et Frédéric lui rappela ses amants par leurs noms, avec des détails

circonstanciés. Rosanette, toute pâlissante, se reculait.

«Cela t'étonne! Tu me croyais aveugle parce que je fermais les yeux.

J'en ai assez aujourd'hui! On ne meurt pas pour les trahisons d'une

femme de ton espèce. Quand elles deviennent trop monstrueuses, on s'en

écarte, ce serait se dégrader que de les punir!»

Elle se tordait les bras.

«Mon Dieu, qui est-ce donc qui l'a changé?

--Pas d'autres que toi-même!

--Et tout cela pour Mme Arnoux!...» s'écria Rosanette en pleurant.

Il reprit froidement:

«Je n'ai jamais aimé qu'elle!»

A cette insulte, ses larmes s'arrêtèrent.

«Ça prouve ton bon goût! Une personne d'un âge mûr, le teint couleur

de réglisse, la taille épaisse, des yeux grands comme des soupiraux de

cave, et vides comme eux! Puisque ça te plaît, va la rejoindre!

--C'est ce que j'attendais! Merci!»

Rosanette demeura immobile, stupéfiée par ces façons extraordinaires.

Elle laissa même la porte se refermer; puis d'un bond elle le rattrapa

dans l'antichambre, et l'entourant de ses bras:

«Mais tu es fou! tu es fou! c'est absurde! je t'aime! Elle le

suppliait: Mon Dieu, au nom de notre petit enfant!

--Avoue que c'est toi qui as fait le coup!» dit Frédéric.

Elle protesta encore de son innocence.

«Tu ne veux pas avouer?

--Non!

--Eh bien, adieu! et pour toujours!

--Écoute-moi!»

Frédéric se retourna.

«Si tu me connaissais mieux, tu saurais que ma décision est irrévocable!

--Oh! oh! tu me reviendras!

--Jamais de la vie!»

Et il fit claquer la porte violemment.

Rosanette écrivit à Deslauriers qu'elle avait besoin de lui tout de

suite.

Il arriva cinq jours après, un soir; et, quand elle eut conté sa

rupture:

«Ce n'est que ça! Beau malheur!»

Elle avait cru d'abord qu'il pourrait lui ramener Frédéric; mais, à

présent, tout était perdu. Elle avait appris, par son portier, son

prochain mariage avec Mme Dambreuse.

Deslauriers lui fit de la morale, se montra même singulièrement gai,

farceur; et, comme il était fort tard, demanda la permission de passer

la nuit sur un fauteuil. Puis, le lendemain matin, il repartit pour

Nogent, en la prévenant qu'il ne savait pas quand ils se reverraient;

d'ici à peu, il y aurait peut-être un grand changement dans sa vie.

Deux heures après son retour, la ville était en révolution. On disait

que M. Frédéric allait épouser Mme Dambreuse. Enfin, les trois

demoiselles Auger, n'y tenant plus, se transportèrent chez Mme Moreau,

qui confirma cette nouvelle avec orgueil. Le père Roque en fut malade.

Louise s'enferma. Le bruit courut même qu'elle était folle.

Cependant Frédéric ne pouvait cacher sa tristesse. Mme Dambreuse,

pour l'en distraire sans doute, redoublait d'attentions. Toutes les

après-midi, elle le promenait dans sa voiture; et, une fois qu'ils

passaient sur la place de la Bourse, elle eut l'idée d'entrer dans

l'hôtel des commissaires-priseurs, par amusement.

C'était le 1er décembre, jour même où devait se faire la vente de Mme

Arnoux. Il se rappela la date et manifesta sa répugnance, en déclarant

ce lieu intolérable à cause de la foule et du bruit. Elle désirait y

jeter un coup d'œil seulement. Le coupé s'arrêta. Il fallait bien la

suivre.

On voyait, dans la cour, des lavabos sans cuvettes, des bois de

fauteuils, de vieux paniers, des tessons de porcelaine, des bouteilles

vides, des matelas; et des hommes en blouse ou en sale redingote, tout

gris de poussière, la figure ignoble, quelques-uns avec des sacs de

toile sur l'épaule, causaient par groupes distincts ou se hélaient

tumultueusement.

Frédéric objecta les inconvénients d'aller plus loin.

«Ah bah!»

Et ils montèrent l'escalier.

Dans la première salle, à droite, des messieurs, un catalogue à

la main, examinaient des tableaux; dans une autre, on vendait une

collection d'armes chinoises; Mme Dambreuse voulut descendre. Elle

regardait les numéros au-dessus des portes, et elle le mena jusqu'à

l'extrémité du corridor, vers une pièce encombrée de monde.

Il reconnut immédiatement les deux étagères de _l'Art industriel_,

sa table à ouvrage, tous ses meubles! Entassés au fond, par rang de

taille, ils formaient un large talus depuis le plancher jusqu'aux

fenêtres; et, sur les autres côtés de l'appartement, les tapis et les

rideaux pendaient droit le long des murs. Il y avait, en dessous, des

gradins occupés par de vieux bonshommes qui sommeillaient. A gauche,

s'élevait une espèce de comptoir, où le commissaire-priseur en cravate

blanche brandissait légèrement un petit marteau. Un jeune homme, près

de lui, écrivait; et, plus bas, debout, un robuste gaillard, tenant du

commis-voyageur et du marchand de contremarques, criait les meubles

à vendre. Trois garçons les apportaient sur une table, que bordaient,

assis en ligne, des brocanteurs et des revendeuses. La foule circulait

derrière eux.

Quand Frédéric entra, les jupons, les fichus, les mouchoirs et

jusqu'aux chemises étaient passés de main en main, retournés;

quelquefois, on les jetait de loin, et des blancheurs traversaient

l'air tout à coup. Ensuite, on vendit ses robes, puis un de ses

chapeaux dont la plume cassée retombait, puis ses fourrures, puis trois

paires de bottines;--et le partage de ces reliques, où il retrouvait

confusément les formes de ses membres, lui semblait une atrocité, comme

s'il avait vu des corbeaux déchiquetant son cadavre. L'atmosphère de la

salle, toute chargée d'haleines, l'écœurait. Mme Dambreuse lui offrit

son flacon; elle se divertissait beaucoup, disait-elle.

On exhiba les meubles de la chambre à coucher.

Me Berthelmot annonçait un prix. Le crieur, tout de suite, le répétait

plus fort; et les trois commissaires attendaient tranquillement le coup

de marteau, puis emportaient l'objet dans une pièce contiguë. Ainsi

disparurent, les uns après les autres, le grand tapis bleu semé de

camélias que ses pieds mignons frôlaient en venant vers lui, la petite

bergère de tapisserie où il s'asseyait toujours en face d'elle quand

ils étaient seuls; les deux écrans de la cheminée, dont l'ivoire était

rendu plus doux par le contact de ses mains; une pelote de velours,

encore hérissée d'épingles. C'était comme des parties de son cœur

qui s'en allaient avec ces choses, et la monotonie des mêmes voix,

des mêmes gestes l'engourdissait de fatigue, lui causait une torpeur

funèbre, une dissolution.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2 · 第 17 / 19 段